*****·Comics·East & West·Rétro

Batman: Amère victoire

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Comic de Jeff Loeb et Tim Sale
Urban (2012) – DC (2000), 392p., série terminée.

L’édition chroniquée est la première version reliée chez Urban, après les quatre volumes SEMIC souples parus en 2002 juste après l’édition originale. Une version n&b « anniversaire 75 ans » est sortie en 2014 toujours chez Urban. Il s’agit de la suite directe de Un long Halloween, mythique album et Prix Eisner du meilleur album. L’édition comprend une préface de Tim Sale (malheureusement disparu l’an dernier…), un résumé du volume précédent, deux pages de croquis et l’épisode bonus « Un chevalier servant« . Édition correcte qui mérite surtout pour la qualité de fabrication des éditions Urban et l’histoire elle-même.

Il y a un an (lors des évènements relatés dans Un long Halloween) le tueur se faisant appeler Holliday a terrorisé Gotham. Lors de l’enquête le procureur Harvey Dent, défiguré par de l’acide, est devenu Double-face, un psychopathe schizophrène. Alors que Batman et le commissaire Gordon n’ont pas fait le deuil de leur amitié avec Dent, des crimes reprennent, ciblant cette fois la police de Gotham. Holliday est-il de retour?

image-10Batman - Amère victoire (Dark Victory) - BD, avis, informations, images,  albums - BDTheque.comQue vous découvriez les BD de Batman ou soyez novice en comics de super-héros, vous tenez une pépite. Lorsque j’ai commencé à lire du  Batman j’ai recherché les albums les plus faciles d’accès parmi les plus cités, la difficulté étant la subjectivité des fans pas toujours lucides sur l’accessibilité de leurs monuments. Et je peux vous dire que le diptyque de Loeb et Sale est un véritable miracle tant graphique que dans l’écriture, qui condense la substantifique moelle de l’univers gothique de Batman, de l’origin story fluide, en proposant le même plaisir à des nouveaux venus, aux spécialistes et aux amateurs d’indé. La seule réserve sera peut-être pour de jeunes lecteurs biberonnés aux dessins très techniques d’un Jorge Jimenez ou de Capullo, qui pourront tiquer sur l’ambiance rétro.

Amère victoire reprend les mêmes qualités que le volume précédent en les simplifiant dans une épure encore plus accessible. Sous la forme d’une enquête autour d’un serial killer qui reprend le même schéma narratif que les meurtres aux fêtes nationales du Long Halloween (ici concentrés sur des membres véreux du GCPD), les auteurs continuent subtilement d’introduire le personnage de Robin sur la fin de la série, en Batman (tome 1) - (Tim Sale / Jeph Loeb) - Super Héros [BDNET.COM]parallèle évident avec le deuil du jeune Bruce Wayne. Si le monde mafieux est toujours très présent (le récent film The Batman reprend à la fois la famille Falcone et le lien de Catwoman avec ces criminels), le découpage se veut moins complexe en atténuant un peu le formidable jeu des séquences simultanés et amputées qui instillaient brillamment le doute sur l’identité du tueur. Ici ce sont Harvey Dent, la nouvelle procureur et même Catwoman qui sont dans le viseur du lecteur…

Beaucoup plus technique qu’il n’en a l’air, le dessin de Tim Sale est mis en valeur par le format large du volume Urban où l’on profite des grandes cases (à ce titre, la grosse pagination ne doit pas vous effrayer, l’album se lit assez rapidement du fait d’un découpage aéré et de textes favorisant les ambiances), voir de doubles pages et où les très élégants aplats de couleurs font ressortir le travail de contrastes du dessinateur (agrémenté de quelques lavis sur des flashback). Avec un montage diablement cinématographique (Loeb a scénarisé un certain nombre de séries de super-héros et produit les séries Daredevil et Defender de Netflix) on plonge dans les bas-fonds, les bureaux éclairés de lames de stores et les gargouilles des sommets de Gotham avec un plaisir permanent.

Amère Victoire – Comics BatmanProposant autant de suspens que d’action, utilisant à l’envi le freakshow d’Arkham sans en faire le centre de l’histoire, Amère victoire offre une galerie de personnages aussi archétypaux que le nécessite la mythologie Batman, avec un joyau super: Catwoman, aussi pétillante que touchante malgré son absence d’une bonne partie de l’histoire (… pour cause d’aventures à Rome narrées dans le chef d’œuvre du même duo, Catwoman à Rome, tout juste réedité). L’art de Loeb est de prêter un style oral à chaque personnage, reconnaissable et que l’on a envie de retrouver. Et finalement la résolution du coupable deviens assez secondaire dans le projet tant il y a de prétendants et une atmosphère que l’on regrette dans les récents comics Batman. On pourra d’ailleurs des liens à travers les âges en trouvant des proximités avec le récent White Knight: Harley Quinn… dont les couleurs sont réalisées par le grand Dave Stewart… qui avait officié sur Catwoman à Rome. Les grande se retrouvent!

Chef d’œuvre parmi les chef d’œuvres, bien moins cité et bien meilleur que le Dark Knight de Miller, cet Amère Victoire est un classique à avoir impérativement bien au chaud dans sa bibliothèque.

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Habibi

La trouvaille+joaquim

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Comic de Craig Thompson
Casterman (2011), 635 p., one-shot. Version compact « opé estivale casterman 2021 ».

Une jeune fille mariée au sortir de l’enfance et un enfant noir arraché de l’esclavage se cherchent au fil des époques dans cette immense saga qui détaille la richesse et la complexité d’un Islam pétri d’archaïsmes, de violences et de philosophie.

Habibi - broché - Craig Thompson, Craig Thompson, Craig Thompson - Achat  Livre | fnacHabibi fait partie de ces albums qui impressionnent par son aura autant que par sa pagination. Depuis sa sortie en 2011 auréolé d’un Eisner award évident et bardé d’éloges des critiques BD comme des libraires, le chef d’oeuvre de Craig Thompson est un classique immédiat que l’on voit dans toutes les médiathèques et librairies sans toujours oser tenter dl’aventure. Car cette lecture unique nécessite que l’on prenne le temps de la déflorer, de la savourer, de la digérer. Car si l’image de couverture et la finesse des pages intérieures d’une richesse folle semblent indiquer un conte des mille et une nuits, Habibi est d’abord un drame humain proche du sordide dans son réalisme et sa noirceur. Dès les premières pages l’héroïne se voit mariée pour de l’argent à un homme, calligraphe, de l’âge de son grand-père. Même s’il reste modéré dans ce qu’il montre, les idées et les faits nous plongent dans le plus dramatique de ce que cette société islamique a été: femmes-objets, esclavage massif, violence physique omniprésente. Lorsqu’il commence son projet Craig Thompson, jeune dessinateur élevé dans un christianisme radical dont il s’est détaché, souhaite découvrir cette société musulmane montrée comme obscurantisme sous le prisme des guerres irakiennes de l’Amérique. Pourtant sa vision, si elle ne prend pas de pincettes, reste d’une neutralité positive, ne cherchant pas à grossir le trait tout en soulignant la puissance intellectuelle de cette culture, de ses sciences, de sa mystique mathématique en même temps que la proximité fondamentale du Coran avec les cultures chrétiennes dont il se veut la dernière Révélation.

Habibi (2011)- HabibiLa narration est complexe, non-linéaire, demandant un certain effort pour suivre un fil qui saute d’époque en lieux, nous faisant souvent nous demander si l’on a raté une séquence, si l’imprimeur a sauté un cahier. Sans coups de théâtres l’auteur fait se chercher ces deux personnages naïfs jetés dans la violence du monde et drapés dans mille symboliques dont la première, celle d’un Adam et Eve issue de Cham, dernier fils noir de Noé. Inscrit dans une temporalité uchronique, le récit commence dans une sorte d’Islam médiéval et le Harem du sultan pour finir dans l’hypermodernité d’un état pétrolier qui ne dit pas son nom, cité-Etat champignon vivant de la richesse de l’eau et poussant sur le sang de ses ouvriers-esclaves majoritairement noirs, lieu qui nous rappellera sans besoin de forcer les pétro-monarchies du golf persique.

Récit-fleuve découpé en neuf chapitres, Habibi tente de reproduire l’univers mental de ses personnages, jeunes humains plongés dans un monde impitoyable où la vie humaine n’a pas de valeur alors que leur esprit a été formaté dans ces symboliques des histoires du Coran. Ce paradoxe transparaît dans la crudité des séquences réelles et la beauté des séquences mythiques. Livre-objet, Thompson apporte un soin particulier à la forme de ses planches d’une finesse incroyables avec un travail sur le design des Djinn et autres créatures du Livre qui entrecroisent par moment des éléments de la vraie vie, en un mélange que procure la vision de ces êtres brassés dans cet enfer et que seul l’amour de l’un pour l’autre permet de survivre. Le style graphique s’inspire lui ouvertement du grand Will Eisner, lui-aussi très intéressé par la Religion et les hommes dans une approche déconstruite des pages de BD.

Habibi Craig Thompson | Craig thompson, Graphic book, Children's book  illustrationAyant exigé un travail documentaire proprement pharaonique, l’album est bardé de citations, de calligraphies arabes (avec un cahier de références en fin d’ouvrage) et de mille et une références aux récits coraniques, de Noé à Salomon en passant par le Prophète et ses Anges. Projet unique dans le monde de la BD, Habibi est une lecture indispensable qui permettra le lecteur curieux de se plonger dans une part de ce qu’est cette culture islamique qui a si brillamment dominé le monde médiéval avant de sombrer dans l’obscurantisme que nous a illustré (dans un tout autre registre) également Lupano l’an dernier avec sa Bibliomule de Cordou. Notre époque de Guerre de civilisation demande au citoyen et au lecteur de s’informer et de sortir du récit officiel pour comprendre le monde. Habibi participe à cette nécessité et cette édition poche est une excellente occasion de s’y mettre!

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Rosa de la Habana

La trouvaille+joaquim

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BD de Duchy Man Valdera et Alexander Izquierdo
Mosquito (2016), one-shot.

C’est une complainte noire, le Blues d’un amour impossible, d’un cœur volé. C’est l’âme brisée de Segundo, guitariste provincial venu à la capitale pour y faire danser les havanais dans la bodega de son cousin, que nous font contempler les auteurs de ce drame noir. Dans la nuit d’une dictature qui protège plus les souteneurs que les honnêtes gens Segundo va tomber dans les filets d’une femme fatale, la sublime Rosa dont la voix transcende le musicien. Est-il tombé amoureux de son corps ou de sa voix… ou des deux? Malheureusement pour lui Rosa est la plus belle et efficace des prostituées de la ville. Et son maquereau un redoutable salaud qui ne rechigne à aucune violence.

L’envoute t’elle pour lui soutirer son argent ou croit-elle au fond de sa misère qu’un autre avenir est possible comme il le lui promet? Comme ce noir et blanc tranché ce sont deux mondes qui s’opposent, celui de Rosa, de la nuit et de l’enfermement ou celui lumineux naïf et chantant de Segundo. Deux mondes non miscibles quand tout bonheur n’est qu’une illusion intéressée.

CaptureNoir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Et on plonge facilement dans ce Cuba des années Batista où la vie semble rythmée par les bars à musique. Avec sa guitare Segundo a du talent et semble voué à un brillant avenir, avant de tomber sous le charme de la belle et terrible Rosa. Archétype de la prostituée inaccessible, psychologiquement soumise à son mac jusqu’à refuser la liberté offerte, ce sont tous les codes du polar nocturne que nous proposent les deux auteurs cubains avec ces personnages, sur des dessins qui transpirent la nuit et la fumée. Un amour impossible auquel il ne manque plus que la vraie musique de Cuba pour accompagner votre lecture un verre de rhum à la main.

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*****·Comics·Nouveau !

Silver-surfer: black

esat-westComic de Donny Cates, Tadd Moore et Dave Stewart (coul.)
Panini (2020), 100p., one-shot.

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Lors d’un combat le silver-surfer est aspiré dans une faille temporelle qui le renvoie à l’Aube des Temps, où il va devoir affronter une menace antédiluvienne contre l’Existence même…

Comic Review: Silver Surfer Black #5 - Sequential PlanetDepuis quelques albums je découvre par hasard (et notamment grâce à l’opé Printemps des comics!) l’auteur Donny Cates qui me passionne à chaque nouvel album par les sujets qu’il aborde et l’ambition de ses récits. Surtout il compose progressivement un univers partagé cohérent qui parvient (et ce n’est pas peu de chose!) à rendre accessible les concepts les plus fumeux de l’univers Marvel, comme Knull le dieu des Ténèbres ou Ego la planète vivante (vue dans le film Gardiens de la galaxy vol.2). Se basant sur l’un des fondements les plus puissants de l’univers Marvel récent, le diptyque du Massacreur de dieux où apparaît la nécro-épée, Cates donne une explication à cet artefact dans Venom Rex où il explique l’origine des symbiotes similaires à Venom avec la création de ce dieu maléfique. Après avoir fait du Surfer l’un des adversaires finaux de Thanos à la Fin des Temps, l’auteur propose avec le récent Silver-surfer: black une odyssée dans la genèse de l’univers Marvel, à l’Aube des Temps, alors que Galctus n’est pas encore né, que la planète Ego est en croissance et que Knull cherche à étendre son emprise sur le vivant… tout en convoquant le premier dessinateur du surfer, Jack Kirby, auquel Tradd Moore fait un hommage puissant…

SILVER SURFER : BLACK #1-5 (Donny Cates / Tradd Moore) - Marvel - SanctuaryCette aventure est de celles qui cherchent l’omnipotence, les failles entre les mondes, la rupture du temps et la genèse des astres… de ces combats cosmiques qui voient créer et détruire des soleils, broyer des dimensions et renaître après la mort. Le surfer est théoriquement immortel et tout puissant, doté de la puissance cosmique et son affrontement originel avec le dieu des Ténèbres s’inscrit dans une boucle/paradoxe du grand-père. En revenant à l’Aube des Temps il génère son propre destin, sa propre condamnation tout en cherchant sa rédemption, traumatisé par les infinités de vies que Galactus lui a fait prendre. Il est toujours compliqué pour les héros cosmiques d’intéresser les lecteurs sur des préoccupations humaines (la dualité Norin Radd/Héraut de Galactus) mais cet album parvient à rendre acceptable ce conflit intérieur et cosmique qui fait du Silver-Surfer une cosmogonie à lui tout seul puisque son voyage sera à l’origine de sa propre existence, de celle de son maître mais aussi de l’itinéraire de Knull et Ego. Totalement syncrétique, Cates semble parvenir à rattacher de façon cohérente tout ce qui a été fait sur le surfer auparavant, comme ces références au « cancer » qui dévore Radd dans le magnifique Requiem que lui ont offert Straczynski et Ribic.

SILVER SURFER : BLACK #1-5 (Donny Cates / Tradd Moore) - Marvel - SanctuaryGraphiquement, puisque c’est bien évidemment ce qui a été mis en avant autour de cette mini-serie, la partition de Moore et Stewart est clairement bluffante. Le multi-récompensé coloriste de Sean Murphy, Mignola et Tim Sale (sacrée carte de visite) complexifie encore plus le dessin déjà chargé de l’illustrateur en évitant le psychédélique par des teintes plutôt douces. C’est l’association des deux, comme dans un mandala, qui crée la surcharge magnifique qui explose la rétine en donnant vie à un combat galactique qui ne pouvait être sobre. Quand on perfore des planètes, que l’on taille la réalité, cela ne peut être lisse. Alors le duo fait parcourir les planches d’ondulations permanentes totalement empruntées à la technique de l’Animation. De l’infiniment grand à l’infiniment petit ces mondes fantastiques se reflètent sur la peau d’argent du surfer en une expérience sensorielle fascinante. Certains craindront le trop plein, mais chacun reconnaîtra la force et la complexité de ces dessins d’une profondeur organique sans nom…

Avec la fraîcheur de la jeunesse Donny Cates, Tradd Moore et Dave Stewart proposent avec ce one-shot un classique immédiat dont on reparlera sans doute dans quelques décennies. Que l’on aime/connaisse ou pas ce personnage si particulier, le Silver Surfer est le seul qui permette de telles odyssées graphiques alliées à la profondeur des thèmes philosophiques de la SF la plus exigeante.

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**·Comics·Nouveau !·Rapidos

Spider-man Noir: Crépuscule à Babylone

esat-westComic de Margaret Stohl et Juan Ferreyra
Panini (2021), 120p., one-shot.

Cet album est le second volume intégralement dédié au personnage uchronique de Spider-man de la Grande Dépression. L’univers Marvel Noir est lancé en 2009 avec la volonté de transposer dans l’univers des films noirs les principaux héros Marvel, à commencer par Spidey. Après une première série dessinée par Carmine Di Giandomenico le personnage de détective apparaît dans des jeux vidéo ou films, dans une période de cross-media chez l’éditeur. Suite à ses apparitions dans des crossover tels que Spider-verse et Spider-Geddon il est tué… avant d’être bien entendu ressuscité et nous revient donc en mode Indiana Jones dans cette seconde (récente) série.

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Tout devait être formidable dans cet album: une version dark de Spidey, une aventure archéologique totalement assumée comme un copier-coller de l’homme au fouet, des nazis, un dessinateur assez correcte et une scénariste à qui l’on doit le plutôt sympa Vie de Captain Marvel. Las, c’est une franche déception que voilà! A commencer par le fait qu’encore une fois il faut avoir lu les épisodes précédents pour comprendre de quoi il retourne, l’intrigue étant très liée à la première série Spider-man Spider-Man Noir #2 (VO-Marvel) | ComicstoriesNoir et sa résurrection. C’est toujours frustrant, surtout sur ce genre de format one-shot uchronique. Il y a décidément de grandes difficultés du Big Two à proposer des ouvertures (chose que seul Mark Millar semble être capable de réaliser brillamment) quand on voit ce à quoi aboutit Gotham by gaslight… C’est d’autant plus fou que tout est inspirant dans ces thématiques, du graphisme à l’esprit pulp. Pour être tout à fait honnête cet esprit primaire est plutôt bien tenu dans l’album avec des dialogues pas fulgurants mais qui respectent bien les codes des BD d’aventure des années trente et leur cadre idéologique tout à fait manichéen et simpliste.

Outre le manque d’introduction du personnage (ou plutôt des personnages), c’est bien l’intrigue qui déçoit. On pourrait admettre qu’une histoire de dieux anciens revenus via un artefact a déjà été vue mille fois, parfois comme prétexte facile pour de très beaux albums. Le soucis c’est que si l’intrigue n’est pas passionnante, elle est surtout expédiée à la grosse bertha, sans traitions aucunes, avec presque l’impression d’un crossover où les épisodes intercalaires seraient issues d’autres publications. On a l’habitude de ces techniques commerciales (que je trouve personnellement détestables artistiquement parlant)) et le pire c’est qu’on a bien un vrai one-shot entre les mains! La seule chose qui semble intéresser les auteurs c’est de nous introduire des personnages Marvel dans cette version détournée (on y va des wakandiens à Tony Stark, Black Widow et les adversaires habituels du tisseur). Du coup si quelques idées graphiques sont sympa et la conclusion plutôt intéressante, le tout va bien trop vite et ne se pose jamais sur un personnage, une scène dont on pourrait profiter. On a le sentiment d’assister à un film de Michael Bay, regorgeant d’idées mais tellement mal exploitées de façon épileptique. Un beau gâchis

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***·East & West·Manga·Rapidos·Service Presse

Demon Tune #4

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Manga de Yuki Kodama,
Kurokawa (2021) – Série achevée en 4 volumes.

bsic journalismMerci aux éditions Kurokawa pour leur confiance.

Keith a finalement fusionné avec le Yokaï présent dans le rouleau du cataclysme et commence à étendre son emprise sur les habitants de Wizard city. Yokimaru a récupéré ses capacités et se prépare à l’affrontement final, entouré du MBI et de son fils qui apprend tout juste à maîtriser son Ninpô…

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Arrivé à la conclusion de cette série courte on est un poil frustré par un ultime volume qui se concentre (logiquement) presque exclusivement sur la bataille finale contre le gros démon né des peurs et de la colère du frère du chef du MBI. Au travers de cette étonnante figure de traumatisé c’est la relation à l’autre qui est abordée. Au-delà des différences, on touche à la problématique japonaise bien connue de l’anonymat ayant court dans les grandes villes et générant des pathologies psychiques lourdes, jusqu’au suicide. Demon tune reste un manga de loisir grand public mais ses thématiques, mine de rien, sont fort intéressantes et questionnent.Demon tune #4

Malgré cela on a donc une rupture avec une intrigue de fait hautement simplifiée dans la seule stratégie nécessaire pour venir à bout du gros Yokai passé en mode Kaiju géant et à peu près invincible. Le personnage de Keith nous rappelle ici fortement le Tetsuo d’Akira, dépassé par ses peurs et un pouvoir qui a pris le dessus. Si l’interaction des personnages et de leurs différents pouvoirs dans ce dernier acte est sympathique, on sent l’auteur moins inspiré par son sujet et une fois passée cette séquence, nous avons droit à un gros épilogue… qui est le passage le plus intéressant du tome puisque axé sur les relations entre les personnages et la chasse contre les Demon tuners, gros point fort du manga. La conclusion laisse la place à une potentielle suite qui pourrait être fort intéressante une fois le passage de témoin fait entre Yukimaru et son fils.

Avec une intrigue ténue, une narration qui avance vite et un parti-pris graphique original, Demon tune sait attirer l’attention de son lecteur, loin de la bataille entre grandes séries mainstream. Dans un registre Shonen cette série est dépourvue d’aspect malsains même si certains passages et l’atmosphère générale très sombre, celle d’un polar noir, peuvent dissuader les plus jeunes. En abordant des thématiques généralement dissociées (les ninja, la magie noire, la pègre, les agences gouvernementales, la filiation, la drogue,…) Yuki Kodama est parvenu à créer un univers original qui se tient, sans temps morts, à l’ambition certes modeste mais au plaisir réel. Si la fin est un ton en dessous, je recommande néanmoins ce manga pour sa solidité générale.

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****·Manga·Rapidos·Service Presse

Demon Tune #3

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Manga de Yuki Kodama,
Kurokawa (2020) – 2/4 volume paru.

bsic journalismMerci aux éditions Kurokawa pour leur confiance.

Yukimaru s’est réveillé et menace de dévoiler le véritable responsable de son état! Pendant que l’équipe de Zeth est sur le point de mettre la main sur le Rouleau du Cataclysme, le jeune Koyukimaru va voir son puvoir de ninja, le Ninpô, se révéler…

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Ma relation aux manga est toujours un peu complexe puisque cherchant à éviter les séries longues, je suis souvent chagriné de devoir attendre plusieurs volumes pour être accroché. La lecture de Demon tune est pour cela un vrai plaisir puisque sa lecture se déroule sans forcer, avec de vraies qualités et une profondeur d’intrigue franchement inattendus. Parvenant à se glisser dans un interstice entre le Seinen noir et le Shonen rigolo, le manga progresse sans coups de mou, en donnant envie d’en savoir plus alors même que tous les tenants et aboutissants semblent avoir été révélés à la conclusion de ce troisième volume. DJ9Ximdj7k3jKz9Kdxps5nYt8pHpzZVCC3W22cMwCela s’appuie sur une intrigue simple qui justifie la brièveté du manga, une action omniprésente et une galerie de personnages à la fois resserrée et très réussis. Outre le charisme du chef du MBI et la figure amusante de Shinka qui provoque des séquences où l’on rit franchement, c’est bien entendu l’enfant ninja Koyukimaru qui est abordé ici sous un angle beaucoup plus psychologique avec une interrogation sur son perfectionnisme et sa relation au père qui le pousse à refuser son statut d’enfant pour viser un mythe inatteignable. Je trouve souvent les réflexions sur les jeunes assez manichéennes dans les manga et ce n’est pas le cas ici. De même avec la complexité psychologique du méchant qui fait entrer dans des strates psychanalytiques de l’émergence du Mal, très intéressant! Le curseur entre simplicité, concision et justesse sont réunis pour une série qui pourrait viser les cinq Calvin avec des graphismes plus ambitieux.

Avant de lire le quatrième et dernier tome je n’ai aucune inquiétude tant l’ensemble des volumes est jusqu’ici d’une remarquable solidité.

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****·Manga·Rapidos·Service Presse

These savage shores

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Comic de Ram V, Sumit Kumar et Vitorio Astone (coul),
Hicomics (2020) -Vault Comics (2018), 148p. One-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Hicomics pour leur confiance.

Attention, cet album commence fort dès l’édition, avec une superbe couverture aux dorures ouvragées incrustées. Une des plus belles de cette année… ce qui se poursuit sur les cinq chapitres au design redoutable et une galerie des couvertures en deux version. Hormis quelques bonus de création qu’on aurait aimé, l’édition nous mets dans l’atmosphère avant d’avoir tourné la première page. Très efficace!

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Inde, XVIII° siècle. Un jeune noble est exfiltré d’Angleterre après avoir manqué de discrétion sur sa condition: il est vampire… Sur place il découvre une société ancienne, élégante, une chaleur moite et une armée coloniale britannique déjà installée et jouant de rivalité entre les seigneurs locaux. Bien vite il apparaît que cet être surnaturel est bien jeune au regard des êtres anciens qui habitent cette terre…

These Savage Shores - BD, informations, cotesCet album arrivé sans coup férir va marquer cette rentrée BD tant il semble exempt de défauts et inspiré par la grâce! Les histoires de vampires ont généralement du mal à sortir du lot de par des intrigues ultra formatées et basées sur l’éternel duo Eros/Thanatos. Le début de l’histoire laisse craindre cela avec un jeune vampire contraint de fuir sur un navire, terrifiant l’équipage en référence à l’originel roman de Bram Stoker qu’a brillamment adapté Georges Bess l’an dernier. La présence d’un redoutable chasseur de vampire fait penser que l’on va avoir droit à une chasse orientale assez classique mais plutôt bad-ass… pour immédiatement être décontenancé par la tournure de l’intrigue. Car le scénario de Ram V, non content d’être très élégamment écrit via la forme de l’épistolaire, multiplie les chausses-trappe pour un lecteur pensant avoir compris où il se trouvait. Ces multiples rebondissements rendent la lecture exigeante, impliquante car sans être complexe on navigue entre plusieurs narrateurs et entre les deux axes de cette histoire, ce mystérieux personnage fantastique d’abord, le contexte de la guerre coloniale ensuite. Les deux sont liés de par le rôle que joue le personnage principal au sein de la société noble indienne et ce contexte très particulier, peu abordé dans les littératures imaginaires, invite à se renseigner sur la période historique pour mieux apprécier l’œuvre. Rien d’obligatoire mais en parcourant la richesse de ce background et l’intelligence du récit on a envie de l’apprécier jusqu’au bout en apprenant une page de l’Histoire.

Ram V. on the craft (and ferocious nature) at the heart of 'These Savage  Shores' — DoomRocketPour revenir au mètre-étalon, l’histoire d’amour n’est pas loin bien sur mais sous une forme très originale, peut-être platonique, entre cette danseuse et cet être antédiluvien. Truffé de références discrètes mais enrichissantes, l’album aborde la belle et la bête, Dracula et son amour impossible, le colonialisme naissant et les manigances politico-territoriales de la Compagnie des Indes orientales (les passages les plus complexes), et jusqu’aux récits de genèse, le tout sous une forme graphique vraiment superbe et dans une alchimie parfaitement nouvelle.  Sumit Kumar a su retranscrire avec une technique classique à la fois l’élégance incroyable des architectures indiennes mais aussi d’une végétation voulue comme ancestrale. Que ce soient les ruelles de Londres, les palais ou les odorants marchés indiens, on ressent la texture du lieu, la moiteur, la poussière de cet orient exotique. Chaque page est un régal pour les yeux avec une variété de découpages cinématographiques et une maîtrise totale des codes de la narration BD.

These Savage ShoresDes albums très beaux il y en a beaucoup. Des comics homogènes de bout en bout, moins. Mais ce qui impressionne dans ce one-shot c’est la nouveauté de cette proposition qui nous offre autant un pan de la culture des auteurs (d’origine indienne) qu’une variation tout à fait originale d’un thème de la culture populaire, dont on a déjà vu une version sur le Rapaces de Marini, en plus grossier et moins abouti. Je trouve formidable quand des auteurs parviennent à offrir un album de genre qui peut convenir à un public non habitué en ouvrant la porte, via l’Histoire et l’Orient. Sur la même année Hicomics a sorti trois albums majeurs issus de la sphère indépendante. Le premier empruntait à la culture Cajun, le second (récent Eisner Award!) donnait une vision très politique de la chasse aux monstres dans l’Amérique raciste, le troisième donc, revisite les légendes vampiriques à la couleur de l’Inde des Moghol. Trois créations mondialisées, ethniques, qui ont digéré l’imaginaire collectif en y apportant une sensibilité artistique très personnelle. C’est généralement le meilleur creuset pour produire de grands albums.

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****·Manga·Rapidos·Service Presse

Demon Tune #2

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Manga de Yuki Kodama,
Kurokawa (2020) – 2/4 volume paru.

bsic journalismMerci aux éditions Kurokawa pour leur confiance.

Koyukimaru a retrouvé son père… dans un sale état! Décidé à le venger, son tempérament bouillonnant de ninja va devoir se conformer aux règles du MBI, l’organisation très structurée sous les ordres d’un chef autoritaire. L’enfant décide d’accompagner les enquêteurs en mettant son flair de ninja au service de la traque du Bogeyman…

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Le plaisir continue sur cette petite série qui ne paye pas de mine mais arrive à créer un réel intérêt global dans le genre pléthorique du Shonen. Les impressions du premier volume sont amplement confirmées avec une montée en puissance par un remarquable équilibre entre action, enquête et révélations. Les séries courtes courent toujours le risque de couper la surprise par des révélations trop rapides. C’est partiellement le cas ici puisque l’on apprend déjà qui est le Bogeyman, ce méchant particulièrement charismatique découvert au volume précédent. Un peu dommage tant j’aurais aimé prolonger le mystère, mais bien d’autres révélations et nouveaux mystères se révèlent en nous Demon Tune 7 | MangaSakidonnant envie d’avancer rapidement. Le développement de l’univers nous montre sa richesse surprenante. Comme on le dit toujours, ce qui est important ce n’est pas les idées révolutionnaires mais un traitement novateur d’idées connues. C’est le cas ici avec une thématique des démons possédant des humains, coutumière dans les manga. Mais l’arrivée d’éléments technologiques associés à cette magie « démonique » et surtout la présence de personnages vraiment réussis, du père (pourtant inerte tout le long du volume…) au chef du MBI en passant par le duo d’enquêteurs alliant comique et action sexy, tous impriment leur présence avec des dialogues adultes et cohérents. Je tique souvent dans mes lectures manga sur des dialogues un peu faciles voir assez piteux. Ce n’est pas le cas ici et ce Demon Tune s’avère une surprise que je n’attendais pas du tout et qui me donne très envie de continuer. Graphiquement c’est toujours à la fois simple et élégant, et l’on ressent sous des aspects enfantins des personnages, une très bonne maîtrise technique de l’auteur. Je noterais juste (pour les puristes) les surprenants changements de maquette de l’éditeur d’origine, où les jaquettes des volumes un et deux ne se structurent pas de la même manière, avant des volumes trois et quatre qui semblent avoir stabilisés la maquette. Kurokawa aurait peut-être pu reprendre cela pour plus de cohérence…

Au final, Demon Tune est un vrai plaisir à la lecture facile et l’un des meilleurs Shonen que j’ai lu depuis pas mal de temps!

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***·Comics·Nouveau !

Hope

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Histoire complète en 80 pages noir et blanc, écrite par Guy Adams et dessinée par Jimmy Broxton, parue initialement chez 2000AD et publiée le 27/05/20 aux éditions Delcourt.

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L’Espoir fait vivre

Mallory Hope est un détective privé qui se respecte: moribond, alcoolique, désabusé tout en restant badass, il enchaîne les enquêtes obscures dans une sorte d’uchronie américaine en 1940.

Ce qui distingue Mallory Hope de votre Jack Gittes habituel, c’est qu’il manie de périlleuses forces issues des arcanes magiques, qui peuvent l’aider dans ses enquêtes, mais qui sont tout aussi susceptibles de causer sa perte.

Il s’avère, dans ce monde en noir et blanc, que la magie est derrière beaucoup d’événements historiques, sous-tendant les grands changements et bien souvent, attisant les plus grandes catastrophes.

Hanté par son passé, comme tout bon personnage de roman Noir, Hope va bien évidemment se voir confier une enquête qui y fait écho, et ainsi se lancer à la recherche d’un enfant-star disparu dans les méandres de Los Angeles. Hope, adepte des backstages, saura-t-il manœuvrer sous les feux des projecteurs ?

Hope de Guy Adams, Jimmy Broxton - BDfugue.com

Noir c’est noir…

En lisant Hope, on ne pense pas seulement aux œuvres noires comme Chinatown ou Boulevard du Crépuscule, mais aussi inévitablement à Hellblazer. En effet, difficile de ne pas remarquer les similitudes entre Hope et le fameux John Constantine, les deux étant des enquêteurs de l’étrange, adeptes des forces occultes au caractère bien trempé, évoluant dans un univers crépusculaire.

L’intrigue quant à elle, suit une trame assez linéaire sans parti-pris spécifique, l’usage de la magie étant lui-même relativement sporadique, voire anecdotique, puisque l’enquête aurait finalement eu le même cours dans un univers « normal », sans magie.

Le point fort de Hope, outre l’ambiance, ce sont les magnifiques dessins de Jimmy Broxton, qui sortent des cases à chacune des pages. Le noir et blanc met totalement son style en valeur, pour un rendu final assez bluffant.

Hope se lit vite et installe une ambiance noire de façon efficace. On peut déplorer la linéarité de l’intrigue et une fin abrupte, mais la partie graphique rehausse indubitablement le tout !