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Les Ogres-Dieux #3: le grand homme

BD du mercredi
BD de Hubert et Bertrand Gatignol
Soleil – Métamorphose (2020), 3 volumes parus.

couv_348065J’ai découvert la série des Ogres-dieux à la sortie du second opus, Demi-sang et avais proposé un billet commun sur ces deux premiers tomes, vers lequel je vous renvoie pour l’explication du projet et de sa forme matérielle… importante.

La dynastie des géants est tombée, leur immense château s’est effondré dans les flammes. Le monde s’écroule avec ce qui structurait toute la société dans la peur et la Loi. Alors que l’anarchie gronde, un mystérieux chasseur sauve l’héritier putatif, Petit, qui attire toutes les ambitions des humains libérés du joug des tyrans. La chasse ne fait que commencer où nous sera narrée la Geste du Grand-Homme, ce descendant des peuples anciens…

Si vous n’avez pas entendu parler de cette série à sa sortie vous en avez forcément eu des échos lors du décès récent du scénariste Hubert. A l’heure actuelle, si un quatrième tome (et plus…) était prévu, la réalisation à quatre mains avec Bertrand Gatignol n’interdit pas la continuation de la série, bien que l’aspect très réflexif et parfois personnel de la saga interroge sur la pertinence de publier un album à titre posthume.

Résultat de recherche d'images pour "les ogres-dieux le grand homme"Pour revenir à l’ouvrage proprement dit, j’ai été surpris à sa lecture par l’aspect déconnecté, tant dans le récit, le décors, que la chronologie. Si le second tome était si particulier c’était par-ce qu’il s’entrecroisait totalement avec la temporalité principale du premier ouvrage. L’ADN des Ogres-dieux est bien sur de proposer de gros one-shot autonomes entrecoupés de longs textes narratifs et légendaires et sur ce plan Le grand-homme coche les cases (en faisant toujours aussi bel effet à côté de ses petits frères dans l’étagère à BD!). Pourtant l’idée d’en faire une vraie suite directe du tome deux crée une attente qui peine à être comblée. D’autant que l’histoire reste partiellement centrée sur le personnage de Petit qui est au-début la cible du Chambellan et de l’attention du lecteur avant de se diluer dans l’histoire de Lours. Très grande réussite que ce dernier personnage dont l’histoire révélée progressivement par les textes suffit à maintenir le lecteur à flot… alors que le rattachement aux Ogres et au Chambellan (et donc à la saga) se délite lentement à mesure que l’on constate la passivité de Petit. C’est ainsi le principal problème de cette suite qui n’en est pas une que de lier par les personnages et la temporalité cet ouvrage aux autres alors qu’il aurait sans doute été bien plus efficace de le couper sérieusement en oubliant cette fausse chasse qui n’intéresse personne.

Résultat de recherche d'images pour "les ogres-dieux le grand homme"Lecteur, si tu entame donc ce Grand homme fais-le sur des bases neuves, comme un unique one-shot lié de très loin à l’univers des Ogres-dieux. Le cœur de l’album est l’histoire de Lours, rebelle chassé de son peuple qui va entamer un voyage initiatique aux sources de son histoire et de son conflit avec son poursuivant. En cela l’album est plutôt réussi bien que les dessins de Gatignol, s’ils sont toujours très efficaces en plans serrés, peinent un peu sur les vastes extérieurs naturels qui ne parviennent pas, avant l’arrivée dans la forêt primale, à reproduire le gothique noir de la Cité et du palais des géants. La force des deux premiers ouvrages reposait beaucoup sur l’univers visuel de gothique flamboyant où l’architecture joue un rôle essentiel. Si les immenses arbres noirs rejoignent cette idée sur le dernier tiers de l’album, le reste est donc bien plus banal visuellement et il est étonnant de dire que ce sont bien les textes introductifs aux chapitres qui nous gardent en éveil. Sur le plan graphique l’absence de huis-clos semble élargir les cadrages ce qui ne permet pas au dessinateur de faire valoir sa technique issue du dessin-animé. Résultat de recherche d'images pour "les ogres-dieux le grand homme"La puissante séquence finale, très généreuse en gros plans, pleines pages et expérimentations graphiques, sonne ainsi comme un gros regret tardif

Petite déception donc  que ce Grand homme qui ne parvient pas à retrouver l’atmosphère violente et venimeuse de ses prédécesseurs malgré un personnage principal qui suffit à porter l’album. Du fait de la structure de la saga, d’autres ouvrages intéressants pourront être publiés pour peu que Gatignol se sente de poursuivre cette aventure seul. Les grands amateurs de la saga y trouveront leur compte, les autres pourront s’arrêter au second volume sans regret.

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*****·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Texas jack

BD du mercredi

BD de Pierre Dubois et Dimitri Armand,
Lombard-Signé (2018), 120 p. one-shot.
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Texas Jack est un album prequel au Sykes du même duo sorti en 2015. Beaucoup plus gros que son prédécesseur, il jouit d’une illustration de couverture tout aussi réussie. Pas de bonus pour l’édition classique, seulement une courte bio des auteurs en fin d’ouvrage, comme dans tout album Signé. L’édition n&b comporte un cahier graphique.

L’Ouest s’est construit sur l’aventure, mais aussi sur l’alliance de bandits et de capitalistes désireux de s’accaparer pouvoir et territoires à moindres frais. Ainsi a été lâchée la bande de Gunsmoke, terrifiants assassins, horde sauvage incontrôlable ravageant les terres des pionniers. Pour arrêter son chien, le gouvernement a besoin d’un héros, Texas Jack, plus connu pour ses aventures de feuilletons que pour le combat de sang. L’acteur de cirque va pourtant se retrouver au cœur de l’action, où il rencontrera un Marshall lui aussi lancé aux trousses de Gunsmoke…

Je n’aime pas Blueberry… je suis plus Sergio Leone et Peckinpah qu’Hawks, plus western crépusculaire ou spaghetti que classique. Du coup j’ai toujours eu un peu de mal avec le western en BD. Sans doute un effet générationnel et la technique des couleurs de l’époque qui ne permettaient pas de profiter des encrage comme il aurait fallu. Je me souviens du très beau one-shot de Guerineau, Après la nuit paru discrètement il y a quelques années, ou plus loin le diptyque mythique 500 fusils/Adios Palomita mais globalement les séries western ne m’ont jamais vraiment inspiré. En 2015 pourtant deux albums fort remarqués paraissent. Sykes à pâti de la concurrence avec l’Undertaker de Meyer et Dorison. Pourtant Dimitri Armand est de la même école que Meyer, avec peut être moins de proximités avec le maître Giraud mais des encrages tout aussi puissants.

Résultat de recherche d'images pour "texas jack dimitri armand"Je me dois de rectifier tout de suite une erreur probable: non, Texas Jack n’est pas l’album des débuts du Marshal Sykes. Il s’agit bien d’un projet distinct et c’est ce qui fait toute sa force (et vaguement inspiré d’un personnage historique). Ce n’est ni le succès de leur précédente collaboration ni l’appât du gain qui les ont poussé vers ce qui aurait pu être une démarche commerciale. En fait cet album vient d’une envie de refaire un western, grand format, en prenant le temps de montrer les grands espaces, les chevauchées interminables, la nature et les relations humaines de cet alliage improbable d’artistes et de gunmen. L’existence de Sykes leur permet d’introduire quelques personnages connus mais ils ne sont aucunement au cœur de l’intrigue et restent même plutôt périphériques. Une sorte de coloration permettant de bâtir un univers étendu.

Résultat de recherche d'images pour "texas jack armand"Cela permet en outre d’alléger une intrigue longue de 120 pages, un travail de forçat pour Dimitri Armand dont le trait s’affine depuis la première aventure du Marshal et dont les détails d’arrière-plans et la mise en couleur me font préférer sans hésitation la version classique au collector N&B. Du statut de jeune auteur prometteur il intègre aujourd’hui le groupe de tête des héritiers de Vatine et Lauffray, de ces dessinateurs visuels et encrés. Je le dis avec d’autant plus de plaisir que son incursion chez Bob Morane m’avait déçu, y compris graphiquement. Sa partition est absolument parfaite, et l’on passe un moment magnifique que l’on ne voudrait pas voir terminer dans ces décores du grand Ouest, dans ces nuits d’orage où la maîtrise d’Armand donne toute sa force, dans ses visages bien sur qu’il semble pouvoir manipuler à sa guise. Son trait a une élégance folle, ses teintes sont extrêmement agréables et le dessinateur se laisse parfois (sagement) aller à quelques outrances visuelles que l’on adore mais qui doivent rester discrètes et au service de l’action.

De l’action il y en a finalement peu dans Texas Jack qui reste plus une buddy story très intelligemment scénarisée et moins sombre et violent que Sykes. Démarrant dans le bruit et la fureur d’un méchant terriblement charismatique et abominable, l’on se surprend à attendre tout l’album la ou les confrontation(s)… Résultat de recherche d'images pour "texas jack dimitri armand"De la même manière que Sykes est discret, Gunsmoke est absent pour que l’attention se concentre sur ce bellâtre de Texas Jack et ses amis pas si branquignoles qu’il n’y paraît. Le groupe apporte tantôt sensualité, tantôt humour et complicité en vivant sur les planches de l’album. Le lecteur est tenu en haleine de promesses qui tardent à venir, surpris tout le long d’avoir ce qu’il n’attend pas. Du coup la conclusion est un poil rapide et décevante mais se prolonge heureusement sur une sorte d’épilogue qui, encore une fois confirme où se situe le cœur de ce récit, celui du héros éponyme au cœur brisé.

Texas Jack c’est finalement plus du Howard Hawks que du Spaghetti. Et j’ai adoré cette itinérance en cinémascope, aux personnages aussi réussis graphiquement que dans leur écriture, où tout semble limpide et cohérent. La barre graphique était très haute et Pierre Dubois parvient à hisser son texte aussi loin. Vraiment merci pour ce moment de western et revenez quand vous voulez!

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BD·Jeunesse·Mon vide-grenier livresque

Mon vide grenier livresque #3

Ça fait longtemps que je n’ai pas participé au vide grenier livresque. Cette semaine Fifty shades of books propose le thème:

Un livre adapté au cinéma !

En parcourant mes billets publiés je tombe tout tout en bas sur…

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Le billet est ici.

Je ne m’étendrais pas sur le film que je confesse ne pas avoir encore vu, mais j’imagine parfaitement l’adaptation de ce grand moment de drôlerie, associé au très bon « Un bébé à livrer », encore plus délirant et qui voit un lapin, un cochon et un canard obligés de faire la nounou avec un bébé abandonné par une cigogne en RTT..

Le bouquin de la collection jeunesse de Delcourt est très joli (plusieurs éditions existent) et fait un très beau cadeau.

BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

Paroles d’honneur

 BD de Leïla Slimani et Laetitia Coryn
Les Arènes BD (2017)

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Le travail d’édition (les Arènes n’est pas à l’origine un éditeur BD) est de très bonne qualité, avec un beau livre doté d’une maquette élégante et soignée jusqu’à la quatrième de couverture. Une préface de Leïla Slimani explique l’origine du projet et une biographie des personnes rencontrées clôt le livre.

Suite au succès de ses ouvrages, les éditions des Arènes ont demandé à la médiatique Leïla Slimani d’adapter son travail sur la sexualité des marocaines dans une version BD. Ce qui aurait pu n’être qu’une transposition commerciale aboutit à un très bel objet cohérent, une véritable BD et planches_57895.jpgune belle réussite. Si la trame est celle du reportage BD, l’on sent le regard de l’illustratrice dans certains plans larges, paysages, vie de rue au Maroc et l’on reste bien dans un cadre BD avec son appropriation graphique. Les textes sont élégants, les dialogues très fluides et le tout s’enchaîne sans difficulté malgré la structure qui passe du récit de Slimani aux entretiens avec les autres personnages. L’album est découpé en chapitres qui aèrent le tout et jamais l’on ne sent la lourdeur que peuvent revêtir certains albums de reportage BD. L’illustration y est sans doute pour beaucoup. Ce sujet est passionnant, plein de découvertes, mené sans pathos, avec quelques révoltes et l’on sent la sincérité de la retranscription des témoignages. Le format BD apporte une légèreté qui permet de passer beaucoup d’informations sans plomber la lecture, si bien que Paroles d’honneur se parcoure d’une traite.

paroles-d-honneur_5942524.jpgLaetitia Coryn a surtout travaillé dans la BD d’humour dans un style plutôt cartoon et la technique utilisée ici démontre une remarquable maîtrise technique dans un ton plus réaliste notamment dans les expressions des personnages que l’on distingue bien physiquement et qu’elle parvient à rentre touchantes. La colorisation (réalisée par une coloriste) est très agréable, l’effet crayonné ajoutant une texture très agréable. L’exercice n’est pas évident puisqu’il s’agit d’une succession de discussions entre deux personnages. Les planches sont pourtant très aérées avec des alternances de portraits, de paysages, de représentations de scènes familiales ou de cases façon strip. L’on est immergé dans les familles et les rues marocaines, avec quelques focus sur des costumes traditionnels, des échoppes, etc. C’est documenté, fait avec le plus grand sérieux, très chouette.

Au final nous avons un pari réussi qui fait le pont entre la BD classique et le reportage journalistique (souvent plus austère), sans oublier l’importance du graphisme dans ce média. Je recommande chaudement cet album, sur un sujet peu abordé dans les médias français et qui nous fait nous questionner y compris sur la place de la femme dans les familles françaises.

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Vu aussi chez Mon coin lecture, Khadie litSab’s pleasurs, Au milieu des livres, Mes échappées livresques, D’une berge à l’autre, 

***·BD

Les Ogres-Dieux #1-2

BD de Hubert et Bertrand Gatignol
Soleil – Métamorphose (2014-2015), 2 volumes parus.

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J’ai déjà parlé ici de la grande qualité matérielle des ouvrages de la collection Métamorphose chez Soleil. Le projet des Ogres-Dieu ne pouvait pas être édité ailleurs tant la forme matérielle des ouvrages participe à la création de l’univers. Une grosse pagination, format large, titre gaufré et doré, maquette très aérée avec pages de chapitres, on est dans la place, le luxe, le confort.

Parmi la multitude de BD qui sortent chaque semaine certaines nous demandent instamment, violemment, de les ouvrir. La qualité de la couverture joue un rôle primordial et les Ogres-Dieu fait partie de cette catégorie, mais pas que. C’est ici bien l’objet dans son ensemble qui dis « prends moi ».

Mais alors de quoi ça parle les Ogres-Dieu? Hubert propose tout simplement un opéra en BD, en monochrome avec un travail très important sur les noirs et les négatifs sur le dessin de Gatignol. L’histoire comme le livre est grand format, à l’image de ces 9782302048492_p_3géants dont l’histoire est ici transcrite. Le premier volume raconte comment le dernier né de ces géants, « Petit« , va mettre fin au règne sanglant et dégénéré de ces monstres. Le second relate l’ascension d’un humain au service des Ogres-Dieux… mais surtout de sa propre ambition. Les deux récits sont entrecroisés chronologiquement et l’on ressent très vite que la construction du scénariste autorise une multitude de développements annexes, justifiant ce titre de série assumé comme un grand-oeuvre. Les histoires sont découpées en chapitres entrecoupés de chroniques historiques de l’histoire des Ogres-Dieux (pour le premier volume) et des Chambellans (pour le second).

Cet univers est barbare, violent, décrivant à la fois l’horreur de ce monde de consanguinité médiocre et sauvage où la loi du plus fort règne, mais également des serviteurs humains acceptant cette domination et profitant pour certains des miettes laissées par les géants quand la majorité ne sert que de festin… Le graphisme baroque retranscrit parfaitement l’esprit voulu par le scénariste, une décadence totale dans laquelle des anomalies vont faire s’effondrer un système.

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Si le projet d’ensemble est ambitieux, c’est bien le travail graphique (totalement au service du récit) qui impressionne. Non que Gatignol soit le plus flamboyant des dessinateurs actuels, mais comme il y a quelques années le succès « Où le regard ne porte pas » l’on découvre une rare alchimie entre le trait et le texte. L’un ne va pas sans l’autre. La plume du dessinateur porte la marque du dessin d’animation et est d’une grande lisibilité.

Les albums sont des one-shot qui permettent d’assurer de nouveaux opus sans que soit nécessaire la lecture de toute la série. Au final, s’il ne s’agit pas d’un monument de la BD comme l’ambition de forme aurait pu le laisser penser, les Ogres-Dieux reste un projet original, intéressant, et porte la passion de ses auteurs, ce qui justifie amplement que l’on s’y intéresse, surtout quand on privilégie l’approche graphique comme c’est le cas sur ce blog!

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Fiche BDphile

BD

Brane Zéro

Mathieu Thonon
Akileos (2014-2015), 2 volumes (série finie).

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Présenté en deux volumes de 78 et 114 pages  (soit une histoire de 200 pages pour un premier album, excusez du peu!), Brane Zéro illustre la politique du jeune éditeur Akileos de donner leur chance à de jeunes auteurs pour partie autodidactes, dans des formats adaptés à leurs désirs créatifs (comme le format comics des ouvrages de Ronan Toulhoat). La maquette est remarquablement efficace avec l’utilisation du logo (essentiel dans l’histoire) qui nous fait immanquablement penser à la référence majeure de Thonon : Akira. Une couverture tout a fait réussie, élégante et une continuité graphique entre les deux volumes (si l’on excepte un léger décalage de taille de caractère du texte de la quatrième entre les deux tomes… mais l’on est là dans le chipotage).

Brane zéro est un récit de SF « quantique », c’est à dire assez pointu en ce qu’il traite à la fois du voyage dans le temps et du principe du Multivers. Pour résumer sans déflorer une intrigue très bien ficelée malgré sa complexité, deux espaces-temps rentrent en résonance, mettant en danger notre réalité. Des personnages vont être envoyés dans l’autre dimension afin de trouver la source du problème, dimension où d’étranges créatures, les Langoliers, absorbent la couleur…

86126Il est peu de dire que le premier tour de force de l’auteur (aux dessins et au scénario!) est d’avoir construit une histoire s’inscrivant dans les concepts de la théorie des cordes, sans perdre le lecteur et en parvenant à retomber sur ses pieds. Très clairement, si Denis Bajram fait figure depuis des années et la sortie de la première Universal War de père de la BD SF, l’ouvrage de Mathieu Thonon peut aisément être comparé à son aîné dans sa construction et son originalité. Il est d’ailleurs dommage qu’il ne bénéficie pas du même succès que Block 109 (même éditeur), qui revêtait à sa sortie les mêmes qualités et les mêmes attentes: un scénario presque parfait sur des dessins très prometteurs mais en devenir. Je dirais à titre personnel que la technique de Thonon surpasse même celle de Toulhoat lorsqu’il commençait. Les pages de ville en ruine et certains plans fulgurants sont véritablement saisissants. A la première lecture la comparaison avec l’œuvre majeure de Katsuhiro Otomo (Akira) fait ressortir les défauts (ou la progression) des dessins. Mais il est injuste de comparer le premier ouvrage d’un auteur autodidacte et un monument de la BD mondiale… Cela illustre seulement le fait que Mathieu Thonon devra à l’avenir s’émanciper de son illustre modèle pour faire fleurir son talent comme il le mérite. Au final l’on a un quasi sans faute et l’une des meilleures (et intelligente) BD SF de ces dernières années. Avec quelques années de maturité (et d’ambition) graphique de plus Brane Zéro serait entré dans le cercle des BD de référence. Rencontré à Angoulême, Thonon dit travailler sur un nouveau projet SF. Excellente nouvelle!

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Fiche BDphile

East & West·Jeunesse·Manga

Jaco, the galactic patrolman

East and west

Akira Toriyama
Glénat (2015)
(version japonaise Shueisha 2013)

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L’ouvrage est au format manga avec lecture dans le sens original, sur une relativement petite pagination de 247 pages. Une jaquette reprenant la couverture et la quatrième équipe l’album. L’histoire est découpée en 11 chapitres plus un épilogue faisant la liaison avec la série Dragonball. L’impression est faite en Italie. Sur la fabrication rien à redire, c’est de la qualité manga (moyenne), mais l’impression reste de grande qualité et les traits et trames diverses du studio de Toriyama ressortent parfaitement.

Cet album sorti tardivement (presque 20 ans après la fin de parution de la série phare) propose une introduction douce à l’univers d’Akira Toriyama et à celui de Dragonball. L’on retrouve tout ce qui fait la force de l’auteur: l’humour décalé, la qualité du trait et des arrières-plans, le dynamisme et l’esprit d’amitié entre les personnages. L’on se prend ainsi à redécouvrir la précision des cases et un certain classicisme de Toriyama dans le découpage contrairement aux lacérages d’un Shirow par exemple. Et si les mangaka ont l’avantage de travailler en studio, la rectitude de tous les éléments architecturaux et perspectives rappelleront aux auteurs et éditeurs occidentaux que la BD reste un art total qui ne se limite pas aux personnages…

L’histoire est assez anecdotique (même si l’on trouve une foule de clins d’œil à Dragonball suffisamment mystérieux pour attiser l’imagination) mais la lecture plaira autant aux jeunes découvreurs de Dragonball qu’aux fans de l’auteur désireux de découvrir ses œuvres mineures. A ce titre, Glénat assure son rôle d’animateur de l’édition manga en France en permettant une exceptionnelle distribution des œuvres majeures en français, sans démarche commerciale exagérée. Une rafraîchissante introduction à un monument de la BD mondiale.

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BD·East & West·Graphismes·Manga

Le souffle du vent dans les pins

East and west

Album illustré de Zao Dao
Mosquito (2016)

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Le livre est d’un format large, proche du carré, qui fait la part belle aux panorama et cadrages serrés des visages. La fabrication est solide et le travail d’édition sérieux, avec une impression extrêmement fine (imprimé chez Polygraph print, en Slovaquie), même en posant l’œil sur l’image. L’on souhaiterait une édition de luxe grand format sur papier brut qui trouverait à coup sur son public. L’éditeur semble avoir saisi tout le potentiel de l’auteur puisqu’un deuxième recueil, Carnets sauvages, sort en août.

Les éditions Mosquito sont un ovni dans le milieu de la bande-dessinée. Association 1901 sur le plan statutaire, tous ceux qui ont eu leurs albums entre les mains savent qu’il s’agit bel et bien d’un éditeur majeur de la BD hexagonale, à travers principalement l’édition de maîtres italiens (Serpieri, Toppi), mais depuis peu également par une ouverture sur la Chine avec en 2012 l’édition de La Vengeance de Masheng et  cette année la découverte d’une maîtresse du pinceau, Zao Dao.

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Découvert à Angoulême sur le stand de l’éditeur, cet album n’est ni véritablement une BD ni un album graphique. L’éditeur explique qu’il a (avec l’accord de l’auteur) compilé une série d’illustrations de l’auteure ayant pour thème commun les légendes chinoises, afin d’en faire un récit cohérent avec l’ajout de textes. La conséquence peut être une narration difficile à suivre. Mais la cohérence graphique comble largement cet écueil et l’on est transporté de la première à la dernière page dans l’univers graphique de Zao Dao et des contes chinois, entre Princesse Mononoke et les illustrations « tribales » de Masamune Shirow (de Orion à ses Intron Depot). Attention, il ne s’agit bien entendu pas d’un livre pour enfants puisque les mythologies chinoises sont peuplées de démons, vampires et autres créatures démoniaques que le pinceau anime à merveille. La maîtrise des matières, encres et papiers donne un rendu exceptionnel à l’ensemble et l’on oublie bien vite un texte qui devient finalement tout à fait dispensable. Pour peu que l’on présente cet ouvrage comme un Art Book et non comme une BD, aucune hésitation à se procurer ce magnifique album.

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BD

Un maillot pour l’Algérie

Javi Rey, Bertrand Galic, Kris
Dupuis – Aire Libre (2016)

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Bel album de 118 pages (+16 pages de documentation sur Rachid Mekhloufi, les autres footballeurs ayant participé à cette aventure et la création de l’album), comme toujours de très belle facture chez Aire Libre. Cette collection a adopté le format idéal pour la BD, solide, aéré, avec papier de qualité et impression précise. Seuls les croquis du cahier final sont issus de scans un peu légers. L’album est par ailleurs disponible sur la plateforme Iznéo. Un tirage de tête encore plus riche a été édité.

En 1958, en pleine guerre d’Algérie que la France ne veut pas reconnaître comme une véritable guerre, le FLN monte une équipe nationale de football composée des meilleurs joueurs algériens de première division française, certains pressentis pour participer à ce qui sera l’épopée au mondial suédois de Just Fontaine. Cette équipe de fortes têtes part en tournée et apprend à jouer pour son pays, entre rivalités de « danseuses » et fierté nationale.

Fort chroniqué par la presse spécialisée et généraliste, « Un maillot pour l’Algérie » a reçu la publicité qu’il méritait, tant il s’agit d’une BD complète, comportant bien peu de défauts. Le dessin, d’une première approche un peu grossière, est au final très élégant, rappelant par bien des côtés le trait et la mise en couleur de Sylvain Vallée sur « Il était une fois en France« . La maîtrise du dynamisme dans les séquences de football apporte une touche d’action qui aère un récit un peu haché (parce qu’il parcourt les années rapidement) et son pendant dialogué sur les discussions souvent drôles entre les membres de l’équipe accroche l’attention du lecteur. L’on s’intéresse autant au contexte qu’à ces personnages attachants et pleins de caractères. Le principal regret est le choix vraisemblablement délibéré de laisser la grande Histoire un peu de côté pour générer un récit finalement assez intimiste, une sorte de « yeux dans les bleus » format BD. On y perd un peu de la dimension historique ce que l’on y gagne probablement en légèreté.

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BD·Jeunesse·Nouveau !

Le grand méchant renard

Benjamin Renner
Delcourt – Prix jeunesse Angoulème 2016
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Il y a du Aardman dans ce grand méchant renard qui s’est vu décerner de façon un peu trompeuse le prix « jeunesse » d’Angoulème 2016. Trompeuse parce qu’il ne s’agit pas d’un album jeunesse mais d’un terrible morceau d’humour entre le théâtre et le n’importe quoi sauce Wallace et Gromit. Les animaux de la ferme et de la forêt décrits dans ce gros volume sont les cousins des moutons et cochons de Shaun the sheep auquel l’auteur a très certainement emprunté le chien-gardien dépressif…

« il était une fois… » un petit renard perdu dans un monde cruel où la nature fait que les prédateurs mangent la volaille. Sauf que chez Benjamin Renner, tout est à l’envers. Le renard n’arrivant à rien, se fait coacher par le grand méchant loup (on se dit par moment qu’il est sans doute préférable que le petit chaperon ne soit pas venu pointer son nez dans cette histoire…) afin de ne plus être la cible de la poule matrone-révolutionnaire qu’il cherche à bouffer… La forme de l’album est légère, succession de stripes sans cadre d’un trait et coup de pinceau très élégant où les expressions des personnages crispent les zygomatiques à chaque séquence. Souvent il n’est pas besoin de texte tant le burlesque dépasse le verbe.

Si l’album finit par s’essouffler (difficile de tenir un humour de haute volée pendant 200 pages), l’on passe une bonne tranche de rigolade parmi ces personnages tous plus déglingués les uns que les autres (mention spéciale à maître blaireau). Les enfants pourront être associés à ce petit plaisir si vous n’avez pas peur du langage fleuri utilisé par ces redoutables chasseurs de poules.

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