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Cinq branches de coton noir

BD du mercredi
BD Yves Sente et Steve Cuzor
Air Libre (2018), 176 p. One shot.

couv_315505Air libre (Dupuis) fait partie des éditeurs aux petits oignons qui outre le fait de publier peu mais bon, fabriquent de très jolis one-shots à grosses paginations et maquette fort élégante (Nymphea noir c’est eux, mais aussi les premiers Lepage, Gibrat ou Qui a tué Wild Bill de Hermann!). Ici la couverture, si elle rend hommage aux magnifiques encrages de Steve Cuzor, ne m’avait pas du tout attrapé à sa sortie il y a un an. Jolie mais peu efficace. A l’intérieur le récit est découpé entre un prologue et plusieurs parties séparées par une page de garde ornée d’un médaillon magnifiquement illustré d’un portrait d’un des personnages. Comme je le reproche souvent dans les romans graphiques classieux en franco-belge (chez Air Libre donc, mais aussi chez Signé-Lombard par exemple), on n’a pas encore pris l’habitude des bonus de création, ce qui est bien dommage… Trois tirages limités ont été édités dont un en n&b.

A la veille du Débarquement trois soldats noirs américains se morfondent à faire le ménage dans une base anglaise. La ségrégation n’a pas encore permis aux afro-américains de participer aux combats… Pourtant il va bientôt leur être proposé une mission suicide: rapporter au pays une relique, le premier drapeau de l’Union que l’histoire a fait atterrir en Allemagne nazie…

Résultat de recherche d'images pour "cinq branches de coton noir"Cet album est assez impressionnant. Montrant deux auteurs inspirés et en pleine possession de leur talent, il nous embarque dans une odyssée comme seul le cinéma sait nous y transporter. Car c’est bien un film qu’a réalisé Yves Sente avec son acolyte Cuzor comme chef opérateur et directeur photo. On dit souvent que les meilleurs scénarios sont les plus simple, c’est le cas ici. Le pitch de départ donne ne ton en alliant Histoire nationale américaine, mythologie de la seconde guerre mondiale et drame de la ségrégation. L’humain, la morale, l’héroïsme et l’Histoire se confrontent dans ce trio de soldats incroyablement caractérisés, si bien qu’après seulement quelques cases ils nous sont déjà familiers et comme rarement dans les BD on craint pour leurs vies.

Le travail graphique de Steve Cuzor est sur ce plan remarquable. Avec une technique hachurée il détaille les visages de ses personnages de façon que l’on ne doute jamais, de près comme de loin de leur identité. On distingue vaguement l’influence morphologique de certains acteurs américains (Denzel Washington? Forrest Whitaker?…). Très lisibles, ses planches virent à mesure que le récit avance vers de plus en plus d’abstraction, comme pour nous montrer la sortie du monde des vivants lorsque ces héros s’enfoncent dans l’hiver ardennais pourchassés par les forces du Mal… C’est juste magnifique, probablement le plus beau travail de Cuzor jusqu’ici. Son dessin en noir et blanc est rehaussé d’aplats par le coloriste Meephe Versaevel avec un réel apport. Les lieux et les époques sont ainsi définie par la couleur monochrome et seule la dernière planche, tragique, revient dans la polychromie comme pour rejoindre le réel de l’Amérique contemporaine.

Résultat de recherche d'images pour "cinq branches de coton noir"L’on ne saurait dire si c’est le dessin ou le scénario qui impressionne le plus dans Cinq branches de coton noir. Avec son passé d’éditeur, Yves Sente parvient mine de rien à construire une bibliographie assez impressionnante par la qualité de ses histoires, du Comte Skarbek (avec Rosinski) aux très bonnes histoires de la reprise Blake et Mortimer. Ici il propose un travail à la fois sérieux, imprégné par des thématiques difficiles en même temps qu’épique, dans une transposition réussie des récits militaires que le cinéma a allègrement documenté. Le cœur de son histoire, du début à la fin, porte sur la situation des noirs américains. Depuis la partie au XVIII° siècle et l’apparition de ce premier drapeau à la place des soldats tout n’est qu’injustice. Image associéeSes héros ne se plaignent pas pour autant. Ils sont des battants, se donnant les moyens de leurs ambitions sans courber l’échine. L’enjeu de cette histoire extraordinaire est alors de savoir si l’héroïsme peut renverser le cours de l’histoire…

Portée par le souffle de l’épopée et de personnages puissants, Cinq branches de coton noir est un album presque parfait tant il allie (pour le trait comme pour le texte) technique et élégance, efficacité et expérimentation. Un magnifique album, une pièce de choix dans la collection déjà très joliment garnie d’Air Libre et assurément un livre que tout amateur de BD se doit de lire.

 

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Eternel Hiver

BD de Rafael Vargas et David Munoz,
Glénat comics (2018), 128 p., N&B.

couv_328660Glénat propose avec sa collection « comics » Flesh and bones, des récits one-shot de série B axés horreur et dotés de couvertures très alléchantes. Le format est celui des comics mais pour le reste on est bien dans la tradition BD européenne. Christophe Bec, désormais plus scénariste que dessinateur et participant à un nombre impressionnant de projets (… pas toujours avec la qualité malheureusement) est une des chevilles ouvrières de la collection.

Pour Eternel Hiver ce sont deux auteurs espagnols qui officient et c’est une de leurs premières publications grand public. Cela a une incidence sur le niveau d’exigence qui est celui d’un premier album d’auteurs débutants. Le scénario, très classique comporte ainsi quelques maladresses en matière d’enchaînement et de rythme; Résultat de recherche d'images pour "eternel hiver munoz"le dessin est lui loin d’être honteux et comporte quelques très belles visions, plutôt encrées. Mais la technique reste hésitante sur des détails techniques, des visages, des anatomies, qui rendent l’ensemble sympathique mais loin des canons professionnels. Personnellement je suis toujours plus tolérant sur des dessins moyens de débutants (un certain Ronan Toulhoat était dans cette catégorie il y a pas si longtemps) que sur ceux d’un auteur confirmé. Ce qui est surprenant c’est la longueur de l’album pour une histoire plutôt simple. Le format imposé par la collection entraîne ainsi une dilution de l’intrigue avec nombre de redondances. Les bonnes idées existent pourtant, a commencer par le retournement de l’origine des vampires qui sont vus comme des créatures divines… C’est original et entraîne quelques réflexions en sortant le lecteur de ses habitudes sur le genre vampirique. Malheureusement cela ne va pas beaucoup plus loin que cela et hormis le plaisir manifeste des auteurs (le scénariste a officié essentiellement sur des histoires de vampires) de se placer dans un Moyen-Age obscure et neigeux, l’album fait du surplace.

Un album courageux mais à réserver aux fanatiques d’histoires de vampires médiévaux et à ceux qui veulent donner un coup de pouce à des auteurs en début de carrière.

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