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BD en vrac

Soucoupes

Joli objet aux couleurs douces et au regard tendre des auteurs sur un personnage, français moyen qui réagit le plus simplement du monde à l’arrivée des extra-terrestres. Il y a un peu du Tim Burton de Mars Attacks dans cette vision d’E.T. faits de scaphandres métalliques directement issus des visions kitsch de la SF des années 50. Sauf qu’ici les psychopathes criard laissent la place à de gentils observateurs ethnologues qui renvoient à ceux de Duval dans son Renaissance. Disquaire dépressif, le personnage principal est d’abord soupçonneux de ces gens étrangers puis entreprends de montrer la vie moyenne d’un humain moyen: les crises de couple, le sexe, la musique, l’art… On sent un esprit de court métrage animé dans ce petit album très vite lu et qui manque sans doute un peu de substance. Mais la lecture reste agréable, on sourit et profite de la jolie palette d’Obion qui maîtrise ses planches malgré un style désuet qui fait par moment penser à Colas Gutman, l’auteur de Chien pourri.

 

XIII , l’enquête : 2° partie

Cela fait 20 ans que la première partie de l’album spécial sous forme d’enquête journalistique autour des aventures de XIII est sorti. Vingt ans que les auteurs ont échoué à clôturer magistralement en 13 tomes une des saga les plus mythiques de la BD franco-belge. Je ne reviens pas sur les raisons commerciales qui ont poussé trop loin Jean Van Hamme. Pour beaucoup les aventures de XIII se sont arrêtées avec Rouge total, voir une poignée d’albums plus loin. Après un double album en forme de chant du cygne pour le prolifique scénariste belge (avec Jean Giraud en guest) l’Enquête restait en suspens. Entre temps un nouveau cycle avec nouveau scénariste et nouveau dessinateur a été adopté par une nouvelle génération de lecteurs. La question de la parution de cette seconde partie se pose donc. D’autant plus lorsque l’on lit ce qui ressemble plus à un recueil de notes perso du scénariste originel sur ses personnages pour ne pas s’y perdre. Les quelques planches de BD semblent hors sol, sans but. Les rappels biographiques des personnages de la série sont relativement mal écrits et inintéressants. Soit on a lu la saga et c’est inutile, soit on ne l’a pas lue et on  peut éventuellement avoir envie de la lire après cet album. On a ainsi la furieuse impression d’avoir droit à un dossier de presse payant, avec bien peu de matériau original, très peu d’illustrations nouvelles (surtout des vignettes prises dans les albums de la série) et aucun travail de mise en cohérence. Ce qui aurait pu être pensé comme un ultime cadeau un peu luxueux et nostalgique de maître Van Hamme à ses lecteurs échoue un peu piteusement, en ne parvenant même pas à lancer une éventuelle intrigue autour du journaliste. Au final je déconseille cet album à la plupart des lecteurs, hormis peut-être les fans hard-core qui voudront absolument rassembler les deux parties de l’Enquête…

 

Ceux qui restent

Couverture de Ceux qui restentCeux qui restent part du principe du « et si… », ce que les américains appellent l’elseworld ou encore l’envers du décors (que l’on trouvait dans le plutôt réussi Fairy Quest d’Umberto Ramos): que se passe-t’il pendant que les enfants aventuriers partent en volant, la nuit, vers les pays imaginaires, emportés par des créatures magiques? Pendant qu’ils vivent des aventures qui leur font oublier leurs parents, leur quotidien? Je dois dire que l’idée est assez géniale en ce qu’elle retourne totalement le concept de Peter Pan (et son interprétation psychanalytique) et s’intéressant aux parents et en faisant des enfants à la fois des monstres d’égoïsme et des victimes de leur crédulité. Car pendant leur absence les parents se morfondent, la police enquête sur la disparition et le temps s’écoule. La vie est infernale, l’attente d’autant plus dure que le regard des autres empli est de suspicion pour expliquer l’inexplicable. Et le retour, ponctuel mais régulier, de l’enfant en joie de raconter ses passionnantes aventures contraste avec la déprime qui gagne ceux qui restent…

Cet album est techniquement très réussi, son propos essentiellement en narration fait ressentir durement l’absence et l’épreuve de l’inconnu pour les parents. Le dessin à la fois simpliste et très maîtrisé, notamment dans les cadrages en plans larges et le découpage très aéré et horizontal, fait ressentir le temps qui passe, la pesanteur. C’est pourtant toute cette pesanteur qui m’a fait décrocher. Cet album est une dépression de 120 pages, pourtant joliment coloré mais vraiment pesant et sans espoir. Il semble que les auteurs ont voulu prendre le revers des contes, atteindre une noirceur à l’échelle du merveilleux des pays des rêves. Et franchement on ne comprend pas pourquoi proposer une histoire si nihiliste. C’est la même raison qui m’a dépité sur le pourtant acclamé Ces jours qui disparaissent. J’aime les ambiances sombres, les histoires barbares, éventuellement les bad-ending. Mais une intrigue totalement tournée vers le noir, je passe mon chemin.

****·BD·Documentaire

Le docu du week-end #4

Le Docu du Week-End

Les larmes du seigneur afghan
BD de Pascale Bourgaux, Vincent Zabus et Thomas Campi
Dupuis/Air ibre (2014), 80p.

9782800158464-couv-m800x1600En 2012 la grand-reporter belge Pascale Bourgaux sort son documentaire sur un seigneur de guerre afghan, compagnon d’arme du commandant Massoud et baron local du nord de l’Afghanistan. Tournant depuis dix ans dans ce territoire, la journaliste a connu les évolutions de la situation depuis l’intervention américaine de 2001. Le documentaire témoigne de la nouvelle situation tragique qui voit une population désabusée et prête à rendre les rennes aux Talibans pour peu qu’ils garantissent la sécurité et l’éducation… En 2014 sort la BD du même titre: il s’agit d’une sorte de making-of, de transposition illustrée (certains plans sont repris du film), en bref ce qu’on appelle une adaptation.

Les occidentaux, vous êtes obsédés par la Burqa! Si cela pouvait être le seul problème des afghanes je serais ravie, Pascale.

Résultat de recherche d'images pour "les larmes du seigneur afghan bd"Il est probable que peu de personnes aient vu le film (diffusé une fois sur canal+) et la BD est l’occasion de s’immerger dans ce formidable récit, d’en ressentir la tension. Elle permet aussi de voir l’envers du décors. Les réactions de la journaliste quand elle craque, ses interrogations, les images tournées mais non retenues ou les séquences intégrales avant montage qui nous donnent à voir des discussions qui n’étaient pas montrables. Bien sur, il y a toujours une part de fiction (dans un film comme dans une BD) mais le projet d’adaptation, outre de très belles illustrations (et quelles couleurs!) est vraiment pertinent et donne à lire une œuvre à part entière. Je trouve simplement regrettable qu’aucune information ne soit donnée sur l’origine du projet, sur le film, sur l’auteur. Plus que toute autre BD, une BD-docu nécessite à mon sens un avant propos et des annexes permettant d’élargir son périmètre, de mieux appréhender ce que l’on vient de lire et de faire la part des choses entre le réel et le récit. L’album y perd beaucoup, en se terminant brutalement sur une page blanche de garde, c’est dommage.

Résultat de recherche d'images pour "les larmes du seigneur afghan bd"Après une entrée en matière classique qui m’a fait craindre un énième reportage illustré, j’ai été surpris par le stress ressenti dès lors que les personnages commencent leur voyage vers la région tribale de Mamour Hassan (le chef). Sans le son d’un reportage vidéo, sans le réel des images, le seul contexte rappelé, les dialogues des personnages, nous font ressentir à la fois l’urgence, le danger permanent et le fait d’être au bord du monde que l’on connaît. L’écart de culture, même chez cet ami puissant, respecté, adversaire radical des talibans, fait que l’incident peut survenir à tout moment. Un geste, une phrase déplacée peut jeter la honte sur un sage observé de tous, le contraindre par honneur à des gestes, des décisions qu’il ne souhaite pas et qui fragilisent l’équilibre entre la guerre civile et le retour à la civilisation de ce pays.

Le chauffeur était prêt à nous trahir. Mais quand il réalise que le prix de cette trahison risque d’être plus élevé que prévu il renonce.

Sans appuyer, par le seul témoignage, l’on a le sentiment de comprendre la réalité du pays de 2014: un pays rural, pauvre, peuplé de personnes pour qui la seule éducation est celle des mollah. Là le rôle du seigneur de guerre Mamour Hassan devient plus fondamental encore que celui du gouvernement central: c’est lui qui construit les écoles, qui nomme les instituteurs. Des instituteurs qui ont pour partie basculé dans le camp des talibans alors qu’ils sont fonctionnaires de l’Etat… Car l’Etat est Mamour Hasan dans cette province reculée. Résultat de recherche d'images pour "les larmes du seigneur afghan bd"Les Talibans sont déjà dans les têtes de populations qui ne voient pas arriver les milliards de l’aide occidentale, détournée par la corruption de Kaboul. Une population qui vit depuis des décennies dans une version  obscurantiste de l’Islam. Et seule l’autorité morale de Hasan maintient sa ville sur le chemin des Lumières. Dans cet environnement insidieux, caché, collaborationniste, la journaliste occidentale n’est acceptée que par-ce qu’elle est l’invitée du chef. Elle et son cameraman savent qu’à l’instant où le chef est parti ils sont en danger de mort.

Les larmes du seigneur Afghan est une BD très forte pour qui s’intéresse à l’actualité, au difficile sujet de la cohabitation entre deux cultures, l’Islam et l’Occident, à un pays probablement unique dans l’histoire du monde. Un pays qui cristallise depuis si longtemps les soubresauts du monde et dans lequel des habitants ne demandent qu’à sortir des projecteurs.

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