***·BD·Nouveau !

Les songes du Roi Griffu #1: Le Fils de l’Hiver

Premier tome de 66 pages, de la série écrite par Cyrielle Blaire, dessinée par Maïlis Colombié, et mise en couleurs par Drac. Parution chez Delcourt le 19/01/2022. Lecture conseillée à partir de 12 ans.

(Ne Jamais) Suivre la Grande Ourse

Pellah et Owein vivent modestement avec leurs parents, au service d’un seigneur perché dans sa haute tour. Les forêts environnantes font l’objet de nombreuses rumeurs, mais pour Owein, ces légendes sont vraies. En effet, au cours d’une ballade avec sa soeur, le jeune garçon aperçoit un homme capable de se transformer en ours (ou l’inverse ?), et se met en tête de le capturer pour pouvoir réaliser son rêve, intégrer la garde du Roi, qui est friand de ces plantigrades, et ainsi devenir riche.

Malheureusement, leur excursion tourne mal et Pellah est emportée par l’ours gigantesque, qui disparaît avec sa proie sans laisser de trace. Les mois et les années passent, l’espérance se mue en deuil pour Owein et ses parents. Le garçon grandit et se met au service du Roi, découvrant ainsi qu’une guerre a jadis opposé le peuple de Leoden à celui du roi Griffu, dont on dit qu’il était dépositaire d’une puissante magie. Après la chute du roi Griffu, la magie s’est estompée et a disparu des mémoires, reléguées aux légendes et aux rumeurs. Mais la haine du peuple du roi Griffu est demeurée vivace, raison pour laquelle les soldats du Roi Leoden les traquent encore dans les bois.

Owein, qui est persuadé que sa sœur est toujours en vie, doit alors débuter sa quête et vaincre les ennemis du roi pour prouver a valeur. Mais évidemment, les choses sont beaucoup plus compliquées qu’il n’y paraît.

Le pitch et l’ambiance concoctés par la scénariste Cyrielle Blaire apparaissent d’emblée comme très classiques. Nous avons un héros, sympathique et attachant, d’autant plus attachant qu’il est issu d’une classe populaire et modeste. Son objectif est simple, accessible et compréhensible, retrouver sa sœur, disparue par sa faute. Et pour compléter sa quête, le héros va devoir s’accomplir en affrontant des monstres, gagnant progressivement en expérience pour devenir le héros que l’on espère.

L’auteure introduit toutefois une dose de nuance bienvenue, en évitant le piège du manichéisme. Les luttes de pouvoirs et les guerres qui secouent ce royaume de Medieval Fantasy sont pour le moment intrigantes et donnent envie d’en lire davantage. Sans révolutionner le genre, Les Songes du Roi Griffu apportent un vent de fraîcheur dans la genre et promet de belles aventures en perspectives.

*****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Toutes les morts de Laila Starr

Histoire complète en 128 pages, écrite par Ram V et dessinée par Filipe Andrade. Parution aux US chez Boom! Studios, publication en France chez Urban Comics le 06/05/2022.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance

Death and taxes

« Dans ce monde, rien n’est certain, excepté la mort et les impôts« . Et bien, figurez vous que ce ne sera bientôt plus tout à fait vrai, et ce grâce à la naissance imminente de Darius Shah. Affublé d’une destinée peu commune, il est attendu de Darius, à un point indéterminé de son existence, qu’il permette à l’Humanité d’accéder à l‘immortalité. Bonne nouvelle pour la plupart d’entre nous, n’est-ce pas ? Peut-être pas pour la Mort, qui se voit convoquée dans les hautes sphères célestes pour se voir remerciée par les pouvoirs en place.

Son obsolescence prochaine ne faisant plus aucun doute, la Mort est donc limogée, mais peut bénéficier d’une faveur accordée aux divinités sortantes: être réincarnée en mortelle, afin de pouvoir goûter aux joies d’une vie simple, déchargée de ses responsabilités, et qui sait, peut-être même d’une vie éternelle grâce à Darius.

Après ces millénaires de bons et loyaux service, j’aime autant vous dire que la pilule est dure à avaler pour Mort. Désespérée et prête à tout pour retrouver son poste, elle s’arrange pour être réincarnée non loin du fameux Darius, qui vient tout juste de naître à Bombay, et elle se retrouve donc dans la peau de Laila Starr, une jeune indienne blasée qui a, peut-être, ou peut-être pas, mis fin à ses jours au moment ou Darius pointait le bout de son nez.

On ne change pas vraiment ce que l’on est, il n’est donc pas étonnant qu’aussitôt arrivée sur Terre, Mort/Laila cherche à se débarrasser pronto du petit Darius. Après tout, que pèse une seule vie dans la balance cosmique de la vie et de la mort ? Pas grand chose a priori, mais se salir ainsi les mains n’est pas aussi aisé que Laila voudrait bien le croire.

Une série d’événements fait que Darius réchappe de justesse à cette rencontre prématurée avec la Faucheuse réincarnée, qui meurt écrasée par un camion. L’histoire pourrait s’arrêter là, néanmoins il se trouve qu’être une déesse emporte son lot de privilèges, si bien que Laïla renaît, aidée par le dieu de la Vie en personne. Toujours motivée, elle se remet à la recherche de Darius, qui est désormais un petit garçon de huit ans…

Le reste de l’intrigue sera rythmé par les morts successives de Laila Starr, suivies de ses réincarnations, alors que le temps continue de passer pour Darius. Immanquablement attirée sur les pas du jeune homme, Laila va renoncer à le tuer, et le rencontrer à différentes étapes de sa vie. Elle le verra évoluer, et découvrir les affres de la vie mortelle à travers ses yeux: le deuil, les peines, les échecs et les succès, autant d’événements qui le mèneront à sa fameuse destinée de conquérant de la Mort.

The fault in our Starr

De façon assez surprenante, le thème de « la Mort prend congé » est assez répandu en fiction. L’exemple le plus littéral est le long métrage La Mort prend des vacances, tourné en 1934, qui a inspiré plus tard Rencontre avec Joe Black. Dans ces deux versions, la Mort décide de venir sur Terre pour faire l’expérience de la vie humaine, et ainsi mieux comprendre pourquoi les mortels la craignent tant. Et bien sûr, dans ces deux films, la Mort choisit un cadre sophistiqué et privilégié pour vivre cette expérience (sinon, à quoi bon ?), avant de succomber à des sentiments tout à fait humains comme l’amour et le désir.

Ram V choisit donc cette prémisse pour écrire son ode à la vie, mais renverse les genres en mettant de côté Brad Pitt pour se focaliser sur une femme, dont il explore les tourments et les conflits internes avec habileté. Le procédé qui consiste à terminer chaque chapitre par une nouvelle mort suivie d’une résurrection, permet de rythmer le récit et amène adroitement les différentes ellipses de la vie de Darius. L’auteur construit ainsi brillamment la relation entre Laila et Darius grâce à ces différentes ellipses, chacun des deutéragonistes évoluant à sa manière mais de façon interdépendante. De son côté, Laila va faire l’apprentissage de valeurs qui lui étaient jusqu’ici étrangères, ce qui va radicalement la transformer et modifier sa perception de l’existence. Darius, quant à lui, va mener sa vie en traversant peu ou prou les mêmes épreuves, ce qui va forger sa destinée et le faire réfléchir sur cette mort qui lui échappe par nature mais qui se présente tout de même à lui à échéances régulières dans sa vie.

Il est d’ailleurs ironique de constater que, comme de nombreux personnages avant elle, c’est en souhaitant éviter son obsolescence que la Mort finit par la rendre possible.

Le scénariste remplit ses pages de poésie douce-amère, sans misérabilisme mais avec tact, nous rappelant que la vie n’a vraiment de valeur que parce qu’elle est rare et fugace. Ses textes sont subtils (et donc subtilement traduits), contemplatifs mais jamais ennuyeux ni pompeux, à la façon d’un Neil Gaiman, qui contait lui aussi les pérégrinations terrestres d’une entité magique avec lyrisme et poésie. En dépit d’un pitch qui a déjà été exploité, Ram V parvient à rester original, et puise dans son background culturel pour traiter la question métaphysique de la Mort. On aimera également le traitement bureaucratique qu’il calque sur les sphères célestes (on peut trouver ces exemples de bureaucratie céleste dans des œuvres telles que Beetlejuice (1988), Une Question de vie ou de mort (1946) , L’Agence (2011), , ou encore Coco, Hercules, ou plus récemment Soul), ce qui ajoute un touche de légèreté bienvenue.

Le graphisme de Filipe Andrade frise l’excellence sur chaque page, tant sur le trait qu’au regard des couleurs, le grand format choisi par l’éditeur n’étant qu’un plus supplémentaire qui permet d’apprécier encore davantage la qualité des planches. Au fil des pages, on se rend compte que l’on est presque devant un cas de synesthésie, car les mots du scénariste semblent intrinsèquement liées aux couleurs et aux formes posées par le dessinateur. Un cas rare de symbiose auteur/dessinateur.

Toutes les morts de Laila Starr est sans aucun doute une immense réussite graphique et narrative, une odyssée philosophique empreinte d’une cruelle beauté et d’une amère poésie, à l’image de sa protagoniste.

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*****·BD

Aldobrando

La BD!

Histoire complète en 200 pages, écrite par Gipi et dessinée par Luigi Critone. Parution le 15/01/2020 aux éditions Casterman.

Heureux qui comme Aldo

Le jeune Aldobrando n’a aucun souvenir de ses parents. Élevé par un vieux sorcier soucieux de payer sa dette en lui transmettant les arcanes de son art, l’orphelin un peu distrait semble bien loin de la gloire passée de son père, qui fut victime d’un complot qui entraîna sa disgrâce et sa mort dans la Fosse

Alors qu’il prépare un sortilège nécessaire à son apprentissage de sorcier, l’étourderie  du jeune garçon provoque  une blessure au vieux sorcier. Seule l’herbe loup, une plante médicinale très rare, pourra le sauver. Aldobrando, pour la première fois de sa courte vie, va devoir s’aventurer seul dans l’a royaume, et affronter mille dangers pour sauver son père adoptif. Chétif et quelque peu naïf, Aldo va tomber de Charybde en Scylla et connaître bien des mésaventures qui feront de lui un aventurier glorieux…ou un homme mort.

Remarqué à sa sortie, Aldobrando est une réussite en tout point. Dès les premières pages d’introduction , le scénariste parvient à nous faire aimer son protagoniste et à nous le rendre sympathique, ce qui a pour conséquence de nous faire véritablement (mais raisonnablement, plot armor oblige) redouter l’issue de son aventure. 

Le fait qu’Aldobrando soit un gentil gringalet, autrement dit qu’il soit le plus mal placé pour mener à bien cette quête, est un autre élément participant à la qualité du récit, car cela nous fait anticiper et donc craindre, son échec plus que probable, ce qui a pour conséquence de rendre sa victoire finale d’autant plus savoureuse. On est donc loin du héros ennuyeusement badass et survitaminé, qui bien souvent n’est qu’une projection fantasmée de l’auteur, et qui triomphe de façon exagérée des obstacles dressés face à lui. 

L’utilisation des quiproquos et des retournements de situations, en plus d’un casting de personnages intéressants et bien écrits, permet une immersion encore plus grande dans l’histoire, dont la mise en scène est servie par des dialogues savoureux. Le thème du passage à l’âge adulte est assez évident dès la première lecture, mais se conjugue agréablement avec d’autres thèmes comme celui de l’amour, de la destinée et de la corruption. Le ton de Gipi est résolument satirique, à en juger par la façon dont sont dépeint les aristocrates et autres bigots.

Graphiquement, eh bien c’est à Critone que l’on a affaire, donc autant dire que les planches sont sublimes, tant par l’expressivité de ses personnages que par la qualité de ses cadrages, sans parler des aquarelles qui sont à tomber par terre. Sublime à regarder, adroitement écrit, Aldobrando est l’une des réussites de l’an passé, à vous procurer si ce n’est pas déjà fait !

****·BD·Jeunesse

Voro #6: L’armée de la Pierre de Feu troisième partie

Troisième tome du second cycle de la série écrite et dessinée par Janne Kukkonen. 140 pages, parution le 14/10/2020 aux éditions Casterman

Mes chers parents, je vole

Son ombre planait insidieusement au dessus du royaume depuis le premier tome, les Trois Rois avaient tenté le tout pour le tout afin de le bannir, mais il est de retour: Ithiel, prince de la Flamme, roi du Brasier, a été ressuscité par Lilya dans le tome 3 suite à un concours de circonstances. 

Désormais revenu au faîte de son pouvoir, et soutenu par sa Tribu du Feu, Ithiel engage la lutte pour remettre la main sur un artefact qui lui permettra de commander à une armée de géants de sa création. Créatures invincibles, ces géants obéissent à quiconque possède la Pierre du Feu, raison pour laquelle elle fut scindée en plusieurs fragments. 

Hélas, manipulée par le prince héritier, Lylia a livré les fragments à la Tribu du Feu, qui est désormais en mesure de mettre ses plans à exécution. L’âge de l’Homme touche-t-il réellement à sa fin ?

Voler la Lune

Anticipée depuis la fin du premier cycle, voici enfin venue la confrontation entre le démon du Feu et notre jeune apprentie voleuse. L’affrontement est à la hauteur de nos attentes, malgré le fossé qui sépare la chapardeuse de son adversaire. L’auteur creuse substantiellement le passé du seigneur du feu, qu fait allusion à une trahison qu’il aurait subie de la part de la mystérieuse Demoiselle de la Lune, évoquée brièvement lors du premier cycle comme étant une icône vénérée autrefois par la Guilde des Voleurs.

Ce choix resserre le champs narratif en liant deux items importants de l’univers imaginé par l’auteur finnois. Et c’est tant mieux, car sur cette fin de cycle, les spécificités de voleuse de Lylia sont nécessairement moins marquées, la jeune fille devenant ici une héroïne un peu plus classique. Il est clair en effet que l’auteur a éclusé durant ces six tomes le potentiel des situations liées au vol et à la ruse, le forçant en quelque sorte à changer de braquet avec sa protagoniste.

Cette fin de cycle porte une teinte résolument plus sombre que les précédentes, mais promet une suite encore plus épique ! Voro confirme son statut d’excellente série jeunesse, à lire !

****·Comics·East & West·Nouveau !

Coda Omnibus (avis 2)

esat-west

Devant la masse de nos lectures nous nous efforçons avec Dahaka de ne pas doubler nos avis sur les mêmes albums. Lorsque cela se présente soit nous publions un billet à quatre mains soit un second avis rapide qui complète dans le même billet.

Cet album et cette lecture sont cependant suffisamment marquants et particuliers pour justifier un « reblog » que je vais m’efforcer de faire bref. Mais je tenais à vous faire part des multiples émotions et impressions qui m’ont parcouru lors de cette aventure décidément à nulle autre pareil! Le premier billet (de Dahaka donc) est visible ici.

Au premier abord (graphique) je reconnais que j’ai eu du mal à entrer dans cet univers déglingos dont l’effet foutraque est renforcé par la mode décidément tenace de l’autre côté de l’Atlantique à coloriser en mode rétro les planches de comics. Les grands aplats de couleurs criardes nous remémorent les glorieuses heures des Blueberry ou Asterix. On a fait du chemin depuis et ce type de colo me gâche souvent le plaisir, même avec de très grande dessinateurs. Bergara est-il un grand dessinateur? Je ne saurais le dire très franchement, tant il propose tout autant un gros bordel parfois niveau maternelle que de magistrales pages d’une minutie folle. De la technique il en a quand on voit la cohérence de ce bordel. S’il y a une certaine originalité classique dans le design de cette féerie post-apo, ne j’ai pas été marqué hormis par une certaine démesure assez rare et très puissante.

Mais c’est bien le récit et le ton, tout à fait originaux et d’une immense sensibilité, qui m’ont perturbé. Le héros est un barde et le poids de ses récits est imposant, occupant parfois un peu trop l’attention pour pouvoir déchiffrer les pages que l’on a sous les yeux. Il faut prendre le temps dans la lecture des douze chapitres de CODA pour endurer les moments obscures, ultra-verbeux, car tout est cohérent et construit. La mise en abyme du barde narrant la geste de sa dulcinée et de ce monde mort s’installe lentement et atteint sa force sur la fin. De même sur le propos: non il ne s’agit pas du récit épique d’un chevalier avec sa licorne foutraque (celle-ci est bien moins centrale qu’attendu) mais bien d’une grande histoire d’amour passionnée et impossible. Le cœur de l’intrigue (enrobé par un machiavélique plan manipulatoire) est la passion entre ce héros vaguement dépressif et sa femme… particulière: elle est un guerrier berserk d’une race créée par les seigneurs des ténèbres avant leur victoire préambule! On est au-delà de l’effet « bad-ass » puisque cette héroïne d’une grande tendresse avec son « époux » est une combattante à peu près invincible mais dépendante de pulsions naturelles la poussant vers la destruction. Un chéri dépressif disais-je, une chérie bipolaire, cet attelage m’a fait penser au très réussi Mister Miracle qui mettait en scène un héros central mais impuissant et sa chérie Big Barda indestructible.

Soufflant le chaud et le froid, cette grosse épopée regorge de références, de sous-texte, d’un humour second degré très fin et procure de vraies émotions. Pas si souvent en BD! Il est peu probable que vous vous y sentiez en terrain connu et elle mérite franchement de sortir de sa zone de confort pour apprécier une sacrée œuvre d’un auteur, Simon Spurrier qui m’avait déjà franchement impressionné par son écriture et son iconoclasme dans le récent Alienated, rappelant la richesse d’un autre grand, Rick Remender.

***·Comics·East & West·Jeunesse·Nouveau !·Service Presse

Ninja malgré moi

Roman graphique de 128 pages, imaginé par Ricardo et Adara Sanchez et dessiné par Arianna Florean. Parution le 10 mars 2021 aux éditions des Humanoïdes Associés.

bsic journalism

Merci aux Humanos pour leur fidélité

Dur dur d’être un ninja

Rena n’a pas la vie facile. Victime de phobie sociale, quitter le havre sécurisant du foyer parental est une épreuve qui se répète au quotidien pour elle. A cela s’ajoutent les difficultés inhérentes à la vie d’une adolescente, à savoir les railleries incessantes des bullies et autres contrariétés.

Pour soigner sa phobie, Rena suit une thérapie cognitive qui lui impose de sortir de sa zone de confort par petites étapes, comme lever la main pour s’exprimer en classe ou choisir une activité périscolaire. Un véritable calvaire pour la jeune fille mal dans sa peau, qui n’aspire qu’à être invisible aux yeux d’autrui afin de faire l’économie de la moindre interaction sociale embarrassante.

Un jour, Rena découvre une académie bien singulière, où l’on n’apprend ni le solfège, ni le chant, ni le théâtre, ni toute autre activité qui viendrait à l’esprit pour soigner une phobie sociale, mais une discipline tout à fait singulière, le Ninjutsu. Poussée à la fois par sa thérapeute, par sa mère, son meilleur ami, et les éloges du Maître de l’école, Rena se laisse convaincre et accepte d’intégrer la formation.

En effet, quoi de mieux que l’art de la furtivité pour une jeune fille maladivement timide ?

Commence alors l’initiation de Rena, à qui l’on révèle que les ninjas œuvrent dans l’ombre pour le bien de tous depuis des siècles, et qu’elle est l’objet d’une prophétie promettant aux clans ninja le retour d’un élu doué de capacités exceptionnelles, nommé le Spectre. Loin de la décourager, cette pression supplémentaire permettra à Rena de se dépasser pour dévoiler tout le potentiel qui est en elle.

[Insérer le nom du protagoniste] à l’école des [Insérer une discipline mystique et mystérieuse promettant de l’action et des rebondissements]

Forte de son statut d’élue, Rena progresse rapidement et acquiert progressivement une meilleure confiance en elle. Certes, on ne guérit pas aussi facilement d’une phobie sociale, néanmoins les progrès sont visibles, ce que même la mère de Rena, pourtant absorbée par son travail sur la création d’une nouvelle IA, constate.

Pressée de mettre à l’épreuve ses nouveaux talents, Rena insiste pour se voir confier sa propre mission et découvre alors que son Maître prépare en effet une opération importante à laquelle il a l’intention de l’impliquer.

Avec cette série Shy Ninja (titre en VO), les Humanos lancent une nouvelle collection orientée jeunesse, ce qui se distingue des titres généralement orientés SF et au ton mature que l’on trouve dans leur catalogue.

La particularité de ce récit et qu’il fut initialement inspiré par la fille de l’auteur, Adara Sanchez. Son père, intrigué par le concept, a donc monté ce projet avec l’éditeur en incluant la jeune fille à chaque étape du processus de création, pour aboutir à ce projet, paru initialement dans la branche américaine des Humanoïdes Associés.

Le ton est assez léger bien que la thématique soit sérieuse et que les enjeux existent au sein du récit. L’identification au personnage de Rena fonctionne la plupart du temps, malgré des répliques sarcastiques qui ne font pas toujours mouche et ne semblent a priori pas forcément en phase avec le caractère de Rena et sa phobie sociale.

On se plaît à la voir progresser et maîtriser l’art des ninjas, sans qu’il en soit fait une esbroufe outrancière (pas de combats à la Naruto), cette initiation étant le symbole de sa guérison progressive. Les récits d’empowerment ont de toute façon le vent en poupe, alors autant en profiter et se plonger dans cette BD initiatique avec candeur.

Certes, les lieux communs ne sont pas toujours évités, comme celui de la prophétie et de l’élu. Cependant, les auteurs parviennent à s’en distancier de façon diégétique d’abord, avec quelques répliques ironiques sur cette ficelle narrative suivies d’une révélation à la Blade Runner 2049, puis de façon non-diégétique au travers des bonus qui exposent clairement les influences utilisées.

Ninja Malgré moi est donc un bon divertissement muni d’un message fort d’émancipation, auquel les jeunes lecteurs ne resteront pas insensibles.

****·Comics·East & West·Nouveau !

Folklords #1

East and west

Premier tome de la série écrite par Matt Kindt et dessinée par Matt Smith, qui comprend les 5 premiers épisodes du comic initialement publié par BOOM! Studios. Parution en France chez Delcourt le 03/02/2021.

La quête des quêtes

Ansel n’est pas un garçon comme les autres. Alors que tous les jeunes de son âge se questionnent sur la Quête qu’ils choisiront de mener à bien, Ansel connaît déjà la sienne. Pour lui, point de Toison d’Or, ni de trésor caché, ni de dragon, ni princesse à délivrer. Bercé par ses rêves récurrents, dans lesquels il voit un monde étrange, fait de hauts bâtiments, de charriots sans chevaux et d’engins volants, il ne rêve que de quitter son village pour trouver le « Maître-Peuple » et ainsi découvrir ce monde caché.

Tout serait plus simple pour Ansel si son village n’était pas sous le joug autoritaire des Bibliothécaires, une secte qui bannit la simple mention de ce « Maitre-Peuple ». S’il souhaite mener à bien sa quête, et ainsi trouver des réponses, Ansel va devoir braver l’interdit, ce qu’il fera accompagné de son ami elfique Archer. Leur mission va les confronter au secret le mieux gardé du monde, que tous, elfes, trolls ou gnomes, sont loin d’envisager.

Désenchantement du monde

Sur la route, les péripéties vont s’enchaîner pour les deux héros débutants. Peu rompus aux principes de la quête fantastique, Ansel et Archer vont d’abord rencontrer Laide, une force de la nature qui espère rencontrer le prince charmant qui la soulagera du « sortilège » qui la prive de sa beauté. Mais avant de s’en faire une alliée, il leur faudra échapper au tueur qui sévit dans la Forêt…

Rien d’étonnant à ce que l’on retrouve une nouvelle traduction d’une œuvre signée Matt Kindt, tant ce scénariste a su s’imposer grâce à des séries originales et bien pensées (Ether, Black Badge, Mind MGMT). Avec Folklords, il s’empare des contes de fées et de la fantasy (ce qu’il faisait déjà avec Ether dans une certaine mesure) et provoque un effet miroir qui retourne le paradigme habituel. Ici, ce n’est pas un garçon ordinaire qui va découvrir un monde fantastique, mais un garçon issu d’un monde fantastique qui rêve de notre monde.

Matt Kindt plonge donc son héros dans un abîme de perplexité et sème les graines d’une révélation méta comme les auteurs de comics indé aiment en faire depuis un certain temps. En lisant le quatrième chapitre, j’ai eu l’impression de retrouver le concept développé il y a quelques années par Mark Millar dans son controversé Unfunnies. Bien entendu, Matt Kindt y ajoute sa patte en se détournant in extremis de cette conclusion attendue.

Comme de coutume, Kindt sait travailler ses personnages pour les rendre attachants dès les premiers chapitres. Ainsi, Ansel, a-t-il tout du protagoniste sympathique, ayant tout de même suffisamment de particularités pour ne pas devenir générique. L’auteur altère suffisamment les clichés fantasy pour que chaque concept soit original, ce qu’il devra néanmoins faire pour conserver l’intérêt durant la seconde partie.

La partie graphique de Matt Smith apporte une touche efficace de simplicité à la mise en abyme de Kindt. Son trait à des similitudes avec celui de Duncan Fregedo, qui de façon assez ironique, est aussi présent dans la galerie d’illustrations faisant office de bonus.

Folklords est une aventure exploitant des lieux communs galvaudés pour produire un récit inédit et innovant.

****·BD·Jeunesse·Nouveau !·Rapidos

Voro #5: l’Armée de la Pierre de Feu, deuxième partie

Second tome du second cycle de la série écrite et dessinée par Janne Kukonnen. 102 pages, parution le 19/08/2020 aux éditions Casterman.

Voler encore, voler toujours

Dans le précédent tome, nous assistions au nouveau départ de Lilya jeune aspirante voleuse, et de son mentor Seamus, dans une nouvelle cité du royaume. Souhaitant repartir sur des bases plus saines auprès d’une nouvelle Guilde des Voleurs, les deux comparses ont accepté une mission encore plus périlleuse que celle qui les avait menés au secret des Trois Rois.

Alors que l’intrépide vaurienne s’échine à gagner ses galons de voleuse, sur les terres de la Tribu du Feu, la grande nouvelle s’est répandue: le Père Feu, Ithiel, a été tiré de son sommeil millénaire, par nulle autre que Lilya, et il est prêt à reprendre son cortège de conquête.

La guerre du Feu

Après nous avoir attaché à sa jeune voleuse, Janne Kukonnen augmente les enjeux en déployant le spectre d’une guerre dévastatrice, dans un univers désormais fort de 4 tomes de développement. Son trait est toujours aussi simple et efficace, mais il n’éclipse pas la qualité de l’intrigue, qui ne manque ici pas de rebondissements !

Nouveaux enjeux, nouveau Macguffin, anciens adversaires en quête de revanche, sont ici rassemblés pour nous montrer que Voro a encore de la ressource dans ce cinquième tome ! Mais, parbleu… le tome 6 est déjà sorti !

***·BD·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Un putain de salopard #2: O Maneta

La BD!
BD de Régis Loisel, Olivier Pont et François Lapierre (coul.)
Rue de sèvres (2020), 88p., série en cours 2 vol. paru sur 3.

bsic journalismMerci aux éditions Rue de sèvres pour leur confiance.

couv_405163Après le chaos dans lequel ont été laissés les protagonistes il est temps de faire le ménage. Alors que Max et Baïa atteignent la mystérieuse épave d’un avion, radeau salutaire dans la jungle impénétrable, les rabatteurs du camp effacent les traces de leur passage et cherchent à éliminer les témoins. C’est à un chassé-croisé que se livrent le policier du bled, les assassins et les filles, alors que la trace du Putain de salopard se rapproche…

Il est toujours compliqué de passer le second tome d’une série. Sur cette fin d’année trois tomes de séries magnifiquement démarrées se voient prolongées avec plus ou moins de bonheur. Si le Ramirez de Pétrimaux passe assez bien le cap, le Luminary de Brunschwig m’a franchement laissé sur ma faim en assumant difficilement la pagination de triple album. Il en est un peu de même sur ce second Putain de salopard où la découverte et la fraîcheur des quatre zozo s’estompent pour la nécessaire mise en place d’une intrigue dramatique. Le problème c’est que les auteurs semblent perdre leur scénario comme leurs personnages dans la forêt… Un tome de transition peut toujours justifier un emballement moindre en attendant un rebond et un s’inscrivant dans un tout. C’est plus difficile avec une pagination de double album qui exige une certaine progression, surtout quand le décors, certes magnifique, est celui de l’omniprésente jungle.

https://www.ligneclaire.info/wp-content/uploads/2020/11/Un-Putain-de-salopard-2.jpgOn suit ainsi dans ce volume l’équipe séparée: l’indienne muette Baïa et le benêt Max, malade, au cœur de l’enfer vert ; les 3C de l’autre, bien moins enjointes à la déconne avec les deux sbires à leurs trousses. Un peu comme dans un western, on navigue ainsi entre ces trois lieux (le campement des mineurs, le village, la forêt) au rythme de l’enquête du nouveau personnage de policier. Le soucis c’est que l’histoire on la connaît puisqu’on y a assisté au premier tome et que ces allers-retours sonnent un peu creux, jusqu’à la flambée de violence, sèche comme une branche cassée. Les personnages restent solides et les dialogues percutants, mais jusqu’au dernier tiers on a un peu un sentiment de sur-place. Un sur-place de cinquante pages tout de même…

Heureusement le dessin d’Olivier Pont en fusion parfaite avec la sublime mise en couleur de François Lapierre nous fait voyager dans ce tropique humide et crasseux que la technique traditionnelle des auteurs fait ressentir. Comme sur le précédent volume la minutie des détails, l’expression de la nature vierge, ses mouvements et ses recoins, s’apprécient à chaque page en faisant briller les rétines.

Ellipse volontaire ou non, le second tome s’achève presque sur le même plan que le premier… façon de nous montrer que dans la vie comme dans la jungle on tourne forcément en rond? On achève ainsi la lecture avec une intrigue qui a effectivement avancé avec une possible conclusion dès le prochain opus pour peu que Loisel ne souhaite pas étirer son intrigue (sommes toutes assez courte) déraisonnablement. Mais la sympathie des personnages, la qualité des graphismes ne suffisent pas à faire vraiment décoller une saga pourtant bien démarrée et qui a un peu oublié son féminisme et son humour en route. On tablera sur un second souffle car les qualités sont là, en musclant un peu le script.

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****·Comics·East & West·Nouveau !

Coda Omnibus

Intégrale de 336 pages comprenant les 12 chapitres de la série Coda, écrite par Simon Spurrier et dessinée par Matias Bergara aux US chez Boom! Studios. Parution en France chez Glénat le 28/10/20.

Once upon a time…

Toutes les bonnes histoires ont une fin, dit-on. Surtout lorsqu’il s’agit d’un compte de fée. Et si, dans cette histoire-là, le Mal finissait par triompher ? Que se passerait-il ensuite ?

C’est ce que est arrivé au monde Hum, barde taciturne et solitaire. Le royaume magique dans lequel il vivait s’est finalement brisé sous les fracas d’une énième guerre, mettant fin à la Magie qui sous-tendait le tout. Ne restèrent alors plus que des ruines et des âmes en perdition, tentant de survivre en donnant un sens nouveau à leurs existences après le désastre.

Toutefois, ce monde englouti par les gravats de sa gloire passée n’est pas le seul problème de Hum. Le barde vagabond est à la recherche de sa bien-aimée, Serka, et d’un moyen de la sauver d’une terrible malédiction. Mais dans un monde où la magie n’existe plus, Hum trouvera-t-il le moyen de préserver son épouse ?

Conte de fous

Brillante idée qu’a eue Simon Spurrier de passer le genre heroic fantasy à la moulinette du post-apocalyptique. En effet, de mémoire de lecteur, il n’y avait pas eu jusqu’ici de croisement entre Mad Max et le Seigneur des Anneaux, alors voir un monde autrefois féérique tomber en déliquescence, au point de transformer ses habitants en pilleurs et en sauvages, est un plaisir tout au long des 336 pages que compte cet omnibus.

Hum, héros solitaire à la jambe de bois, est un parallèle assez évident avec le fameux Max Rockatansky (qui a lui aussi, un handicap à la jambe), et la comparaison ne s’arrête pas là: dans le monde du Guerrier de la Route, la ressource précieuse pour laquelle les survivants s’entretuent est le carburant ou l’eau, selon les opus; Dans Coda, ce sont plutôt les derniers vestiges d’une magie agonisante qui attirent les convoitises. Là où Max et son V8 Interceptor vont souvent devoir défendre à contrecœur une communauté recluse et assiégée, Hum et sa Licorne vont devoir aider Ridegtown, cité fortifiée possédant de quoi produire encore de la magie.

Cependant, comme dans toutes les bonnes histoires, il ne s’agit pas simplement que d’aventures et de baston. Coda, c’est aussi et avant tout, une histoire sur l’amour, et le sens véritable qu’il revêt dans un monde qui a perdu le sien.

Malgré l’aspect monolithique de l’album, le tout demeure très bien écrit, aucun élément ne s’avérant gratuit ni mal employé. Dialogues riches et intuitifs, scènes d’action très fun servis pas les dessins impeccables de l’excellent Matias Bergara, tout est là pour faire de Coda la découverte de cette fin d’année. Amateur de comics, vous auriez tort de passer à côté !