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Les Indes fourbes

BD d’Alain Ayroles et Juanjo Guarnido
Delcourt (2019), 160 pages, one-shot.

couv_370204Les albums qui jouissent d’une telle attention matérielle (pour une édition classique) sont rares, surtout chez un éditeur comme Delcourt. Si certains lecteurs ont trouvé le prix trop élevé (trente-cinq euros soit l’équivalent d’une intégrale sur une série en quatre volumes…) je trouve pour ma part que l’objet porte à lui seul toute la qualité du projet, de A à Z, avec un format plus grand que la BD classique, des dorures (on aurait pu avoir un gaufrage pour le même prix), un ruban rouge pour marquer la page, des intérieurs de couverture reprenant une carte ancienne en haute résolution (… ce n’est pas toujours le cas), une page de titre reprenant l’aspect des livres anciens, des pages d’intertitre décorées… bref, les auteurs ont mis les petits plats dans les grands et cela mérite un gros Calvin édition de toute évidence. Comme on dit, un album pour se faire plaisir et que l’éditeur aurait tout à fait pu sortir à Noël pour un énorme carton. A noter une édition encore plus grand format en Noir&Blanc qui sort en novembre… et qui me rend très sceptique quand à son intérêt quand on voit la technique utilisée par Guarnido et la force des couleurs. Certains dessinateurs sont des encreurs fous qu’il faut lire en NB (comme son compatriote Roger), Juanjo Guarnido n’en fait pas partie. Bruno Graff sort également un album spécial (qui semble bien plus intéressant mais risque de coûter cher) en décembre.

Pablos est attaché dans la salle de torture, les yeux hagards, la barbe longue. Il est interrogé par l’Alguazil majeur quand à l’origine de son médaillon en or et la disparition de l’Hidalgo Don Diego. Nous sommes aux Indes et la fièvre de l’Eldorado a conquis tout le monde. Pablos va nous narrer ses aventures. Ou pas… vous verrez bien!

Résultat de recherche d'images pour "les indes fourbes guarnido"J’ai mis très longtemps à lire cet album sorti fin août car vu le morceau j’ai vu tout de suite qu’il fallait de bonnes conditions pour l’apprécier. Vue la taille il n’est d’ailleurs pas tout à fait adapté à la lecture au lit mais passons. Comme dit plus haut, un tel objet vous met d’office dans des (bonnes) conditions particulières, de par le luxe et l’immersion dans l’univers des récits picaresques, de l’imprimerie et des aventures en un temps où les inégalités étaient le lit de la monarchie assise sur son tas d’or mais où malgré le poids des classes sociales tout était possible à qui s’en donnait les moyens. Alain Ayroles, amoureux de la langue et de l’époque dite Classique comme il a pu le montrer avec sa série De capes et de crocs, a produit avec Les Indes Fourbes son grand œuvre, un monumental scénario qui rangerais presque le dessin de son comparse espagnol au second plan. Et ce n’est pas un mince exploit tant le dessinateur de Blacksad est considéré comme l’un des plus virtuoses du circuit. Projet plus ou moins secret, on comprend d’ailleurs mieux la faible productivité du dessinateur sur sa série best-seller quand on imagine le temps qu’il lui a fallu pour produire ces quelques cent-cinquante planches des Indes fourbes, probablement en parallèle des aventures du chat détective.

Résultat de recherche d'images pour "les indes fourbes guarnido"Présenté comme la seconde partie du roman picaresque écrit par Francisco Quevedo (comparse du Capitaine Alatriste dans les romans d’Arturo Perez-Reverte), l’album s’inscrit à la fois dans un genre très balisé et s’en émancipe totalement par la structure complexe qu’il adopte. En trois chapitres, un prologue et une épilogue, Ayroles va balader son lecteur au fil des versions de cette histoire où l’on comprend assez rapidement que le coquin Pablos nous raconte à peu près ce qu’il veut ou plutôt ce que l’Alguazil enfiévré par l’or veut entendre. Il faut être concentré sur la première partie puisqu’il y est fait référence à des évènements et personnages que l’on ne découvrira que plus tard. C’est donc bien la quête de l’Eldorado qui est le sujet de l’histoire… ou plutôt de sa première version. Car, récit picaresque, il est surtout question de la vie réelle, inventée, imaginée, d’un gueux parti aux Indes, pays des sauvages indiens et conquistadores, de la toute puissance de l’Église et d’une morale conservatrice dont le bas peuple n’a que faire. Il y a ainsi un message hautement politique dans cet album qui commence comme une farce d’aventure pour s’achever en pamphlet sur l’Ancien Régime à la mode espagnole. La forme et le projet des auteurs restent grand public et sont emplis d’aventures et de bons mots. Il ne s’agit donc pas d’une BD sérieuse ni politique, mais le propos final qui adopte le point de vue de Pablos donne ce supplément d’âme qui différencie les belles et bonnes BD des grandes BD. Annoncée comme telle, Les Indes Fourbes est bien une grande BD qui fera date au même titre que les monuments de Bourgeon ou le Chninkel de Van Hamme et Rosinski.

Résultat de recherche d'images pour "les indes fourbes guarnido"Le dessin caresse l’œil, mais rappelle plus un joli Disney que les précédents albums de Guarnido, plus sombres, plus virtuoses. Autre projet, les Indes fourbes montre plutôt le talent de coloriste et de caricaturiste du dessinateur. Pas une case ne manque d’une tronche tordante qui répond aux facéties langagières du scénariste. L’album se propose en cinémascope avec de très nombreuses cases en pleine largeur qui permettent d’apprécier les paysages et décors, de poser des panoramas qui nous font voyager au travers du continent. Cela a une incidence sur la temporalité du récit mais celui-ci étant en aller-retours cela ne pose pas vraiment de problèmes. Plusieurs fois les auteurs nous envoient en outre des pages muettes, généralement lors de combats rageurs, violents, qui tournent souvent en boucheries nous rappelant le Mission de Roland Joffé. Mais si la situation des indiens et certaines problématiques de la Conquête sont évoquées, ce n’est pas le cœur du récit qui se concentre sur les pérégrinations de Pablos, dont ces dizaines de pages monumentales, bluffantes où se déroule le récit muet de l’expédition vers l’Or. Rarement BD se sera permise ce luxe de place qui nous laisse bouche bée. Le dessin n’est pas vraiment minutieux du fait d’une technique peu encrée et en couleurs directes (avec l’aide du grand coloriste Jean Bastide), mais cela n’empêche pas le dessinateur de charger ses cases au maximum, donnant à cet album des explosions de couleurs qui marquent les rétines.

Résultat de recherche d'images pour "les indes fourbes guarnido"Jusqu’à la conclusion l’on ne sait pas où l’on va. L’album aurait presque pu adopter la forme d’une série en trois volumes. Les histoires manipulatrices sont toujours appréciées mais au risque de prendre le lecteur pour un jambon en tombant dans la facilité. Ce n’est pas le cas ici et la boucle se boucle magnifiquement avec une conclusion grandiose, ample à l’échelle de cet album hors norme. On appelle ça un Must-have.

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Saint-Barthélémy

BD du mercredi

BD Pierre Boisserie et Eric Stalner
Les Arènes (2016-2018), 174 p., série complète en 3 tomes.

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Merci aux éditions Les Arènes pour cette découverte.

 

Couv_343545Très belle édition intégrale des Arènes, avec une couverture toilée et titre gaufré au vernis sélectif sous une jaquette avec illustration originale. La quatrième est illustré par des vers de Voltaire dans la Henriade. Les trois tomes s’enchaînent comme trois chapitres (sans les couvertures originales des albums). L’ouvrage se termine par un cahier graphique de croquis de  six pages. Très joli travail même si du fait du sujet et du sérieux de la BD j’aurais apprécié une préface ou un texte de contexte historique en accompagnement. L’éditeur pourra toujours prendre cette initiative dans une future réedition.

Alors que les protestants ont marqué une étape importante dans la guerre civile qui les oppose aux seigneurs catholiques, sous le regard calculateur de la Couronne, le mariage de leur chef Henri roi de Navarre (futur Henri IV) avec la sœur du roi Charles IX va donner lieu à un assassinat planifié des principaux chefs de guerre huguenots à Paris, le 24 août 1572. Ce récit nous rend témoins de ces évènements au travers des yeux d’Elie Sauveterre, un jeune noble dont la famille est impliquée des deux côtés de la religion…

Résultat de recherche d'images pour "saint-barthélémy stalner"Je ne suis pas très attiré par les BD historiques classiques de chez Glénat, leur préférant des œuvres plus sombres ou penchant vers la fantasy comme le Roy des Ribauds ou Servitude. Mes très bonnes relations avec l’éditeur Les Arènes (qui publie peu mais globalement de très bons albums sur des projets d’auteurs) me permettent de découvrir cette BD que je n’aurais probablement pas ouvert en librairie. Comme quoi on gagne à sortir de ses habitudes…

Si Saint-Barthélémy est sorti en trois albums, le découpage et la chronologie des évènements en fait plus un gros one-shot qui mérite grandement d’être lu d’une traite. Une lecture concentrée et rapide tant ce survival est dense et tortueux, comme les ruelles de Paris que le Résultat de recherche d'images pour "saint-barthélémy stalner"personnage principal parcourt dans tous les sens afin d’accomplir sa mission et échapper aux fanatiques guisards. Pour qui ne connaît pas bien cette partie de notre histoire, le complexe jeu politique entre les membres de la couronne (le roi fou Charles IX d’un côté, son frère guisard et futur Henri III ou la Reine-mère Catherine de Medicis de l’autre), les protestants (Henri de Navarre futur Henri IV) ou les rajouts narratifs du scénariste Pierre Boisserie) pourra paraître très complexe. Pourtant la construction scénaristique et l’intelligence de mettre la focale sur Elie de Sauveterre et le drame familial qu’il découvre permettent au lecteur une lecture agréable qui aide à suivre en parallèle un récit d’action dramatique entrecoupé des débats ciselés dans les chambres du Louvre.

La grande force de cette BD est de nous mettre en plein cœur d’un des évènements majeurs de l’histoire de France et de l’histoire du christianisme (les Arènes avaient déjà publié une histoire politique de l’Église que j’ai chroniqué ici). La puissance visuelle du film de Chéraud La reine Margot est dans toutes les têtes et il est toujours difficile d’aborder cet évènement sans citer le film. Les auteurs y parviennent en se concentrant sur le témoignage de Sauveterre. https://i0.wp.com/sdimag.fr/Img_PAO/Matos_BD/SaintBarthe%CC%81lemy_T2_pl3.jpgL’histoire peut être répartie en trois thèmes: les errements de ce dernier dans Paris et son témoignage des massacres, l’évolution presque heure par heure de cette nuit et des jours qui l’entourent ainsi que les motivations politiques des différents responsables politiques, enfin, pour cadrer le tout, le récit de la fratrie de Sauveterre, répartie entre les trois parties de la BD et dont les révélations expliqueront en partie les décisions d’assassinats. Encore une fois la subtilité des discussions politiques est vraiment remarquable! Si le fanatisme est bien sur au cœur du récit (avec quelques exagérations graphiques de Stalner dans les séquences de foules), tout est politique et l’on comprend vite que la finalité de l’affaire reste bien la prise du trône de France: dans un contexte de guerre civile qui affaiblit la couronne Valois avec un souverain fou sur le trône, dynasties protestantes comme catholiques cherchent à récupérer la dignité royale à l’aune d’une crise majeure.

Résultat de recherche d'images pour "saint-barthélémy stalner"Avant de commencer la lecture je ne voyais pas bien l’intérêt d’une BD sur un évènement en particulier. J’ai été détrompé en découvrant une remarquable construction aux multiples points d’intérêt, notamment graphiques. Eric Stalner propose des planches très détaillées avec notamment des visages impressionnants. La colorisation est un atout majeur des planches en apportant élégance et détails à des encrages déjà très maîtrisés du dessinateur. On pourra tiquer sur quelques tics comme ces textures sanglantes omniprésentes même sur les habits des nobles qui n’ont pas quitté le Louvre mais cela participe à une ambiance morbide de folie collective qu’avait déjà fort bien représenté Corbeyran sur son Charly 9. N’ayant rien lu de Stalner précédemment, je découvre un dessinateur confirmé et de caractère. Les quelques faiblesses des arrières-plans ou de décors seront mis à sa décharge sur la quantité de travail de l’ensemble du projet.

D’une lecture complexe, cette BD donne le sentiment d’un temps suspendu, de minutes de conciliabules politiques en même temps que du déroulement des massacres. Une sorte de théâtre dramatique en trois actes. Un ouvrage maîtrisé de bout en bout, jusque dans le travail d’édition. La portée du projet peut sembler restreinte du fait d’un cadre serré, presque documentaire, mais l’ampleur historique de l’événement suffit à balayer ces impressions en aboutissant à une BD importante.

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Le caravage

BD du mercredi

BD de Milo Manara
Glénat (2015-), 52 p., 2 vol parus, série finie.

Couv_351631Couv_241292A l’occasion de la parution du tome 2 de conclusion de cette histoire dessinée par le maître Manara j’ai entrepris la lecture du double album dans son intégralité. Si j’admire le talent de l’artiste italien, comme beaucoup sa bibliographie m’a déçu et je ne parle que des albums non érotiques. La saga ultra violente de Jodorowsky sur les Borgia dépeignait les mêmes lieux (Rome et l’Italie) un siècle avant où Manara reprenait déjà ses thématiques graphiques à la fois fascinantes et redondantes: la plèbe, les ruines de la Cité, les paysages de l’Italie, la violence et la crudité de la vie. Peu attiré par le sujet je profite de l’occasion pour découvrir un double album apaisé où l’on découvre les mœurs de l’époque mais aussi beaucoup le quotidien artistique, le travail des peintres de la Renaissance que l’on n’a jamais aussi bien vu en action.

Michelangelo Merisi arrive à Rome en provenance de Milan après une formation dans l’atelier d’un disciple du Titien. Jeune homme fougueux, ambitieux, son talent est rapidement repéré par un cardinal humaniste qui tente de le protéger de son envie de vérité qui le mets en danger face à deux ennemis: l’intégrisme de la foi et les souteneurs des prostituées qu’il utilise comme modèles…

Les BD sur le Moyen-Age ont ceci de fascinant qu’elles ont souvent un côté naturaliste qui dénote totalement avec les images d’Épinal ou de la Fantasy anglo-saxone. Elles permettent en outre de mettre en lien une vie quotidienne crue et simple avec des œuvres ou événements mis sur des piédestal dans les musées ou narrés par la Geste historique officielle. A ce titre l’album de Milo Manara sur le Caravage ressemble à la magnifique trilogie de Luigi Critone sur François Villon, où l’on retrouvait en outre un style graphique italien de paysages vaporeux (visuels qui inspirent aussi Marini sur sa série Scorpion). Il y a beaucoup de similitudes dans le traitement de ces deux personnages, grands artistes inspirés et hommes simples, soumis à des pulsions violentes qui les entraînent dans des déboires judiciaires. Seule l’admiration de puissants seigneurs humanistes les sauve de leurs démons. La violence des époques, la sexualité et la corruption de sociétés basées sur la force  et la religion sont dépeintes dans ces deux séries.

Dans Caravage les deux albums sont relativement distincts, et c’est ce qui rend la série intéressante. Si les décors romains occupés par des foules besogneuses ont déjà été illustrés par Manara dans d’autres BD, le second album intitulé « Grâce » (dans l’attente de la grâce judiciaire du Caravage suite à son combat du premier album), se déroule dans le sud, entre les territoires lumineux du château de Malte et les villages de Sicile. Quand le premier volume se situait au cœur du pouvoir et des arts, la suite nous dépeint une société d’ordre militaire, celle des chevaliers de Malte, et montre combien ce monde de la Renaissance tout juste échappé du Moyen-Age est morcelé, éloigné et illustre l’absence de Nation italienne à l’époque. Le découpage est un peu abrupte avec une continuité assez décousue et des deus ex machina qui indiquent que Manara reste un grand dessinateur avant d’être un grand scénariste. Mais l’histoire est intéressante et prends par moment la forme de récits d’aventure et de cape et d’épée de par la propension violente du grand peintre. L’auteur a la bonne idée de ne pas faire de sa série  un précis d’histoire de l’art qui aurait étouffé la vision épique. Avec un premier tome plus porté sur l’acte de création et un second plus aventureux, la lecture s’enchaîne très légèrement.

Le Caravage - Tome 2 de Milo ManaraLes dessins ne sont pas les plus précis qu’ait réalisés Manara mais son style est toujours aussi clair, esthétique et ses colorisations rendent parfaitement des ambiances toutes particulières, celle des paysages méditerranéens ou des intérieurs du XVII° siècle, avec nombre de citations graphiques de Piranese et d’autres peintres de la Renaissance. La plèbe permet au dessinateur de montrer les belles formes habituelles de ses demoiselles, mais sans excès, restant sur son sujet. Les expressions faciales en revanche sont réellement très percutantes.

Manara s’est toujours intéressé à la création et l’histoire de l’art (le Giuseppe Bergman critiqué sur ce blog portait déjà sur le sujet). Sa description de l’homme Caravage plus que du peintre permet un récit populaire d’une époque fascinante. Très équilibrée, sa série est probablement l’une des plus intéressantes et accessible de la bibliographie du maître de l’érotisme, associant intérêt graphique, historique et artistique. Il est bien dommage que Glénat n’ait pas anticipé la publication d’une intégrale augmentée pour les fêtes de Noël tant Caravage ferait un très beau cadeau.

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***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Charly 9

La trouvaille+joaquim

BD de Richard Guerineau
Delcourt (2013), 126 p. one-shot d’après le roman de Jean Teulé. Suivi de Henriquet, du même auteur.

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Les couvertures de Guerineau n’ont jamais été particulièrement bien inspirées, comme quoi on peut être un très grand dessinateur et pécher sur la couverture. L’image est du reste parlante même si, selon moi, pas forcément percutante. L’ouvrage est au format quasi-comics de l’excellente collection Mirages de Delcourt (que je vous recommande vivement d’explorer), papier épais. Pas de bonus particulier.

A 22 ans le jeune roi Charles IX, soumis à sa mère la redoutable Catherine de Medicis, ordonne les massacres de la Saint-Barthélémy, événement sans commune mesure dans l’histoire du royaume. Hanté par son acte, il finira son règne entre les poèmes de Ronsard et une gestion de la vie et de la mort immorale…

Image associéeJ’avais découvert Guérineau sur le Chant des Stryges, série sur les premiers cycles desquels il a fait montre d’un art du cadrage, du rythme et des encrages redoutables. Je dirais ensuite que sa finesse s’est usée, sans doute à l’usage d’une série très longue qui ne lui a que peu laissé le temps d’expérimenter d’autres univers. J’avais lu le très bon (et contemplatif) western Après la nuit ainsi que son XIII mystery très politique il y a quelques temps et espérait qu’il se produise sur des one-shot. Cela semble chose faite et maintenant que les Stryges le laissent en paix il ne semble aucunement lassé du dessin et enchaîne ce qui ressemble à une série sur les rois de France: Charles IX puis Henri III dans son récent Henriquet, l’homme-reine dont le personnage est issu du précédent. Étonnant aléa je lis cet ouvrage juste après la formidable adaptation de Jean Teulé (encore) Je, François Villon par Luigi Critone, où l’on retrouvait déjà la violence brute, l’indolence du personnage principal et une certaine expérimentation visuelle. Il semble que Jean Teulé ait inspiré le même genre de visions aux deux auteurs…

Ce qui marque dans cet album, c’est la très grande liberté d’un auteur qui s’assume comme tel et le sentiment que les contraintes de la série commerciale avec scénariste avait impliqué un besoin de grande respiration. On a toujours chez ce dessinateur un pessimisme noir sur l’humanité et une approche politique appuyée. Le point de départ, crime originel est la Saint-Barthélémy, qui entraîne une foule de réflexions en mode humour noir sur le pouvoir, la folie des guerres de religions et de monarchies consanguines, dégénérées et hors sol. Résultat de recherche d'images pour "charly 9 guerineau"La quatrième de couverture incite à la compréhension envers ce roi qui est néanmoins présenté comme un tyran, fou au milieu des fous. Pour illustrer cette désarticulation Guerineau alterne des planches assez classiques (et très belles), des expérimentations contrastées de rouge et de noir, des délires en mode Peyo,… Ce qui est perturbant ce ne sont pas les séquences en rupture graphique brutale mais l’alternance entre des planches encrées et d’autres bien moins travaillées sans que l’on comprenne bien pourquoi. Mais l’ensemble est particulièrement inspiré et sort tout à fait de l’ordinaire des albums BD.

Sur le plan du scénario, Guérineau se cale dans les pas de Dumas et la Reine Margot, ou de son adaptation magistrale par Patrice Chéreau au cinéma. Ainsi de l’hypothèse d’une Catherine de Medicis castratrice avec un roi terrorisé à l’idée de perdre son amour, ainsi surtout de l’idée d’un empoisonnement du roi par sa mère elle-même, scénario développé par Dumas mais ne reposant que sur de faibles supputations historiques. Nous sommes donc bien dans un objet immaginaire, fantasmé et réapproprié par un auteur. Le point de départ est cette séquence terrible en huis clos, ce tribunal où pour la seule fois le roi nous paraît humain. Après quoi il nous sera présenté comme un adolescent attardé, fuyant sa responsabilité en des jeux tantôt mortels, tantôt cruels, mais toujours violents.

BD inattendue pour moi, Charly 9 me donne très envie de lire la suite Henriquet et probablement les futurs one shot d’un illustrateur décidément très élégant et qui désormais loin des projecteurs rivalise avec la coqueluche du moment, un certain Ralph Meyer.

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***·BD·Mercredi BD

Horacio d’Alba

BD de Jérôme Le Gris et Nicolas Siner
Glénat (2011-2016), 3 volumes de 54 pages, série finie.

501 HORACIO D_ALBA T01[BD].inddLa série a commencé à paraître chez 12bis avant sa disparition et a ensuite été reprise par Glénat en même temps que la sortie du tome 3. La maquette de couverture de l’édition Glénat est franchement moins élégante que l’originale, de même que l’illustration.

Dans une Renaissance italienne uchronique, les cités du Nord de l’Italie se sont unies en une République transposant tout conflit dans des duels réglementés. Depuis cent ans l’art du duel est enseigné dans deux puissantes académies sous la coupe d’un Sénat empruntant aux traditions de la Rome antique. Le plus doué des duellistes est Horacio d’Alba. Pris entre son respect des traditions, l’obéissance au chef et les bouleversements politiques qui se trament dans l’ombre, il devra faire des choix… qui impacteront jusqu’à ses plus proches.

Résultat de recherche d'images pour "horacio d'alba siner"Horacio d’Alba est une très belle série historique politique au format court et à l’ambition importante, pour deux jeunes auteurs (c’est la première BD du dessinateur, la seconde du scénariste). Les trois tomes semblent écrits par un chevronné tant ils sont équilibrés dans leur exposition et la montée en régime. Le côté dramatique, shakespearien est assumé et porté par des tableaux d’intérieur relevés par le dessin très encré de Siner, par des dialogues nombreux et des personnages tragiques (dès la scène d’introduction où Horacio tue sa femme en duel). J’ai trouvé le dessin très classe extrêmement proche de ce que faisait Alex Alice à ses débuts (regardez le premier volume du Troisième testament et celui d’Horacio d’Alba, Siner n’a pas à rougir), avec la même puissance mais aussi les mêmes défauts. L’illustrateur est en progression et propose tantôt des plans magnifiques de contrastes, d’encrages, de superbes visages, quand sur un certain nombre d’autres cases sa gestion des regards est un peu flottante. Il y a une grande proximité avec le travail de Dimitri Armand, tous deux ayant un vrai talent mais quelques défauts à corriger. Le second volume est l’un des plus réussis que j’ai lu en BD historique depuis quelques temps, avec notamment une scène d’affrontement à grande échelle entre les deux académies extrêmement puissante.

Résultat de recherche d'images pour "horacio d'alba siner"On sent néanmoins le plaisir de dépeindre une époque faite d’art et d’artisanat. Ainsi le compagnon de route d’Horacio est un imprimeur et les auteurs présentent maintes digressions sur les avancées scientifiques ou médicales de la Renaissance, ce qui habille le contexte et donne un fonds très intéressant à la série. Une petite connaissance des périodes historiques aidera à s’immerger dans Horacio d’Alba mais n’est pas indispensable, le lecteur pouvant aussi se laisser porter par le récit comme il le ferait dans de la Fantasy. Car la série est à cheval entre les deux: un peu comme Servitude, elle revête un traitement résolument historique dans un contexte fictif et fantasmé (ce qui permet selon moi d’allier le meilleur des deux genres!). La dimension politique est centrale, avec une République soumise aux assauts d’un cardinal en passe d’être élu au pontificat, un roi de France observateur mais interventionniste et  des conflits internes entre les Anciens et les Modernes de la Républiques du point d’honneur. Résultat de recherche d'images pour "horacio d'alba siner"Les dessins insistent sur les détail des objets, des costumes et des paysages (ces derniers ne sont cependant pas le point fort de la série) pour retranscrire une époque fascinante dont Horacio d’Alba propose d’être un moment caché, comme la chute du scénario l’amène très intelligemment. J’aime toujours quand la première case réponds à la dernière en bouclant la boucle, procurant une grande satisfaction de lecture.

Avec ses quelques petits défauts graphiques, Horacio d’Alba donne pourtant envie que l’histoire continue tant les personnages et cette histoire sont originaux, dans la même idée que celle du Troisième Testament ou du Château des étoiles: une passion de l’Histoire et des histoires, en proposant de la BD d’aventures politiques et d’action à la fois grand publie et intelligente. On souhaite en tout cas de beaux projets pour ce couple d’auteurs qui confirme leur talent sur leur première série.

Résultat de recherche d'images pour "horacio d'alba"

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mille et une frasques.