*****·BD·Rapidos

Renaissance #3: permafrost

La BD!
BD de Fred Duval, Emem et Fred Blanchard (design)
Dargaud (2018-2020), 54p./album, premier cycle terminé en 3 volumes.

couv_401413

badge numeriqueIl y a trois ans le dessinateur Emem, formé sur les séries de Fred Duval publiait une illustration de couverture sur fonds de langage alien, qui marquait les esprit par un design et une composition parfaitement fascinants. S’en suivent deux autres albums aux couvertures structurées de la même façon, tout aussi magnifiques, et un premier cycle se termine déjà. Quand nombre de séries s’étirent indéfiniment sur plusieurs décennies, la science de Duval lui dicte de concentrer à l’essentiel pour donner de la force, de l’ambition à son projet.

Renaissance tome 3 - BDfugue.comCertaines BD respirent l’alchimie parfaite entre scénariste et dessinateur(s). C’est le cas de Renaissance qui dans cette conclusion parvient à nous captiver en résolvant tranquillement les quelques intrigues ouvertes précédemment, en n’oubliant pas de réfléchir à chaque case sur le devenir de notre planète, les comportements sociaux humains ou la prospective du fonctionnement d’une société parfaite. Avec cette série Duval invente la dystopie utopique, en bon humaniste il ne se contente pas de nous proposer une vision cataclysmique et totalement crédible de notre futur mais par l’existence même de cette force extra-terrestre nous montre l’espoir. Sans mièvrerie, sans mauvais goût, il montre qu’on peut dénoncer une situation en indiquant qu’elle n’est pas inéluctable. La SF est souvent très nihiliste. Pas ici.

L’intelligence est omniprésente dans cette BD, que ce soit dans des dessins très détaillés et extrêmement lisibles, tant des les scènes d’actions convaincantes que dans les débats diplomatiques subtiles entre grands pontes de l’Agora alien qui devisent dans un mémorial des guerres passées. Nous parlions récemment d’une certaine lourdeur appuyée sur le second tome des Dominants. C’est l’inverse ici où les auteurs savent jouer de l’apparence, parfois étrange, parfois repoussantes des aliens, qui ne reflétera pas forcément leur caractère. La richesse de cette série est à l’aune de toute la bibliographie d’un scénariste qui arrive à traiter simplement un grand nombre de sujets dans cent cinquante pages de BD, sur des thèmes aussi larges que l’intelligence artificielle, le libre arbitre, la dualité nature/culture, sans oublier de s’amuser avec l’Histoire de notre planète. Sans déflorer une intrigue riche qui sait se conclure de façon satisfaisante en ouvrant la porte à de futurs cycles, on arrive naturellement à la résolution du drame familiale d’une des deux humaines et à l’arrestation des fautifs. La perfection de la société-Renaissance n’est pas si évidente et pousse les aliens à l’humilité dans un échange civilisé, alors que ce qu’il reste des Nations du monde finissent par réagir à cette irruption sidérante. En se permettant, cerise sur le gâteau, de l’humour linguistique, Duval montre une nouvelle fois qu’il est l’empereur de l’Anticipation. Et on l’espère pour longtemps!

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Orbital, cycle 2 (intégrale)

A l’occasion de la sortie de la seconde intégrale de la série, je re-publie ma critique récente de ces quatre volumes…


BD de Sylvain Runberg et Serge Pellé
Dupuis (1999-2005), série en cours, 8 volumes parus. 46 p./album

Couverture de Orbital -INT02- Deuxième époque

J’avais découvert le premier « cycle » de cette série réputée, à moitié convaincu mais intrigué par le phénoménal design installé par Pellé et par la richesse d’un univers qui ne demande qu’à être exploré. Je confirme mon impression des quatre premiers albums concernant la structure de la série: il n’y a absolument ni cycles ni missions, mais bien une continuité de l’intrigue du premier au huitième tome. Très étrange que cette présentation en diptyques qui ne correspond pas au récit…

Caleb est aux portes de la mort après l’attaque du Varosash et laisse Mézoké seule face à une tentative de déstabilisation de la Confédération toute entière. Alors que les factions opposées cherchent à utiliser la situation de crise  et que le pouvoir saute de camp en camp à chaque incident, les deux agents diplomatiques vont se retrouver en fuite pour sauvegarder l’ordre établi… pour peu qu’il doive être sauvé…

L’intrigue évolue assez vite dans cet arc, avec l’arrivée de la plutôt réussie sœur de Caleb dont nous n’avions plus entendu parler depuis le premier tome. Sa personnalité explosive et son opposition de mentalité avec son frère sont intelligemment amenés et participent au développement de la relation avec Mézoké en faisant réaliser aux deux agents diplomatiques qu’ils ont finalement beaucoup en commun. A noter que ce sont résolument les femmes qui mènent la danse et tissent notre intérêt dans cette série, en laissant les mâles dans des rôles assez ingrats! De nouveaux personnages majeurs arrivent également et nous permettent de mieux comprendre le rôle d’Angus le Nevronome que l’on voit beaucoup depuis le début sans savoir comment ni pourquoi. Comme pressenti, cette série monte en puissance lentement mais surement, chaque tome gagnant en intérêt, en qualité, en complexité. C’est vraiment étrange et je ne crois pas avoir déjà ressenti cela sur une autre série. Passer ainsi de l’assez banal à l’une des meilleures séries SF en quelques tomes n’est pas commun.

Clipboard02.jpgCela est d’abord dû à la noirceur assumée d’une série dont les dessins des personnages tranchent avec l’intrigue politique complexe (Runberg nous y a habitués). L’aspect politique très poussé est l’autre atout avec une galaxie tombant dans la guerre civile dans une progression particulièrement réaliste pour une série SF et qui pourrait sans soucis ranger Orbital dans la catégorie Thrillers politiques. On décortique de multiples facteurs, de l’attentat ayant coûté la vie aux parents de Caleb et sa sœur aux tensions sécessionnistes, xénophobes, aux débats de conception politique au sein d’Orbital entre différents courants qui veulent mettre leur chef sur le siège de dirigeant… Tout cela est mené très finement, sans manichéisme (ou presque), les méchants ayant tous des motivations crédibles avec pour point de convergence la peur. Car mine de rien cette série aborde des problèmes actuels et universels qui mènent aux conflits, qu’ils soient locaux ou galactiques avec le plus souvent comme moteur la peur de l’autre, de l’étranger, de la perte, de l’inconnu. Ainsi le rôle des Nevronomes (dont l’action est centrale sur ces quatre tomes) est très intéressant de par la gestion du mystère laissé par Runberg. On ne sait à peu près rien de ces vaisseaux pensants qui Résultat de recherche d'images pour "orbital 7 pellé"semblent terrifier la confédération et dont on peine à comprendre la nature et les motivations. Cela nous titille dans l’envie d’en savoir plus et les auteurs vont distiller de tout petits cailloux jusqu’à la conclusion marquante du tome huit qui ouvre de nouvelles portes et monte d’un cran dans l’ambition de la série. Même chose, plus subtilement, avec les Sandjar, la race que représente Mézoké et qui est physiquement androgyne, perturbant les humains qui ne savent pas s’ils ont affaire à un mâle ou une femelle… ce qui permet de pointer sans en avoir l’air la question du déterminisme sexuel et du schéma hétérosexuel de nos sociétés (Florent Maudoux avait abordé cette question dans son étonnant et superbe Vestigiales)

Même si Pellé est toujours aussi imaginatif dans sa description des aliens et des lieux (la superbe cité du crime!) et tend à faire évoluer ses personnages humains vers des traits légèrement plus réalistes, ces derniers restent le point noir de la série. C’est vraiment dommage car cela empêche le lien d’empathie avec le lecteur (en contre-exemple du superbe travail d’expression de Corentin Rouge sur Rio et de Paul Gastine sur Jusqu’au dernier). Les personnages humains sont finalement peu nombreux mais demeure le putatif héros, Caleb, qui malgré ses pouvoirs temporaires ne parvient pas à endosser le statut de personnage central.Clipboard01.jpg

Orbital est ne singulière série que je ne classerais pas dans les blockbusters mais qui par ses défauts et son évolution que l’on ressent instinctive attire une grande sympathie par la générosité de ses auteurs qui semblent passionnés par leur univers sans être certain qu’un plan d’ensemble existe. Une BD qui semble progresser volume par volume avec talent et qui gomme progressivement ses quelques problèmes en nous emmenant sur des concepts SF très intéressants, vers l’infini, et au-delà…

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**·BD·Numérique·Rapidos

Lecture COVID: Optic squad #1

La BD!

Dernière « lecture COVID » avec la nouvelle série SF de Runberg sortie cette année.


 

BD de Sylvain Runberg, Stephane Bervas et Florence Fantini (coul.)
Rue de sèvres (2019), série en cours.

badge numeriquecouv_374947Très jolie couverture SF qui donne envie pour cette nouvelle série que l’on imagine au long court et qui permet à l’éditeur Rue de sèvres de se lancer dans la BD d’anticipation à la mode Série B Delcourt

Les Optic squad sont une équipe resserrée rattachée à l’ONU et chargés d’infiltrer divers groupes de trafiquants sur la planète. Grace à des micro-caméra rattachée au nerf optique de ses agents, l’équipe peut ainsi rassembler des preuves des agissements des plus discrets criminels…

Le problème de se lancer dans ce genre c’est justement que Série B est passée par là, et notamment le maître du genre, un certain Fred Duval, le véritable Van Hamme de l’anticipation, capable presque chaque fois de proposer des concepts originaux qui nous emmènent dans un futur proche et crédible. Que proposer de nouveau avec toutes ces séries déjà sorties? Ce premier tome d’Optic squad se lit bien, avec un joli design, de belles planches, des séquences d’action assez efficaces… seulement le pitch de départ fait pschit’ en ce qu’on ne voit absolument pas ce que cette idée de caméras greffées peut apporter d’original. On se retrouve donc avec une banale intrigue policière d’infiltration d’un réseau de prostitution infantile particulièrement glauque. Dans un album policier classique cela aurait pu passer mais ici le titre même semble n’apporter aucune valeur ajoutée à l’intrigue qui n’exploite aucune idée liée à ces caméras omniprésentes hormis l’équipe logistique à l’arrière du terrain d’opération. Entre du policier à l’ancienne et Ghost in the shell il y a un gouffre que ne parvient pas à combler cet album d’une série qui aura beaucoup de mal à trouver son public si Sylvain Runberg ne propose pas dès le prochain tome une bonne raison de s’intéresser à son héroïne. Grosse déception donc, pour un auteur qui sait créer de l’intérêt sur des schémas pourtant très classiques (je pense au récent Dominants ou à Zaroff).

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***·BD·Rapidos

Renaissance #2: interzone

La BD!
BD de Fred Duval et Emem
Delcourt (2018-2020…), 2 volumes parus/3.

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badge numeriqueL’an dernier Duval, Blanchard et Emem frappaient un coup avec une nouvelle réussite dans un genre SF surchargé où il est toujours compliqué de trouver une ouverture originale. Si Bec a opté pour la complexité sur son Crusaders, Duval, en vieux briscard du scénario d’anticipation joue la linéarité et l’épure de l’intrigue pour développer ce qu’il fait si bien: les retournements de rôles et la réaction des humains à des situations de crise. Le premier tome avait un peu brisé son récit avec un gros flashback qui n’est ici plus nécessaire et les auteurs peuvent se concentrer sur la découverte du contexte planétaire en suivant les deux femmes associées chacune à un membre du couple alien qui structure l’histoire. Une fois l' »invasion » passée, on peut enfin découvrir la véritable menace que constituent les désaccords entre les peuples composant une organisation Renaissance que l’on croyait si unifiée.

Résultat de recherche d'images pour "renaissance emem"Outre le design juste génial, la grande originalité repose dans l’attitude des aliens dont la quasi absence d’expressivité faciale vise à illustrer une civilisation maîtrisant totalement à la fois la psyché et la matière… bien sur tout ne sera pas si simple et les réactions des humains comme les imprévus montreront que quelque soit l’avancée d’une civilisation, l’humilité est toujours une nécessité pour éviter les drames. Emem propose à la fois des technologies d’anticipation très crédibles (basées sur ce que nous connaissons) et des artefacts aliens totalement futuristes et brillants de bon goût. En seulement trois tomes il n’est bien entendu pas prévu de développer une conspiration complexe et ce Renaissance apparaît plus comme une illustration de notre futur proche instillant de nombreuses piques sur la supériorité occidentale et américaine que comme une saga SF policière comme peut l’être Sillage par exemple.

Intéressants dans tout ce qu’ils nous proposent, le trio confirme donc que (comme tout ce que touche Duval?) cette trilogie est une lecture à conseiller vivement. Seule l’ambition limitée du projet dispense d’en faire une série majeure, mais si vous aimez la SF intelligente et les beaux dessins n’hésitez pas une seconde!

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Orbital, cycle 2

La trouvaille+joaquim

La Trouvaille c’est un trésor que vous avez gardé dans votre mémoire, une pépite de votre bibliothèque et qui mérite d’être offerte à l’appétit de vos lecteurs. Une pause de fin de semaine hors du brouhaha des publications récentes…


BD de Sylvain Runberg et Serge Pellé
Dupuis (1999-2005), série en cours, 8 volumes parus. 46 p./album

J’avais découvert le premier « cycle » de cette série réputée, à moitié convaincu mais intrigué par le phénoménal design installé par Pellé et par la richesse d’un univers qui ne demande qu’à être exploré. Je confirme mon impression des quatre premiers albums concernant la structure de la série: il n’y a absolument ni cycles ni missions, mais bien une continuité de l’intrigue du premier au huitième tome. Très étrange que cette présentation en diptyques qui ne correspond pas au récit…

Caleb est aux portes de la mort après l’attaque du Varosash et laisse Mézoké seule face à une tentative de déstabilisation de la Confédération toute entière. Alors que les factions opposées cherchent à utiliser la situation de crise  et que le pouvoir saute de camp en camp à chaque incident, les deux agents diplomatiques vont se retrouver en fuite pour sauvegarder l’ordre établi… pour peu qu’il doive être sauvé…

Résultat de recherche d'images pour "orbital 7 pellé"L’intrigue évolue assez vite dans cet arc, avec l’arrivée de la plutôt réussie sœur de Caleb dont nous n’avions plus entendu parler depuis le premier tome. Sa personnalité explosive et son opposition de mentalité avec son frère sont intelligemment amenés et participent au développement de la relation avec Mézoké en faisant réaliser aux deux agents diplomatiques qu’ils ont finalement beaucoup en commun. A noter que ce sont résolument les femmes qui mènent la danse et tissent notre intérêt dans cette série, en laissant les mâles dans des rôles assez ingrats! De nouveaux personnages majeurs arrivent également et nous permettent de mieux comprendre le rôle d’Angus le Nevronome que l’on voit beaucoup depuis le début sans savoir comment ni pourquoi. Comme pressenti, cette série monte en puissance lentement mais surement, chaque tome gagnant en intérêt, en qualité, en complexité. C’est vraiment étrange et je ne crois pas avoir déjà ressenti cela sur une autre série. Passer ainsi de l’assez banal à l’une des meilleures séries SF en quelques tomes n’est pas commun.

Clipboard02.jpgCela est d’abord dû à la noirceur assumée d’une série dont les dessins des personnages tranchent avec l’intrigue politique complexe (Runberg nous y a habitués). L’aspect politique très poussé est l’autre atout avec une galaxie tombant dans la guerre civile dans une progression particulièrement réaliste pour une série SF et qui pourrait sans soucis ranger Orbital dans la catégorie Thrillers politiques. On décortique de multiples facteurs, de l’attentat ayant coûté la vie aux parents de Caleb et sa sœur aux tensions sécessionnistes, xénophobes, aux débats de conception politique au sein d’Orbital entre différents courants qui veulent mettre leur chef sur le siège de dirigeant… Tout cela est mené très finement, sans manichéisme (ou presque), les méchants ayant tous des motivations crédibles avec pour point de convergence la peur. Car mine de rien cette série aborde des problèmes actuels et universels qui mènent aux conflits, qu’ils soient locaux ou galactiques avec le plus souvent comme moteur la peur de l’autre, de l’étranger, de la perte, de l’inconnu. Ainsi le rôle des Nevronomes (dont l’action est centrale sur ces quatre tomes) est très intéressant de par la gestion du mystère laissé par Runberg. On ne sait à peu près rien de ces vaisseaux pensants qui Résultat de recherche d'images pour "orbital 7 pellé"semblent terrifier la confédération et dont on peine à comprendre la nature et les motivations. Cela nous titille dans l’envie d’en savoir plus et les auteurs vont distiller de tout petits cailloux jusqu’à la conclusion marquante du tome huit qui ouvre de nouvelles portes et monte d’un cran dans l’ambition de la série. Même chose, plus subtilement, avec les Sandjar, la race que représente Mézoké et qui est physiquement androgyne, perturbant les humains qui ne savent pas s’ils ont affaire à un mâle ou une femelle… ce qui permet de pointer sans en avoir l’air la question du déterminisme sexuel et du schéma hétérosexuel de nos sociétés (Florent Maudoux avait abordé cette question dans son étonnant et superbe Vestigiales)

Même si Pellé est toujours aussi imaginatif dans sa description des aliens et des lieux (la superbe cité du crime!) et tend à faire évoluer ses personnages humains vers des traits légèrement plus réalistes, ces derniers restent le point noir de la série. C’est vraiment dommage car cela empêche le lien d’empathie avec le lecteur (en contre-exemple du superbe travail d’expression de Corentin Rouge sur Rio et de Paul Gastine sur Jusqu’au dernier). Les personnages humains sont finalement peu nombreux mais demeure le putatif héros, Caleb, qui malgré ses pouvoirs temporaires ne parvient pas à endosser le statut de personnage central.Clipboard01.jpg

Orbital est ne singulière série que je ne classerais pas dans les blockbusters mais qui par ses défauts et son évolution que l’on ressent instinctive attire une grande sympathie par la générosité de ses auteurs qui semblent passionnés par leur univers sans être certain qu’un plan d’ensemble existe. Une BD qui semble progresser volume par volume avec talent et qui gomme progressivement ses quelques problèmes en nous emmenant sur des concepts SF très intéressants, vers l’infini, et au-delà…

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***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Orbital, intégrale cycle 1

La trouvaille+joaquim

La Trouvaille c’est un trésor que vous avez gardé dans votre mémoire, une pépite de votre bibliothèque et qui mérite d’être offerte à l’appétit de vos lecteurs. Une pause de fin de semaine hors du brouhaha des publications récentes…


BD de Sylvain Runberg et Serge Pellé
Dupuis (1999-2005), série en cours, 8 volumes parus. 46 p./album

couv_375172La série de Runberg et Pellé propose des enquêtes « diplomatiques » sous un format de doubles albums, avec une continuité générale qui nous fait découvrir l’histoire des personnages au fil des intrigues. L’intérieur de couverture est illustré et le design de titre particulièrement réussi. Les couvertures sont assez classiques de la BD d’action SF et pas particulièrement inspirées au regard du style du dessinateur (j’y reviens plus bas).

Orbital est une station spatiale gigantesque située dans un autre espace-temps. Caleb l’humain et Mézoké la Sandjarr forment un duo d’agents diplomatiques, envoyés en mission sur des planètes pour éviter ou résoudre des conflits pacifiquement au sein de la Confédération rassemblant une myriade de peuplades. Leur duo marque symboliquement un espoir pour la confédération qui a été parquée il y a des années par une terrible guerre entre leurs deux peuples. Pourtant chacun a un passé pas toujours conforme à l’idéal qu’ils représentent…

Résultat de recherche d'images pour "orbital pellé"A la lecture de ce résumé j’imagine que vous vous faites la même remarque que moi à la découverte de cette série: … mais c’est Valérian! En effet il y a beaucoup de la mythique série de Christin et Mezière dans Orbital, tellement que l’on ne peut s’empêcher de voir le seul design de leurs combinaisons comme un hommage au valeureux agent spatio-temporel. Les extra-terrestres très exotiques, les conflits diplomatiques, le centre galactique et l’organisation de gestion des conflits… tous est là. Il est très étonnant que Dargaud ait autorisé cette série et que les auteurs n’aient pas plutôt proposé une série parallèle comme les épisodes de Lauffray/Lupano et Larcenet. Ceci étant dit, Orbital a ses qualités propre, à commencer par le design terriblement original et efficace de Serge Pellé. Venu de la pub et du design, le dessinateur parvient sur chacun des décors, véhicules, alien, à produire quelque-chose de particulièrement esthétique, dans un genre (la SF) très balisé. C’est clairement une des réussites de la série.

Résultat de recherche d'images pour "orbital pellé"Le premier cycle regroupe donc les deux premières missions des agents Swany et Mézoké (en deux volumes chaque fois) et à ce stade on ne peux que constater le déséquilibre entre les deux personnages. Si l’on sent que l’idée était d’avoir une Sandjarr posée, mystérieuse (on nous dit dès le début que ce peuple est hermaphrodite et que toute relation amoureuse avec un humain risque de s’avérer très compliquée…) et un Caleb plus instinctif, voir agressif, après quatre albums ce dernier reste étonnamment insipide! Il faut dire que la principale faiblesse du dessinateur reste les visages humains, ce qui ne facilite ni l’expressivité ni l’attrait de ce héros qui ne brille ni par ses idées, ni par ses actes de bravoure. Les autres personnages sont eux plutôt intéressants, avec donc Mézoké et la pilote du vaisseau conscient dont on attend beaucoup. Mais ce sont surtout les personnages secondaires, chefs extra-terrestres ou de peuples humains qui attirent l’attention du lecteur.

Résultat de recherche d'images pour "orbital pellé"Si la première mission est un peu poussive avec un retournement assez prévisible et un aspect assez manichéen dans les conspirations politiques, la seconde monte d’un cran avec une intrigue diffuse, complexe, impliquant de nombreux protagonistes et des ramifications qui ne seront que partiellement révélées. Surtout ce diptyque montre déjà la propension de Sylvain Runberg à maltraiter ses personnages et son univers. C’est toujours rare et particulièrement remarquable pour faire monter la tension et l’imprévu et personnellement j’adore… On retrouvera cela dans sa superbe série Warship Jolly Rogers comme sur Reconquêtes. Sur le plan scénaristique on a donc deux missions inégales mais l’on sent une montée en puissance et surtout en maîtrise de cet univers et de sa structure de narration. Autre constante chez Runberg: l’approche éminemment politique et subtile. Beaucoup de volontés antagonistes qui font références à notre monde et ses frictions entre une communauté diplomatique mondiale un peu hors sol et des impératifs locaux qui poussent au sécessionnisme, souvent violent. C’est donc bien le reflet contemporain qui surprend le plus dans cette saga galactique et son univers particulièrement travaillé et cohérent.

Résultat de recherche d'images pour "orbital pellé ravages"Il en est de même sur le graphisme de Pellé dont la texture donnée par une technique inhabituelle donne un vrai plus à des planches souvent très belles et inspirées. L’inspiration est à trouver dans Bilal (le plus évident), Cromwell et par moment Loisel dans certains visages. Pour une première série on sent un besoin d’affirmer un style et je gage que si le design est déjà fort les personnages devraient gagner en maturation dans les autres albums.

Orbital est donc sur ce premier « cycle  » (… qui me semble un peu artificiel puisque hormis la structure en doubles albums rien n’est fermé dans le quatrième volume) une série en consolidation, dotée d’une idée de départ très risquée mais qui commence progressivement à trouver ses marqueurs du fait de deux auteurs de qualité. J’attendais un plus gros choc du fait de la notoriété de la série. Beaucoup de BD sont découvertes après quelques albums. Si les deux premiers m’ont un peu refroidis j’ai désormais envie de voir ce que va devenir cette série malgré cela, avec le potentiel de devenir soit très bon soit très moyen selon les risques que prendront les créateurs.

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***·BD·Mercredi BD

Renaissance #1: les déracinés

BD du mercrediBD de Fred Duval et Emem
Delcourt (2018), Série Renaissance T1.

Fred Duval est le grand Manitou de la SF d’anticipation. Depuis des années il propose régulièrement des ouvrages et des séries qui sont toujours rattachées à l’histoire ou au principe même de l’anticipation et de son « et si… ». Uchronies, dystopies, anticipation sont des variantes d’un principe: utiliser des variations pour parler d’aujourd’hui.

C’est ce qu’il fait dans sa nouvelle série (courte) avec le dessinateur de la saga Carmen Mac Callum, le talentueux Emem (qui a remplacé Gess, dessinateur d’origine). La couverture vraiment réussie et intrigante a beaucoup fait parler d’elle et la communication efficace (avec une couverture au texte « extra-terrestre » par exemple) donne très envie de savoir ce que sont ces extra-terrestres.

Résultat de recherche d'images pour "renaissance emem"Le travail de préparation graphique est conséquent. Ce n’est jamais évident en SF tant le mauvais goût et le déjà-vu peuvent très vite pointer le bout de leur nez… Ici pas de faute de goût même si le choix assez classique d’un univers E.T. très coloré peut paraître facile. Le projet étant une BD SF grand public les auteurs n’ont vraisemblablement pas cherché à déranger mais plutôt à assurer un design classieux, aidé par la jolie patte du dessinateur. Le plus intéressant visuellement repose sur la science des visiteurs et notamment les vaisseaux asymétriques.

Le grand intérêt de cet album est de nous proposer à la fois une inversion (les humains sont colonisés en tant qu’êtres inférieurs) et une projection de l’interventionnisme onusien et occidental sur notre monde actuel. Dans une Terre dévastée par les catastrophes climatiques issues (on ne suppose) de l’action débridée du capitalisme industriel et mercantile, une civilisation supérieure vote l’intervention (dans le cadre d’un protocole très stricte), afin de sauver la civilisation humaine car elle dispose d’un élément particulier qui pourrait enrichir toutes les espèces: la capacité artistique des humains. Ce premier tome est très linéaire bien qu’il superpose l’intrigue en cours avec un long flashback expliquant comment le protagoniste extra-terrestre en est venu à participer à ce corps expéditionnaire.

Résultat de recherche d'images pour "renaissance emem"Le contexte planétaire est très proche de l’univers pessimiste et cynique de Travis/Carmen Mac Callum. Deux familles humaines seront les témoins de l’intervention et aux premières loges des écueils d’une préparation naïve. Duval touche là les déboires des interventions américaines mal préparées en mode « zéro morts » et où la violence basique à l’arme blanche peut remettre en cause l’armée la plus moderne en attaquant au moral. Malgré leur supériorité scientifique et technique absolue, les envahisseurs doutent de la pertinence de leur arrivée, de l’accueil sombre qui leur est réservé malgré leur pacifisme affiché… On ne peut forcer une population malheureuse à être secourue. C’est en substance cette constante que Fred Duval nous rappelle avec cet album hautement politique qui donne envie de connaître la suite.

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***·BD·Documentaire·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Urgence niveau 3

Le Docu du Week-End

 

Comic de Joshua Dysart, Jonathan Dumont, Alberto Ponticelli et Mat Masioni
Bliss (2018), 128 p.

Le scénariste Joshua Dysart et le Programme Alimentaire Mondial (WFP en anglais) de l’ONU ont travaillé de concert pour la réalisation d’une Bande-dessinée témoignant de la situation dans des zones d’urgence Niveau 3, la gradation la plus haute de l’urgence alimentaire dans la classification de l’ONU. L’ouvrage a été prépublié dans le Huffington Post en 2017 et est dédité cet automne en France par Bliss comics, qui a déjà travaillé sur des albums militants avec Love is love. L’album contient une courte bio des auteurs en fin de volume. Du fait de la neutralité politique de l’agence de l’ONU, le récit repose sur des témoignages n’abordant pas du tout la question politique qui sous-tend nécessairement ces crises alimentaires, ce qui est problématique pour l’appréhension du contexte et la compréhension de l’album. Un petit rappel historique pour chacune des trois régions abordées aurait été utile, mais un rapide tour sur Wikipedia vous permettra de combler cette lacune.

L’ouvrage est découpé en trois parties, d’abord sur l’Irak pendant la conquête par Daesh, puis le Sud Soudan, enfin le Tchad, avec comme fil conducteur une membre du PAM qui se retrouve témoin sur les trois zones. Le procédé est habile et permet d’alterner des récits de victimes, les plus poignants mais sans accroche pour le récit, et cet œil extérieur qui nous fait pénétrer comme occidentaux dans la réalité du décalage entre nos existences et ces zones détruites.

Résultat de recherche d'images pour "urgence niveau 3 ponticelli"Si les dessins sont correctes sans plus, le traitement documentaire est fort en nous faisant monter une certaine émotion, dès les premières pages lorsqu’une famille irakienne se voit privée de ses deux enfants, enlevés par des barbares de Daesh. Le récit reste pudique sans cacher pour autant le destin de cette fillette violée et vendue pour être mariée à l’étranger… L’ouvrage montre par ses dessins des choses dont on entend (un peu) parler mais qui restent sans visages, sans réalité, lointaines. Le fait de savoir qu’il s’agit de témoignages réels et de les voir incarnés même au crayon, mets une boule au ventre. Les trois histoires, bien que reliées, abordent des problématiques différentes et parviennent à toucher, parfois à peine, un nombre de questions important.

Si l’histoire irakienne est pour moi la plus forte (et la plus dure), les deux autres nous permettent de (re) découvrir des guerres ou des famines quasi oubliées. Je me suis pris à me documenter pendant la lecture de l’album sur la situation des dix dernières années au Soudan: entre guerre civile, islamisme, scission en deux Etats, interventions étrangères,… tout cela est fort complexe et il est délicat de se contenter de ne lire que la BD et le sujet des déplacements de populations et de la famine. On voit là la difficulté de l’exercice, de parler de l’activité du Programme Alimentaire Mondial, de rappeler au monde la situation dramatique de ces zones, de ne pas aborder les questions politiques tout en expliquant le contexte… Résultat de recherche d'images pour "urgence niveau 3 masioni"Du reste l’album insiste souvent sur l’activité d’agents du PAM dont le rôle est justement d’enregistrer les situations, les témoignages, afin de mobiliser les opinions publiques occidentales et leurs gouvernements sur la nécessité de financer ces programmes.

Le troisième récit suit un jeune américain frais diplomé qui voit se confronter son monde naïf et la réalité dure de l’Afrique. Au travers de ce personnage c’est la question des enlèvements qui est abordée. Pas mineure, loin de là, mais moins impliquante pour le lecteur.

Au final je vous encourage très vivement à soutenir cette initiative de BD militante (il n’y en a pas tant que ça!) qui vous fera ouvrir les yeux sur ces drames et surtout à soutenir les ONG (comme MSF dans le récit du Photographe) qui travaillent courageusement dans ces régions.

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