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Talion Opus II: Veines

La BD!
BD de Sylvain Ferret
Glénat (2021), 60p., série prévue en 3 tomes.

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bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Tadeus et Billie ont du fuit la cité de Forenhaye après les tragiques évènements passés. Errant dans les terres mortes, entre toxicité et bellicisme des groupes humains qui y survivent, ils sont contraints de se rendre dans le royaume d’Orfèvre, où tout à commencé…

Talion tome 2 - BDfugue.comA ceux qui ont vécu la lecture du premier tome de cet ambitieux triptyque dans la frustration d’un récit touffu et par trop cryptique je les rassurerais sur le déroulé beaucoup plus linéaire de cette suite. Le mode d’expression de Sylvain Ferret n’est pas devenu soudainement accessible pour autant: comme expliqué précédemment son grand sens du cadrage cinématographique très créatif demande beaucoup d’interprétation au lecteur. La réduction du nombre de personnages (l’Opus I s’était terminé dans de belles effusions de sang…) et la concentration de la focale sur le duo central font pourtant beaucoup de bien et logiquement aident à s’immerger dans ce monde poisseux et désespéré.

Le worldbuilding et l’esthétique générale vaguement inspirés des design Wahammer 40K et des jeux vidéos convainquent parfaitement et frôlent parfois l’épique attendu. Les limites techniques pour une telle démesure empêchent des délires à la Ledroit qui demandent une grande lisibilité mais on ne peut que saluer le courage d’un si jeune auteur qui n’a pas attendu d’avoir dix ans de bouteille pour donner libre court à ses envies.

Talion tome 2 - Veines - Bubble BD, Comics et MangasL’évolution du scénario intègre le très tendance concept de transhumanisme ainsi que les plus classiques camps d’esclaves dans un néoféodalisme vu précédemment. Si le premier tome était centré sur Billie, ce second développe plus largement le passé du très mystérieux et charismatique Tadeus qui apparaît plus clairement comme le personnage principal. A la fois surpuissant, sombre, dramatique, il a tous les attraits du héros de BD que l’on a envie de voir vaincre l’injustice!

Avec un final qui assume un gros cliffhanger en mode veillée de bataille, on a la promesse d’une montée en puissance qui, libérée des scories d’un démarrage un peu poussif par l’envie de trop bien faire a tout pour proposer une conclusion grandiose, pour peu que l’auteur ailles là où il est le meilleur: un montage dément pour des batailles épurées et rageuses. La sophistication des concepts SF ne nécessite pas de brouillages narratifs. Si l’Opus III pousse dans la direction du II on devrait avoir du très bon l’année prochaine…

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***·BD·Nouveau !

Stigma, odyssée sporale

Histoire (très) complète en 731 pages, écrite et dessinée par Quentin Rigaud. Parution chez Casterman le 09/02/2022.

Appuie (pas) sur le champignon

Frona, aidée de ses compagnons Atta, une fourmi humanoïde, et de Senso, un robot, écume la galaxie pour le compte du Centre, un conglomérat qui mène des recherches médicales. Chargé d’une mission de prélèvement sur la planète Amanite, le trio croise un groupe d’écoterroristes aux intentions obscures, qui libèrent une nuée de spores dévastatrice dans l’atmosphère.

Nos héros échappent de peu à cette sinistre rencontre, mais, leur vaisseau endommagé, ils échouent sur la planète Orchinae, un monde luxuriant et en apparence idyllique, mais qui comporte aussi son lot de secrets et d’imperfections. Quelque temps après leur arrivée sur Orchinae, Frona, Atta et Senso croisent de nouveau des écoterroristes, reconnaissables à leur accoutrement. Au même moment, une épidémie se déclare et sème l’hécatombe, forçant Frona et les alliés qu’elle trouvera sur son chemin à tout faire pour trouver un remède avant qu’il ne soit trop tard. Y a-t-il un lien avec les spores ? Et si oui, qui a apporté cette maladie sur Orchinae ?

Quentin Rigaud signe ici son premier album, qui a la particularité d’avoir été conçu quasi intégralement en stream via la plateforme Twitch avant d’atteindre sa forme papier. Le thème écolo saute bien évidemment aux yeux du lecteur, qui sera sans doute frappé par le volume proposé. En effet, on ne voit pas tous les jours des pavés de 731 pages, couleur qui plus est, il faudra donc vous attendre à quelques heures de lecture de plus que pour votre 46 planches habituel.

L’intrigue en elle-même n’est pas sans rappeler la triste actualité mondiale, puisque les héros se retrouvent confrontés à un pandémie mortelle, avec le passage obligé de la recherche du patient zéro, le cloisonnement de l’information au public et la course contre la montre pour trouver un remède.

Vous vous en doutez sûrement, le format généreux et l’aspect feuilletonnant génère inévitablement quelques longueurs dans le scénario, qui ne sont pas seulement dues à un découpage décompressé ou à un interlude dit de respiration. En revanche, l’auteur parvient sans trop de mal à rendre ses personnages attachants, ce qui passe par des personnalités différentes et travaillées (quoi qu’à la réflexion, l’auteur semble confondre profondeur psychologique et pleurnicherie byronienne) et des designs marquants, comme la protagoniste et son bras de lumière.

L’ensemble des dessins, en revanche, traduit le manque de maturité graphique de son auteur, même si on ne peut qu’être impressionné par ses 700+ pages qui sont en soi un exploit. Le trait en apparence naïf, pourrait se rapprocher de celui d’un Tom Sixmille. L’univers qu’il développe reste original, et fait penser par moment à celui de Poussière, notamment les architectures et la technologie hybride.

S’agissant du lectorat, il convient de faire attention, on trouve de la nudité et du sexe, ce qui pourrait le réserver à un public plus âgé que ce que le graphisme laisser suggérer.

**·BD·Nouveau !·Rapidos

Talion Opus I: Racines

La BD!
BD de Sylvain Ferret
Glénat (2021), 60p., série prévue en 3 tomes.

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Le monde est mort. Réfugiés dans une cité verticale dominée par une élite dotée de moyens technologiques lui permettant d’assurer sa survie, l’humanité est corrompue par la Vermine, un virus qui contamine toute matière vivante, à commencer par l’eau. Là, Billie, jeune noble acquise à la cause de la plèbe va se retrouver au centre d’un conflit pour le contrôle de l’eau, alors qu’un mystérieux guerrier parcourt les terres désolées à la recherche d’un remède…

Sylvain ferret avait marqué les esprits sur sa première série des Métamorphoses 1858. Malgré des lacunes techniques (notamment anatomiques) et un usage appuyé du numérique, le dessinateur y démontrait une science du cadrage et une ambition très importante quand à la mise en forme de l’histoire. Très communiquant sur les réseaux sociaux, Ferret a commencé à diffuser assez tôt les premiers travaux de son projet solo dont la couverture et le design général de la maquette impressionne. Si ce n’est pas forcément la couverture de l’année on peut être surpris que ce projet n’ait pas vu le jour dans la collection Métamorphoses… bref.

Planète en danger | La Gazette Nord-Pas de CalaisDe l’ambition il y en a dans ce premier tome de la trilogie Talion. Un peu trop peut-être… Alors que le dessinateur s’appuyait sur une comparse pour le scénario dans sa précédente série, on sent à la lecture de l’album qu’il est peut-être un peu tôt pour partir en solo tant la complexité de sa narration (renforcée par un amour des encadrés narratifs décalés de l’image, qui ne facilitent pas la compréhension de ce qui se passe) rend la lecture un peu ardue. On pourra comparer son profile à celui d’un Mathieu Bablet dont l’envie et la minutie compensent des projets très exigeants et difficiles d’accès.

On ne peut pourtant pas dire que le concept soit extraordinairement original. La cité d’en haut et la cité d’en bas, l’environnement pollué et la néoféodalité ont déjà été largement abordés en BD. La construction graphique est chirurgicale avec des décors impressionnants tout le long. Les cadrages j’en ai déjà parlé, c’est bien évidemment un des points forts de Sylvain Ferret… en même temps qu’un péché mignon pas très facilitant pour le lecteur. Les séquences d’action sont très bien menées et l’aspect organique toujours présent dans le corpus de l’auteur plaira à certains, moins à d’autres.

Talion est donc un projet très solidement construit, très beau à regarder, mais par trop cryptique dans le déroulé de son introduction. Défaut majeur des dessinateurs en solo, on peut espérer que l’auteur saura revenir à plus de simplicité dans sa narration pour la suite de son grand œuvre

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*****·Comics·East & West·Nouveau !

Spider-Man: Spider-Island

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Intégrale de 296 pages, comprenant les épisodes d’Amazing Spider-Man 665 à 673, Spider-Island: Deadly Foes, et Spider-Island: Spider-Woman, parus en 2011. Troisième réédition le 08/12/2021 dans la collection Deluxe, chez Panini Comics. Au scénario, Dan Slott, au dessin, Humberto Ramos, Stefano Caselli, et Giuseppe Camuncoli.

Spider-what ?

Coup de coeur! (1)

Retour en 2011 avec une saga discrète, qui avait à l’époque été quelque peu éclipsée par des events tels que Fear Itself. Circonscrite à la série Amazing-Spider-Man, qui à l’époque sortait tout juste de la période Brand New Day et de la reprise en main subséquente par Dan Slott, Spider-Island n’en conserve pas moins le caractère épique de certains de ses concurrents éditoriaux de la même année.

Le pitch est tellement simple qu’il en devient presque ridicule: tous les habitants de New York sont atteints d’un virus qui leur confère les pouvoirs de Spider-Man ! Mais contrairement à un certain adage, qui aurait ou n’aurait pas été prononcé par un certain tonton posthume, les pouvoirs et les responsabilités ne vont pas nécessairement de pair. C’est ainsi que la pagaille s’installe promptement au sein de la Grosse Pomme, qui se transforme en capharnaüm arachnéen sous le regard impuissant de notre héros favori.

Après une mise sous quarantaine de la ville (on peut s’étonner que personne n’aie pensé au confinement à cette époque), Spider-Man et ses alliés vont tenter d’endiguer le chaos tout en recherchant un remède à l’épidémie. Pendant ce temps, de vieux adversaires trament dans l’ombre leur grand retour.

Spider-Island, pourquoi c’est bien ?

Pour commencer, le pitch de départ, qui illustre de façon plutôt amusante la dichotomie toute marvelienne du pouvoir et des responsabilités. L’auteur s’intéresse, tout au long du récit, à ce qui distingue Peter Parker du commun des mortels. En effet, la substantifique moelle du personnage de Spider-man, c’est qu’il n’est au fond que Peter Parker, un gars du Queens comme les autres. Ici, Slott prend l’iconographie arachnéenne et en fait le négatif, pour voir ce qui se passerait si finalement, Spider-Man devenait lui aussi un gars « comme les autres ».

Cela a le mérite de répondre à la fameuse question: qu’est-ce qui rend une personne spéciale ? Sont-ce ses facultés, le rôle qu’il joue au sein de la société, où bien ses intentions, ses principes directeurs ? La réponse est bien entendu toute trouvée pour notre héros, qui prouve avec brio que ce ne sont pas ses pouvoirs qui le rendent spécial, mais bien la façon dont il a décidé d’en user.

Pour accompagner cette petite morale, nous avons bien entendu droit à une donne bien généreuse d’action façon blockbuster, avec de multiples guests qui confèrent à l’event sa dimension épique. Ceux qui connaissent bien les travaux de Dan Slott reconnaitront bien entendu son goût pour la continuité et sa connaissance encyclopédique des personnages Marvel, puisqu’il est capable d’implémenter des items narratifs vieux de plusieurs décennies, qui font sens pour la plupart.

En l’espèce, Slott nous ressort une antagoniste de derrière les fagots, en l’occurrence la Spider-Queen, qui jusque-là n’avait fait qu’une brève apparition dans Spectacular Spider-Man volume 2 en 2004. C’est à elle que l’on devait la fameuse toile organique, qui avait fait son apparition dans les films de Sam Raimi et avait été plus ou moins adroitement introduite dans les comics, pour être ensuite oubliée avec une aisance déconcertante en 2008 lors de Brand New Day post-Civil War. Ce personnage de Spider-Queen n’évoquera rien aux lecteurs récents ou occasionnels, mais ce genre de pirouette est un plus indéniable pour les fans les plus affranchis, car cela créée une connivence instantanée entre l’auteur et les lecteurs.

Ce recours à d’anciens éléments de continuité n’est pas le seul, mais c’est le plus notable car il concerne la big bad de cette saga. Les dessins, assurés en grande majorité par Humberto Ramos, font partie intégrante de l’esprit de la série, puisque mine de rien, Ramos dessine régulièrement l’Araignée depuis au moins 2004. Comme quoi, c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleurs comics !

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Le Dernier Livre

La BD!

Histoire complète en 72 pages écrite par François Durpaire et dessinée par Brice Bingono. Parution le 24/11/21 aux éditions Glénat.

Du pain, des virus et des jeux

Dans un futur pas si éloigné, une virulente pandémie a forcé les sociétés modernes à se réinventer et à proscrire autant que possible les contacts entre individus. S’en sont suivis une passation de pouvoir et un changement de régime, qui ont vu les géants du numérique s’emparer des principes de la démocratie.

Comme pour tout régime non-démocratique et autoritaire, l’accès au savoir a très vite été identifié comme antithétique, voire dangereux, car il favorise l’esprit critique et ne correspond plus à la consommation de masse qui est aujourd’hui la colonne vertébrale de nos sociétés. C’est donc tout naturellement que les écoles sont fermées, au profit d’une digitalisation du savoir. Les livres sont bannis, les librairies et le secteur du livre sont également prohibés, et le nouveau régime va même jusqu’à concevoir un nouveau langage à visée universelle.

Tout ceci est bien entendu appuyé par un état-policier. Tous les contrevenants qui conservent et utilisent encore des livres sont violemment traqués et punis, et la culture elle-même fait l’objet d’une censure, opérée à l’aune des objectifs mercantiles du nouveau gouvernement.

Car les seuls rassemblements permis sont dans les centres commerciaux, où les individus sont abreuvés de contenus digitaux prédigérés pour eux.

La jeune Héliade est née dans ce monde, qui n’a pas mis longtemps à sombrer dans l’obscurantisme et la violence. Ses parents se sentent impuissants à lui épargner cette mise à mort collective de l’esprit et de la culture, et font ce qu’ils peuvent pour préserver le peu qu’il leur reste de liberté de penser. Mais un beau jour, Héliade est enlevée en plein centre commercial, par un homme portant un masque à l’effigie de Victor Hugo. C’est le début d’un chassé-croisé risqué entre les résistants du livre et ses farouches opposants.

Fahrenheit 1984

François Durpaire, déjà auteur de la trilogie La Présidente, éditée aux Arènes, est un universitaire régulièrement aperçu à la télévision en tant que consultant expert des questions politiques et culturelles aux Etats-Unis. Il érige ici un récit fortement influencé par l’actualité récente, auquel il mêle des thématiques dystopiques bien connues et issues de la littérature américaine du XXe siècle.

En effet, l’idée des autodafés à grande échelle, en plus d’appartenir à l’Histoire, était déjà évoquée dans des œuvres telles que Fahrenheit 451 de Ray Bradbury. L’œuvre est d’ailleurs elle-même référencée dans l’album, dans une scène où l’un des personnages note la similarité des situations. La comparaison peut aller plus loin, puisque, comme dans le célèbre roman, les résistants qui étudient encore les livres s’éveillent à l’idée que le livre vit encore en eux, quand bien même la dernière copie qui en subsistait a été brûlée.

L’autre source d’inspiration pourrait être 1984, qui s’est d’ailleurs payé plusieurs adaptations BD l’an passé. La surveillance de masse, la novlangue et la double-pensée ont clairement guidé le scénariste dans l’élaboration de son univers post-pandémie.

Néanmoins, si l’on peut accorder à cet album un poésie et un lyrisme maitrisés, il n’en demeure pas moins que les ressorts dramatiques qui en ressortent paraissent plats. Les personnages en eux-mêmes ne sont pas idéalement creusés, et on constate avec étonnement que le cœur de l’album, soit 24 pages, correspond à une seule scène, un échange entre une professeure et ses élèves retraçant amoureusement l’histoire du livre et de l’écriture.

Ceci laisse donc peu de place aux ressorts dramatiques, même si la conclusion, certes confondante de naïveté et d’optimisme, s’avère cohérente avec l’ensemble du récit. C’est ce qui fait que le Dernier Livre est moins un thriller d’anticipation dystopique (comme promis par la quatrième de couverture) qu’un vibrant hommage au prodige de l’écrit et du savoir (ce qui est tout naturel venant d’un universitaire engagé).

La partie graphique, quant à elle, est tout à fait sublime, grâce au talent de Brice Bingono, qui livre de superbes planches dans la lignée d’un Travis Charest.

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BD en vrac #26: Nautilus #2 – La chute #2

La BD!

 

  • Nautilus #2: Mobilis in Mobile (Mariolle-Grabowski/Glénat) – 2021, 54p., 1/3 volumes parus.

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Merci aux éditions Glénat pour leur confiance!

couv_431435Le premier Nautilus avait été une des excellentes surprises du printemps. Seulement quelques mois plus tard Mariolle et Grabowski (pour sa première BD!) ne nous laissent pas moisir comme le capitaine Némo et dévoilent enfin le mythique Nautilus! Et quel design les enfants! Le cahier graphique final laisse à ce sujet quelques points de frustration tant le dessinateur s’est régalé à créer l’intérieur du célèbre vaisseau sous-marin, dont on ne voit finalement que quelques éléments mécaniques (peut-être pour le grand final?) mais dont la coque est remarquablement élégante. Si l’intrigue de ce second volume peut paraître plus linéaire et moins surprenante que l’ouverture (en se résumant à une chasse avec pour but de découvrir le traître à bord…) on profite néanmoins de belles joutes verbales entre le héros et le sombre capitaine, pas aussi flamboyant qu’attendu mais parfaitement construit psychologiquement. Moins surprenant que le premier volume, cette suite semble aussi légèrement moins solide graphiquement, avec des décors intérieurs et sous-marins qui n’aident pas forcément. On reste cependant dans de la BD de grande qualité, de la grande aventure que l’on aimerait voir plus souvent dans le neuvième art. Vite la conclusion!

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  • La chute #2 (Muralt/Futuropolis) – 80p., 2021

couv_413919Sorti en plein début de crise du COVID le premier tome de La Chute avait beaucoup fait parler de lui, avec son style très documentaire, rugueux, sur les premiers jours du déclenchement d’une crise sans zombies ni guerre civile. Une pandémie normal, réaliste, froide. L’arrivée de se second tome et sa très belle couverture était donc attendu… et douche un peu les attentes. Après une entrée en matière dynamique menant ses personnages vers les montagnes dans une ambiance inspirée par le chef d’œuvre La Route, l’auteur semble patiner dans la neige en centrant sa focale sur l’ainée de la fratrie alors que le père blessé sort du jeu. Refusant toute violence graphique cinématographique, Muralt installe sa pesanteur dans la situation psychologique d’un chacun pour soi et d’une dureté relationnelle. Sur ce point on ressent la détresse des deux enfants. En revanche le contexte est un peu vaporeux avec ce village pas vraiment fortifié mais rejetant tout de même ce qu’ils appellent les « touristes » les citadins fuyant les villes ». Faute peut-être d’une caractérisation plus lisible et de dessins plus précis, on a le sentiment que la situation n’avance guère et l’on finit par s’ennuyer un peu. Espérons que l’auteur rebondisse après cet intermède peut-être nécessaire dans son scénario mais trop étiré sur quatre-vingt pages car son projet est sérieux et reste intéressant.

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La Tour #1

La BD!

Premier tome de 62 pages, d’une série en trois parties écrite par Jan Kounen et Omar Ladgham, et dessiné par Mr Fab. Parution chez Comix Buro le 09/06/2021.

La Tour de la question

Dans un futur relativement proche, la civilisation humaine s’est (encore!) effondrée, anéantie par une bactérie ravageuse à laquelle seuls 2746 humains sont parvenus à échapper. Ces miraculés doivent leur survie à quelques milliers de tonnes de béton, d’acier et de verre, qui prennent la forme d’une immense tour.

Conçue pour être autonome, cet édifice, géré par l’ordinateur Newton, abrite donc les derniers survivants de l’Humanité depuis une trentaine d’années, dernier rempart se dressant entre l’Humanité et l’anéantissement. Certaines excursions sont organisées et menées par les chasseurs, dont la mission est de ramener du gibier tout en évaluant l’hostilité de l’environnement. Malgré tout, le temps passe et accomplit son œuvre sur la Tour, qui, de fleuron technologie européen, est passé lentement à cloaque vétuste menaçant de s’effondrer.

Si le matériel a subi les outrages du temps, les habitants ne sont pas en reste non plus. Confinée depuis trois décennies, la population vieillissante ne promet pas un avenir des plus radieux pour le genre humain. Seulement, voilà, il existe désormais toute une frange de la population qui n’a connu que le confort reclus de la Tour, et qui n’a jamais mis les pieds à l’extérieur. Ces « intras » comme on les surnomme, ont en eux une fougue et un ressentiment qui pourrait semer le chaos dans l’équilibre toujours plus précaire de la Tour.

Nul ne peut se prévaloir de sa propre Tour-pitude

Dans un bref préambule, Jan Kounen et Omar Ladgham, issus tous deux du monde audiovisuel, précisent que La Tour était initialement un projet de série TV, qui a plus tard été adapté en BD. On a tendance à les croire, tant ce premier tome fait ressurgir des images et des lieux communs (plus ou moins) emblématiques issus de longs métrages du même genre.

La séquence d’ouverture, par exemple, nous évoque immédiatement des films comme Je suis une légende, grâce au décor urbain envahi par la nature. La tour éponyme, son design et les tensions qui croissent entre les habitants semblent émaner du film High-Rise, tandis que le thème du dernier refuge de l’Humanité, de la survie confinée et de la lutte des classes nous rappelle le célèbre univers du Snowpiercer. Les auteurs opèrent donc un mélange de plusieurs concepts sans qu’il s’en dégage nécessairement une impression de déjà vu.

Néanmoins, là où Snowpiercer établissait clairement et dès le premier acte les enjeux humains et politiques à bord du train, La Tour se permet de rester plus évasive sur les réalités du pouvoir au sein de de son édifice. Qui détient le pouvoir ? Est-ce un régime autocratique ? Peu d’éléments permettent de répondre à cette question, si bien que la révolte des intras ne parvient pas à se hisser au niveau de la révolution des sans-classe du Transperceneige, étant donné que les jeunes révoltés n’ont pas vraiment d’adversaire politique ni d’oppresseur désigné.

Certes, les conditions de vie dans la Tour sont de plus en plus difficiles, mais on ne ressent pas à la lecture d’injustice ni de différences de traitement. Lorsqu’un étage devient inhabitable, on sent l’urgence et le manque de moyens, mais à aucun moment on ne nous présente d’éléments venant justifier la rébellion des intras.

Il aurait donc fallu autre chose que le « teen spirit » pour faire adhérer le lecteur à la cause intra. D’autant plus que, et c’est pourtant un des points positifs de l’album, une partie de l’exposition est consacrée à démontrer la dangerosité du monde extérieur et le risque mortel encouru par tous les survivants. Avec cette information en tête, on a donc d’autant plus de mal à adhérer à cette révolte, qui fait jette effectivement une lumière défavorable sur les jeunes confinés.

Côté graphique, le style réaliste de Mr Fab est tout à fait opportun, même s’il surprend parfois sur quelques cases, étrangement dépouillées. Sur d’autres plans, notamment les plans de foule, les visages, pourtant bien dessinés et détaillés, on a tout de même une impression d’interchangeabilité. En revanche, le design de la tour et les décors urbains décrépits permettent à l’artiste d’exprimer son talent.

Espérons que la suite de la série approfondira davantage et de façon plus cohérente l’univers riche promis par son concept.

**·BD·Jeunesse

Green Class #3: Chaos Rampant

La BD!

Troisième tome de la série écrite par Jérôme Hamon et dessinée par David Tako. Parution aux éditions du Lombard le 23/04/2021.

Rempart K.O.

Pour Naïa, Noah, Lucas, Sato, Beth et Linda, le temps de l’insouciance est loin, si tant est que ces jeunes marginaux canadiens aient déjà été insouciants. Retenus malgré eux en Amérique durant une classe verte, ils ont assisté à l’avènement d’un virus mortel transformant ses victimes en créatures mi-fongiques, mi-bestiales.

Sans pouvoir rien y faire, le groupe s’est retrouvé enfermé dans une zone de quarantaine supposée contenir, derrière une immense muraille, l’infection galopante. Malheureusement, Noah a été infecté, et s’est inexorablement transformé, au grand désespoir de sa sœur. Au fil du temps, Noah a développé d’étranges facultés lui permettant de contrôler les autres infectés. Bien vite, l’armée a mis son grain de sel, laissant nos héros penser qu’elle n’était pas étrangère à l’apparition de ce virus.

A l’issue du tome 2, Noah était cependant brutalement démembré par d’autres infectés, plongeant nos héros juvéniles dans le désespoir le plus total. Que vont faire les survivants maintenant que leur ami n’est plus ? Vers qui se tourner dans un monde hostile où chaque faction semble avoir des choses à cacher ?

Lovecraft va à l’H.P. (SPOILER)

Pour ce troisième tome, Jérôme Hamon change de braquet et prend les attentes du lecteur à rebours en dévoilant les origines de la pandémie. Attention spoiler, l’auteur va lorgner directement et sans concession dans le lore lovecraftien pour expliquer les événements des deux premiers tomes. Ce qui s’annonçait comme un teenage survival post-apocalyptique devient donc un space horror directement inspiré du créateur du genre.

Plus tôt cette année, Créatures, de Stéphane Betbeder et Djief, amorçait également ce virage lovecraftien sur un terrain jeunesse. La révélation intervenait cependant dès le premier tome, ce qui empêchait le lecteur de se projeter et d’anticiper sur la suite du scénario.

Jérôme Hamon prend donc ici un risque considérable puisqu’il fait prendre à sa série un virage susceptible d’en altérer à la fois le message et la portée. En effet, introduire cet élément au troisième tome implique d’implémenter des règles et des concepts qui nécessiteront forcément une nouvelle exposition, ce qui risque de brouiller le lecteur.

Après vérification, il semblerait que les œuvres de H.P. Lovecraft soient tombées dans le domaine public il y a déjà quelque temps, ce qui permettra à d’autres auteurs d’intégrer l’écrivain de Providence dans leurs propres récits.

Si la référence directe est la principale preuve d’amour que l’on puisse faire à Lovecraft, elle peut aussi être à la longue perçue comme le signe d’une paresse scénaristique ou d’un manque d’originalité. Perdu dans un scénario pandémique dont on ne sait pas comment se dépatouiller ? Pas envie de passer les origines du mal sous silence, comme dans The Walking Dead ou Y, The Last Man ? Pas de problème, sortez votre Lovecraft en poudre pour une solution instantanée !

Les fans du genre seront contents, les autres y verront peut-être un éclair de génie, et, avantage ultime, il devient superfétatoire de caractériser les antagonistes, puisqu’après tout, un Grand Ancien reste un Grand Ancien, sa malveillance cosmique intrinsèque suffit pour avoir envie de détruire la planète.

Sur le reste de l’intrigue, alors que les deux premiers tomes étaient centrés sur la protection de Noah, on doit avouer ici que sa disparition plonge le scénar dans un gentil chaos (haha) qui force nos héros soit à la neurasthénie (deuil oblige), soit à une course ventre-à-terre dont les enjeux s’aliènent (sauver Noah, sauver le monde ? empêcher le méchant prêcheur de remplir son objectif…).

Il faudra donc lire la suite de la série pour voir si l’auteur parvient à faire fructifier sa référence au maître de l’horreur cosmique pour remettre son récit sur les rails.

**·Comics·East & West·Nouveau !

The Resistance

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Album de 141 pages comprenant les six épisodes de la série écrite par J. Michael Straczinsky et dessinée par Mike Deodato Jr. Parution le 17/03/2021 aux éditions Panini Comics

Pandémie, Pan ! T’es mort !

Depuis l’an dernier l’éditeur Panini, connu pour distribuer les comics Marvel, s’est donné pour mission d’élargir son panel en dénichant des comics indépendants issus d’éditeurs américains moins connus du grand public français. En ce début d’année, le thème des Indy est clairement d’actualité, puisqu’après Year Zéro, qui nous rejouait l’apocalypse zombie, on trouve The Resistance, qui traite une nouvelle fois d’une pandémie mondiale touchant l’Humanité. 

L’histoire débute lors de l’apparition du virus XV1N1, un pathogène mortel à plus de 95% dont l’apparition et la propagation demeurent un mystère. En quelques mois, le virus qui a pris tous les gouvernements au dépourvu (tiens, tiens) a fait 400 millions de victimes, et laissé le monde dans un état plus précaire encore qu’avant la pandémie. Le plus préoccupant, c’est que personne ne parvient à comprendre pourquoi ni comment la pandémie a pris fin. Du jour au lendemain, les personnes infectées, qui jusque là mourraient en quelques heures, se relèvent, exemptes de symptômes. 

Cerise dramatique sur le gâteau médico-scientifique, il s’avère qu’une certaine frange de la population ayant survécu au virus a développé des capacités surhumaines. L’Humanité se réveille donc de cette tragédie avec 400 millions d’âmes en moins, mais avec 10 millions de mutants dotés de super pouvoirs. Quels sont les rouages de cette évolution ? Quels phénomènes sinistres cache-t-elle ? Comment l’ordre mondial va-t-il se réorganiser après tout ça ? Les masques seront-ils toujours obligatoires ? 

Un remède à la vie ?

JM Straczinsky est un auteur reconnu pour ses travaux sur Amazing Spider-Man, Supreme Power ou encore Rising Stars. Malheureusement, ce qui fait un bon auteur peut aussi le défaire, puisque dans le cas présent, The Resistance souffre de la comparaison avec chacun de ses précédents travaux. Un événement singulier qui donne des pouvoirs en masse (Rising Stars et son météore, Supreme Power et le nanovirus apporté par Hyperion, l’auteur se permet même d’opérer un mix des deux!), des héros nouveaux qui doivent trouver leur place face à des gouvernements suspicieux voire carrément fascistes (idem, Rising Stars et SP sont en plein dedans), et ainsi s’organiser, l’héroïne rédemptrice qui se sacrifie pour le bien commun…  

Le pitch reste intéressant notamment par sa résonance avec l’actualité et le traitement pseudo-réaliste qu’il fait de la place du super-héros dans le monde et du danger qu’il représente en vérité. D’autres œuvres s’y sont déjà essayées: Watchmen et Miracleman d’Alan Moore, Injustice, Supreme Power encore, The Authority, Planetary, No Hero, Black Summer, de Warren Ellis, Irrécupérable de Mark Waid, The Boys de Garth Ennis, la liste est longue et montre bien que le genre super-héroïque n’a pas attendu The Resistance pour s’autodigérer et opérer une remise en question. 

De surcroît, le débat philosophique est d’ailleurs relativement fade puisque l’on s’éparpille dans plusieurs thématiques sans que se dégage un protagoniste fort ni un discours cohérent. On passe par la peur des gouvernements (Watchmen, Authority), à la volonté de contrôler les êtres dotés de pouvoirs (Supreme Power) puis à la coercition, avec un bref passage par l’instrumentalisation et l’entertainement (The Boys). Tout cela sent donc le réchauffé, même si un début de réflexion lancé par l’auteur sur le fait que les pouvoirs ne sont finalement qu’un amplificateur de la nature profonde de celui qui les possède, n’est pas réellement exploité, à tort. 

Le dessin de Deodato Jr, s’il comporte un gimmick distrayant, celui de doter ses personnages des traits de certaines célébrités (j’ai repéré Ed Harris en POTUS, notamment), comporte depuis quelques temps déjà des incongruités anatomiques qui vont à rebours de l’immersion ciné génique qu’induit son style réaliste. 

En conclusion, JMS nous sert une version COVID de ses précédents travaux, un argument de vente osé de la part de Panini qui jusque là avait sur dégoter des petites pépites indé. 

****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Undiscovered Country #1

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Premier tome de 192 pages, réunissant les 6 premiers numéros de la série écrite par Scott Snyder et Charles Soule, dessinée par Giuseppe Camuncoli. Parution le 06/012021 aux éditions Delcourt.

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Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Mutated States of America

Après de nombreux revers subis aux 20e et 21e siècles, les États-Unis d’Amérique ont unilatéralement décidé de la fermeture complète de leur territoire. Frontières, communications, tout fut subitement clos lors d’un évènement que le reste du monde, 30 ans après, nomme le Scellage. Depuis, les spéculations vont bon train alors que le pays le plus puissant du monde n’a plus donné signe de vie, retranché derrière un mur gigantesque qui couvre tout son littoral.

Pendant ce temps, le monde a été ravagé par un virus nouveau dénommé l’Azur, qui a forcé les deux grandes puissances, l’Alliance Euro-africaine et la Zone de Prospérité Panasiatique, à conclure une alliance instable pour éviter la catastrophe. En effet, les USA ont formulé un message cryptique pour inviter les deux blocs à leur envoyer une délégation, à qui ils donneront le remède à l’Azur…

Undiscovered Country #3 - Read Undiscovered Country Issue #3 Page 19

Terra Incognita ou Terra Non Grata ?

Le Dr Charlotte Graves, qui est sur le front sanitaire depuis deux ans au détriment de sa santé, est recrutée sans tarder parmi un aréopage hétéroclite afin de se rendre sur ce territoire désormais inconnu. Elle y retrouve son frère, le major Daniel Graves, avec lequel elle est brouillée depuis la disparition de leurs parents en Amérique. Le reste du groupe, deux diplomates rivaux, un héros de guerre, une journaliste et un expert complotiste de la culture américaine, s’embarque donc avec les deux frangins en quête du remède miracle. Mais ce qu’il les attend sur le nouveau-nouveau continent dépasse de loin ce qu’ils auraient pu imaginer… Les murs furent-ils érigés pour empêcher le reste du monde de pénétrer, ou pour empêcher la folie américaine de s’y déverser ?

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Après avoir marqué le Chevalier Noir, Scott Snyder s’attaque cette fois à un univers crée de toute pièce avec la complicité de Charles Soule. Imaginatifs, les deux compères installent dans ce premier tome le contexte géopolitique, avant de s’attaquer au microcosme déjanté qu’est devenue l’Amérique. Non sans rappeler Mad Max et son fameux wasteland empli de fous furieux sanguinaires régis par la loi du plus fort, Undiscovered Country nous fait le coup de l’excentrique métaphore de l’histoire des USA, en reprenant de nombreux symboles et thématiques chers au pays de l’Oncle Sam.

Bien qu’elle soit parsemée de quelques lourdeurs nécessaires (il ne faut hélas pas lésiner sur l’exposition avec un univers aussi complexe), la narration de ce premier tome embarque le lecteur en même temps que les personnages, avec qui il va découvrir l’étrange mutation de ce pays autrefois glorieux. L’idée de faire des USA, pays qui fut autant salué (WW2) que critiqué (Vietnam, Afghanistan, Irak) pour ses interventions extérieures, une enclave impénétrable est délicieusement ironique. Ce renversement de paradigme offre ici des possibilités de satire déguisée qui ne sera pas pour déplaire aux lecteurs en quête de sens et de sous-textes. Attention toutefois, les lecteurs trop perspicaces pourront vite déceler ça et là les foreshadowings insérés par les auteurs quant au mystère derrière le Scellage.

Le thème de la pandémie, s’il est étrangement d’actualité, sert surtout à installer une pression supplémentaire grâce au fameux compte à rebours. L’habillage post-apocalyptique que l’on doit principalement à Giuseppe Camuncoli, connu pour ses travaux arachnoïdes chez Marvel, est à la fois surprenant et franchement fun (des requins qui rampent, sérieusement ?).

Undiscovered Country fait donc une entrée remarquée en ce début d’année. Une fois les bases posées grâce à quelques inévitables séquences d’exposition quelque peu pondéreuses, le reste de l’intrigue se révèle palpitant, et promet une odyssée désaxée et palpitante !