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Iran, Révolution

Le Docu du Week-End
BD Michel Setboun
Les Arènes (2019),160p., one-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Les Arènes pour cette découverte.


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Comme d’habitude les Arènes produisent un très beau livre relié comprenant la préface d’un historien et en fin d’ouvrage une carte de l’Iran avec une post-face de l’auteur rappelant le contexte dans lequel il a réalisé le travail photo original et la note d’intention sur cet ouvrage: essentielle pour comprendre le passage de la photo à ces « dessins » numériques qui font toute la richesse et la spécificité artistique de l’album. La couverture reprend le style des documentaires journalistiques chocs. Pas forcément la plus belle qui soit pour une BD mais ici nous sommes plus dans le reportage journalistique

En 1978 lorsque commence la Révolution iranienne qui donnera naissance à la République Islamique Michel Setboun est un photographe de presse, l’un des rares présent sur place tout au long des événements. Quarante ans après il reprend ses photos pour les travailler numériquement afin de leur donner un aspect jamais vu à la croisée de l’impressionnisme et du réel…

Résultat de recherche d'images pour "iran révolution setboun"Attention, cet ouvrage est un événement! En faisant cette proposition artistique unique avec un thème à la fois si fort historiquement et si actuel lorsque l’on regarde dans le rétroviseur, il procure au lecteur un coup de poing exigeant. Car l’ambition est haute. Tout d’abord graphiquement: Iran, Révolution est un exemple de tentative de déconstruction d’une oeuvre par son créateur. Dans l’aboutissement de sa réflexion sur la photographie qu’il considère comme une interprétation de la réalité contrairement à l’image véhiculée d’instants saisis, Michel Setboun a joué sur les curseurs de ses logiciels de retouche numériques pour saturer les images noir et blanc originales. Le résultat, sorte de dessins cubistes est très déstabilisant en ce que l’on retrouve le mouvement, l’action prise sur le fait mais avec l’aspect de dessins à l’encre (alors qu’aucune retouche manuelle n’a été faite). Les photos deviennent une expression hautement graphique mais issues du réel. Beaucoup de dessinateurs travaillent en retouchant à la main des photos. Ici c’est la technique qui fascine puisque c’est le seul logiciel qui a transformé l’image. Et le fait de savoir que derrière ces ombres et contrastes il y a une scène et des humains réels donne encore plus de force au graphisme.

Résultat de recherche d'images pour "iran révolution setboun"Cette portée graphique ne serait pas si forte sans un tel sujet. Evènement majeur du XX° siècle et de l’histoire de la Perse, la Révolution de 1979 est vécue de l’intérieur, jour après jour par Michel Setboun en nous faisant rencontrer Khomeini, le Shah et les différents moments du conflit. L’ouvrage a le mérite pédagogique de nous raconter le déroulement de cette Révolution, l’une des dernières destitutions populaires d’un régime tyrannique avec une portée sans doute aussi fondamentale pour l’Iran que celle de notre Grande Révolution de 1789. Le fait que cela ait abouti à la seule théocratie (avec le Vatican si on le considère comme un Etat…) au monde, considérée par beaucoup comme une dictature, déstabilise le lecteur occidental. Or l’auteur (qui n’est pas journaliste mais bien photographe) reste à sa place d’œil, de gardant bien de juger en ne commentant que le caractère inouï de l’événement hors de ce qu’il est devenu. L’album s’achève néanmoins sur les premières heures du nouveau régime en nous rappelant que comme souvent après des révolutions la répression s’installe…

Résultat de recherche d'images pour "iran revolution setboun"Cet ouvrage, aussi intéressant visuellement que pour son propos, nous rappelle le pourquoi de la Révolution et donne envie de se documenter plus en détail sur les fondements de cette République à nulle autre pareil: on découvre alors un régime totalement démocratique (le suffrage est universel pour les deux sexes) en même temps qu’une autocratie totalement dictatoriale, un régime bicéphale et schizophrène qui tente d’allier des normes démocratiques modernes pour la gestion politique (exigence de la Révolution menée autant pas les religieux que par les partis de gauche) avec une prédominance du religieux qui condamne toute évolution, ouverture et modernisation possible du fait de la supériorité absolue du Guide et des conseils d’ayatollah. Si on regarde en détail sur le seul plan institutionnel pas mal de nations occidentales ne sont pas mieux armées en matière de contre-pouvoir… Je vous invite donc vivement à lire ce livre impressionnant et qui demande d’ouvrir sa focale, de sortir de son confort d’analyse. Et ça fait du bien!

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La fissure

Le Docu du Week-End

 

BD photo de Guillermo Abril et Carlos Spottorno
Gallimard (2017), 172 p.

Ouvrage sélectionné pour le prix MOTTS 2019.

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Cet ouvrage est une exception sur ce blog en ce qu’il s’agit bien d’un documentaire photo et non d’une BD. Le blog traite des imaginaires graphiques et pas a proprement parler de journalisme, mais l’éditeur et les auteurs ont souhaité donner à l’ouvrage une forme proche de la narration BD par le découpage des photographies. En outre, un certain nombre d’auteurs de BD documentaires (le tout récent Iran, Revolution publié par mon partenaire les Arènes et que je vais chroniquer prochainement) partent de photographies retouchées dans un style BD. Ce projet, outre le travail graphique sur les photos qui le rend intéressant, est à cheval entre deux mondes.

La fissure c’est celle d’une Europe assaillie de toutes parts; une forteresse dont les marches, éloignées de la tranquillité de l’Europe de l’Ouest doivent faire face aux afflux de migrants fuyant les guerres impliquant des membres de l’Union ou aux velléités d’expansion d’une Russie impérialiste. Pendant trois ans le journaliste et le photographe espagnols vont sillonner les frontières extrême du continent pour témoigner de la réalité de cette fissure démocratique et humaine.

Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"Assez perturbé par le statut de ce livre j’ai mis longtemps à l’aborder, ne sachant ce que j’allais y trouver. Je m’intéresse beaucoup à l’actualité géopolitique et je n’imaginais pas combien cette lecture s’avérerait fondamentale pour le citoyen que je suis. Confortablement installés derrière nos écrans et notre relative sécurité, il y a une marge gigantesque entre entendre parler de ces migrations massives, les voir à la télé… et les vivre au travers de l’objectif de Carlos Spottorno. Car c’est la très grande force de la photo que de supprimer l’évènementiel de la captation vidéo (qui peut être montée, orientée, voir perdre de sa force par sa banalisation) en ne posant qu’un unique regard sur la scène, triée, sélectionné, pensée avec un regard journalistique, voir artistique. En cela la photographie peut rejoindre la bande-dessinée dans sa composition graphique et par le message que la composition de l’image peut donner. Légèrement retouchés pour en faire sortir le grain et saturer les couleurs, ces clichés ne sont pas à proprement parler esthétiques mais induisent une vraie démarche artistique des auteurs.Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"

Je reconnais qu’entre des photos redessinées comme on le devine sur le fantastique Saison brune de Squarzoni et celles travaillées je préfère les dernières. Néanmoins la puissance de cet album ne vient pas de son graphisme mais bien de son propos, de la réalité indéniable des scènes et lieux qu’il décrit. Relativement statique, c’est quasiment un reportage géographique qui nous est proposé, nous emmenant de l’enclave espagnole africaine de Melilla, immense bunker barbelé et frontière la plus orientale de l’Europe, aux navires militaires italiens secourant les migrants en pleine mer, en passant par la Grèce, la Hongrie ou la Finlande… Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"Si l’évènement du sauvetage relaté en directe par les deux journalistes est très fort, c’est bien la seconde moitié sur la bordure Est de l’Union qui impressionne, en donnant une réalité que l’on imaginait pas à l’hypothèse d’un affrontement avec une Russie dont les incursions territoriales sont une habitude pour les pays à qui Bruxelles délègue la gestion de ces problèmes. Les anciens protectorats soviétiques connaissent l’ambition de leur grand voisin et ne rigolent pas avec ces tests militaires. Idem de l’enclave de Kaliningrad dont on connaît l’existence théorique mais dont on mesure à la lecture de la Fissure la complexité géostratégique à la fois pour les pays frontaliers et pour la Russie. Enfin ces exercices militaires en Finlande, par -30°C où des piquets matérialisent une frontière que seules quelques tours et caméras thermiques peuvent surveiller.

Ces pérégrinations ressemblent à ces images des Etats-Unis bien connues qui montrent qu’entre l’Alaska, la frontière mexicaine et Hawaï le seul lien est la Nation. Or en Europe pas de Nation et l’on se demande plus que jamais ce qui peut unir de tels territoires avec Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"l’évidence que plus que jamais l’exécutif européen et les gouvernements de l’Ouest considèrent les pays frontaliers de l’UE comme des supplétifs, des prestataires de sécurité dont on ne veut pas connaître les problèmes.

Ce livre devrait être lu par un maximum de monde pour prendre conscience de la crise majeur dans laquelle nous sommes et du risque absolument réel d’une dislocation de l’Union Européenne si elle ne donne pas une réponse rapide aux problématiques civilisationnelles qui lui sont posées.

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Le photographe

Le Docu du Week-End
BD d’Emmanuel Guibert et Didier Lefebvre,
Dupuis-Air Libre (2003-2006), 272 p. + 1 DVD.
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L’album que j’ai lu est l’intégrale de 2010, identique à celle de 2008 avec notamment des pages complémentaires en fin d’album et un DVD contenant le reportage vidéo de la chef d’équipe MSF. Seule la couverture change et pour les raisons que je vais expliquer plus bas je trouve celle de 2008 bien plus pertinente. Je regrette l’absence de préface ou d’introduction expliquant la genèse de l’ouvrage et du voyage lui-même, ce qui aurait permis de rentrer plus facilement dans l’album. L’ensemble est propre mais un peu austère, comme souvent chez Air Libre et peut-être volontairement dans l’esprit « docu ».

En 1986, pendant l’occupation soviétique d’Afghanistan, MSF commande un reportage photo à un jeune photographe autodidacte, Didier Lefebvre. Celui-ci accompagnera pendant plusieurs mois cette mission partie du Pakistan et entré clandestinement en Afghanistan vers une vallée totalement isolée du nord du pays. Un voyage éprouvant pour les corps et pour les esprits, à travers des montagnes de plus de 5000 m, dans le dénuement total de coins qui semblent sortis de l’histoire. Une aventure humaine incroyable.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"Le Photographe fait partie des albums que les amateurs de BD savent devoir lire un jour, qu’ils voient fréquemment sur les étales des libraires et les rayons des bibliothèques. Une histoire primée partout, y compris à l’étranger, montrant que seul le monde de la BD a pu rendre compte de cette incroyable odyssée dont très peu de publication photo a pu être faite. C’est sidérant tant on a conscience en fermant l’album que nous sommes en présence d’une œuvre journalistique de niveau mondial, parmi les plus grandes, les plus fondamentales. C’est l’histoire de l’essence des choses, d’hommes et de femmes brillants, voués à des carrières bien rémunérées de chirurgiens, qui quittent tout pour partir à pied clandestinement dans un pays en guerre habité par des hommes aussi hospitaliers que frustes, dans un périples de plusieurs centaines de kilomètres à travers une montagne qui peut vous tuer de mille façons et qui vivront plusieurs semaines dans un village sorti du moyen-âge et où la compétence médicale qu’ils apportent change quelques vies parmi de nombreuses vouées à la maladie, le handicap, la mort.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"Le don de ces humanitaires est proprement incroyable tant les risques qu’ils prennent seuls paraît disproportionné avec le peu qu’ils procureront. Mais les quelques récits de blessés que nous présentent l’album suffisent sans doute à convaincre ces véritables héros de la pertinence de leur mission. Une fois repartis, les paysans et Moudjahidin retourneront à leur isolement mais ils auront appris quelques rudiments de soins et de précautions. C’est peu, très peu, mais tellement à la fois pour ces quelques vies sauvées.  La lecture des quelques textes post-face racontant ce que sont devenus les différents personnages du documentaire est indispensable et montre le cynisme de ce monde où toutes les stars du Show-bizz sont décorées de la légion d’honneur quand ces gens, donnant de leur personne, sans rien attendre, sans soutien d’aucun État, retournent ensuite à leur anonymat. C’est honteux et renforce encore la puissance de cette aventure.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"On retrouve pas mal de points communs entre cet album et La lune est blanche d’Emmanuel Lepage accompagné de son frère photographe François: le récit en directe avec ses incertitudes, contretemps et vides (assumés en considérant que tout est intéressant dans un récit de voyage), l’alternance de photos et de dessins, l’aventure extrême d’un périple au jour le jour au bout du monde…  La principale différence (et de taille) c’est le dessin. Autant Lepage est reconnu comme un très grand dessinateur proposant des planches superbes qui valent pour elles-même, autant je n’ai pas du tout accroché au dessin de Guibert. On va dire que c’est une histoire de goût et que dessiner une telle odyssée sur les seuls témoignages du photographe, sans aucune base autre que les photos rapportées ne doit pas être évident pour un illustrateur. Mais autant je reconnais sa qualité sur La guerre d’Alan, autant ici les planches sont vraiment minimalistes et n’apportent selon moi pas grand chose à un récit photographique qui aurait pu être dispensé de dessins. L’auteur sait reproduire assez fidèlement les visages des protagonistes mais graphiquement j’ai trouvé cela pauvre.

Guibert, à l’origine de ce projet, explique que l’objet de l’album était un hommage à Didier Lefebvre (décédé juste après son prix à Angoulême) et à son aventure en même temps qu’à celle des gens de MSF, les dessins n’étant là que pour combler les trous. Cela n’aurait pas empêché d’apporter une plus-value graphique et artistique. Dommage. Mais Le Photographe reste, en tant que documentaire photographique une expérience majeure de lecture et un magnifique projet empli d’humanité. Un album qui pose également la question du statut de documentaire BD lorsqu’on connaît certaines techniques de dessin repassant sur des photo ou des expériences comme La fissure, « docu BD » fait exclusivement à partir de photos (que je chroniquerais bientôt ici)…

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