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Les brumes écarlates #1

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Manhua de Wu Quigsong
Glénat (2021), 192 p., série en cours.

La maquette de ce premier tome a été particulièrement soignée et il est indéniable que cette couverture à la fois mystérieuse, rageuse et dotée de l’esthétique toujours fort agréable des calligraphies chinoises dorées, marque la rétine sur un étalage. Dans un format comics on a un résumé très parlant qui met l’accent sur la grande force du volume, le design incroyable créé par l’auteur et un aperçu du style graphique qui évite de se reposer sur la seule couverture (qui reste très proche des planches intérieures). L’intérieur de couverture présente une carte géographique des royaumes et des lieux… qui si elle est fort utile pour appréhender la complexe géopolitique du lieu, reste un peu confuse car elle n’indique pas tous les sites nommés dans l’histoire. Du coup on se perd un peu à rechercher des zones qui restent introuvables. Après une citation de l’inévitable Lao Tseu, nous aurons ensuite droit à un prologue et cinq chapitres, avant de refermer le volume sur un cahier graphique de quatre illustrations. Même si on aurait aimé un cahier final plus étoffé, l’ensemble mérite un Calvin pour la qualité générale de l’habillage très soigné.

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bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Depuis l’apparition des mystérieuses et mortelles Brumes écarlates il y a trois siècle le monde des hommes (ou ce qu’il en reste…) s’est réorganisé en états perché sur les hauteurs, protégés du danger. Pourtant les jalousies et rivalités restent omniprésente… Alors qu’une alliance matrimoniale semble marquer un apaisement dans les relations diplomatiques des royaumes, la réapparition des Brumes sème le chaos, dont profite une troupe de maraudeurs pour enlever la princesse…

Brumes écarlates T1 : Les rebelles (0), bd chez Glénat de Qingsong,  Haiyang, XinjiangLes auteurs chinois ont décidément le vent en poupe dans notre pays car après le sublime ouvrage de Golo Zhao, Glénat nous propose la première création solo de Wu Qingsong. Cet auteur formé aux Beaux-arts a déjà publié plusieurs séries en France. Les Brumes écarlates est la traduction du projet The rebels paru en 2019… ce qui laisse penser qu’il ne faudra pas être pressé pour en lire la suite (non encore sortie en VO donc), d’autant que Qingsong a été embarqué dans la frénésie d’adaptations de l’auteur majeur de la SF chinoise, Liu Cixin (avec notamment la version graphique de l’ouvrage qui l’a propulsé au firmament, Le problème à trois corps, lauréat du prix Hugo en 2015).

Il est indéniable que sur le plan graphique l’école chinoise alliant technique BD  et graphisme classique inspiré par les estampes et les paysages contemplatifs liés à la culture chinoise propose une qualité impressionnante. Bien plus proche de la culture franco-belge que du manga, le Manhua se lit de gauche à droite et adopte un découpage occidental influencé par la culture hong-kongaise et Taïwannaise. Ainsi l’approche pour le public français est très simple et ne souffre pas des écarts culturels que peut apporter le manga. On trouve en revanche dans Les Brumes écarlates l’attrait de nombre de récits chinois pour les grandes manigances de palais et intrigues géostratégiques issues de l’histoire féodale fort compliquée de l’Empire du Milieu.

Capture d’écran du 2021-09-18 18-43-03L’album commence comme un rêve de lecteur de BD, avec des planches à tomber tant par leur esthétique que par leur cadrage très intéressant. Très vite on constate que cet univers fantasy adopte un design là encore très inspiré et teinté de steampunk via des armures dont on ne comprend pas encore les facultés. Car si l’auteur aime à détailler de complexes dialogues stratégiques il reste un peu chiche dans les explications d’univers, ce qui est frustrant car si les visuels sont somptueux de bout en bout on reste un peu sur sa faim dans la compréhension de ce qui se déroule sous nos yeux. Le syndrome des illustrateurs-scénaristes en somme…

Les brumes écarlates a ainsi beaucoup d’atours d’un très classique récit médiéval chinois où l’on retrouve des dialogues pas forcément très inspirés et très manichéens (avec le gros général très brut et l’androgyne chevalier adepte de la finesse, l’éternel Ying et Yang). En tant que lecteurs occidentaux on aura un peu de mal avec cet aspect. Heureusement que les dessins emprunts d’estampe comme de l’univers des premiers Miyazaki (grosse influence du manga Nausicaa) rehaussent fortement l’intérêt comme le design des combats posant les chorégraphies dans le graphisme.

Ce premier volume apparaît comme une introduction où hormis l’apparition du héros et de sa troupe de soldats « ronin » intervenant dans les interstices entre les gigantesques armées des royaumes on ne saura pas grand chose de ces Brumes écarlates et l’on s’accrochera à saisir les subtilités de la politique locale. Une séquence de présentation des personnages où l’on comprend que la politique est sale et sans morale et que certains guerriers adoptent leur propre stratégie. Guère plus…Capture d’écran du 2021-09-18 20-08-14

Restent ces grandioses panoramas fantastiques, ces couleurs parfaites et une partition graphique sans faute qui hisse cet album parmi les top 2021 dans la catégorie dessins. Il sont nombreux les albums de très grande dessinateurs restés lettre morte (je pense au Dernier loup d’Oz de Lidwin) après un premier tome flamboyant. L’artiste semble conscient de la nécessité de ne pas travailler seul puisqu’il s’est adjoint l’aide d’un collaborateur au scénario. Cet univers doté d’armures steampunk étranges, de poupées animées et de rhinocéros de guerre mérite la plus grande attention tant il flatte nos imaginaires avec un potentiel absolument énorme. Ce ne seront pas les quelques difficultés de mise en place et des dialogues manquant de percussion qui effaceront cette impression qu’il faudra donc confirmer assez rapidement pour éviter de devenir un énième joli one-shot sans lendemains.

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**·BD·Nouveau !·Rapidos

Le Scorpion #13: Tamose l’égyptien.

La BD!
BD de Stephen Desberg et Luigi Critone
Dargaud (2021), 46p., série en cours

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Cela fait un an que Mejaï a fui en Orient avec l’enfant du Scorpion dans le ventre. Mais personne n’échappe au regard de l’héritier des Trebaldi et c’est à Istanbul puis en Egypte que le chasseur de trésors retrouvera la trace de l’empoisonneuse, mêlée à une obscure affaire liant la Kabale juive et le pharaon hérétique Akénathon…

mediathequeIl est toujours compliqué pour une série best-seller de changer d’équipe créatrice. Alors que l’industrie du comic fonctionne de la sorte depuis toujours, les éditeurs français ont longtemps hésité. Depuis le passage de témoin des grandes séries de Van Hamme le Rubicon est franchi et outre les séries anthologiques de chez Soleil il est désormais « normal » de changer de scénariste ou de dessinateur en cours de route. Pourtant, la position d’Enrico Marini est particulière en ce que son style est à la fois parfaitement reconnaissable et difficilement copiable, considéré comme un des meilleurs dessinateurs du circuit (aurait-on l’idée de reprendre une série de Bilal?) et qu’il est devenu depuis plusieurs années un auteur à part entière dont le rôle sur l’univers et le scénario d’une série comme le Scorpion est loin de se limiter aux dessins. Le choix de continuer cette série avec un autre artiste était donc hautement aventureuse. Je rajoute qu’après plus de dix ans il pouvait être raisonnable de penser à clôturer la série ou du moins de permettre un nouvel arc comme cela avait été tenté sur Thorgal avec Jolan. Après la résolution de l’intrigue Trebaldi, assez brillante de bout en bout, le onzième tome avait incroyablement relancé la série avec un fabuleux personnage du chevalier du trèfle qui permettait d’étendre la conspiration sur une thématique plus fantastique… étrangement les auteurs avaient aussitôt refermé ces possibilités dès le précédent volume (le douzième) pour proposer bien plus qu’une fin ouverte, une simple continuité. Bref, tous les éléments étaient en place pour permettre à Enrico Marini de partir après des années de talentueuses acrobaties pour son Scorpion et on ne peut pas dire que Stephen Desberg ait au final placé un contexte facile pour assurer la transition…

Ce treizième volume commence plutôt bien puisque l’excellent Luigi Critone tient haut la main le pari avec une colorisation directe très élégante bien qu’un peu plus terne que celle de son compatriote. Je n’avais pas beaucoup d’inquiétude sur la partie graphique, ayant pu apprécier la qualité des planches d’un Je François Villon ou du récent succès Aldobrando. Les premières planches reprennent en outre la dynamique particulière du Scorpion avec ses contre-plongées hautement cinématographiques dirigées vers l’action. Le nouveau méchant est très charismatique et l’idée d’introduire la Kabbale et le rabbin hérétique Jacob Frank dans l’univers archéologique et religieux du Scorpion est très bonne!

Pourtant on peine un peu à s’intéresser à cette histoire aux dialogues compliqués et aux quelques ratés de découpage assez surprenants de la part de deux auteurs chevronnés. Si les scénarii de la série ont toujours été assez linéaires sur un fonds complexe, la puissance graphique de Marini et l’action omniprésente équilibraient des intrigues à tiroir et références historiques pointues. C’était la force de cet équilibre qui a permis d’attraper un très large public. Or on a le sentiment ici que la moitié action a disparu avec Marini et que l’on retombe dans une BD historique à la mode Glénat (époque Triangle secret). Ce n’est pas un défaut en soi mais ce n’est pas l’ADN du scorpion, série de cape et d’épée épique et enlevée par une action et un humour léger.

Tamose l’Egyptien convainc donc peu faute d’une dynamique à retrouver. L’intrigue est plutôt bonne et a du potentiel mais si les auteurs veulent conserver le public fidèle jusqu’ici il leur faudra rappeler très rapidement de l’action et des personnages secondaires qui manquent totalement. A voir sur le prochain tome, mais à titre personnel je n’aurais pas la patience sur plus d’un tome supplémentaire dans une prolongation suspecte de mercantilisme par essence…

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****·BD·Mercredi BD·Service Presse

Castan #3: la forteresse du roi Xiang

BD du mercrediBD d’Alexandre et Raphaël Morellon
Des bulles dans l’Océan (2018), 56p. tome 3/4.

bsic journalismMerci à l’éditeur Des bulles dans l’océan pour cette découverte.

La série est disponible en webcomic sur le site des auteurs.

Couverture de Castan -3- La forteresse du roi XiangLe petit éditeur réunionnais Des bulles dans l’Océan a été découvert par hasard au détour d’une pérégrination sur Facebook. Souvent les petits éditeurs tentent de se faire une place avec des auteurs semi-pro qui ont des capacité mais pas nécessairement de technique et d’expérience. Au détour d’un catalogue on peut dénicher un auteur qui sort du lot, comme ce fut le cas avec Ronan Toulhoat en 2010 chez Akiléos, jeune auteur débutant, avec beaucoup de lacunes à l’époque mais que le travail quotidien a amené à être aujourd’hui l’un des meilleurs dessinateur BD français du circuit. Pour d’autres comme Mathieu Thonon, le potentiel est là mais l’on ne voit pas de suite… Les quelques planches de Castan présentées par l’éditeur m’ont pas mal bluffé et s’en sont suivi d’un très aimable envoi SP du tome 3 sorti en début d’année.

Castan est une série d’aventure semi-historique réalisée par les frères Morellon. Elle suit le héros éponyme et ses compagnons entrés au service de l’armée du Machawari et de son généralissime Kien Long. N’ayant pas lu les deux premiers tomes je ne vais décrire que le dernier publié: Castan et ses compagnons ont été pris sous l’aile protectrice de la belle et redoutable Kien Long qui impose ses conditions au roi du Machawari, le jeune Rajanh Orcha, soumis à l’influence corruptrice de Jefta. L’heure de la bataille finale contre le roi Xiang et ses redoutables guerriers Uzunu a sonné….

Dès le premier feuilletage de l’album j’ai été soufflé par le style du dessinateur, par la maîtrise de l’outil numérique et la mise en couleur. Ce qui distingue ce jeune autodidacte c’est la maturité de son trait, bien plus élégant et précis que celui de Toulhoat à ses débuts pour reprendre l’exemple ci-dessus. Le trait des personnages est une des forces du dessin d’Alexandre Morellon ainsi que le design général des décors, des costumes, sorte de syncrétisme total de 5000 ans d’histoire de l’humanité mélangeant Inde, Extrême-orient et Arabie avec des influences de l’imaginaire collectif des mille et une nuits. Ces planches sont vraiment magnifiques et dotées d’une colorisation parfois brute de numérique, mais qui donne un éclairage superbe aux dessins. Comme pour Gung-Ho, les allergiques au dessin numérique pourront passer à côté, mais personnellement, pour peu que l’on ne regarde pas trop les détails et les plans larges j’ai pris un grand plaisir graphique à la lecture de cet album en me disant que pour un troisième ouvrage, le dessinateur a un potentiel encore assez énorme! La principale faille du dessin repose sur les fonds de plans, les personnages en pied étant parfois dessinés maladroitement et certaines cases d’action où l’outil numérique montre ses limites, dans la gestion du mouvement et la lisibilité de la page. Mais sincèrement, si l’on replace l’album dans le grand four de la BD d’héroïc-fantasy grand public, on est loin au-dessus de pas mal de productions Soleil.

Niveau scénario, c’est compliqué puisque j’ai pris la série en cours de route et que je n’ai pu que supputer les aventures précédentes. Mais le gros point est la description des personnages et leurs dialogues, très efficaces, percutants. Le personnage du général Kien Long, femme de tempérament à l’autorité indéniable est le plus réussi. Alors que ce genre de série nous à habitué au vieux général sage et ferme, qui a mené mille campagne à la tête d’hommes qui donneraient leur vie pour lui, la transposition de cet archétype dans la peau d’une magnifique jeune femme athlétique et redoutable stratège est très gonflé… et cela fonctionne!Castan 3 p12 Elle vole la vedette au héros Castan qui s’appuie sur des amis peut-être un peu effacés (sans doute la constitution du groupe est-elle narrée dans les deux premiers volumes).

L’intrigue est structurée autour de la stratégie secrète menée pour vaincre le roi Xiang qui donne son titre à l’album et de la conquête de cette forteresse sous le voile des manigances du conseiller du roi, le très perfide et (encore une fois) très bien dessiné Jafta. Cet album parvient à noue faire voyager en une contrée exotique aux tentures d’azure et aux arcades dentelées, parmi les soldats d’armées épiques aux armures étincelantes… la vraie grande aventure en cinémascope!

Je vous invite donc vivement à découvrir cet éditeur et ces deux jeunes auteurs pour une série créative qui fait vraiment plaisir et dont on attend la suite avec impatience.

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*****·BD·Edition·Mercredi BD·Nouveau !

La mille et unième nuit

BD du mercrediBD d’Etienne Le Roux et Vincent Froissard,
Soleil-Metamorphose (2017), 80 p., one-shot.

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Attention chef d’œuvre! Je croyais que la claque du printemps Il faut flinguer Ramirez était un objet rare, pourtant quelques mois plus tôt Étienne Le Roux et Vincent Froissard avaient sorti un album dont la couverture et le thème (les mille et une nuits) m’avait attiré… mais comme on ne peut pas tout lire j’ai laissé passer le temps! Le sujet donne lieu à des essais réguliers, pas toujours réussis. La sortie de l’album dans la très prestigieuse collection Métamorphose était un bon signe… totalement confirmé en devenant l’une des pièces maîtresses de la très graphique collection de Soleil. Cette collection me plait par-ce qu’elle est l’une des rares à mettre autant d’importance à l’aspect matériel de ses albums et à ses finitions. Cela a son revers, l’absence systématique d’infos sur les auteurs et de bonus.

Résultat de recherche d'images pour "la mille et unième nuit froissard"La série Nils d’Antoine Carion s’était faite remarquer par son esthétique générale mais également par ses couvertures et maquette absolument sublimes. Sur La mille et unième nuit on est dans le même standard, qui vous fait pleurer les yeux avant d’ouvrir l’album avec une couverture et une tranche gaufrées et dorées, ceci étant harmonieusement accompagné par des cadres ouvragés revenant sur un certain nombre de pages de l’album. Le dernier album dont le travail de fabrication m’avait autant marqué c’était Les Ogres-Dieux.

Mais contrairement à ce dernier l’album de Le Roux nous propose une histoire impressionnante de simplicité, de fluidité et qui nous transporte littéralement au pays des Djinn. Résultat de recherche d'images pour "la mille et unième nuit froissard"La bonne idée est d’imaginer une fin aux mille et une nuits mais de ne prendre finalement que le cadre (les personnages du Sultan Shéhérazade et sa sœur Dinarzad) pour partir sur une histoire libre mais totalement influencée par les contes orientaux. Ainsi il sera question de marchand voyant sa caravane prise dans une tempête pas si naturelle que cela, du roi des Djinn et du roi des lions, de fléaux naturels, de duplicité et de transformations…

Ces bonnes idées scénaristiques sont accompagnées par une voulez de détails rigolos et diablement esthétiques comme ces tapis volants aussi courants que des dromadaires. L’illustrateur a adopté une technique que je n’arrive pas à définir et qui semble utiliser un papier non lissé qui donne un relief incroyable aux planches. On a un mélange de crayon et de craie je pense mais je me demande s’il n’y a pas une retouche numérique (comme Chloé Cruchaudet sur Groenland-Manhattan) pour donner cet effet flou qui donne une folle classe a chaque case. J’ai passé un temps déraisonnable a lire cet album tant il n’y a pas une seule case banale!Résultat de recherche d'images pour "la mille et unième nuit froissard"

Les joyaux sont souvent simples et se laissent contempler a l’envi. C’est le cas avec ce magnifique album qui habille une histoire qui aurait pu faire partie du recueil des Mille et une nuit. De quoi hésiter à le ranger banalement au milieu de sa bdtheque…

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***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La trouvaille du vendredi #12

La trouvaille+joaquimLes cinq conteurs de Bagdad
BD de Fabien Vehlmann et Duchazeau
Dargaud (2006), 68p.

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Cet étonnant album est ressorti cette année chez Dargaud avec une nouvelle couverture, ce qui m’a permis (grâce à la bibliothèque) de découvrir une très belle histoire et un illustrateur à surveiller de très près car il est vraiment très très subtile…

Un jour le calife de Bagdad organisa un grand concours de contes. Au vainqueur plus de richesses qu’il n’en pourrait rêver, au plus mauvais l’exécution, car l’art noble ne peut être abaissé… Les meilleurs narrateurs du pays s’y inscrirent et parmi eux, cinq personnages qui les dépassaient tous: alors qu’une voyante leur prédit leur avenir ils seront amenés à un voyage au fond du monde afin de constituer le conte ultime…

Résultat de recherche d'images pour "les cinq conteurs de bagdad"Ce qui fait une bonne histoire ce sont des personnages. Ce qui fait une bonne histoire ce sont aussi des paysages. Ce qui fait une bonne histoire c’est de l’exotisme, de l’aventure et un soupçon de magie… Velhmann connaît ses gammes. Si son histoire des mille et une nuits revêt un côté un peu hermétique (comme souvent dans les contes!), elle suit une progression linéaire et surtout une construction très audacieuse en jouant avec le spectateur en intégrant le rite du récit oral dans la BD. Ainsi l’album s’ouvre et se termine (dans un sublime noir et blanc estompé) par un narrateur qui va ouvrir et refermer son histoire que l’on tient entre les mains (ce n’est pas artificiel, vous verrez, c’est comme dans les films Marvel, faut rester jusqu’au bout!). Puis, dans cette histoire entrecoupée et plusieurs récits (on aurait aimé une petite audace de mise en poupées russes…), moultes réflexions interviennent sur la notion de public, sur la raison d’être du conte ou encore sur la destinée. Les récits ne sont alors pas tous passionnants (j’avoue être resté stoïque devant la double page de l’arbre aux oiseaux) mais la richesse du quintet permet de compenser cela.

Résultat de recherche d'images pour "les cinq conteurs de bagdad"Dès la présentation (rapide) on se passionne pour ces cinq conteurs et pour les dialogues pleins d’intelligence et de mauvais esprit, en particulier l’excellent Anouar, vieil ermite anarchiste plus prompt à insulter son prochain qu’à émettre des tirades de sagesse. Car ce que recherche Velhmann au sein d’un cadre très formaté, c’est la surprise du lecteur. Dès les premières pages la voyante explique aux personnages et au lecteur les grandes lignes du voyage, déflorant le récit et  quelques mystères. Ce voyage initiatique doit se passer au-delà des apparences. Alors inévitablement la chute n’est que l’aboutissement logique de la trame et ne surprendra pas le lecteur, amenant une petite déception…

Pourtant cet album est doté d’un trait comme je n’en avais jamais vu (ou si, dans une variante, chez Edouard Cour sur Heraklès): d’un premier aspect gribouilli se cache sous la crysalide un dessin d’une finesse impressionnante. Résultat de recherche d'images pour "les cinq conteurs de bagdad"Je suis plutôt fasciné par les illustrateurs-encreurs comme Lauffray, Roger, ou Nicolas Siner, mais force est de reconnaître la capacité de ces très fines hachures à donner une texture, une vitesse et un dynamisme impressionnants au dessin. En une calligraphie aérienne Duchazeau nous dresse un paysage de l’Inde, de Grèce ou de montagnes. Une ombre crée une expression précise qui appuie l’humour très spécial de l’album. En ressort un album très élégant dont l’harmonie entre texte, dessin et couleurs force le respect.

Je vous invite donc à écouter ce conte en suivant ces personnages hauts en couleurs et sans vous soucier plus que cela du sens de l’histoire, sur le fil de la plume de Duchazeau. Une très belle découverte.

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****·BD·Documentaire

Le docu du week-end #4

Le Docu du Week-End

Les larmes du seigneur afghan
BD de Pascale Bourgaux, Vincent Zabus et Thomas Campi
Dupuis/Air ibre (2014), 80p.

9782800158464-couv-m800x1600En 2012 la grand-reporter belge Pascale Bourgaux sort son documentaire sur un seigneur de guerre afghan, compagnon d’arme du commandant Massoud et baron local du nord de l’Afghanistan. Tournant depuis dix ans dans ce territoire, la journaliste a connu les évolutions de la situation depuis l’intervention américaine de 2001. Le documentaire témoigne de la nouvelle situation tragique qui voit une population désabusée et prête à rendre les rennes aux Talibans pour peu qu’ils garantissent la sécurité et l’éducation… En 2014 sort la BD du même titre: il s’agit d’une sorte de making-of, de transposition illustrée (certains plans sont repris du film), en bref ce qu’on appelle une adaptation.

Les occidentaux, vous êtes obsédés par la Burqa! Si cela pouvait être le seul problème des afghanes je serais ravie, Pascale.

Résultat de recherche d'images pour "les larmes du seigneur afghan bd"Il est probable que peu de personnes aient vu le film (diffusé une fois sur canal+) et la BD est l’occasion de s’immerger dans ce formidable récit, d’en ressentir la tension. Elle permet aussi de voir l’envers du décors. Les réactions de la journaliste quand elle craque, ses interrogations, les images tournées mais non retenues ou les séquences intégrales avant montage qui nous donnent à voir des discussions qui n’étaient pas montrables. Bien sur, il y a toujours une part de fiction (dans un film comme dans une BD) mais le projet d’adaptation, outre de très belles illustrations (et quelles couleurs!) est vraiment pertinent et donne à lire une œuvre à part entière. Je trouve simplement regrettable qu’aucune information ne soit donnée sur l’origine du projet, sur le film, sur l’auteur. Plus que toute autre BD, une BD-docu nécessite à mon sens un avant propos et des annexes permettant d’élargir son périmètre, de mieux appréhender ce que l’on vient de lire et de faire la part des choses entre le réel et le récit. L’album y perd beaucoup, en se terminant brutalement sur une page blanche de garde, c’est dommage.

Résultat de recherche d'images pour "les larmes du seigneur afghan bd"Après une entrée en matière classique qui m’a fait craindre un énième reportage illustré, j’ai été surpris par le stress ressenti dès lors que les personnages commencent leur voyage vers la région tribale de Mamour Hassan (le chef). Sans le son d’un reportage vidéo, sans le réel des images, le seul contexte rappelé, les dialogues des personnages, nous font ressentir à la fois l’urgence, le danger permanent et le fait d’être au bord du monde que l’on connaît. L’écart de culture, même chez cet ami puissant, respecté, adversaire radical des talibans, fait que l’incident peut survenir à tout moment. Un geste, une phrase déplacée peut jeter la honte sur un sage observé de tous, le contraindre par honneur à des gestes, des décisions qu’il ne souhaite pas et qui fragilisent l’équilibre entre la guerre civile et le retour à la civilisation de ce pays.

Le chauffeur était prêt à nous trahir. Mais quand il réalise que le prix de cette trahison risque d’être plus élevé que prévu il renonce.

Sans appuyer, par le seul témoignage, l’on a le sentiment de comprendre la réalité du pays de 2014: un pays rural, pauvre, peuplé de personnes pour qui la seule éducation est celle des mollah. Là le rôle du seigneur de guerre Mamour Hassan devient plus fondamental encore que celui du gouvernement central: c’est lui qui construit les écoles, qui nomme les instituteurs. Des instituteurs qui ont pour partie basculé dans le camp des talibans alors qu’ils sont fonctionnaires de l’Etat… Car l’Etat est Mamour Hasan dans cette province reculée. Résultat de recherche d'images pour "les larmes du seigneur afghan bd"Les Talibans sont déjà dans les têtes de populations qui ne voient pas arriver les milliards de l’aide occidentale, détournée par la corruption de Kaboul. Une population qui vit depuis des décennies dans une version  obscurantiste de l’Islam. Et seule l’autorité morale de Hasan maintient sa ville sur le chemin des Lumières. Dans cet environnement insidieux, caché, collaborationniste, la journaliste occidentale n’est acceptée que par-ce qu’elle est l’invitée du chef. Elle et son cameraman savent qu’à l’instant où le chef est parti ils sont en danger de mort.

Les larmes du seigneur Afghan est une BD très forte pour qui s’intéresse à l’actualité, au difficile sujet de la cohabitation entre deux cultures, l’Islam et l’Occident, à un pays probablement unique dans l’histoire du monde. Un pays qui cristallise depuis si longtemps les soubresauts du monde et dans lequel des habitants ne demandent qu’à sortir des projecteurs.

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*****·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Nuées noires, voile blanc

BD du mercredi
Série Azimut T4.
BD de Wilfried Lupano et Jean-Baptiste Andreae
Glénat (2018), 48p., série en cours.
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Comme sur tous les albums de la série, l’intérieur de couverture comporte un extrait du dictionnaire des oiseaux du monde d’Azimut. L’illustration de ce quatrième tome est moins chatoyante que précédemment… mais je chipote. La maquette est toujours aussi élégante et prépare agréablement la lecture. En revanche le titre du volume est en tout petit sur la couverture et n’apparaît pas sur la tranche, ce qui est dommage. Beau travail éditorial néanmoins.

La belle Manie Ganza s’apprête à épouser le grand seigneur du désert Baba Musiir alors que l’armée du Petitgistan marche vers la guerre contre son adversaire des sables. Pendant que le chevalier commence à comprendre qui est l’arracheur de temps, toute la petite bande de la pulpeuse héroïne reprend sa course effrénée, dans l’ombre de la terrible reine des Amazones, désormais prête à déchaîner les plus terribles forces pour mettre la main sur sa fille…

Résultat de recherche d'images pour "andreae nuées noires"Azimut est depuis quelques années ma série préférée avec Servitude. A l’époque je connaissais le scénariste Lupano par sa première série Alim le tanneur mais je n’avais pas fait attention à sa présence (pourtant essentielle!) sur la série. Non, l’argument de vente a été l’univers fantastique absolument incroyable d’un adorable illustrateur à la modestie infinie: Jean-Baptiste Andreae. Pour les plus anciens, son premier ouvrage « Mangecoeur » avait fait parler de lui pour l’univers à la fois coloré et inquiétant qu’il proposait, un monde empli d’objets mécaniques improbables, de poupées aux dents pointues ou de visages déformés. Son monde peut s’approcher de celui d’un Tim Burton par un esprit doux-amer, mais en bien moins sombre cependant.

Azimut réussit le pari incroyable de mettre cet illustrateur de grand talent (et adepte des femmes charnues) au cœur même de son imaginaire graphique! Comme un enfant dans un bac à sable absolu, il peut laisser libre court à ses visions, au sein d’un scénario qui semble totalement fait pour lui, épousant, utilisant, tout en guidant son style. J’appelle cela l’alchimie parfaite entre le dessin et l’écrit. Avec un humour désormais connu de Wilfried Lupano, que demander d’autre que d’avoir l’une des plus importantes séries BD des vingt dernières années? (oui-oui, j’assume!).

L’histoire basée sur le temps (avec ses corollaires du paradoxe temporel, du retour en arrière et autres sauts tous azimuts…) est complexe, révélée progressivement. Pourtant chaque album reste rapidement et agréablement lu même si l’on ne se replonge pas au préalable dans l’intégralité de la série. Une série à plusieurs niveaux en somme: le premier empruntant aux créations passées d’Andreae (comme le mésestimé Terre mécanique) construite comme une poursuite perpétuelle entre un groupe de freaks mignons et des poursuivants très méchants, le second très sophistiqués articulé sur plusieurs époques entre lesquelles les personnages naviguent en laissant le lecteur soupçonner qu’untel est le passé ou le futur d’un autre ou que cette séquence se déroule dans l’esprit de celui-la… Très casse-gueule comme scénario mais jusqu’ici admirablement construit et pas un instant l’on peut soupçonner le scénariste de partir sans plan préconçu. Après tout Bajram sur Universal War 1 avait bien un plan entièrement ficelé qui lui a permis de boucler magistralement son histoire de paradoxes spatio-temporels.

Ce qui permet de fluidifier cela c’est donc le monde peint par l’illustrateur. Un monde aux oiseaux mécaniques, aux titans enchaînés dans un zoo côtoyants des poupées de chiffon animées et des tortues-cyborgs! Un enchevêtrement de tout de qui peut être amusant, joli, exotique… et le tout reste cohérent entre les mains de ces deux grands artistes que sont Andreae et Lupano, et surtout follement drôle. Fidèle à lui-même, le scénariste en profite même pour glisser quelques idées très politiques comme cette image muette après le passage des nuées noires, où les hommes ont été ensevelis et qu’il ne reste dans le royaume de Baba Musiir que des femmes hébétées.

Bon, je vais m’arrêter là pour ne pas vous saturer de louanges. Les fana de Lupano sauront de quoi je parle, pour les autres, laissez vous porter par la poésie de ces mondes où chaque image regorge de détails, où chaque nom évoque un tas d’idées et de références. Azimut est une grande BD, une très grande BD.

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mo’ .

Un autre avis chez Blog Brother.

****·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi

La trouvaille du vendredi #5

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La Trouvaille c’est un trésor que vous avez gardé dans votre mémoire, une pépite de votre bibliothèque et qui mérite d’être offerte à l’appétit de vos lecteurs. Une pause de fin de semaine hors du brouhaha des publications récentes…


Le Gipsy

BD de Smolderen et Marini,
Dargaud (1993-2002). série en 6 volumes parus.

couv_66228La série du Gipsy a été publiée à l’origine par Alpen publishers puis très rapidement reprise par les Humanoïdes associés. A partir du tome 4 c’est Dargaud qui reprend directement la publication. Les trois premiers volumes forment un cycle, puis la série paraît en one-shot. Deux intégrales sont sorties.

Le Gipsy c’est Marini à l’état brut. C’est le Scorpion en plus bourrin, plus sexuel, plus macho, plus lourdingue. C’est la géopolitique d’anticipation à la Smolderen (comme sur le formidable Ghost Money), en phase avec notre époque mais avec le plaisir de l’action king size façon blockbuster! Série qui a fait connaître l’artiste italien, avant l’Etoile du désert (excellent western dont la suite est sortie l’an dernier par un autre dessinateur), Gypsy a un peu perdu de sa notoriété derrière la grande série historique Le Scorpion et les ouvrages plus récents de Marini (dont le Batman chroniqué sur l’Etagère). A la fois pour son scénario et pour ses dessins, la série mérite pourtant d’être lue et redécouverte, en espérant que les auteurs gardent des projets one-shot pour Tsagoï…

Le premier cycle de trois albums présente l’univers: dans un futur proche, alors qu’un nouvel âge glaciaire fige l’hémisphère Nord, le consortium C3C dirigé d’une main de fer par Burma Selmer gère la plus grande autoroute du monde, reliant tous les continents et parcourue par de gigantesques camions. Tsagoï, un musculeux gitan freelance gagne sa vie au volant de son engin, l’Étoile du gitan. Mais des tensions géopolitique ainsi que des bouleversements dans la gouvernance de la compagnie vont le projeter au sein d’une guerre entre factions…

Résultat de recherche d'images pour "gipsy marini"Dans ces trois volumes tous les protagonistes entrent en scène: le Gipsy, son camion, sa sœur qui sera la plupart du temps à l’origine de ses mésaventures, les multinationales, l’Aile blanche et sa Sorcière, confrérie d’assassins aux motivations troubles. Gipsy est fondatrice de toute la production ultérieure de Marini, ne serait-ce que parce que l’illustrateur a toujours repris les mêmes archétypes: La Sorcière se transforme en Mejaï dans le Scorpion, le Gipsy s’affinera pour devenir à la fois le Scorpion et le Hussard,… les filles très sexy et le héros porté sur la chose, les dialogues grivois et paillards, le mélange de politique et d’action débridée. Les bases sont là.

Résultat de recherche d'images pour "gipsy marini"L’exotisme également, avec un voyage en terres sibériennes barbares où des hordes mongoles menacent des forteresses occidentales. On est dans une sorte de Eastern SF rassemblant le film Jack Burton de John Carpenter avec un bon Scharzy et du Segio Leone pour les dialogues et les scènes improbables. C’est série B, rutilant, pas très fin mais quel plaisir visuel et ludique! Bien sur les premiers albums sont légèrement moins fouillés (on constate d’ailleurs que son style de personnages était assez proche d’Otomo aux débuts) mais la technique de Marini s’installe très rapidement et franchement dès le tome 3 on est sur le même niveau que ses albums récents. Les auteurs s’en sont donné à cœur joie avec un cocktail « grosses pétoires, gros camion, gros muscles, gros nichons »… C’est de la BD de garçon probablement, comme un peu toutes les séries de Marini du reste, mais personnellement j’adore la BD populaire assumée. C’est pas moins subtile que Dragon ball ou un Batman et la BD est aussi un art populaire.

Marini pl 30 du Gipsy tome 5 L'aile Blanche par Enrico Marini - Planche originaleA partir du tome 4 on passe en format one-shot, avec d’abord une escapade à Berlin pendant la coupe du monde de football (« Les yeux noirs« , le moins bon de la série pour moi), puis « L’aile blanche » qui voit revenir la Sorcière (méchante récurrente et incorruptible) et sa confrérie dans un petit pays arabique et enfin « Le Rire aztèque » où au Mexique un étrange virus décime les camionneurs en les transformant en sortes de zombies à la mode Joker (une première idée de son futur Batman?). Smolderen aime les scénarios d’anticipation alliant les thèmes habituels, de l’hypertechnologie au pouvoir des multinationales en passant par les questions ethniques et environnementales. On est proche des albums de Fred Duval (les séries B Delcourt comme Travis, Carmen MacCallum, etc) mais traité à la mode blockbuster. Le scénariste fait plaisir à son dessinateur en lui proposant des paysages grandioses, plein de filles dénudées et de bastons défiant les lois de la gravité. Le format du one-shot assume d’ailleurs cette ambition ludique et il est dommage que les séries à rallonge (par ailleurs globalement très bonnes) de Marini ne lui aient pas permis de faire une pause de temps en temps pour nous proposer un nouvel épisode du Gipsy. La série n’étant à ma connaissance pas officiellement clôturée et les auteurs ayant pris grand plaisir sur tous les albums, il n’y a plus qu’à attendre à pour ceux qui ne connaissent pas encore à se dévorer les 6 volumes existant.

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