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Shipwreck

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Comic de Warren Ellis et Phil Hester
Snorgleux éditions (2019), 120 p. one-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Snorgleux pour cette découverte.


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Pas forcément désireux de lire tout ce que la galaxie de petits éditeurs français de comics dénichent j’ai été attiré par une couverture très énigmatique et graphiquement réussie. L’éditeur m’a permis de découvrir cet album one-shot au format numérique, aussi je ne parlerais pas de la fabrication, simplement des habituelles pages de making of graphique. Des notes d’intention des auteurs auraient été appréciées dans un ouvrage hautement mystérieux, jusqu’à son dénouement.

Le docteur Charpentier ouvre les yeux sur un monde énigmatique, presque désert, où étape après étape des protagonistes lui racontent qui il est et ce qu’il fait là. La mort rôde sur ce monde étrange où on l’accuse de différents maux. Qui est-il? Que fait-il ici? Est-ce le Purgatoire après sa mort? Pour le savoir il devra affronter ses démons et sa lâcheté…

Résultat de recherche d'images pour "hester shipwreck"Shipwreck se présente comme une nouvelle variation sur le voyage entre les dimensions, avec le même point de départ que la série à succès Black Science. Comme les comics indé adorent les anti-héros, nous avons ici un grand savant qui a conçu une « maille » capable d’ouvrir une brèche entre les dimensions. Le problème c’est qu’il ne sait plus où il est et que la réalité présentée par Warren Ellis est incertaine. Quel récit est véridique? La temporalité est-elle linéaire ou inversée? C’est la grande réussite de ce récit que de nous balader dans ce monde de pierres et de Motels parcouru par des nuées de corbeaux et mille autres détails qui semblent indiquer que Charpentier a entamé son voyage dans les Cercles des Enfers… Entre récit scientifique donc et parcours ésotérique, le lecteur balance jusqu’à la conclusion, aidé en cela par de magnifiques planches très torturées et au découpage chaotique de Phil Hester. Le morbide est là et plusieurs scènes sont assez gores, laissant pourtant le héros de marbre. Un flic, une vamp ou une scientifique locale vont tenter de le mettre sur les traces de son destin, à l’image du superbe album de Flao Essence. Résultat de recherche d'images pour "hester shipwreck"Car ce sont les rencontres qui vont faire avancer le récit et découvrant par bribes ce qui a amené Charpentier ici.

Les dessins sont donc une des forces de l’album. Je ne connaissais pas cet auteur qui propose un très intéressant travail de contrastes et sur les différents plans de ses cases (avec un point noir en revanche pour des pages de chapitres vraiment atroces avec des cartons blancs énormes et très laids). Cet univers parallèle est fascinant, avec ses grandes étendues, ses formes circulaires et ce découpage en « portes » qui nous le présente. Étrangement, la seconde partie de l’album tombe dans un réalisme scientifique qui brise un peu la magie de l’incertitude. C’est étrange car la chute reste fortement interprétative et que l’ensemble de l’album repose sur les hypothèses que peut se faire le lecteur. Du coup j’ai été un peu déçu sur le parti pris par le scénariste de briser l’inconnu. Shipwreck reste néanmoins une très belle immersion de lecture, souvent fascinante thématiquement et visuellement.

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***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La Trouvaille du vendredi #8

La trouvaille+joaquim

 Monsieur Mardi-gras Descendres

BD d’Eric Liberge,
Dupuis – coll. Empreintes (1998-2005), env. 70p./ album, 4 volumes parus (+ 1 prologue numéroté « tome 0 »), série finie.

monsieurmardigrasdescendres1c_27052004La série d’Eric Liberge est une singularité dans la BD franco-belge. D’abord par son sujet graphique: au fil de 4 albums, soit près de 300 pages, il va nous décrire un univers peuplé uniquement de squelettes, sur une lune cendrée à la lumière blafarde… Sacrée gageure que de distinguer les personnages d’une histoire, leurs expressions, sur des squelettes a priori tous identiques! L’histoire est celle de Victor Tourterelle, alias Mardi-Gras Descendres sous son nouveau nom issu du calendrier des postes et attribué à tout nouvel arrivant de l’autre côté de la vie…

Lorsqu’il arrive le personnage principal est embauché par une secte occulte, la Corniche, pour cartographier un monde qui ne l’a jamais été, grâce au gigantesque télescope de Charon. Le savoir doit permettre de combattre l’obscurantisme de l’administration et ses inquisiteurs de la Salamandre qui régit ce monde. Résultat de recherche d'images pour "monsieur mardi-gras descendres liberge"Dans une BD à l’humour absurde, la principale richesse de ce monde est le café, breuvage qui produit des sensations issues de la vie passée et donc très dangereux pour le système en place en ce qu’il sort les âmes de leur sidération. Les carcasses des morts étant désormais immortelles, l’on peut voir l’ancienneté de chaque être pas le nombre de réparations rivetée que porte son corps. Cela permet au niveau du dessin d’incroyables personnages au design steampunk jamais vu. Le scénario prend la forme d’une conspiration avec une résistance à la dictature du Pays des Larmes. Le personnage principal va entamer un voyage initiatique pendant que les règles qui régissent ce monde (absurdité sans but ou loi divine?) sont battues en brèche par la contestation qu’il a  apporté. Finalement assez politique comme sujet, si l’on fait un parallèle avec tout régime dont la population ne questionne jamais la pertinence…

Résultat de recherche d'images pour "monsieur mardi-gras pays des larmes liberge"L’œuvre (comme fort bien expliqué dans la post-face présente dans le quatrième volume)  a été un long chemin: du fanzine à la collection Empreintes de Dupuis et la reconnaissance par un Prix Goscinny (récompensant un jeune auteur) à Angoulême en 1999, la publication des quatre volumes s’étalant sur 6 ans. Cette BD très personnelle suit donc les pérégrination d’un rebelle arrivé dans un pays de squelettes extrêmement organisé sur le modèle d’une administration totalitaire et où la quête de sens semble avoir échappé à toutes les âmes défuntes. Sur un ton plutôt drôle, rythmé et caractérisé par des dialogues tantôt ampoulés de formules théâtrales, tantôt amoncellement de termes argotiques ( pas loin du dictionnaire du capitaine haddock…), le sujet de fonds est bien celui du sens de la vie et des introspections inévitables pour une âme tombée au purgatoire… Sujet hautement philosophique donc, porté par un graphisme aux visions fantasmagoriques empruntant à l’univers des graveurs romantiques (Gustave Doré n’est jamais loin).

Résultat de recherche d'images pour "monsieur mardi-gras pays des larmes liberge"Ce qui est remarquable dans cette série, outre son originalité totale portée par un graphisme à la fois très distingué, pointu techniquement et parfaitement adapté au « lieu » (des mélanges de gris et monochromes, d’ombre-lumières spatiales et d’architectures labyrinthiques à la fois cyclopéennes et aux perspectives vertigineuses) c’est que dans une profusion de textes, d’images et, il faut le reconnaître, quelques pertes de lecteur en cours de route, l’auteur semble avoir toujours su où il allait malgré la complexité des sujets. Le dialogues très nombreux sont très bien faits même s’ils tournent souvent en rond, un certain nombre d’envolées lyriques étant assez dures à suivre… mais je pense qu’elles n’ont d’autres objet que leur esthétisme, appuyé par un travail sur les typographies, élégantes et variées, permettant d’appuyer graphiquement le texte.

Image associéeDe plus chaque album a son unité. Graphiquement d’abord, si Liberge commence par du quasi noir et blanc (la maîtrise du trait est dès le début de très haut niveau, notamment dans la maîtrise anatomique des squelettes qu’il soumet à des aventures pourtant tout à fait épiques!), dès le tome 2 les couleurs subtiles de gris et de sépia s’articulent avec des décors monumentaux, tantôt steampunk, tantôt inspirés de l’art gothique ou carrément Bauhaus. Par moment on pense aux cités obscures de Peeters et Schuiten. Le troisième volume est pour moi le plus abouti graphiquement, avec de pleines pages où le navire du héros surplombe les majestueux décors de Pluton et les visions de son passé. Dans le dernier volume, je regrette l’apparition de trames qui abîment à mon sens les magnifiques planches.

Résultat de recherche d'images pour "monsieur mardi-gras liberge resurrection"Le voyage va emprunter aux cercles de l’Enfer de Dante autant qu’à l’univers de l’Alchimie et des réincarnations karmiques. Je n’en dis pas trop pour ne pas en révéler, la découverte de cet univers étant une partie de l’intérêt de cette série. Difficile de décrire une série unique tant la profusion de sujets et d’objets graphiques nécessite l’expérience de la lecture pour en comprendre la singularité. Cette œuvre d’auteur a le grand  mérite de ne pas être prise de tête malgré son ambition et un certain intellectualisme. C’est une véritable aventure visuelle à nulle autre pareil qu’il faut avoir lu dans sa vie d’amateur de BD.

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****·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Le cosmos est mon campement

BD de Eric Henninot
Delcourt (2017), 74p., La Horde du contrevent t1.

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L’édition simple (à grosse pagination!) comprend une préface joliment écrite de l’auteur du roman, Alain Damasio, ainsi qu’un cahier graphique en fin d’album. Pas d’information sur l’auteur (biblio etc), c’est toujours dommage. Il existe une édition N&B… plus chère comme de coutume, pratique que je ne comprend pas hormis pour faire payer les fans. Franchement, même si le dessin d’Henninot est très bon, je pense que la version couleur reste meilleure. La couverture est un peu terne à mon goût et aurait mérité quelque chose de plus énigmatique, de plus poétique.

Sur une terre balayée par des vents continus et puissants, depuis huit siècles la cité d’Aberlaas forme la Horde, équipe de spécialistes de différents arts destinés depuis l’enfance à remonter la « bande de contre » à destination de l’extrême-amont, la source des vents. Huit siècles que le but n’a pas été atteint. Mais cette trente-quatrième Horde est certaine d’être la dernière.

Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"Quelle surprise cet automne lorsque j’ai appris la publication d’une adaptation BD de ce chef d’oeuvre qu’est la Horde du contrevent! J’avais découvert le bouquin lors du projet de film d’animation il y a quelques années (projet avorté après échec du financement  participatif). J’adore la SF et plutôt en one-shot. De bons souvenirs de romans SF avec Bordage et surtout un pitch très alléchant. L’ouvrage a été dévoré et j’ai été comme beaucoup fasciné par l’inventivité, les dialogues percutants, la dramaturgie aux petits oignons et la maîtrise de la langue de l’auteur avec notamment ce duel de palindromes qui restera dans les mémoires… Bref, l’adaptation d’un livre adoré est toujours dangereuse pour un lecteur. J’étais très sceptique, n’ayant en outre pas une très bonne image des BD de Henninot. Comme je suis curieux et que j’adore néanmoins voir ce que d’autres font d’une oeuvre, j’ai lu la Horde version BD.

Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"Et bien c’est absolument excellent! D’abord les dessins, pas extraordinaires, pas d’une originalité folle, mais dotés d’une personnalité, d’une finesse dans les traits des visages notamment, qui le mettent dans la moyenne supérieure de ce qui se fait. Le design ensuite, risqué dans le cadre d’une adaptation, est réussi, même si je chipoterais en disant que sur un monde de vents la logique voudrait que les tenues ne soient pas amples… mais c’est moins graphique. Mais la très grande force du dessinateur repose sur le travail… des vents! Si les paysages montrés sont a peu près ceux que l’on imagine, comment dessiner les vents? La grande inventivité de Henninot a été d’associer des courbes omniprésentes à des effets de souffles (comme dans les manga ou les traînées d’avions à réaction) et d’onomatopées. De l’ensemble ressort un sentiment de bruit omniprésent, de mouvement, celui que l’on ressent en pleine bourrasque. Les images sont saturées visuellement, ce qui donne une impression de plein. L’atmosphère si importante est pleinement rendue et c’est un tour de force. Parmi les petits regrets je trouve dommage de ne pas avoir plus représenté l’effort permanent, l’horizontalité des hordiers, ainsi que la séquence du Furvent. Henninot a choisi la même voie que le livre: ce n’est pas représentable, donc ellipse. C’est son choix, respectable, mais cela aurait été tellement beau…

Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"Je tiens à préciser la remarque de Damasio dans la préface: une adaptation est personnelle et il est illusoire de chercher à retrouver un livre dans une BD ou un film. L’adaptation est autre chose. Ce que l’on doit rechercher c’est un plaisir, un cœur. Et ce cœur y est! Eric Henninot a réalisé l’ouvrage seul et son scénario est très bon. Le découpage et surtout les dialogues, centraux dans l’oeuvre, dans l’articulation entre les personnages, sont vraiment réussis. Les personnalités sont là, les échanges vifs, percutants, permettent de cerner la psychologie de chacun dans cette situation extrême, aberrante. La BD commence en prologue, à la fin de la formation des hordiers à Aberlaas, soit avant le roman. C’est bien car cela permet de mieux situer le contexte. De même la présentation en plan du monde des vents, du trajet et des lieux à parcourir facilite l’immersion dans cet univers. En revanche, (dans le tome 1 tout au moins) la particularité du texte original d’utiliser la ponctuation pour décrire les vents et les symboles représentant les personnages ont disparu au format BD. Ça ne touchera que les fans mais je trouve que cela aurait pu être utilisé facilement. De même (je chipote) dans cet univers horizontal et avec un matériau si exceptionnel, pourquoi ne pas avoir opté pour des planches horizontales? Ce n’est pas le format classique de la BD mais d’autres expériences plus extrêmes ont déjà vu le jour en BD, à commencer par les destructions et retournements chers à Olivier Ledroit.  Tout ça pour dire qu’un brin de folie aurait pu réhausser encore cette excellente BD.

Je tiens à finir en m’adressant à ceux, majoritaires qui n’ont pas lu le roman. D’abord pour dire que la BD ne le nécessite pas, elle est excellente toute seule, comme tome Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"unique et comme démarrage de série (que j’imagine en 5 ou 6 parties au regard de la progression du tome 1 et de l’intrigue globale). Fans de SF ou novices (voir réticents), lisez la car il s’agit d’abord d’une aventure humaine, de relations au sein d’un groupe, de membres ayant chacun son univers, sa philosophie, sa morale (tiens du coup ça me rappelle une autre « expédition », celle de l’Endurance, chroniquée ici). Le but est illusoire, impossible, alors pourquoi passent-ils leur vie entière à remonter cette terre? Chacun pour des raisons qui lui sont propres, à la fois unité et partie d’un organe appelé la Horde. Il n’y a pas a proprement parler de fantastique dans la Horde et la seule part SF est celle de se situer sur un autre monde.

Laissez-vous porter par l’image, le son, par les mots. Un auteur totalement impliqué dans son projet ne laisse généralement personne de marbre. Surtout que le tome 2 devrait présenter ma séquence préférée du livre: le navire fréole.

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