****·BD·Nouveau !·Service Presse

Pinard de Guerre

La BD!

Premier tome d’un diptyque écrit par Philippe Pelaez et dessiné par Francis Porcel. Parution le 01/09/2021 aux éditions Grand Angle.

bsic journalism

Merci aux éditions Grand-Angle pour leur confiance.

C’était pas sa guerre !

Ferdinand Tirancourt est ce que l’on peut appeler un opportuniste. Alors que la Grande Guerre fait rage, et que les Poilus donnent leur vie par millions dans d’immondes tranchées, Ferdinand, lui, reste bien à l’abri derrière les lignes de front. En revanche, on ne peut pas lui reprocher de ne pas contribuer à l’effort de guerre. Son activité principale, à Ferdinand, c’est le commerce de vin, le fameux « Pinard », qu’il achemine jusque dans les tranchées afin d’étancher la soif des soldats condamnés.

Le contrebandier de l’extrême le sait bien, il faut bien une dose supplémentaire de courage, voire de folie, induite par l’ivresse afin de se lancer de son plein gré sous le feu ennemi. Alors qu’il se remplit les fouilles, Ferdinand, goguenard et cynique tout plein, voit la guerre se dérouler sans plus d’états-d’ âme. Mais le mensonge de Ferdinand quant à sa supposée infirmité va bientôt lui causer bien des ennuis, propulsant notre anti-héros au coeur des tranchées qu’il s’échinait à éviter. Désormais témoin direct des atrocités de la guerre et du lien de ses compatriotes soldats avec le vin dont il les abreuve, Ferdinand changera-t-il d’opinion, ou son cynisme sera-t-il ancré trop profondément ?

De l’effet revigorant du vin

Vin mal acquis ne profite jamais

La guerre est un thème malheureusement universel, que l’auteur Philippe Pelaez a déjà abordé lors de ses précédentes œuvres. La déshumanisation, le cynisme et la barbarie prennent leur essor dans les périodes les plus sombres, ce qu’illustre parfaitement le personnage de Ferdinand Tirancourt. Détestable et puant, l’auteur parvient, en quelques cases, à nous le rendre tout à fait antipathique, tant il représente certains des traits les plus vils de l’homme moderne.

Cupide, sournois, menteur et égoïste, il n’en est que plus satisfaisant de le voir, quelques pages plus loin, patauger dans la gadoue avec ceux-là mêmes dont il exploite les turpitudes. Cependant, et c’est là tout le talent de l’auteur, Ferdinand n’est pas unidimensionnel, et la superficialité qu’il affiche lors du premier acte va progressivement s’estomper pour laisser la place à des failles et des doutes qui l’humaniseront. C’est donc un tour de force de la part du scénariste, que de parvenir à changer ainsi la perception qu’a le lecteur d’un personnage, de façon cohérente et au sein du même album. La rédemption est encore loin pour Ferdinand, mais son parcours narratif a tout de même de quoi servir d’exemple à ceux ou celles qui souhaiteraient écrire un personnage d’anti-héros.

La partie graphique est assurée par Francis Porcel, qui avait déjà collaboré l’an dernier avec le scénariste sur l’album Dans mon village, on mangeait des chats. L’alchimie entre les deux auteurs a donc déjà fait des étincelles, et cela se reproduit ici de façon très efficace. Couleurs ternes et décors boueux, tout est fait par l’artiste pour nous plonger dans l’ambiance glauque des tranchées.

En conclusion, on retrouve dans Pinard de Guerre une réalité historique assez méconnue, romancée de telle sorte qu’elle offre un voyage inattendu dans les tréfonds de l’abjection humaine.

***·BD·Nouveau !·Numérique·Rapidos

La dernière ombre #1

La BD!
BD de Denis-Pierre Filippi et Yvan Gaspard
Vent d’ouest (2021), 46p., série prévue en 2 tomes.

couv_422687

Dans les forêts enneigées de Russie les tirs allemands ne sont pas les seuls dangers. Pour une troupe de soldats soviétiques en retraite le salut semble venir de ce magnifique manoir semblant sorti d’un roman russe. Un couple de barons accepte d’abriter les réfugiés le temps du repos. Mais les tensions de la guerre peuvent transformer les désaccords en affrontement, laissant un groupe d’enfant en témoins observateurs…

badge numeriqueSacrée découverte graphique que ce dessinateur dont ce premier album claque la rétine d’une élégance artisanale à la précision folle. Ayant commencé sa carrière comme (excellent) coloriste sur les albums de Denis-Pierre Filippi et Silvio Camboni, il propose avec cette Dernière ombre un album d’une maturité tout à fait étonnante. Ciselant les cheveux, boiseries ou architectures, il joue d’une grande variété de cadrages destinés à provoquer le « regard extérieur » propice faire naître l’inquiétude. Chaque élément et traité avec une précision d’orfèvre et recouvert de couleurs et de textures magnifiques.

La Dernière ombreL’intrigue de ce premier tome est du reste assez simple, sa linéarité temporisant l’émergence d’une véritable tension dramatique. Si l’on nous présente rapidement une intéressante galerie de personnages tout à fait identifiables (l’officier froid et martial, l’adjoint rebelle, le médecin idéaliste et ses deux filles, le groupe d’enfants,…), le mystère peine à s’installer malgré quelques visions fantastiques dont nous n’aurons l’explication que dans la conclusion du diptyque. En dévoilant trop (les enfants) ou trop peu (les créatures), Denis-Pierre Filippi semble partir sur un tempo de série longue alors qu’il devra résoudre ce qui a à peine commencé dès le prochain tome. On est du coup un peu sceptique sur les possibilités d’accroche sur le seul volume deux…

Reste une atmosphère feutrée loin de la fureur des tranchées, un monde des rêves que l’on soupçonne au travers de ces quelques visions fantasmagoriques non expliquées et des personnages nombreux qui permettent une avancée rapide et au lecteur de rester au contact en savourant chaque case. Ayant la forme d’un préambule, La dernière ombre ne convainc pas totalement (comme le récent Elecboy) tout en évitant de nous ennuyer, grâce à des dessins superbes, un art du dialogue très pro de Filippi et une once de mystère qui suffit à nous donner envie d’attendre les révélations du prochain opus.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

 

****·BD·Nouveau !

La ballade du soldat Odawaa

BD du mercredi
BD de Cedric Apikian, Christian Rossi et Walter (couleurs).
Casterman (2019), 84p., One-shot.

couv_376239Pour son nouvel album, le vétéran Christian Rossi s’est associé à un nouveau venu dans le clan des scénaristes. Après son épisode sur les amazones que j’avais personnellement trouvé assez moyen scénaristiquement c’est une bonne nouvelle et je dois dire que le courant semble être passé excellemment entre les deux lorsque l’on regarde le rendu final, un one-shot sur un concept du reste assez classique mais à la construction complexe loin d’être évidente.

Le Front français de 1915 est noir comme une nuit éternelle. Dans cet enfer les soldats allemands le redoutent plus que l’assaut, plus que la mort. On le dit partout, capable de vous attraper où que vous soyez. Il serait immortel, envoyé par le diable même. Est-ce un soldat? On l’appelle Odawaa.

Ballade du soldat Odawaa, bd chez Casterman de Apikian, Rossi, WalterL’ouvrage est présenté comme un western et je dois dire qu’il en revêt les thèmes et l’aspect mythique, presque fantastique. Le théâtre du front de 14/18 a beaucoup été abordé en BD, souvent de façon historique, parfois de façon fantastique, le plus souvent dans une veine lovecraftienne compréhensible et qui semble beaucoup inspirer les scénaristes. Ici le référent serait plutôt l’excellent Cinq branches de coton noir sorti début 2018 et qui utilisait cette fois la seconde guerre mondiale pour envoyer un commando noir derrière les lignes allemandes pour récupérer le premier drapeau de la Nation libre américains, aux mains d’un officier nazi collectionneur de reliques… On retrouve dans Odawaa l’idée du commando indigène (des indiens canadiens formant une équipe de snipers redoutables), la noirceur visuelle semblant reprendre la forme du « duel » final d’Apocalypse now, mais surtout l’aspect indéterminé: jamais nous ne savons si nous sommes dans un cauchemar, maintenant, avant, dans le réel ou non. Car le cœur de l’album est bien la figure d’Odawa, fantôme de terreur dont l’ombre parcourt subrepticement les pages de l’album comme les chants poétiques récités par son officier.

LA BALLADE DU SOLDAT ODAWAA (Cédric Apikian / Christian Rossi ...Dès les premières pages nous assistons à l’un de ses offices, chasseur implacable, inéluctable, terrorisant les allemands. Très vite aussi le scénariste trouble le lecteur: l’officier assassiné n’est pas mort. Pourtant nous l’avons vu mourir… Dès lors tout ne va être qu’un grand puzzle tentant de dénouer avec l’officier commandant le bataillon d’Odawaa la réalité de la quête qui commence lorsque l’Etat-major lui demande d’éliminer une troupe de maraudeurs allemands. Les auteurs jouent ainsi avec le lecteur, utilisant les ombres pour nous embrouiller avec délectation, posant des césures complexifiant la narration jusqu’au dénouement final en hommage au duel final du Bon, la brute et le truand. Vous l’aurez compris, l’ouvrage est bardé de références qui ont l’élégance de ne jamais être voyantes mais bien plutôt les références assumées des auteurs. Ce jeu de cache-cache prends longtemps la forme d’un duel à distance entre snipers. Il est par moment compliqué de Ballade du soldat Odawaa (La) - La Ribambullesuivre l’intrigue de par la multiplication des embuches visuelles, de découpage ou simplement de scénario posées par Apikian et Rossi. Encore une fois si la lecture aurait pu être facilitée un poil on prend autant de plaisir que dans un grand polar à décortiquer le signifiant et la réalité temporelle de ce qui nous est montré.

Ballade sanglante, barbare comme la guerre, cette BD se savoure à contempler la noirceur de la nuit et des ruines, aussi sombre que pouvait être lumineux le précédent album de Rossi. Bien plus réussi, ce dernier sait nous parler aussi de l’oubli et de l’identité volée, celle du fantôme Odawaa que l’on aimerait connaître. Un excellent album qui montre que les pas de côté mythologiques sur des thématiques connues sont souvent les meilleurs.

Achetez le sur Decitre, librairie en ligne, achat et vente livres

 

****·BD·Mercredi BD·Nouveau !·Service Presse

Dessous #1 et #2

BD du mercredi
BD de Bones
Sandawe (2016-2019), 86 p./album. Série en cours 2/3 parus.

bsic journalismMerci aux éditions Sandawe pour cette belle découverte!


couv_276142couv_351840

Sandawe est un éditeur participatif qui fonctionne sur le crowdfunding: un projet est présenté par l’auteur, le budget détaillé et le montant nécessaire affiché. Les édinautes financent sur différents montants correspondant à des paliers permettant d’avoir l’ouvrage seul ou plus ou moins de bonus.

J’essaye toujours de parler du travail (ou du non travail…) d’édition sur les bouquins que je critique et je dois dire que lorsque j’ai reçu ces deux volumes j’ai été plus qu’agréablement surpris par la qualité de la finition. L’aspect couverture abîmée (avec des textures très propres et différentes sur les deux volumes), la précision et l’élégance de la maquette, la force évocatrice des couvertures, tout est aux petits oignons niveau édition et ça mérite amplement un Calvin pour cela (chose assez rare sur ce blog), surtout venant d’un petit éditeur participatif. Je précise que la couverture est format comics mais reliée (donc en dur pour les non initiés à la terminologie bibliophilique…). Dernier point, l’imprimeur a changé entre les deux tomes, le premier volume proposant un papier épais mat, le second un papier glacé plus fin. Je préfère le premier que je trouve plus adapté au dessin fort noir de l’auteur.

En 1916, sur le Front, les allemands ont disparu… Explorant le Tötendom, la montagne des morts, les poilus découvrent des scènes indicibles, des humains modifiés et autres abominations. L’armée fait appel à un spécialiste du Muséum d’Histoire Naturelles pour aller éclaircir ce mystère. Là-bas, s’enfonçant dans les entrailles de la terre il mettra à jour des révélations qui bouleverseront la réalité telle que nous la connaissons…

Vous l’aurez compris en lisant ce court résumé, on a affaire ici à une histoire inspirée du Mythe de Ctulhu. J’adore le fantastique, j’adore le monde de Lovecraft et je trouve que l’on n’a pas si souvent l’occasion de lire une bonne histoire s’inscrivant dans ce genre. Bones, l’auteur de ce triptyque (le troisième est en préparation) est en outre dans la ligne graphique de l’école Mignola (… et ô sacrilège, je préfère le dessin de Bones à celui de l’américain, le trouvant plus clair).

Si cette série est une très grande réussite c’est d’abord par-ce qu’elle remplit son cahier des charges de genre en transposant l’intrigue dans le contexte de la Grande Guerre (le premier tome pendant, le second juste après). Les histoires fantastiques à base de tentacules ne sont jamais fondamentalement originales de la même manière qu’une histoire de chevaliers et de dragons ne l’est pas. L’auteur et le lecteur cherchent avant tout à donner des images titillant notre imaginaire collectif. Ainsi ce sont les éléments clés d’une telle histoire et leur articulation, le montage, qui plaisent ici: le savant fou, les allemands, la civilisation pré-civilisation, l’indicible et le traitement visuel de l’horreur, avec ses gros-plans et ses bruits en onomatopées omniprésentes. Le contexte est ainsi idéal et le scénario, particulièrement équilibré, arrive en 86 planches à nous présenter l’intrigue principale, du flashback, l’arrière-plan (Paris, les généraux, le Muséum) et à présenter un début, un milieu et une fin, sans que la chute ne soit expédiée comme c’est souvent le cas quand on est en présence de ce genre d’intrigue. L’histoire a été construite en format one-shot avec la possibilité d’une prolongation après le tome 1, Bones ayant sans doute envisagé dès le début une trilogie. La fin du premier album est ainsi un peu vague si vous en restez là alors que l’articulation entre les deux tomes peut sembler avoir quelques difficultés par moment (manque d’explication sur l’ellipse de trois ans entre les deux volumes). Cela est sans doute dû aux incertitudes éditoriales et je gage que le troisième tome sera bien mieux articulé.

De la même manière les personnages sont archétypaux mais je les ai trouvé très réussis, notamment le capitaine-courage et Bär, le volumineux allemand équipé d’une mitrailleuse et furieusement bad-ass! Si les méchants sont essentiellement à base de monstres sur le premier volume, ils montent d’un cran dans Un océan de souffrance en cultivant un mystère bien orchestré en restant tapis dans l’ombre. Les trois thèmes Terre/Eau/Espace rattachés aux trois volumes peuvent sembler artificiels mais personnellement j’aime bien quand une série développe des thématiques, des colorations rattachées aux albums. Ils permettent en outre d’éviter la redite, ne serai-ce que graphiquement, si La montagne des morts est une histoire de tranchées et de monde souterrain, le second introduit la thématique vernienne qui nous sort un peu du seul Ctulhu (même si on en reste très proche) avec des constructions sous-marines et navires de guerre. Globalement la progression dramatique, la divulgation des infos, coups de théâtre et l’approche scénaristique générale sont remarquables.

Visuellement les planches sont vraiment belles et l’on sent à la fois la quantité de travail et la maîtrise technique dans cette grande lisibilité et propreté des architectures et arrière-plans. Le style est particulier et certains n’aimeront pas. Mais force est de reconnaître qu’il colle parfaitement à l’atmosphère et montre un dessinateur qui a largement passé le stade de l’amateur. Nombre de dessinateurs œuvrant dans des styles ombre et lumière (dernièrement Eduardo Risso sur Moonshine) rendent des planches parfois confuses. Je n’ai jamais ressenti cela à la lecture de Dessous. Bones propose surtout nombre de visions fantastiques qui font frémir notre imaginaire.

Comme il faut aussi pointer les manques, je parlerais (mais cela a été relevé et corrigé sur le tome 2) des dialogues en allemand non traduits sur le T1 (comme sur Black Magick, tiens, est-ce que les scénaristes germanophones oublient que tout le monde ne parle pas la langue de Goethe?) et des halo lumineux ajoutés par l’auteur dans le T2 et qui me semblent trop artificiels au regard d’un projet qui respire l’artisanat et l’encre.

Hormis cela Dessous est une vraie bonne BD de genre, un vrai bon dessin d’un auteur qui a clairement de l’avenir. J’ai retrouvé dans cette lecture beaucoup du plaisir des illustrations de Lauffray et un peu de ce qu’il pourrait produire s’il sortait enfin sa grande BD d’exploration lovecraftienne. Si vous avez peur des poulpes et imaginez des temples ensevelis dans votre jardin, si vous aimez les encrages profonds, les savants fous et les machines steampunk, rattrapez vite votre retard avant Un regard vers les étoiles, que vous pouvez aussi pré-financer sur le site de l’éditeur.

Une interview de l’auteur est disponible ici.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le badge-cml

***·BD·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Les oubliés de Prémontré

BD de Stephane Piatzszek et Jean-Denis Pendanx
Fututopolis (2018), 104 p., one-shot

couv_328836J’avais énormément apprécié un album scénarisé par Stephane Piatzszek, « le chevalier à la licorne, qui traitait aussi (sur un autre thème) de la folie et le numéro de la Revue dessinée chroniqué récemment comportait une excellente histoire assez proche sur la constitution d’un asile ouvert après la seconde guerre mondiale. Enfin, l’album « les désobéisseurs » présentait un étonnant infirmier psy qui prônait la libération des fous… Bref, après ces lectures, avec l’habitude de voir de très bons albums de la part de Futuropolis et en découvrant les très douces planches de Jean-Denis Pendanx on peut dire que ce joli album m’a parlé.

En 1914, près de Soisson, l’Asile de Prémontré, qui accueille des malades depuis le XII° siècle, se retrouve sur le front. Abandonné par la quasi-totalité de son personnel, seuls l’économe, les bonnes-sœurs et un jeune chauffeur refusent d’abandonner les fous à la merci de la guerre. Pendant trois années ce petit monde va devoir cohabiter avec différents régiments d’occupants allemands et constater l’ignorance totale de l’administration, qui les laissera dans le dénuement et la famine, ignorant même la demande d’évacuation. C’est le récit de la folie des hommes, de la force de conviction humaine de quelques uns et de la quête d’une personne aimée…

Résultat de recherche d'images pour "les oubliés de prémontré"Rares sont les couvertures capables à la fois d’attirer le regard par son esthétique propre et de refléter l’album précisément. L’on peut dire que celui des Oubliés de Prémontré réunit absolument ces deux caractéristique, en montrant le cadre des jardins, l’arrivée de la troupe allemande et l’attente des « résistants » de Prémontré, fiers et tenaces. J’exprimerais juste une réserve sur la typographie du titre qui fait furieusement penser à un catalogue de musée (volontaire?)…

Sous la forme du récit historique chronologie d’une histoire vraie, les auteurs dépeignent une aventure humaine multiple: entre l’économe, le jeune chauffeur et les autres personnels de l’asile chacun est là et y reste pour ses raisons propres. Mais tous sont tenaces par-ce qu’ils croient en l’humain, que l’on ne peut abandonner des hommes et des femmes, même fous. Dans cette histoire qui fait le choix intelligent d’éviter le pathos facile, seule la rage de l’économe contre son administration démissionnaire pointe une dénonciation. Pour le reste l’on est dans l’examen factuel d’une situation de guerre, absurde (on ne finit pas de le dire), à la fois proche du front (on est en « zone occupée » dépendant de l’administration militaire allemande qui finit par se préoccuper plus des fous français que Paris) et loin, avec surtout les effets concrets de la famine. Ce sujet a peu été abordé: faute d’hommes pour travailler aux champs, à cause des réquisitions, la campagne meurt littéralement de faim. Et bien entendu les fous sont les derniers que l’on nourrira. Le jeune homme à la recherche de sa sœur et l’économe incapable de capituler sont de puissants personnages qui structurent le récit par leur conviction. Dans cette histoire il n’y a pas de méchants, seulement une situation injuste amenée par la guerre.

Image associéeL’image ne se vautre pas; étonnement pour ce sujet sombre l’on a un bel album tout le long. Même les quelques séquences de destruction sont plutôt colorées, sous les peintures de Pendanx. Les visages ne sont pas très précis mais l’illustrateur s’efforce surtout de montrer les déformations physiques (comme l’explique le médecin allemand, la folie sculpte les corps) et y réussit. Dans un découpage construit en successions de séquences, il pose nombre de magnifiques paysages, plans larges et architectures aux tons pastel. Les images atténuent la dureté du sujet, peut-être en permettant de mieux le digérer, peut-être en diluant  le sujet, je ne sais pas bien qu’en penser. Mais le fait est que la lecture est un moment plutôt reposant et agréable.

Au final je dirais que Les oubliés de Prémontré, outre le fait de nous faire découvrir une séquences de notre histoire, de traiter du sort des fous (sujet ô combien essentiel sur la situation philosophique de notre société), vaut surtout pour la qualité de ses planches. Non que l’histoire soit inintéressante mais elle ne rentre peut-être pas assez dans le cœur, n’affronte pas suffisamment la dureté. Mais sans doute n’était-ce pas son propos.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le badge-cml

*****·Cinéma·Graphismes·La trouvaille du vendredi

La trouvaille du vendredi #15

La trouvaille+joaquimAdama, le monde des souffles.
Film de Simon Rouby (2015), 1h22.

277503

Il y a trop peu de cinéma d’animation sur ce blog alors je profite d’un visionnage avec ma fille pour proposer une Trouvaille du vendredi avec un film que j’attendais de voir depuis sa sortie et qui, clairement, m’a bluffé sur tous les plans!

Présenté en compétition officielle au festival du film d’animation d’Annecy 2015, ce premier long métrage du studio réunionnais (et oui!) Pipangaï (qui a sorti l’an dernier l’adaptation de la BD Zombillenium) est une véritable perle, peut-être mon film d’animation français préféré et qui mérite toute votre attention et montrer que l’originalité, la créativité peuvent réellement concurrencer sur le long terme la puissance marketing et financière des grosses productions.

En 1916, dans une vallée isolée d’Afrique, le frère d’Adama doit passer son rituel initiatique qui le rendra adulte, mais au dernier moment un incident empêche ce « passage ». Hanté selon l’ancien du village, il va fuir cette société ancestrale étouffante pour s’engager dans l’armée engagée dans cette lointaine guerre mondiale. Adama va se lancer à sa poursuite en promettant de le ramener. Il s’engage dans une odyssée initiatique qui l’emmènera jusque dans les tranchées de Verdun, au son des souffles et des musiques des marabouts…

Résultat de recherche d'images pour "adama film"Si la tradition de l’animation française n’est plus à prouver, les bons succès critiques peinent souvent à trouver une rentabilité commerciale. Souvent la qualité technique bute sur des rythmes lents, parfois soporifiques et surtout sur un impensé: le fait de faire des films d’animation destinés aux jeunes. Or les grands films d’animation sont construits en direction de tous les publics. Et c’est bien selon moi la principale force d’Adama: le prisme de l’enfant est celui qui accrochera l’intérêt des jeunes spectateurs mais le scénario (comme un certain Tombeau des Lucioles) ne vise pas la jeunesse.

Image associéeCar les auteurs visent plutôt un esprit mythologique, une confrontation subtile entre un univers magique de l’Afrique traditionnelle et un monde moderne rationalisé. Cela coïncide avec un âge, la préadolescence, où l’univers enfantin naïf rencontre celui dur et réaliste, des adultes (le personnage de Maximin). Le propos avance naturellement, sans insistance, jusqu’à un épilogue incroyablement juste laissant le spectateur décider de son interprétation. A mesure que l’on s’enfonce dans le no-mans-land de Verdun, les séquences irréelles se multiplient, faisant s’interroger sur la réalité de ce que vit Adama. Mais les auteurs n’en oublient pas leur trame: celle d’une quête initiatique d’Adama et de son frère quittant un paradis perdu pour l’enfer. Les thèmes sont nombreux mais là encore laissant le spectateur choisir lesquels importent le plus (de l’enrôlement de force des tirailleurs, à la vie de débrouille et les bidonvilles dans le Paris de 1916 ou l’archaïsme des sociétés patriarcales africaines,…). En 1h20 la densité scénaristique est réellement impressionnante.

Résultat de recherche d'images pour "adama film"Sur le plan technique les auteurs ne sont pas allés dans la facilité: afin de donner un aspect matériel, de sculptures artisanales à leurs images, ils ont conçu des modèles en terre qu’ils ont modélisés par ordinateur, donnant un mélange étonnant entre de l’animation stop-motion, l’animation 2D classique (pour certains décors) et animation 3D. Ils ont en outre expérimenté certains effets très esthétiques en utilisant des ferro-fluides pour composer les explosions de Verdun. Un making of en plusieurs parties montre cette conception passionnante:

ADAMA MAKING OF OPUS 1 : SCULPTURES from Naia Productions on Vimeo.

 

ADAMA MAKING OF OPUS 2 : DECORS & FERROFLUIDES from Naia Productions on Vimeo.

Le rendu visuel est totalement unique et agrémenté de plans au sens esthétique indéniable. Cette mise en scène (qui laisse dubitatif sur le fait qu’il s’agisse d’un premier long métrage pour l’essentiel de l’équipe) est agrémentée d’une musique (fortement teintée de sonorités africaines) très agréable et parfaitement adaptée aux images et aux moments de l’histoire. Du rythme aux doublages, tout est parfaitement pensé dans ce film dont on cherche les défauts.

Permettant d’aborder deux sujets rarement liés et au traitement pas du tout superficiel (la guerre et la rencontre modernité/traditions), intéressant réellement tous les ages (je préconiserais à partir de 8 ans), Adama est une perle qui mérite vraiment une reconnaissance publique et que je vous invite très vivement à découvrir.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1