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Aïda

Histoire complète en 200 pages écrite et dessinée par Sergio Gerasi. Parution en France chez Ankama le 15/04/2022.

Merci aux éditions Ankama pour leur confiance.

Détresse virginale

Aïda, ce n’est pas qu’un opéra de Verdi. C’est aussi une jeune femme prise dans un tourbillon de détresse existentielle, dont on va suivre le parcours qui la mènera à l’accomplissement et à l’émancipation. Étouffée par une mère qu’elle ne voit pourtant que très peu, incertaine quant à son avenir et incapable de se détacher de son passé, Aïda passe son temps à écouter ses amis Ludo et Tancrède s’épancher sur leurs faux problèmes d’enfants gâtés. Côté études, ce n’est pas la joie non plus car elle peine à avancer dans la rédaction de son mémoire. En attendant, Aïda parcourt la ville, pour voir le monde à travers l’objectif de son appareil photo.

Pour Aïda, les photos ne mentent pas. Elles montrent le monde tel qu’il est, avec ses failles et ses atours, mais toujours avec authenticité. Pour fuir ses problèmes, il suffit à Aïda de retirer ses lunettes, et laisser sa myopie lui cacher le reste. Mais fuir ce qui ne nous plaît pas ou ce qui nous cause du souci, ce n’est pas une bonne façon d’avancer dans la vie, en tous cas, pas si l’on veut aller quelque part. Aïda ne dort plus, elle ne mange plus, et pourtant, elle continue d’être écrasée par le poids de son corps.

C’est dans cet état de stagnation mortifère qu’Aïda fait la rencontre, presque par hasard, d’un mystérieux groupuscule de marginaux, se faisant appeler The Virus. Cette bande de joyeux drilles s’est donné pour mission de larder le contrat social en dénonçant certaines de ses hypocrisies, à travers des actions mi révolutionnaires, mi artistiques, savamment orchestrées et mises en scènes. Petit à petit, ces actions prennent de l’ampleur et commencent à défrayer la chronique. Aïda pense avoir enfin trouvé le sujet de son mémoire, mais elle pourrait en fait avoir trouvé bien plus que cela. Peut-être que ce Virus est en réalité le remède à tous ses problèmes.

This Revolution will not be televised

Run, girl, run

Sergio Gerasi frappe fort avec cet album. Grâce à une héroïne extrêmement attachante, il parvient à traiter de thèmes sociétaux qui peuvent paraître éloignés les uns des autres, mais qui forment pourtant un tout cohérent dans le récit. La mal-être existentiel vécu par Aïda a quelque chose de très millenial, cette génération confrontée aux affres d’un monde moderne en perte de sens, exposée à un flot d’informations toujours croissant et en même temps à la perte de confiance dans les institutions et dans l’avenir. Malgré les écueils évidents de ce type d’approche, qui aurait pu verser dans le spleen forcé et malhabile, l’auteur parvient à rendre palpable et crédible la détresse de sa protagoniste, et à nous embarquer dans un parcours initiatique très bien structuré et sans temps mort.

Avec pudeur mais sans misérabilisme, il trouve même les ressources pour évoquer des troubles sérieux et souvent mal compris comme l’anorexie et la dépression, et catalyse le changement chez son héroïne au travers des actions concrètes de ce groupe révolutionnaire, qui fait penser à un mélange entre Banksy et les Anonymous. Sur le plan graphique, impossible de ne pas être séduit par le traitement radical des couleurs, qui répond tout à fait au thème de la photographie, dont Aïda est adepte, ainsi qu’à sa vision déformée par la myopie.

On trouve même au fil des pages une mise en scène inventive, qui permet d’accentuer le ressenti et les émotions d’Aïda, qui étouffe sous les injonctions de sa mère et sous le poids d’une vie trop étriquée.

Écriture maîtrisée, graphismes assumés et couleurs magnifiques, moi je dis que ça vaut bien 5 calvin.

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L’odeur des garçons affamés

BD du mercredi
BD de Loo Hui Phang et Frederik Peeters
Casterman (2016), 104p. couleur, one-shot.

couv_275111J’entends parler de Frederik Peeters depuis quelques années mais n’avais jamais ouvert un de ses albums pour plusieurs raisons: d’abord l’homonymie avec l’autre Peeters (oui, j’en suis désolé mais il m’arrive de confondre des auteurs), ensuite des couvertures moyennement attirantes (L‘homme gribouillé pas du tout, celle-ci moyennement mais assez basiquement western). Mal m’en a pris puisque en découvrant son rêve métaphysique Saccage j’ai été éberlué par son très grand talent technique allié à un univers très personnel…

Oscar Forrest est photographe et participe à une expédition dans le grand Ouest, en compagnie d’un géologue fort en gueule et un garçon de ferme chargé de l’entretien du matériel. Le trio cohabite dans d’étranges relations entre méfiance et attirance. Autour d’eux les éléments à la puissance incommensurable, une nature belle et redoutable, mais aussi d’étranges rôdeurs. A mesure que chacun voit révéler les raisons de leur participation à ce voyage initiatique, les faux-semblants tombent…

Alors que le monde de la BD (re)découvrait le talentueux Meyer et son Undertaker érigé en héritier directe du Blueberry de maître Giraud, on en oubliait (moi le premier) combien ces garçons affamés se rapprochaient bien plus de l’univers ésotérique et un peu New Age prôné par l’auteur d’Arzach et son comparse Jodorowsky. Il y a clairement ces deux filiations dans cet album à l’atmosphère unique, faite de silences, de regards et de rêves. Ce dandy urbain transposé dans l’Ouest sauvage dénote et l’on sait rapidement qu’il fuit quelque chose. L’attitude des trois hommes est étrange dès les premières pages, comme des incarnations des trois ages de la vie, trois ages où l’appétit sexuel varie. Il est question d’homosexualité bien sur dans cette histoire, toute en pudeur, mais plus globalement des conventions et des normes. Je remarque souvent l’écriture des scénaristes femmes, assez différente de celle des hommes de par leurs thèmes et leur traitement. C’est le cas ici où Loo Hui Phang installe ses trois personnages comme se courant après, dans une hiérarchie rappelée par le chef Stingley qui a pourtant la curieuse manie de se promener fesses à l’air… Ses deux acolytes rejettent ces normes pourtant, celles qui font de Milton une sorte d’esclave et celles qui empêchent Oscar d’expérimenter librement son art photographique. Il est question de l’image aussi, celle de la BD, des grands espaces, des cadrages improvisés et renvoyant sans cesse à l’objectif du photographe, aux images mentales enfin, lorsque le monde intérieur, des rêves, des pensées, pénètre celui des vivants.

Très vite un petit mystère est présenté au travers de ces deux chasseurs, le pistolero défiguré et l’indien shaman. Que veulent-ils? L’un incarne sans doute la civilisation qui rechigne à laisser partir les deux jeunes gens, l’autre la liberté émancipée des corps… Comme dans tout récit initiatique, ésotérique, L’odeur des garçons affamés laisse son lecteur errer sur des images et des sons sans toujours véritablement comprendre ce qu’il voit. Et c’est agréable aussi de ne pas toujours chercher de sens lorsque le dessinateur laisse divaguer son imagination, comme Peeters l’explique dans ses motivations sur Saccage.

Résultat de recherche d'images pour "l'odeur des garçons affamés"Visuellement on a les couleurs de l’ouest, assez tranchées, dans les orangés et les verts tendres. Le trait du dessinateur est très élégant, très maîtrisé, à la fois encré et hachuré, permettant des lignes fines remplies d’ombres colorisées. Essentiellement constitué de plans rapprochés, des visages de ses personnages, l’album se savoure avec gourmandise. Un auteur que l’on sent capable de tout dessiner avec facilité…

L’odeur des garçons affamés est un magnifique one-shot sans autre lacune que l’aspect inexpliqué inhérent à ce type d’histoire. Mais l’on aime voir l’amour naître entre ces deux insolents et la magie shamanique prendre corps dans ce monde où la Nature semble permettre un retour à l’essentiel. Une belle histoire faite de beaux dessins répondant à une belle écriture. Une odyssée à lire assurément pour s’évader en compagnie de deux amants libres.

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Sambre VIII: celle que mes yeux ne voient pas…

BD du mercredi

BD d’Yslaire
Glénat (2018), 70 p., série Sambre 8 volumes parus sur 9.
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Le premier Sambre est paru au milieu des années 80. Le trait était encore hésitant mais l’identité graphique déjà la, faite de rouges sang et de cendre, de trognes terribles semblant illustrer un monde où rien n’est beau dans l’âme humaine, univers romantique misanthrope dépeignant une famille maudite et consanguine malgré elle dans les creux de l’Histoire. Ce que mes yeux ne voient pas est le huitième tome et devait être le dernier du second cycle, et donc de la série. Yslaire fait cependant bouger sa saga à mesure qu’elle avance, n’hésitant pas à revenir sur des plans parfois sérieusement annoncés (notamment l’ultime cycle de la Guerre des yeux qui devait se passer aux temps antédiluviens). On se retrouve donc avec un neuvième tome annoncé qui, j’espère saura clôturer définitivement une des séries majeure de la BD franco-belge. Vous trouverez un guide de lecture sur l’ensemble des chroniques des yeux rouges ici.

Judith, la fleur de pavé, jumelle abandonnée de Bernard-Marie, a suivi le fil de sa destinée en devenant prostituée à Paris. Son jumeau, élevé dans l’ombre de sa tante aveugle et l’isolement du domaine familial de Roquevaire, se passionne pour les papillons. D’aucuns voient déjà dans sa passion une proximité avec celle de son grand-père Hugo. L’ambition de l’un et de l’autre avancent en parallèle, comme les deux côtés d’un miroir qui les relie à distance. Comme deux incarnations de Hugo et Iris, les amants maudits à l’origine de la déchéance…

Il est toujours compliqué de lire une série s’étirant autant dans le temps. Les dernières années ont beaucoup été centrées sur la Guerre des yeux, désormais achevée, il était normal que l’auteur se remette à la série principale, énormément enrichie par les vies des ancêtres, et notamment par le premier cycle Hugo et Iris, pour moi la meilleure portion de l’ensemble de la saga. Le retour du tome 5 était marqué par une étonnante et salutaire bienveillance, la fille aux yeux rouges était probablement le seul personnage avec Guizot qui s’attire une tendresse d’Yslaire. Naviguant dans le monde des Misérables, elle finit par s’en sortir grâce à l’amour qu’elle est capable de porter à son prochain, contrairement à toute la famille de Sambre contaminée par la malfaisance que l’on connaît désormais du patriarche Augustin et du père d’Hugo, Maxime-Augustin.

Mais depuis le tome VII c’est un retour sur les jumeaux abandonnés par leur mère qu’il nous est donné de suivre et la fin de la lumière… Dans la France du second Empire Judith n’a d’autre espoir que de vivre de sa chaire quand Bernard-Marie semble tout comme elle condamné par sa lignée maudite. Si la description de la société bourgeoise et celle des bas-fonds (l’un jamais loin de l’autre) sont toujours aussi cliniques, la principale faiblesse de ce tome est une impression de sur-place sans perspective positive pour l’un comme pour l’autre. Si chaque personnage principal des albums de Sambre a toujours œuvré à s’extraire de sa destinée, on ne ressent pas cela ici. Le fragile équilibre de Sambre repose sur cette étincelle d’espoir porté par une brochette de personnages glissant sur le borde de l’abîme de leur époque. Le Tome VII conservait cela, ce n’est pas le cas du huitième qui paraît simplement prolonger le précédent. Pas de trace de Julie, à peine une apparition de Guizot, l’un des fils conducteurs de la saga de par sa position dedans-dehors, sorte d’observateur intemporel des malheurs des Sambre… L’album tourne autour du thème du miroir, avec l’apprentissage de la photographie par Bernard-Marie et du reflet renvoyé aux courtisanes qu’aspire à devenir Judith sur les traces de sa grand-mère. L’Histoire disparaît également comme les références (les bagnardes du V, images très puissantes rappelant Jean Valjean). Résultat de recherche d'images pour "sambre tome 8"L’album est cependant la première réelle liaison entre la série mère et la Guerre des yeux avec de nombreuses références à Hugo & Iris, ce qui était attendu.

La saga des Sambre est un travail de titan et très certainement d’une précision chirurgicale dans les notes d’Yslaire. La complexité des thèmes, des liens entre albums et des rappels incessants entre époques, personnages et Histoire est phénoménale. Qu’il s’agisse d’une certaine lassitude ou d’un vrai raté de rythme, cet avant-dernier volume semble moins maîtrisé, patiner quelque peu dans la progression narrative. Les dessins, toujours aussi percutants marquent également une baisse de concentration dans les arrières-plans un peu vides, signe qu’Yslaire se lasse? Il n’est rien de plus difficile que d’achever une création. Bernard Yslaire arrive au bout de l’œuvre de sa vie. Sait-il comment l’achever? Veut-il l’achever? Nous l’espérons et lui laissons volontiers le temps qu’il faudra pour trouver la note finale à cette oraison sombre et magnifique.

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