***·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Bitter root #2: la rage et la rédemption

esat-west

Comic de David Walker, Chuck Brown, Sanford Green et Rico Renzi
Hi comics (2021) – Image (2020), 160 p.

Lauréa du Eisner award 2020 pour la meilleure série.

bsic journalismMerci aux éditions Hi comics pour leur confiance.

Après un premier album très porté par l’éditeur qui en fait sa tête de gondole (à raison vu l’Eisner raflé apparemment unanimement par la profession), ce second est construit de la même manière avec un très gros cahier final empli d’analyses de chercheurs et spécialistes de la culture et de l’histoire des noirs américains et de la littérature imaginaire. A l’heure du #blacklivesmatter et des controverses lunaires en France sur les réunions des minorités voir la puissance militante des noirs américains fait du bien. L’éditeur a ajouté également les toujours intéressantes étapes de conception de pages avec storyboard et travail sur la couleur. Niveau édition c’est royal et mérite bien entendu 1 Calvin.

couv_417591

Le jeune Cullen a été aspiré dans l’autre monde et y découvre une armée de combattants en première ligne face aux hordes infernales… Pendant ce temps la famille entame un périple dans le Sud profond à la rencontre de Walter Sylvester, à l’origine de la venue du Mal, qui prends conscience que sa souffrance provoque la dévastation du monde…

Bitter Root Tome 2. La rage et la rédemption de David F. Walker - Album -  Livre - DecitreAprès un sacré coup de maître réalisé sur le premier Bitter Root, les auteurs passent la seconde en changeant assez radicalement la construction narrative en prenant le risque de la complexification. Et je dois dire qu’il faut s’accrocher pour suivre ces séquences qui alternent très souvent les lieux, les époques, les personnages à différents âges, voir les dimensions… La première séquence, la plus linéaire, introduit plusieurs artistes (plutôt pas mal) pour nous narrer plusieurs flashbacks sur des membres de la famille et surtout introduire l’élément moteur de l’intrigue, le massacre de Tulsa, déjà vu récemment dans la série Watchmen qui en faisait également un axe central. Ce moment majeur dans le racisme violent du KuKuxKlan devient fondateur dans la genèse du mal qui ronge le docteur Sylvester, grand méchant du premier tome et dont ce volume suit l’itinéraire rédempteur dans le Sud profond. Densifiant le background historique de la famille Sangerye (la première page présente d’ailleurs un arbre généalogique totalement vital pour rester accroché), ce second tome progresse peu dans l’intrigue au risque de la redondance.

Bitter Root (2018-) Chapter 10 - Page 10Etrangement il y a très peu de révélations dans ce volume justement titré « Rage et rédemption » et surtout la personnification du mal dans le racisme des blancs transformés en monstres disparaît presque pour quelque chose de plus classique: le démon Adro qui incarne bien sur cette haine mais qui perd l’originalité précédente. Du coup si les relations entre les membres de la famille sont toujours aussi réussies et complexes on reste sur une sorte d’intermède narratif jusqu’à un dénouement qui semble boucler avec la fin du premier volume. C’est donc bien l’opus du méchant, une forme de renaissance qui nous est contée en brouillant pas mal la structure mise en place.

Comme souvent le passage de la seconde est compliqué narrativement parlant et je dirais qu’en brouillant un schéma plutôt linéaire sur le premier acte les auteurs atténuent la portée de la parabole. S’ils oublient de créer le moment d’action qui devait élever la tension dramatique ils justifient les chapitres précédents et transforment un méchant en probable allié tout puissant, en attendant de voir d’où va renaître le danger dans l’acte trois…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

*****·Comics·East & West·Nouveau !

Wonder Woman: Dead Earth

Récit complet en 176 pages, regroupant les quatre premiers épisodes de la mini-série écrite et dessinée par Daniel Warren Johnson pour le Black Label de DC Comics. Parution en France le 27/11/2020 chez Urban Comics.

After the End

Le Black Label est une collection particulière de DC Comics, qui se concentre sur des récits hors-continuité mettant en scène les personnages les plus populaires de la Distinguée Concurrence. Parmi les plus récentes publications en France, on trouve Batman White Knight, et sa suite, Curse of the White Knight, Batman: Last Knight on Earth, et le très remarqué Harleen.

Cet opus nous amène dans un monde post-apocalyptique. Wonder-Woman, la farouche mais bienveillante princesse amazone, se réveille d’un sommeil long de plusieurs siècles, pour émerger dans les ruines d’un monde ravagé par les radiations. Les quelques survivants doivent lutter pour trouver de l’eau et de la nourriture, et n’évitent qu’à grand peine les Haedras, créatures monstrueuses qui écument les plaines irradiées.

Perturbée par son réveil, Diana n’a plus aucun souvenir des évènements et ses pouvoirs ont grandement décliné. Parviendra-t-elle à survivre suffisamment longtemps pour rassembler les bribes de son passé et faire la lumière sur le grand cataclysme qui a englouti la planète ?

Mad Diana: the Amazon Warrior

Voici donc la célèbre amazone propulsée dans un univers tout à fait millerien, avec son lot de dangers, de microcosmes guerriers hiérarchisés et de monstres cannibales. Le récit de Johnson, que l’on avait déjà vu officier sur du post-apo avec Extremity, nous donne à voir une Diana loin des clichés fanservice auxquels elle est parfois confinée, pour se concentrer sur ce qui fait l’essence du personnage crée autrefois par Marston.

Mue par un amour inconditionnel pour l’engeance humaine contre laquelle on l’a pourtant longtemps mise en garde, et bien que mise face aux échecs cuisants de ces derniers, Diana va voler au secours des survivants et les rassembler sous sa protection. Mais bien évidemment, ce qui était mauvais alors est devenu pire depuis l’apocalypse, ce qui confrontera notre héroïne à des désillusions quant à son sacerdoce.

Les révélations iront bon train à chaque chapitre, levant peu à peu le voile sur une vérité qui ébranlera irrémédiablement notre amazone.

Daniel Warren Johnson réussit un coup de maître en nous servant un récit à la fois amer et plein d’espoir, qui met l’accent sur les qualités intrinsèques de la guerrière amazone tout en la passant à la moulinette. Une petite bombe, expression qui prend tout son sens après lecture de l’album !

***·Jeunesse·Manga·Nouveau !·Service Presse

Le Renard et le petit Tanuki

Jeunesse
Manga de Mi Tagawa
Ki-oon (2020), n&b, 159 p., 1/3 volumes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

Comme sur la récente série Alpi ce volume semble confirmer la démarche sans plastique de Ki-oon pour la jaquette. Le format de la couverture est original puisque incliné en paysage. Sous la jaquette on trouve des bonus en première et quatrième de couverture. Chacun des six chapitres de l’album est coupé par une page présentant un des animaux métamorphes de ce monde. L’album est inscrit dans la collection Kizuna où l’on retrouve également la Reine d’Egypte et Magus of the Librarian pour les plus connus. le_renard_et_le_petit_tanuki_1_ki-oon Les métamorphes sont des animaux dotés de pouvoirs et capables de se transformer en humains. Il y a fort longtemps Senzo le renard noir sema tant de trouble que la déesse du soleil l’enferma pendant trois-cent ans. Lorsqu’il fut libéré elle lui confia comme rédemption la tâche d’élever un jeune Tanuki, métamorphe innocent mais doté de grands pouvoirs… The Fox & the Little Tanuki, Vol. 1: Amazon.fr: Tagawa, Mi, Tagawa, Mi:  Livres anglais et étrangersDifficile de ne pas craquer devant ces dessins animaliers et cette trombine trop choupette du petit Tanuki! Conçu totalement dans un esprit Kawaii, ce manga n’est pourtant pas forcément ciblé sur un jeune public malgré l’aspect conte de son intrigue. En effet il emprunte aux légendes traditionnelles japonaises parlant d’esprits primordiaux et d’esprits de la Nature qui cohabitent plus ou moins bien avec les humains, dans un univers assez complexe pour des occidentaux. Après une entrée en matière très didactique nous présentant le contexte on entame différentes séquences permettant de comprendre l’esprit de rebellions du renard noir, personnage principal de ce premier volume et le ressort principal de la série: entre ce bad-guy soumis de force au pouvoir de la déesse et l’innocence incarnée du Tanuki qui ne cherche qu’à jouer et découvrir le monde la relation va être compliquée… Équipé d’un collier de perles blanches qui le fait se tordre de douleur dès qu’il contrevient aux commandements de la déesse, le renard va vite comprendre que son intelligence machiavélique va devoir s’accommoder du jeune métamorphe. Après avoir du intervenir pour libérer un esprit domestique chafouin qui hantait une maison, le duo improbable apprend le fonctionnement de ce monde entre magie et tradition. Mais il n’y a pas que le Renard qui est poussé par des motivations maléfiques. Ses anciens associés voient son retour comme une chance et vont tenter de profiter de l’innocence du Tanuki, pas si faible qu’il n’y paraît. Et l’on pressent déjà que le méchant va devoir contrer sa nature pour devenir le protecteur de l’enfant…Le Renard et le petit Tanuki s'installent chez Ki-oon, 26 Juin 2020 - Manga  news Belle entrée en matière pour ce conte simple très joliment mis en images même si les décors sont particulièrement vides… Mais on est surtout là pour les animaux et en la matière on est servi! Doté d’un humour sympathique et d’une mise en avant de la question culinaire (comme beaucoup de manga), Le renard et le petit Tanuki se laisse découvrir sans forcer même si pour l’heure on n’a pas encore beaucoup de matière pour se prononcer sur ses qualités intrinsèques. Les plus jeunes pourront s’attarder sur les mimiques des métamorphes en laissant sans doute de côté la complexe mythologie tout en s’ouvrant à cette autre culture. Les adultes profiteront des beaux dessins et de l’aspect sombre autour de l’histoire pas si rose du Tanuki. A suivre donc pour voir dans quelle direction l’autrice va nous emmener en mars prochain dans le second volume. note-calvin1note-calvin1note-calvin1
***·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi·Rétro

Thorgal: le cycle de Shaïgan

La trouvaille+joaquim

 

 

BD de Jean Van Hamme et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (1991-1997), cycle de 5 volumes.
Disponible dans le quatrième volume de l’intégrale nb chez Niffle. et dans le diptyque du Lombard (épuisé) comprenant étrangement les seuls marque des bannis et La couronne d’Ogotaï.

Ce troisième billet de guide de lecture de la saga s’intéresse au dernier véritable cycle de Thorgal, le Cycle de Shaïgan où le héros va perdre la mémoire et se retrouver dans la peau du terrible pirate Shaïgan. Comme vous le constaterez, à mesure que la sève scénaristique de Van Hamme s’est tarie la taille des cycles a grossi jusqu’à brouiller les bornes. Ainsi, si le cycle du Pays Qâ commence véritablement avec l’apparition du personnage de Kriss de Valnor dans Les archers, celui de Shaïgan débute sur La Gardienne des clés à la fin duquel il décide de quitter les siens. Cet album marque avec L’épée soleil (qui voit le retour de la méchante) une sorte de diptyque préparatoire. On peut donc envisager le cycle de Shaïgan sur sept tomes et non les cinq que j’aborde ici. Après La cage viendront cinq albums solo tout à fait commerciaux et très loin de l’inspiration des origines puis un petit miracle avec la reprise de la série par Yves Sente sur le cycle de Jolan qui aurait dû marquer le point final de la série. Mais j’y reviendrais dans un billet consacré à ce cycle particulier.

L’apparition d’anciens ennemis et les caprices des Dieux ont lassé Thorgal des dangers dans lesquels il met sa famille. Souhaitant les protéger il décide de s’éloigner sans se rendre compte que les conséquences seront plus terribles encore pour Aaricia, Jolan et Louve. Il apprend bientôt qu’une Forteresse invisible, cachée des Dieux, doit lui permettre de se faire oublier des habitants d’Asgard…

Longtemps mal perçu par moi du fait d’une structure compliquée qui semble évoluer au fil des albums, avec la forte impression que le talent brut de Jean Van Hamme permet seul de donner une cohérence à l’ensemble en sortant de son chapeau quelques idées géniales, ma relecture avec ma fille m’a permis de réhabiliter quelque peu ce cycle. Shaïgan correspond à une époque où la nouvelle série Largo Winch aspire toute la sève du créateur (avec un troisième diptyque H/Dutch connection qui est pour moi le meilleur de la série), laissant par exemple le pauvre XIII dans ses laborieuses aventures sud-américaines. A partir de cette époque les lecteurs sentent que le poids financier de ces deux séries oblige ses auteurs à les prolonger sans que ni l’envie ni la nécessité créatrice ne le justifient.  Malgré cela Van Hamme a encore assez de génie pour proposer, notamment sur La marque des bannis et La couronne d’Ogotaï, peut-être les deux meilleurs albums de la série! Si La Forteresse invisible propose une aventure assez classique de Thorgal (donc au-dessus de la moyenne des séries équivalentes), l’album suivant est le seul et unique où le héros est totalement absent! Idée gonflée et superbe qui permet aux auteurs d’assumer une description particulièrement sombre en faisant assumer à la douce Aaricia de terribles supplices. C’est dans la structure narrative que le hollandais maîtrise à la perfection, la chute (qui plus elle sera profonde et terrible plus elle surprendra le lecteur et permettra une ascension dramatique puissante derrière) que l’album sort du lot. Le principe de détruire fort pour rebâtir haut. Cela permet aussi pour la première fois de véritablement faire monter Jolan sur la scène, jeune garçon qui sera au cœur de La Couronne d’Ogotaï, comme son titre l’indique, rattachée au cycle précédent.

Couvertures, images et illustrations de Thorgal, tome 21 : La ...En rappelant le thème SF avec le voyage temporel, le scénariste utilise un gros Deus Ex machina… qui passe pourtant sans problème tant l’album est héroïque et résout partiellement les problèmes du personnage. Ce thème avait déjà été utilisé en one-shot sur le superbe Maître des montagnes, mais ici l’insertion de liens profonds, tels les grands arcs des comics qui convoquent parfois des personnages ou évènements passés il y a des années et des dizaines d’albums, crée une familiarité et un intérêt indéniable. La Mythologie Thorgal fait son effet et c’est là toute la force d’une série qui n’oublie jamais son passé pour le voir ressurgir régulièrement. Ces deux albums, outre de créer de nouveaux personnages importants pour la suite, sont la rampe de lancement vers ce qui tardera un peu à venir, le cycle de Jolan lors du passage de témoin à son successeur Yves Sente.

La suite est assez classique même si on y retrouve de beaux dessins et la mythologie magique chère à la série, et se conclut sur une séquence puissante dans la Cage où refusant un happy end trop facile, Van Hamme montre combien la souffrance d’Aaricia ne peut s’effacer par le simple retour d’un héros toujours naïf. Cette belle histoire d’amour universelle aurait pu s’arrêter là tant tant la boucle semblait bouclée, le lecteur sachant que la fuite en avant pourrait ensuite se prolonger en tirant vers le ridicule.Géants - Tome 22 - Thorgal-BD

Graphiquement Rosinski est toujours au niveau dans son style classique et ne passera en couleur directe (après les expériences de Western et du Comte Skrabek) que sur le dernier album du duo, le Sacrifice, après cinq albums où dessin comme scénarios seront devenus assez piteux. On se contente alors pour les plus fans des couvertures toujours superbes… Le Cycle de Shaïgan mérite d’être (re)lu pour ce qu’il est, le dernier arc d’une série en équilibre entre impératifs économiques et création sincère. Sans doute la transmission à un nouveau scénariste aurait-elle dû être faite dès la fin de ce cycle pour repartir sur de bonnes bases, mais on sent tout de même l’envie de donner une conclusion digne et cohérente à un héros (et sa famille!) en préparant le fils à une relève pertinente.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Le lama blanc

La trouvaille+joaquim
BD de Jodorowsky et Georges Bess
Les Humanoïdes associés (1989-2008), 255p., comprend les cinq volumes de la série.
couv_217803

Le lama blanc fait partie de ces grands ancêtres dont personne ne parle trop mais que tout le monde respecte, ne serait-ce que par l’aura de ses deux auteurs, le mystique Jodorowski et le très grand Georges Bess dont c’est la seconde publication (la première déjà avec Jodo). Ce qui frappe le plus c’est la maturité du dessin de Bess qui ne sera guère meilleur après. On sent l’école Giraud, Serpieri et les italiens dans ces traits que gâchent (je le dis franchement) des couleurs vraiment criardes… On peut expliquer ce choix par l’époque et les possibilités techniques mais aussi par le souhait de donner une image psychédélique aux séquences mystiques de voyage astral et tout ce qu’on peut assimiler à du fantastique. Cela peut se défendre mais il reste que sur un plan purement graphique, si je ne suis jamais favorable à des trahisons de recolorisations commerciales, ici l’éditeur serait bien inspiré de proposer au dessinateur d’envisager de reprendre sa quadrichromie…

Au début du XX° siècle l’empire britannique pose ses fusils sur le plateau du tibet. Un couple de jeunes anglais souhaitant rencontrer la culture tibétaine se retrouve pris dans une razzia de pillards. Ils décèdent laissant seul un enfant confié à une famille locale. Élevé en vrai tibétain, Gabriel Marpa aura un destin unique, mystique, celui de la réincarnation du dernier grand maître des arts mystiques…

Le lama blanc - BD, informations, cotesRevenons à nos moutons pour cette saga en cinq volumes dont une suite (second cycle, prévu dès la fin du premier) a été donnée récemment par les mêmes auteurs et semble-t’il assassinée par la critique comme un délire sénile de Jodorowsky… Je prolongerais ma lecture du premier cycle par le second pour vous donner mon avis.

Les trois premiers volumes du Lama blanc sont passionnants de souffle, le scénariste employant les techniques de la grande aventure exotique et de la fantasy pour emmener le lecteur dans les premières années (terribles de souffrance, comme tout ce que fait Jodo!) de Gabriel. L’histoire nous fait suivre donc l’apprentissage de ce jeune tschilinga, réincarnation du dernier Maître alors que la lamasserie a été accaparée par un usurpateur qui trahit toutes les valeurs du bouddhisme. Pour qui a lu les autres œuvres du chilien et notamment les Méta-Barons, on trouve déjà l’essence de ses obsessions, avec cet enfant tout puissant devant assumer une souffrance inouïe, seul, rejeté par les siens et dont acquisitions de compétences supra-naturelles fera naître un être supérieur. Hormis dans le dernier tome qui tombe un peu dans un prosélytisme mystico-boudhique faute de combattant (ne jamais oublier l’adversité dans une histoire!), Jodo arrive à parler de spiritualité comme dans toute histoire de mages et de dragons. On adopte facilement cette vision des expériences extra-corporelles (expérimentées par l’auteur lui-même et utilisées dans une autre de ses sagas majeure, Alef-Thau) et du monde immatériel.

Serie Le Lama Blanc [ALADIN, une librairie du réseau Canal BD]La grande réussite est donc, appuyé sur les magistrales planches de Bess, cette description des tissus, de décors fascinants des traditions tibétaines et de cette nature impressionnante! Postulant une société dont les mythes et la religion abritent des effets magiques totalement réels sur le monde, le duo va jusqu’à incarner le yéti, formidablement imaginé, pourchassé par le père adoptif de Gabriel. La grande tragédie n’est jamais loin chez Jodo et le héros sera contraint par le destin à des actes qu’il réprouve. Se déroulant sur plusieurs décennies, le scénario marque des ruptures assez brutales sans que l’on ne soit perdu et se structure selon l’ancienne habitude en BD de sous-parties avec titres, sans doute destinées à la prépublication en magazine. On peut regretter la disparition assez rapide des personnages fort réussis des mentors de Gabriel et deux derniers albums où Jodo se perd un peu en son fumoir de Haschich… Mais force est de reconnaître que l’ensemble respire l’originalité (la tibetan fantasy?) et une solidité Le Lama Blanc - Intégrale 40 ans - BDfugue.comde narration, malgré le thème et les mantras fréquents qui étaient un vrai risque de perdre l’attention du lecteur. Par moments, lors de l’irruption du monde occidental, on se prend à penser qu’une plus grande linéarité classique, envoyant Gabriel en Angleterre puis revenant accomplir son destin, aurait pu hausser encore l’œuvre. Cela aurait impliqué probablement une série de dix tomes.

Le Lama blanc a donc quelques défauts lorsque le héros atteint les pouvoirs de la sagesse ultime et quelques hésitations de direction dans le recit. Trop puissant trop tôt il devient moins intéressant de suivre un personnage que plus rien ne peut atteindre. Mais la force des planches, l’ambition des auteurs, leur entièreté dans ce qu’ils veulent raconter, nous font néanmoins convoler avec eux avec grand plaisir sur les hauts plateaux tibétains. Avec une grosse envie de suite…

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez le sur Decitre, librairie en ligne, achat et vente livres

*****·Comics·East & West·Nouveau !

Batman: White knight

esat-west
Comic de Sean Murphy
Urban (2018) – DC (2017), One-shot.

batman-white-knight-8211-version-couleur

A album exceptionnel travail éditorial aux petits oignons avec un nouveau bandeau pour la collection Black Label de DC (à l’origine destiné à publier des ouvrages matures selon les critères américains mais que l’affaire du Bat-zizi a montré comme aussi puritain que les autres comics…) et trois superbes couvertures pour l’édition couleur, la N&B et la spéciale FNAC. Un gros cahier graphique montrant les recherches de design affolantes de maîtrise (notamment pour la batmobile!!!!) en fin d’album et bien sur les couvertures originales des huit épisodes. On aurait voulu en avoir plus mais cela n’aurait pas été raisonnable…

Suite à une énième poursuite avec Batman, le Joker voit sa personnalité originale de Jack Napier prendre résolument le dessus sur son identité pathologique. Décidé à démontrer la violence et la folie de Batman, il se présente comme le héraut du peuple contre les élites corrompues de Gotham et la radicalité hors des lois du chevalier noir commence à ne plus être acceptée…

Résultat de recherche d'images pour "murphy white knight"Il est toujours difficile de commencer une BD aussi attendue tant l’on craint d’être déçu. J’ai découvert Sean Murphy tardivement, sur l’exceptionnel Tokyo Ghost et autant apprécié la minutie de son trait que son côté bordélique. Les premier visuels du projet White Knight publiés l’an dernier m’ont scotché autant que le concept (j’ai toujours préféré les histoires de super-héros one-shot ou uchroniques (type Red Son) et depuis je suis Impatience… Une fois refermé cet album au format idéal (histoire conclue en huit parties avec une possibilité de prolongation… déjà confirmée avec Curse of the White Knight) l’on sent que l’on vient de lire un classique immédiat! C’est bien simple, tout est réussi dans ce projet, des dessins aux personnages en passant par la cerise sur le gâteau: l’insertion de Gotham dans l’actualité immédiate avec le dégagisme et la lutte contre les 1%. Ce dernier élément pose la référence avec le Dark Knight  de Miller et Watchmen, deux monuments qui assumaient un message politique et proposaient une véritable vision d’auteur de personnages iconiques dans les années 80. On est ici dans la même veine et très sincèrement il est rare, des deux côtés de l’atlantique, de voir un projet aussi ambitieux et abouti.

Résultat de recherche d'images pour "murphy white knight"Sur la partie graphique on retrouve quelques tics de Murphy comme ces sortes de bottes-porte-jarretelles de Batman (que l’on trouvait dans Tokyo Ghost), la fille qui sauve un héros brutal et torturé ou les références à d’autres œuvres à droite à gauche. Murphy est un fan de toute éternité du Dark Knight et l’on sent dans le Joker, présenté dans la BD comme le premier fan de Batman et dont la chambre est peuplée de jouets à effigie du héros, son alter-ego de papier. Au travers des différentes Batmobiles l’auteur rappelle la généalogie majeure de Batman, de la série des années 60 au film de Tim Burton et à ceux de Nolan. Ce sont surtout des références cinéma qui pointent et aucune allusion à la série de Snyder Capullo  n’est faite, la seule attache aux BD de Batman est sur le meurtre de Robin dans le Deuil dans la famille. Le nombre d’éléments que nous propose Sean Murphy est assez impressionnant, outre ces multiples références subtiles il utilise les passages obligés du Batverse à savoir les méchants, l’arme fatale, Gotham comme personnage à part entière et ses secrets, l’ombre de Thomas Wayne et la relation avec Gordon… Tous les dialogues sont intéressants, permettent de développer une nouvelle thématique et rarement des personnages de comics auront été aussi travaillés. Jusqu’à la conclusion dans une grosse scène d’action tous azimuts comme Murphy en a le secret le scénario est maîtrisé et nous laisse stoïques avec l’envie de reprendre immédiatement la lecture.

Avec le dessin (la batmobile est la plus réussie de l’histoire de Batman!) l’inversion des rôles est un apport majeur à la bibliographie du super-héros. Outre de renouveler l’intérêt avec, me semble-t’il, une grande première que de présenter le Joker comme le gentil, cela permet de creuser très profond dans la psychologie et les motivations des deux personnages que sont  Batman et le Joker et brisant le vernis manichéen qui recouvre l’œuvre depuis des décennies.  Le Dark Knight de Frank Miller était un Vigilante bien dans l’ère du temps n’intéressait finalement moins l’auteur que son environnement socio-politique. Dans White Knight, les deux faces intéressent l’auteur et il est passionnant de voir défiler des réflexions qui sonnent toutes justes, qu’elles viennent de Nightwing, de Gordon, Napier ou Harley. Batman est finalement le moins présent dans l’intrigue et pour une fois n’est pas celui « qui a lu le scénar », schéma souvent agaçant.Image associée

D’une subtilité rare, White Knight sonne comme une œuvre de très grande maturité scénaristique autant qu’un magnifique bijou graphique à la gloire de toute cette mythologie. Sortie la même année qu’un autre album d’auteur (le Dark Prince Charming de Marini) cette œuvre adulte gratte les acquis en osant remettre en question beaucoup de constantes de Batman. Un album à la lecture obligatoire pour tout amateur du chevalier noir, mais aussi chaudement recommandé pour tout lecteur de BD.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

badge-cml

*****·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi

Blue note

La trouvaille+joaquim
BD de Mathieu Mariolle et Mickaël Bourgoin
Dargaud (2013) 148 p. 2 vol et 1 intégrale, série finie.
Couverture de Blue Note -INT- Blue note

Concept très original, Blue note nous propose de suivre les destins croisés de deux personnages, un boxeur et un guitariste de Blues, dans les dernières heures de la Prohibition. Le premier album suit le boxeur, le second le musicien. Ils se croiseront à peine mais interagirons dans la même temporalité. On retrouve un peu l’idée de Vortex que j’avais chroniqué dans cette rubrique il y a quelques temps. A noter que pour une fois l’illustration de l’intégrale est moins belle que celles des deux albums originaux. En outre une édition de luxe n&b tirée à 260 ex chez Bruno Graff existe. Un peu chère mais les le boulot d’encrage de Mickaël Bourgoin peut justifier une petite folie sur cet album si vous le trouvez.

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin"Blue note est une bd d’auteurs. Deux artistes inspirés par l’envie de nous faire vivre une ambiance, celle des nuits pluvieuses de la Prohibition, de ses clubs de jazz tenus par des Parrains et de ses match de boxe truqués. Ce qui saute aux yeux à l’ouverture de l’album ce sont les encrages de Mickaël Bourgoin, élément essentiel dans le visuel de ce projet (dès la page des crédits le dessinateur l’annonce). Pour sa deuxième série publiée le dessinateur a souhaité se lancer dans le grand bain, inspiré par Toppi et Breccia et on peut dire que la prise de risque s’est avérée pertinente tant l’ensemble respire la fumée, les atmosphères et livre quelques pleines pages absolument sublimes lorsqu’il s’agit d’illustrer la magie de la musique du personnage de guitariste virtuose R.J. A ce titre, il est dommage qu’une version grand format n&b n’ait pas été prévue par l’éditeur (hormis le tirage de tête en nombre limite et au coût élevé) tant ces planches auraient mérité plus de place.

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin dargaud"

On écarquille donc les yeux sur la beauté de ces petites cases très minutieuses et prends le temps d’admirer les quelques pages où les auteurs prennent leur place. Le trait peut ressembler par moment à celui de Gary Gianni, avec cet effet plume d’oie doublant les traits et surtout ces volutes incroyable qui désintègrent par moment les dessins dans une inspiration vraiment atypique et magnifique. C’est tellement réussi que l’album paraît parfois trop sage et l’on imagine un Bourgoin jouant des cadres de cases avec des débordements volontaires… J’ai vraiment découvert un illustrateur de très grand talent qui propose quelque chose de neuf que je ne saurais rattacher à une école graphique. Il n’a pour le moment rien réalisé d’autre en BD mais je guette un prochain projet!

Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin dargaud"L’intrigue (réalisée à quatre mains) aurait pu être basique, classique. Le simple fait de poser le contexte du dernier mois d’une époque bien connue permet de borner l’intrigue en densifiant la tension. L’histoire est celle de l’ambition, celle de RJ, guitariste d’exception à qui tout sourit ; celle de Jack, ancienne légende des rings contraint de reprendre les gants en fuyant la gloire. Deux destins croisés qui se croiseront effectivement tout au long de ce double album construit en miroir. La subtilité de l’imbrication des deux histoires est une vraie réussite car ce n’était pas évident d’en dire si peu tout en maintenant des révélations en deux temps tout au long du récit. Chaque album a son unité, son héros, qui rencontre brièvement l’autre, avant que tout se rejoigne en toute fin du second volume. C’est une histoire triste que l’on nous narre, celle de personnages mangés par la ville, par leur ambition et celle des autres. Des talents qui ne seront jamais réellement libres, soit car ils sont en avance sur leur époque soit car ils appartiennent au passé. C’est un peu trois périodes qui se rencontrent dans Blue note: celle d’un âge d’or d’avant la Prohibition, celle finissante de la Prohibition, la nouvelle ère ouverte par RJ.Résultat de recherche d'images pour "blue note bourgoin"

Les meilleures BD sont souvent celle que l’on n’attend pas, celles qui nous surprennent. Blue note en fait partie en réussissant incroyablement l’alliance du texte et de l’image, de personnages forts portés par des thèmes passionnants, iconiques (le musicien de blues noir, le boxeur irlandais) et une époque hautement visuelle et familière dans l’imaginaire collectif. C’est une très belle histoire, dure et inspirée que nous proposent Bourgoin et Mariolle, un blues à l’encre de nuit, une BD qui fait honneur à une bibliothèque et que l’on relit régulièrement.

Une interview des auteurs a été réalisée par le site Bdgest.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-lebadge-cml

****·Comics·East & West·Numérique·Service Presse

Rapture

Comic de Matt Kindt, Cafu et Roberto de la Torre
Bliss (2018)/Valiant (2017), 152 p.

East and west

bsic journalismMerci aux éditions Bliss pour cette découverte.

couv_rapture_rvb-1-600x922L’édition de Rapture est un classique Bliss: couvertures originales, court résumé du contexte, table des matière complète des épisodes, couvertures alternatives en fin de volume et galerie de planches n&b très intéressantes pour comprendre le travail de colorisation. A noter une interview du scénariste Matt Kindt sur le site de l’éditeur.

Tama la géomancienne doit monter une équipe de toute urgence: le mage noir Babel, celui-là même qui était parvenu à percer les cieux avec sa tour dans l’Antiquité, a décidé de reproduire son « miracle » depuis le monde des morts. Seule l’aide du Shadowman peut empêcher la catastrophe. Mais ce dernier n’est plus que l’ombre de lui-même en subissant l’influence du Mal… La Géomancienne va devoir faire appel à Ninjak, Punk Mambo et un vieux guerrier de l’au-delà…

Mon odyssée dans l’univers des héros Valiant est un peu méfiante car il y a parfois un écart entre une envie plutôt solide, les échos presse et blogs (comme sur la reprise de X-O Manowar) et mon ressenti. Ainsi on varie entre hauts en bas (les hauts sur The Valiant, Shadowman ou Harbringer Wars, les bas sur xo ou warmother…). Rapture fait clairement partie des hauts. Notamment, ne nous le cachons pas, grâce à des graphismes qui sont pour moi l’album les plus aboutis et constants de la gamme Valiant. Seuls deux artistes interviennent sur cette histoire, notamment Roberto de la Torre dont j’avais beaucoup apprécié les planches du monde des morts sur Shadowman. On a donc une vraie implication et un travail vraiment propre de Cafu sur la partie principale et De la Torre sur les parties de récit sur l’histoire de Babel. La lecture de comics nécessite tellement souvent une adaptation à des changements de dessinateurs de niveau inégal que je ne cache pas mon plaisir devant cet ouvrage sans faute graphique du début à la fin, malgré un décors nécessairement pauvre puisqu’il s’agit de l’au-delà. Résultat de recherche d'images pour "rapture de la torre"Les artistes parviennent néanmoins à développer des concepts intéressants, sur les démons, les costumes ou les quelques décors naturels.

Côté scénario ensuite, si l’histoire est un peu court – c’est bon signe niveau plaisir de lecture! – et aurait mérité un autre volume pour permettre une entrée en matière et une clôture moins sèches, le thème simple mais évocateur est très bien choisi: une revisitation du mythe de Babel, quoi de plus pertinent pour une aventure entre mythologie (la Géomancienne) et monde des esprits (Shadowman). En outre la très bonne surprise est que ce volume peut faire office de suite directe de The Valiant (je suis loin d’avoir tout lu des comics Valiant et j’ai parfaitement raccroché les wagons entre ce Rapture et l’album introductif au guerrier éternel et la géomancienne). La narration de Matt Kindt est très fluide et relevée par des dialogues et des situations plutôt drôles avec un jeu sur le quatrième mur puisque Tama a potentiellement connaissance de toute l’histoire grâce à son livre qui décrit les événements à venir. Résultat de recherche d'images pour "rapture de la torre"Là aussi c’est un vrai plaisir tant on à l’habitude des scénarios artificiellement compliqués du côté des USA. Je conseille néanmoins d’avoir lu au moins The Valiant auparavant pour être un peu familiarisé et si possible Shadowman, mais la lecture en one-shot est également tout à fait possible et compréhensible, les auteurs faisant en sorte que l’on sache qui est qui.

Rapture est une vraie réussite en ce qu’il parvient à allier dans la simplicité un plaisir de lecture d’une histoire d’action qui prolonge et éclaircit le récit global de l’univers Valiant, avec l’ambition de thèmes imaginaires puissants en ce qu’ils se raccrochent à un mythe fondateur de la culture judéo-chrétienne. Lorsque la BD parvient à être jolie, agréable et intéressante, on peut considérer que la mission est remplie, non?

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le badge-cml