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Toutes les morts de Laila Starr

Histoire complète en 128 pages, écrite par Ram V et dessinée par Filipe Andrade. Parution aux US chez Boom! Studios, publication en France chez Urban Comics le 06/05/2022.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance

Death and taxes

« Dans ce monde, rien n’est certain, excepté la mort et les impôts« . Et bien, figurez vous que ce ne sera bientôt plus tout à fait vrai, et ce grâce à la naissance imminente de Darius Shah. Affublé d’une destinée peu commune, il est attendu de Darius, à un point indéterminé de son existence, qu’il permette à l’Humanité d’accéder à l‘immortalité. Bonne nouvelle pour la plupart d’entre nous, n’est-ce pas ? Peut-être pas pour la Mort, qui se voit convoquée dans les hautes sphères célestes pour se voir remerciée par les pouvoirs en place.

Son obsolescence prochaine ne faisant plus aucun doute, la Mort est donc limogée, mais peut bénéficier d’une faveur accordée aux divinités sortantes: être réincarnée en mortelle, afin de pouvoir goûter aux joies d’une vie simple, déchargée de ses responsabilités, et qui sait, peut-être même d’une vie éternelle grâce à Darius.

Après ces millénaires de bons et loyaux service, j’aime autant vous dire que la pilule est dure à avaler pour Mort. Désespérée et prête à tout pour retrouver son poste, elle s’arrange pour être réincarnée non loin du fameux Darius, qui vient tout juste de naître à Bombay, et elle se retrouve donc dans la peau de Laila Starr, une jeune indienne blasée qui a, peut-être, ou peut-être pas, mis fin à ses jours au moment ou Darius pointait le bout de son nez.

On ne change pas vraiment ce que l’on est, il n’est donc pas étonnant qu’aussitôt arrivée sur Terre, Mort/Laila cherche à se débarrasser pronto du petit Darius. Après tout, que pèse une seule vie dans la balance cosmique de la vie et de la mort ? Pas grand chose a priori, mais se salir ainsi les mains n’est pas aussi aisé que Laila voudrait bien le croire.

Une série d’événements fait que Darius réchappe de justesse à cette rencontre prématurée avec la Faucheuse réincarnée, qui meurt écrasée par un camion. L’histoire pourrait s’arrêter là, néanmoins il se trouve qu’être une déesse emporte son lot de privilèges, si bien que Laïla renaît, aidée par le dieu de la Vie en personne. Toujours motivée, elle se remet à la recherche de Darius, qui est désormais un petit garçon de huit ans…

Le reste de l’intrigue sera rythmé par les morts successives de Laila Starr, suivies de ses réincarnations, alors que le temps continue de passer pour Darius. Immanquablement attirée sur les pas du jeune homme, Laila va renoncer à le tuer, et le rencontrer à différentes étapes de sa vie. Elle le verra évoluer, et découvrir les affres de la vie mortelle à travers ses yeux: le deuil, les peines, les échecs et les succès, autant d’événements qui le mèneront à sa fameuse destinée de conquérant de la Mort.

The fault in our Starr

De façon assez surprenante, le thème de « la Mort prend congé » est assez répandu en fiction. L’exemple le plus littéral est le long métrage La Mort prend des vacances, tourné en 1934, qui a inspiré plus tard Rencontre avec Joe Black. Dans ces deux versions, la Mort décide de venir sur Terre pour faire l’expérience de la vie humaine, et ainsi mieux comprendre pourquoi les mortels la craignent tant. Et bien sûr, dans ces deux films, la Mort choisit un cadre sophistiqué et privilégié pour vivre cette expérience (sinon, à quoi bon ?), avant de succomber à des sentiments tout à fait humains comme l’amour et le désir.

Ram V choisit donc cette prémisse pour écrire son ode à la vie, mais renverse les genres en mettant de côté Brad Pitt pour se focaliser sur une femme, dont il explore les tourments et les conflits internes avec habileté. Le procédé qui consiste à terminer chaque chapitre par une nouvelle mort suivie d’une résurrection, permet de rythmer le récit et amène adroitement les différentes ellipses de la vie de Darius. L’auteur construit ainsi brillamment la relation entre Laila et Darius grâce à ces différentes ellipses, chacun des deutéragonistes évoluant à sa manière mais de façon interdépendante. De son côté, Laila va faire l’apprentissage de valeurs qui lui étaient jusqu’ici étrangères, ce qui va radicalement la transformer et modifier sa perception de l’existence. Darius, quant à lui, va mener sa vie en traversant peu ou prou les mêmes épreuves, ce qui va forger sa destinée et le faire réfléchir sur cette mort qui lui échappe par nature mais qui se présente tout de même à lui à échéances régulières dans sa vie.

Il est d’ailleurs ironique de constater que, comme de nombreux personnages avant elle, c’est en souhaitant éviter son obsolescence que la Mort finit par la rendre possible.

Le scénariste remplit ses pages de poésie douce-amère, sans misérabilisme mais avec tact, nous rappelant que la vie n’a vraiment de valeur que parce qu’elle est rare et fugace. Ses textes sont subtils (et donc subtilement traduits), contemplatifs mais jamais ennuyeux ni pompeux, à la façon d’un Neil Gaiman, qui contait lui aussi les pérégrinations terrestres d’une entité magique avec lyrisme et poésie. En dépit d’un pitch qui a déjà été exploité, Ram V parvient à rester original, et puise dans son background culturel pour traiter la question métaphysique de la Mort. On aimera également le traitement bureaucratique qu’il calque sur les sphères célestes (on peut trouver ces exemples de bureaucratie céleste dans des œuvres telles que Beetlejuice (1988), Une Question de vie ou de mort (1946) , L’Agence (2011), , ou encore Coco, Hercules, ou plus récemment Soul), ce qui ajoute un touche de légèreté bienvenue.

Le graphisme de Filipe Andrade frise l’excellence sur chaque page, tant sur le trait qu’au regard des couleurs, le grand format choisi par l’éditeur n’étant qu’un plus supplémentaire qui permet d’apprécier encore davantage la qualité des planches. Au fil des pages, on se rend compte que l’on est presque devant un cas de synesthésie, car les mots du scénariste semblent intrinsèquement liées aux couleurs et aux formes posées par le dessinateur. Un cas rare de symbiose auteur/dessinateur.

Toutes les morts de Laila Starr est sans aucun doute une immense réussite graphique et narrative, une odyssée philosophique empreinte d’une cruelle beauté et d’une amère poésie, à l’image de sa protagoniste.

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Les Esprits de la vengeance

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Comic de Victor Gischler et Davd Baldeon
Panini (2018) -Marvel (2017), 122 p., comprend les épisodes 1-5 de la série. One-shot.
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Au niveau éditorial l’album est plutôt dans le haut du panier chez Panini, avec une préface habituelle de contexte sur Marvel Legacy, deux pages (assez moches) de présentation des personnages, les couvertures originales et des bonus en fin de volume sur le design des personnages et la création de l’histoire.

Tous les mille ans la Convention est formée pour permettre une discussion diplomatique entre Enfer et Paradis afin de régler les différents dans la guerre éternelle que se livrent les deux forces. Cette fois-ci les règles ont changées et menacent de rompre à jamais l’équilibre éternel, obligeant Daïmon Hellstrom (le fils du Diable) à réunir une équipe… pour sauver l’univers! 

Pour commencer cette chronique je précise que la quasi totalité des personnages et contexte de cet album Marvel m’est inconnue. Hormis les films Blade et Ghost Rider je découvre cet univers qui ressemble (en plus fun) à celui du Hellblazer (Constantine) de chez DC, au film Dogma de Kevin Smith et surtout au jeu de rôle In Nomine Satanis jadis illustré par monsieur Varanda, et dont on retrouve totalement le côté délirant. Je reconnais que j’adore absolument ces histoires de lutte entre enfer et paradis (le Rapture de Valiant avait ce côté très sympa et moins sérieux que Shadowman) avec ces archanges intervenant en personne, un Diable coquin au possible et des manigances pour contourner les règles. Avec ici des anti-héros très rock’n’roll (dont un Ghost Rider que je voyais comme assez kitsch jusqu’ici), on a résolument une histoire one-shot très fun et joliment mise en image par un illustrateur espagnol assez bon.

Résultat de recherche d'images pour "spirits of vengeance baldeon"Les dessins sont une surprise car hormis les pointures des Big-Two les comics indé ou sur des héros mineurs sont rarement un éblouissement oculaire. Je n’irais pas jusqu’à dire que Baldeon fait partie du gratin des illustrateurs de comics, mais franchement, dans l’école Humberto Ramos/Madureira on est quand-même dans la même catégorie. La colorisation très informatique ne permet sans doute pas de juger à sa juste valeur l’encrage (qu’on pourra apprécier dans les bonus) mais elle apporte, par une profusion d’effets de lumières et de flammes très jolis, une belle tonalité complémentaire à cet album. Sincèrement je me suis fait plaisir graphiquement alors que la couverture assez moyennement dessinée ne me préparait pas à cela. Les tronches un peu cartoon et le design à l’outrance assumée participent de cette idée d’une série B à gros moyens.

Et l’histoire est remarquablement construite, sans complication inutiles, sur le mode d’une enquête classique, avec un premier mort révélant une conspiration plus vaste, passage de témoins démoniaques à tabac et moultes bons mots échangés entre ces sales gueules de l’univers Marvel. Résultat de recherche d'images pour "spirits of vengeance baldeon"Les auteurs expliquent dans les bonus un traitement différencié selon le personnage suivi, de l’ambiance « actionner 80’s » pour Blade au polar pour Hellstrom ou Dragon ball pour Ghost Rider… Il y a de l’idée et cela permet de varier les planches et les séquences. Pas de faux rythme ou de ralentissement dans une histoire qu’on regrette presque une fois la centaine de pages achevées.

One-shot plus proche d’un indé de chez Image, Esprits de vengeance a le très gros mérite d’être absolument accessible à n’importe quel lecteur de BD, de se suffire à lui-même et d’avoir une cohérence graphique et scénaristique sans prétention mais terriblement efficace. Si le projet avait été un poil plus ambitieux (et si je ne l’avais pas lu en version numérique) on était pas loin des 5 Calvin!

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Guarani, les enfants soldats du Paraguay.

Le Docu du Week-End
BD de Diego Agrimbeau et Gabriel Ippoliti
Steinkis (2018), 128 p., one-shot.

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Je fais avec cet album une première entorse au cadre de la BD Docu puisque nous avons bien ici une pure fiction… inspirée de faits historiques. Comme beaucoup de BD donc. Mais sans revenir sur mes débats personnels sur le statut d’un documentaire (voir mes précédentes chroniques), le fait de découvrir via cet album des événements totalement inconnus de la plupart des visiteurs qui liront ces lignes, la gravité majeure de ces massacres et de cette guerre nationaliste, justifie que je publie ma chronique dans cette rubrique lue par des gens qui pensent que la BD est là aussi pour nous apprendre des choses… L’ouvrage Steinkis commence par un résumé des origine de la guerre de la Triple alliance (Brésil/Uruguay/Argentine) au XIX° siècle, contre le jeune Paraguay, qui permet de situer le contexte. J’aurais aimé quelques documents en fin d’album pour coller encore plus la fiction au réel…

Pour finir ce préambule je m’attarderais sur une couverture symptomatique de la qualité du travail de l’illustrateur argentin Gabriel Ippoliti, extraordinaire dessinateur (comme tous les illustrateurs argentins?) que je découvre et dont je suivrais les prochaines publications sans aucun doute! Cette illustration attire sur le regard magnifique de l’enfant en rouge, puis sur les costumes démesurés des autres petits soldats pour enfin tomber en haut sur le regard du photographe, témoin de cette horreur. Tout l’album est résumé dans cette image et j’avoue que j’ai rarement vu une « affiche » à la fois si belle, si accrocheuse et si fidèle au contenu. Cet artiste a une maîtrise au scalpel de son art et de la composition, comme je vais l’expliquer plus bas.

Entre 1865 et 1870 a lieu une terrible guerre en Amérique latine, une guerre folle aux motifs oubliés et dont les protagonistes, des héritiers dynastiques perdus comme des nobles européens déchus, utilisèrent leurs peuples comme revenche. Un peuple qui ne voulait pas d’histoire, comme ces pacifiques indiens Guarani dont les fous de guerre finirent par prendre même les enfants. Un photographe français en reportage sera témoin de cette folie, de cette barbarie inouïe…

guarani1Cet album est un choc tant visuel que thématique. Il parvient à frôler la perfection dans la simplicité du récit comme dans la justesse du dessin et du cadrage. Ce duo argentin nous propose avec Guarani une plongée d’une beauté et d’une humanité folle dans des événements dont personne ou presque n’a entendu parler. Les guerres coloniales ou nationalistes furent très nombreuses au XIX° siècle mais européanocentrés comme nous le sommes ce qui s’est passé de l’autre côté de l’Atlantique ne nous est pas connus. Nous découvrons donc un continent en proie à une guerre sans doute instrumentalisée par les puissances anglaise et américaine et dont la pertinence n’égala pas celle de nos guerres européennes. Le scénariste Diego Agrimbeau place finement le lecteur dans les pas d’un témoin naïf en la personne d’un colosse terriblement charismatique et archétype bien connu de la technique du récit: le photographe. Pierre Duprat veut voir les indiens Guarani, situés en plein front et enrôlés de force dans une guerre qui n’est pas la leur. Le français entame un voyage initiatique, spectateur d’une Amérique étrange, naturelle où comme dans Apocalypse Now, la remontée du fleuve fait se rapprocher du Mal. Entendons nous bien, l’album est traité avec beaucoup de douceur et seules quelques cases et le contexte général nous font comprendre les affres de la guerre. guarani3Doux géants frappé par la brutalité de ces hommes sur un continent qu’il ne connaît pas, il rencontre avec les Guarani (dépeints par Emmanuel Lepage dans son magnifique Terre sans mal il y a quelques années) des esprits purs, sans violence et à la beauté paradisiaque. Le scénariste donne une grande subtilité aux planches de son acolyte en passant beaucoup de choses par le regard, notamment cette relation platonique où l’on devine de l’amour, un amour courtois impossible mais où les auteurs n’interviendront pas…

Dès les premières planches nous sommes saisis par la qualité et la maîtrise graphique d‘Ippoliti qui, dans un style BD aux effets crayonnés trouve une justesse de ton, des regards, des cadrages proprement sidérante. Le dessin BD n’est pas que technique, c’est surtout une intelligence qui fait réaliser que tel dessin finalement assez simple, acquiert une pureté, un réalisme grâce à d’infimes détails de tracé ou de mise en scène. guarani2Toutes les scènes, qu’elles soient urbaines, guerrières ou itinérantes, ont un dynamisme qui fait croire à un dessin animé et nous immerge totalement dans le récit et ses personnages très attachants par-ce que pertinents, justifiés, entre le photographe nationaliste paraguayen, l’indien exilé en ville ou ces Guarani muets mais à la beauté si parfaite.

On a coutume de dire que le bel art est simplicité. Il y a de cela dans Guarani, une histoire simple mais aux répercutions fondamentales (l’utilisation aberrante d’enfants pour « jouer » à la guerre, la corruption de la pureté, la quête de sens d’un témoin extérieur mais si touché). Dans l’esprit on est pas loin de l’ambiance de la Ligne rouge, le chef d’oeuvre de Terrence Malick au cinéma. Des images et des chants qui restent en mémoire. Un grand coup de cœur et un coup de chapeau!

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