****·BD·Numérique

A Fake story

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BD de Jean-Denis Pendanx et Laurent Galandon
Futuropolis (2021), 87p., one-shot.

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badge numeriqueEn 1938 le jeune dramaturge Orson Welles sème la panique dans la bourgade de Grover Mills en déclamant une adaptation radiophonique ultra-réaliste de La guerre des Mondes. Dans la panique, en ce fin fonds de l’Amérique une famille sera tuée… La chaine de radio CBS envoie en urgence son meilleur limier pour déminer le terrain avant que le boomerang médiatique n’accuse la pièce de ce drame. Mais le récit officiel et les apparence sont toujours trompeurs, surtout lorsque racisme et rancœurs s’en mêlent…

A fake story de Jean-Denis Pendanx, Laurent Galandon - BDfugue.comL’histoire (vraie) est connue. L’histoire de Pendanx et Galandon, elle, est fausse. Comme son personnage auteur d’un roman (fictif) dont est adaptée la (vraie) BD… Dès sa page de titre cet album nous plonge donc dans une Abyme intriquant le vrai et le faux, la manipulation et la narration toujours orientée des récits subjectifs des témoins de cette passionnante enquête.

Manœuvrant leur album sur une ouverture de cinéma avec la voix-off d’Orson Welles déclamant son invasion martienne sur les images des évènements de Grover Mills, les auteurs placent le lecteur dans la position du témoin manipulé. On se doute dès l’introduction que ce qu’on nous a montré n’est qu’une version des faits et que Galandon et Pendanx vont lentement démêler la pelote.

Le dispositif est classique mais subtilement mené: un ancien journaliste-star new-yorkais désabusé quand au pouvoir positif de la presse va se plonger dans une Amérique profonds qu’il connaît trop, chaperonné par un sheriff pourri qui cache à peine son racisme endémique et croisant le fer avec une jeune « fille de » arriviste à la recherche du scoop à tout prix. Le flair du vieux loup ne s’en laissera bien sur pas compter des mille mensonges qui lui seront glissés.

A fake story, quand le canular d'Orson Welles devient fait divers sanglant  – Cases d'histoireSous couvert d’une passionnante enquête policière c’est bien entendu le rôle des médias, la réalité alternative et la facilité de manipuler le réel qui sont pointé du doigt par les auteurs qui nagent comme des poissons dans l’eau de leur trame. Et la première réussite de l’album est de ne pas se perdre dans un enchevêtrement de fils narratifs  et chronologiques. La seconde repose sur de superbes planches qui ne surprennent guère au vu de la fort élégante biblio de Jean-Denis Pendanx (ainsi que sur une couverture fort alléchante). La cerise sur le gâteau c’est, outre une galerie de personnages tous intéressants, le plaisir intellectuel de tous les sous-textes, qui sur la crédulité des bouseux, qui sur l’ambition sans limite, qui sur un sentiment de justice qui semble si inatteignable dans ces Etats-Unis des années trente.

A fake story est ainsi un superbe album comme Futuropolis en produit tant, un vrai polar qui sait se sortir du genre pour donner un propos multiple et intelligible et qui confirme tout le bien qui en a été dit à sa sortie.

Note: l’album ayant été lu en numérique la note frôle les 5 Calvin du fait d’une qualité d’image qui ne permet pas de juger en réel.

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***·BD·Edition·La trouvaille du vendredi·Rétro

Infinity 8: Retour vers le Führer!

La trouvaille+joaquim

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BD d’Olivier Vatine et Lewis Trondheim
Rue de Sèvres (2017), 88p. 3 volumes souples format comics et un volume relié.

Si vous suivez régulièrement ce blog vous savez combien j’aime les formats originaux, variés, qui permettent à tous les publics de trouver ce qu’ils cherchent, aux expérimentations des artistes et last but not least, aux porte-monnaie de souffler un peu sur des éditions légères. Lors de son démarrage le jeune éditeur Rue de Sèvres a été très actif en la matière puisque ce sont eux qui ont quand-même permis les magnifiques éditions journal du Chateau des Etoiles (pour lequel Alex Alice publie cette fin d’année un Art book qui s’annonce somptueux… stay tuned!), mais également l’original Infinity 8 qui, chose trop rare, avait lancé les deux premiers tomes en format comics très qualitatifs.

Pour rappel cette série proposait entre 2017 et 2019 des aventures solo au sein d’un croiseur spatial, chaque tome réalisé par une nouvelle équipe (le tout avec Lewis Trondheim en « showrunner »). Si les deux premiers tomes proposaient les dessins très qualitatifs de Bertail et Vatine, la suite m’a laissé de côté en migrant dans un style simpliste proche de celui de Trondheim. Si l’esprit de la série était cohérent, graphiquement ce n’était pas ma tasse de thé. Dernière précision: comme pour le partenariat avec le Label 619 (basculé récemment d’Ankama à Rue de Sèvres), Infinity 8 était Infinity 8 T2 | Rue de Sèvresproposé par le ComixBuro de Vatine, depuis parti chez Glénat. Bon et maintenant que Blondin à fait son prof, qu’est-ce que ça donne ce Retour vers le Führer?

L’agent Stella Moonkicker revient d’une suspension pour violence sur passager. Rageuse de ne pas avoir retrouvé son Megaboard, cette adepte des selfi va bientôt tomber sur une étonnante réception culturelle promouvant l’art de vivre Nazi. Alors qu’un virulent rabbin commence à agresser ces gentils animateurs elle se voit contrainte d’intervenir. Une intervention qui aura des conséquences dramatiques pour toute la communauté de l’Infinity 8…

Rappelons le concept d’Infinity8: la croisière intersidérale Infinity 8 est pilotée par un alien aux capacités très particulières puisqu’il reboot le temps toutes les 8 heures afin de sauver le vaisseau d’une menace mortelle. Chaque album voit donc un nouvel agent du vaisseau partir en mission… Et voici donc Stella Moonkicker poufiasse blonde passablement insupportable qui ne pense qu’à ses comptes de réseaux sociaux, chargée de protéger le vaisseau contre rien de moins que le retour d’Hitler, décongelé d’une épave spatiale. L’humour noir est bien entendu de mise tout le long à force d’inversions de valeurs incessants: le rabbin est un intégriste, les nazis de gentils naïfs et l’anti-héroïne qui va aider toute guillerette le génocide spatial du nouveau Hitleroïde.

Infinity 8 - Tome 2 - Infinity 8 tome 2 retour vers le fuhrer - Trondheim  lewis / vatine olivier - broché - Achat Livre ou ebook | fnacLe cœur de l’album réside dans la relation entre le robot (cousin du C3PO de StarWars) et la grognasse qui a plus de Tuco que de Blanche Neige. L’esprit WTF est omniprésent en tirant vers Fluide Glacial, avec deux auteurs toujours très portés sur la dérision. Les délires SF nazi ont toujours attiré les envies (notamment graphiques) et permis de s’éclater sans avoir à se préoccuper de questions morales. Mais soyons clairs, l’amour de Vatine pour les bimbo spatiales pulp est le principal intérêt de l’auteur qui malgré un trait simplifié à l’extrême reste un très grand dessinateur capable de créer une dynamique de cases folle avec quelques traits. Alors vous aurez droit à des plongées en scaphandres, de combats de robots, des légions nazies, des piratages informatiques et éviscérations sanguinolentes en tout genre dans ce Retour vers le Führer…

L’édition comics est bien entendu agrémentée de tout ce qui en fait le sel: fausses pub, cahiers graphiques et autres interviews créatives des auteurs. Le plein de bonus pour un délire so-pulp dans la veine du récent Valhalla Hotel. Et puis on ne boudera pas le plaisir de profiter de la dernière BD dessinée par le créateur d’Aquablue publiée…

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***·BD·La trouvaille du vendredi·Numérique·Rétro

Odyssée sous contrôle

La trouvaille+joaquim

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BD de Dobbs et Stephane Perger
Ankama (2016), 54p., one-shot, collection « Les univers de Stefan Wul »

Avant de débarquer sur la planète Emeraude, l’agent Michel Maistre fait la rencontre de la belle Inès Darle, dont il va tomber éperdument amoureux. Malheureusement ils vont se retrouver tous deux impliqués dans un complot extra-terrestre. Lancé à la recherche de la belle kidnappée, l’agent va vite se retrouvé confronté à une réalité parallèle qui va remettre en question jusqu’à son être même…

badge numeriqueJ’ai découvert l’immense qualité graphique de Stephane Perger sur la série Luminary qui vient de s’achever et souhaitais découvrir ses précédentes productions. La très inégale collection Les univers de Stefan Wul n’a pas donné que des chefs d’œuvre (sans doute du fait d’adaptations de romans pas forcément géniaux bien qu’ayant eu une immense influence sur une génération d’artistes) même si elle permet d’apprécier les traits de Vatine, Adrian, Varanda, Reynès ou Cassegrain et je ne vais pas le cacher, cette Odyssée sous contrôle vaut principalement pour les planches somptueuses de Perger. Alors que d’autres romans ont été adaptés en plusieurs volumes celui-ci, du fait de son traitement, aurais sans doute dû en passer par là…

Odyssée sous contrôle – Artefact, Blog BDLa faute sans doute à une ambition scénaristique un peu démesurée sur une base pulp. Dobbs fait ainsi le choix de troubler le lecteur dès la première page en ne suivant aucune structure séquentielle logique afin de créer un effet de confusion similaire à celui du héros. Hormis les poulpes alien qui semblent fasciner Wul (voir Niourk) on n’a pas grande chose auquel se rattacher, les personnages changeant d’identité, des seconds couteaux apparaissant de nulle part sans que l’on sache si l’on est censé les connaître et le déroulement du temps se faisant de façon très chaotique. La volonté est évidente. Certains apprécieront cette lecture compliquée. Il n’en demeure pas moins que comme album BD on aura fait plus lisible. Peut-être également en cause la technique de Perger qui si elle est très agréable à l’œil, ne permet pas toujours de compenser les ellipses et devinettes narratives que nous jette le scénariste. Lorsque le scénario est flou il faut un dessin extrêmement clair et évocateur (comme sur le sublime Saison de sang) pour garder le lecteur dans les rails.

Au final on a un album assez frustrant habillé de superbes séquences et de quelques idées terrifiantes, d’un design rétro très fun et d’une promesse d’espionnage vintage, ensemble de propositions qui surnagent avec une impression de pages perdues. Une fausse bonne idée en somme qui à force de ne pas dérouler son histoire ne la commence jamais vraiment. Dans la collection on ira plutôt voir du côté de La mort vivante ou Niourk.

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***·BD·Nouveau !·Service Presse

Alter #2

La BD!

BD de Philippe Pelaez, Laval NG et Daniel Florent (coul.)

Drakoo (2020),104p., série finie en deux tomes.

Nouvelle édition de la série Parallèle parue en 4 tomes chez feu Sandawe.

bsic journalism Merci aux éditions Drakoo pour cette découverte.

La maquette du premier album est reprise avec une couverture élégante. Voir la critique du premier volume pour les éléments d’édition. Le cahier graphique final est moins intéressant que dans le premier tome et propose plutôt les prouesses graphiques de Laval NG et du matériau d’ambiance qui n’aide pas vraiment à mieux pénétrer cet univers faute d’explications des auteurs.

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Sylan Kassidy a récupéré sa femme… ou plutôt ce qu’il en reste, convaincu qu’il peut lui rendre sa forme humaine en revenant dans sa réalité. Pendant ce temps sur Terre le temps s’écoule en tenant compte des découvertes de la Terre alternative, dite « Alter ». Mais sans la solidité morale de l’ex-président Saint-John et du capitaine Kassidy, les projets des scientifiques risquent de mener la Terre à un chaos définitif…

Parallèle -3- Moitié, moitiéNous avions laissé le très héroïque capitaine Kassidy abandonnant son équipage pour partir au secours de sa femme. L’album reprend sur un gros flash-back relatant les événements qui ont amené au début du premier tome, déflorant un peu plus l’événement physico-spatial qui a provoqué la projection dans l’univers parallèle. La structure de ce second volume est bien plus complexe que le précédent qui avait le mérite de nous faire suivre l’équipage uni en réduisant les sauts de narration à un unique passé. La grande difficulté des récits de réalité alternative et de paradoxes temporels est qu’ils exigent une très grande lisibilité et une rigueur scénaristique de tous les instants. Sur le premier point le dessin de Laval NG, s’il est toujours aussi élégant, ne permet pas toujours de s’y repérer entre les personnages, surtout que son scénariste complique la tâche en proposant différentes variantes de certains personnages et que d’autres apparaissent sans avoir été introduits (la nouvelle présidente). Du coup la lecture en devient compliquée et nécessite sans doute plusieurs passages pour bien saisir les subtilités du récit.

Le texte en lui-même est toujours aussi agréable et montre que le succès de Philippe Pelaez n’est pas dû au hasard tant son écriture a une fluidité  au-dessus de la moyenne. Alter est un projet ambitieux, surtout pour un scénariste Parallèle tome 4 - BDfugue.comdébutant et sa conclusion me laisse un peu la même impression que sur Brane zéro de Mathieu Thonon: un projet passionnant, très complexe, sur lequel les auteurs ont mis toutes leur passion… mais qu’un peu plus d’expérience aurait sans doute huilé un peu. Sans doute qu’une lecture d’affilée des deux volumes amoindrirait cette impression. Ce volume se concentre sur les conséquences sur les différentes réalités de ce qu’a provoqué le bombardement magnétique de 2070. L’action est bonne, les dessins agréables et les manigances politico-scientifique du Pouvoir nous font basculer d’un récit techno-scientifique (tome un) à un aspect plus conspirationniste. L’histoire est passionnante, mais le montage rend le suivi compliqué, si bien que je ne suis pas certain d’avoir compris la fin qui nous emmène dans une thématique carcérale. Il y a de l’idée pourtant dans ces alternances de pages en regard nous montrant les événements simultanément dans les deux réalités, comme cette excellente séquences initiale nous faisant vivre l’événement des deux vaisseaux. Alter fait partie de ces albums qui demandent au lecteur de travailler et personnellement j’adore. Peut-être que l’ajout d’un narrateur aurait pu accompagner la lecture…

On termine la lecture un peu décontenancé, avec l’impression d’avoir vécu une aventure généreuse, intelligente, ambitieuse et gourmande. Sans doute l’envie de jeunes auteurs de mettre tout ce qui leur plait dans un récit déjà complexe finit-t’il par un léger trop plein. Alter reste pourtant dans le club des très bonnes séries SF et n’a rien à rougir face aux albums de maître Fred Duval.

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