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Celui qui hantait les ténèbres

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Manga de Gou Tanabe
Ki-oon (2021) -Enterbrain (2016), 164p., one-shot, n&b.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

Pour ce qui est de l’édition je vous renvoie au premier billet sur cette collection d’une qualité unique! Le volume comprend deux histoires: Dagon (33 pages) et Celui qui hantait les ténèbres. Dagon adapte une des premières nouvelles de Lovecraft (1917) et la seconde histoire est l’avant-dernière a avoir été écrite par Lovecraft (1936).

L’écrivain et artiste Robert Blake emménage dans une maison de Providence où sa créativité se trouve à son comble. Progressivement il s’interroge sur le clocher sombre qu’il aperçoit de sa fenêtre et entreprend de se renseigner sur l’église qui semble attachée à un culte dont les habitants refusent d’évoquer même le nom…

Lentement mais surement Gou Tanabe et son éditeur français Ki_oon avancent dans l’exploitation exhaustive de l’œuvre du génie Howard Philip Lovecraft avec ce cinquième volume (les Montagnes hallucinées ayant été publiées en deux volumes). Pour le plus bref des albums de cette collection on plonge au cœur de ce qui fait les écrits fantastiques de Lovecraft: la folie qui s’installe progressivement dans un esprit à l’origine sain. Contrairement aux précédentes adaptations, d’une part l’artiste est quasiment l’unique protagoniste de l’histoire (comme sur le court Dagon) et d’autre part il ne s’agit pas d’un profile type de cartésianisme utilisé dans le schéma classique du fantastique pour illustrer la confrontation entre le rationalisme et l’aberration des manifestations des Anciens.

Si les adaptations littéraires ont le vent en poupe depuis plusieurs années, je suis généralement assez réservé sur la qualité des versions BD, souvent du fait de matériaux originaux pas toujours folichons (je pense à certains Conan ou aux Vernon Sullivan). Si Lovecraft est publié dans Weird Tales, la puissance imaginaire de ses écrits en fait l’icône indépassable des auteurs fantastiques jusqu’à aujourd’hui et la mise en image de ces schémas très codifiés par le mangaka reste un plaisir sans faille ni redondance.Celui qui hantait les ténèbres par Gou TANABE. - Actualités - Éditions  Ki-oon

Bien plus simple et synthétique que les autres volumes de Ki_oon, Celui qui hantait les ténèbres reprend presque les trois unités du théâtre avec juste ce qu’il faut de ruptures dans le découpage pour créer un malaise quand à la temporalité/réalité de ce à quoi nous assistons. Dans toute la collection Gou Tanabe rompt avec l’esprit du fantastique voulant que l’horreur reste tapie dans l’obscurité. Ici comme avant surgit soudain une forme indéfinissable dans les textures sombre de son dessin. On ne sait pas si elle est une imagination de l’esprit enfiévré de l’artiste soumis à l’influence néfaste du Nécronomicon ou si la scène a bien existé. De fait, beaucoup plus narré, ce volume s’installe dans l’esprit littéraire de Lovecraft avec grande fidélité et l’on peut dire que si l’on n’atteint pas les folies architecturales des Montagnes ou de L’Abime des temps, la densité de l’histoire en fait sans doute l’album le plus facile d’accès et le moins exigeant pour entrer dans cette collection.

A la fois moins ambitieuse mais abordant le cœur du mythe Cthulien, Celui qui hantait les ténèbres propose une magnifique introduction à Lovecraft, courte, facile de lecture et terriblement prenante. Et comme chaque fois l’on a envie juste derrière d’aller piocher à la bibliothèque l’intégrale des écrits du maître de Providence…

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L’appel de Cthulhu

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Manga de Gou Tanabe
Ki-oon (2020) -Enterbrain (2019), one-shot, n&b.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

Pour ce qui est de l’édition je vous renvoie au premier billet sur cette collection d’une qualité unique!

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En héritant de son grand-oncle, Francis Thurston est loin de se douter du récit dans lequel il va plonger en rangeant les affaires du décédé. L’archéologue avait en effet pendant des années suivi la piste d’un mystérieux culte monstrueux aux ramifications mondiales. Un culte relié à une entité fantastique: Cthulhu…

Les éditions Ki-oon continuent avec la régularité d’un métronome à nous proposer plusieurs fois par an une nouvelle adaptation de Lovecraft par le mangaka Gou Tanabe. Après les très réussies Montagnes hallucinées, Dans l’abîme des tempset La couleur tombée du ciel, on attaque l’ouvrage fondateur, déjà proposé avec les incroyables illustrations de François Baranger l’an dernier. La comparaison entre ce dernier, doté de très puissantes images couleur en grand format et le manga aux dessins très particuliers de Tanabe est très intéressante puisque l’on passe d’une simple illustration à une véritable adaptation. Et sur ce plan le manga marque des points en profitant de la force du récit construit en poupées gigognes avec des récits dans les récits. L’auteur se plait ainsi, comme sur l’Abîme des temps, à nous promener dans des ellipses temporelles brutales que les faciès très proches des personnages n’aident pas à distinguer. Comme remarqué sur les précédents albums, les limites de l’auteur deviennent des forces en créant un malaise dans cet univers où l’on sent la folie proche et où les lois de la physique et de l’espace-temps n’ont plus lieu. Assez compacte cette histoire centrée sur le cœur du Mythe, le grand Cthulhu dormant dans les profondeurs de la cité engloutie de Rlyeh, nous fera voyager au cœur de l’action car pour une fois les faibles scientifique ne sont que spectateurs de récits où les policiers et marins affrontent directement des sectes d’adorateurs démoniaques du Grand Ancien. Les visions cauchemardesques sont toujours aussi fortes, moins organiques que précédemment, mais l’illustration de l’univers années trente est fort réussie.L'Appel de Cthulhu - BD, avis, informations, images, albums - BDTheque.com

Sans temps morts, sautant entre plusieurs récits rappelant les architectures des Montagnes hallucinées (la fin dans la cité de Rlyeh), les changements de personnalité de l’Abîme ou la chasse de la secte dans le bayou de Louisiane, l’intrigue est d’une grande richesse en nous révélant progressivement la nature de ce culte essaimé à travers la planète. En forme de porte d’entrée dans le Mythe, vous pourrez ensuite aller découvrir la nature de ces entités en lisant les autres ouvrages qui développent d’autres races très anciennes. L’appel de Cthulhu est pour moi le plus accessible, le plus riche et le plus central des ouvrages de la collection et si vous ne devez en lire qu’un c’est sans doute celui-là.

Publiée dans le désordre par l’éditeur français, la collection de ces magnifiques adaptations doit encore voir paraître Celui qui hantait les ténèbres et le Cauchemar d’Insmouth (dernier paru). On ne sait si l’auteur compte passer le reste de sa carrière sur l’intégralité de l’œuvre de Lovecraft, mais il y a du choix pour de futurs albums…

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Dans l’abîme du temps

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Manga de Gou Tanabe
Ki-oon (2019), one-shot, n&b.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour cette découverte.

couv_374328Les éditions Ki-oon continuent leur adaptation des manga de Gou Tanabe sur Lovecraft avec une qualité éditoriale toujours aux petits oignons: couverture simili-cuir (… que j’aurais préféré couleur cuir comme pour les Montagnes Hallucinées), cahier couleur en début d’ouvrage, titres de chapitres en anglais et français. Une courte bio de l’auteur et de Lovecraft est proposée en fin d’ouvrage. Seule remarque, qui était difficilement corrigeable par l’éditeur français (comme pour le précédent ouvrage) les bulles n’ont pas de queue, aussi il est parfois malaisé de savoir qui parle lorsque plusieurs personnages se côtoient dans une case.

Alors qu’il donne un cours d’économie à l’université, le professeur Peaslee est victime d’un malaise. Il reprends connaissance… cinq ans plus tard et découvre qu’il a été victime d’une amnésie aussi longue, pendant laquelle son esprit a eu accès à des visions monstrueuses. A l’orée de la folie, soutenu par son seul fils aîné, il entreprend de comprendre ce qui lui est arrivé et d’où lui viennent ces visions dantesques…

Résultat de recherche d'images pour "dans l'abime du temps tanabe"Étonnante série que ces adaptations de Lovecraft par un mangaka que je n’aurais sans doute pas lu sur un autre sujet… Au premier abord j’avais tiqué sur les visages lors de ma lecture de la précédente adaptation. C’est le style du dessinateur et il ne changera probablement pas, aussi soit on s’y fait soit il s’avérera compliqué de continuer. Assez statiques hormis lors des séquences de sidérations (fréquentes dans le fantastique), ces personnages étaient difficiles à identifier dans le décors antarctique. Ici c’est moins problématique car nous sommes pour l’essentiel dans des décors de la Nouvelle Angleterre, des maisons et de l’université. Surtout les personnages sont réduits à Peaslee, son fils Wingate, quelques médecins et, surprise, le professeur Dyer. Cette présence (je ne sais pas s’il est cité dans la nouvelle originale) indique donc très rapidement que nous nous situons dans la suite chronologique et le même espace-temps que les Montagnes hallucinées. C’est une très bonne idée puisque cela permet de structurer les ouvrages de Tanabe comme une série à suivre, avec la révélation progressive du Mythe de Ctulhu.

Résultat de recherche d'images pour "the shadow of time tanabe"Construit en incessants aller-retour entre le voyage psychique de Peaslee dans un futur indicible (le fameux Abîme du temps) et le présent, à mesure qu’il se remémore des passages de son amnésie, l’album alterne pages classiques de l’homme ravagé par le doute, la recherche de ce qui lui est arrivé et de longues itinérances sur fonds noir dans le monde de la Grande race de Yith, laissant libre cours à la force du dessin de l’auteur sur les décors et architectures. Sur ce plan Tanabe a une vraie qualité appuyée sur la bizarrerie des formes pas toujours compréhensibles, ce qui correspond totalement à l’idée des mondes de Lovecraft où la conscience humaine ne peut interpréter ce qu’elle voit. Notamment du fait de trames dont la finesse et la précision sont pour moi du jamais vu. Cette « colorisation » par dégradés tout à fait spécifique au genre du manga Résultat de recherche d'images pour "gou tanabe shadow of time"reste particulière mais dans le domaine on atteint du très haut niveau et cela joue grandement de l’étrange en créant des reflets, des arrondis qui perturbent le regard.

Bien plus que dans les Montagnes Hallucinées racontées sur une ligne très cartésienne, nous sommes conviés à partager l’esprit d’un homme au bord de la folie, ne sachant jamais où ni quand il se situe. Le concept de créatures voyageant psychiquement sur l’espace-temps est assez fascinant et me rappelle l’un des meilleurs films de SF de ces dernières années, le Premier Contact de Denis Villeneuve qui proposait l’idée que le langage pouvait modifier la perception du temps et donc provoquer de fait une sorte de voyage temporel en distordant la réalité par la seule perception. Dès lors Gou Tanabe nous raconte l’histoire de cette race sur le même mode que le précédent ouvrage nous relatait l’histoire de la planète et des Anciens. Il n’est pratiquement pas fait référence aux divinités maudites du Mythe ici. On a une petite impression de redite par rapport à l’histoire précédente mais ce n’est pas très gênant tant l’univers est riche et le récit fluide. Résultat de recherche d'images pour "dans l'abime du temps tanabe"Rassemblée en un seul volume j’ai trouvé cette histoire plus concentrée et de ce fait à la fois plus facile à lire, sans temps morts et dont plutôt meilleure. Les visions ne rivalisent pas avec les incroyables cités noires de l’Antarctique mais les personnages et le récit, moins linéaire, plus intellectuel, sont supérieurs. Juste de quoi nous donner envie de replonger dans le monde de Lovecraft en espérant visiter bientôt la cité de R’lyeh…

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Les montagnes hallucinées #2

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Manga de Gou Tanabe
Ki-oon (2019), 2 volumes/2 parus, n&b.

J’avais critiqué le tome 1 que vous pouvez trouver ici avec notamment le descriptif éditorial. Entrecoupés de pages noires, les chapitres de l’album sont titrés en français et en anglais. Un court cahier couleur démarre l’un des chapitres centraux qui portent sur l’histoire des Anciens. Une courte bio de l’auteur et de Lovecraft est proposée en fin d’ouvrage.

Après le massacre du camp de Lake le professeur Dyer part à la recherche du seul survivant. Après avoir franchi la crête des immenses montagnes noires, par plus de 7000 mètres, ils découvrent une cité cyclopéenne datant de millénaires avant l’apparition de l’homme sur Terre. Une cité qui les mènera aux portes de la folie…

J’avais été légèrement déçu par le premier volume, notamment sur des dessins par trop imprécis et j’ai été très surpris par la différence avec ce second volume, qui s’explique sans doute par la construction du texte original (très progressif) mais pas uniquement. On sent en effet l’auteur bien plus à l’aide dans le graphisme architectural de la cité(les premiers mirages aperçus dans le premier volumes laissaient présager cela). Mais surtout, cette exploration laisse moins de place aux personnages humains (réduits à deux protagonistes) pour entrer pleinement dans une découverte absolument fascinante et remarquablement bien découpée. Pas un seul temps mort dans cet album que l’on peut découper en trois parties: la découverte de la cité, en plans larges, paysagers, montrant les dimensions incroyables des constructions, un gros passage central très réussi relatant l’histoire des Anciens et des Shoggoth qui nous fait entrer pleinement dans le Mythe de Ctulhu, enfin la fuite des explorateurs (je m’arrête là pour ne pas spoiler l’ »indicible » :).Résultat de recherche d'images pour "les montagnes hallucinées tanabe"

On peut regretter le petit manque d’imagination de Tanabe quand au type de constructions, parfois aux proportions démesurées qui illustrent bien le caractère « non-euclidien » de cette cité, parfois on tombe dans le basique mur en pierres avec voûte en berceau… Ca reste un détail mais toute la force des écrits de Lovecraft reposant sur l’impossibilité de ses visions (par exemple le principe même de la mégalopole par 7000 mètres d’altitude), des architectures que des humains auraient pu bâtir brisent un peu la magie. Néanmoins l’auteur sait semer des liens comme cette tour qui rappelle discrètement les peintures de la Tour de Babel (illustrant la descendance humaine des Anciens!) et ces bas-reliefs qui permettent aux explorateurs de découvrir l’histoire des créatures étoilées.Résultat de recherche d'images pour "les montagnes hallucinées tanabe"

Si le premier tome traînait à démarrer, ici on est dans l’action du début à la fin avec un rythme parfait. On découvre l’incroyable avec nos deux témoins, on apprends ce qu’il est advenu du survivant du camp Lake, tout est résolu jusqu’à la conclusion parfaite et logique. Avec ses références bien placées à nombre d’éléments de la mythologie ctulhienne (du plateau de Leng au Necronomicon en passant par la Ville sans nom des déserts d’Arabie,…), le manga de Gou Tanabe sait titiller notre envie de fantastique et pousse à aller lire les ouvrages de Lovecraft et sans doute ceux à venir du mangaka dans la collection éditée en France par Ki-oon. Très fidèle au texte original, il cite également l’ouvrage mythique Arthur Gordon Pym d’Edgar Allan Poe, qui a en partie inspiré le mythe de Ctulhu. Un ouvrage sans faute qu’il aurait sans doute mieux valu publier en un unique tome et qui mériterait cinq Calvin avec des dessins un peu plus expressifs.

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Dessous #1 et #2

BD du mercredi
BD de Bones
Sandawe (2016-2019), 86 p./album. Série en cours 2/3 parus.

bsic journalismMerci aux éditions Sandawe pour cette belle découverte!


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Sandawe est un éditeur participatif qui fonctionne sur le crowdfunding: un projet est présenté par l’auteur, le budget détaillé et le montant nécessaire affiché. Les édinautes financent sur différents montants correspondant à des paliers permettant d’avoir l’ouvrage seul ou plus ou moins de bonus.

J’essaye toujours de parler du travail (ou du non travail…) d’édition sur les bouquins que je critique et je dois dire que lorsque j’ai reçu ces deux volumes j’ai été plus qu’agréablement surpris par la qualité de la finition. L’aspect couverture abîmée (avec des textures très propres et différentes sur les deux volumes), la précision et l’élégance de la maquette, la force évocatrice des couvertures, tout est aux petits oignons niveau édition et ça mérite amplement un Calvin pour cela (chose assez rare sur ce blog), surtout venant d’un petit éditeur participatif. Je précise que la couverture est format comics mais reliée (donc en dur pour les non initiés à la terminologie bibliophilique…). Dernier point, l’imprimeur a changé entre les deux tomes, le premier volume proposant un papier épais mat, le second un papier glacé plus fin. Je préfère le premier que je trouve plus adapté au dessin fort noir de l’auteur.

En 1916, sur le Front, les allemands ont disparu… Explorant le Tötendom, la montagne des morts, les poilus découvrent des scènes indicibles, des humains modifiés et autres abominations. L’armée fait appel à un spécialiste du Muséum d’Histoire Naturelles pour aller éclaircir ce mystère. Là-bas, s’enfonçant dans les entrailles de la terre il mettra à jour des révélations qui bouleverseront la réalité telle que nous la connaissons…

Vous l’aurez compris en lisant ce court résumé, on a affaire ici à une histoire inspirée du Mythe de Ctulhu. J’adore le fantastique, j’adore le monde de Lovecraft et je trouve que l’on n’a pas si souvent l’occasion de lire une bonne histoire s’inscrivant dans ce genre. Bones, l’auteur de ce triptyque (le troisième est en préparation) est en outre dans la ligne graphique de l’école Mignola (… et ô sacrilège, je préfère le dessin de Bones à celui de l’américain, le trouvant plus clair).

Si cette série est une très grande réussite c’est d’abord par-ce qu’elle remplit son cahier des charges de genre en transposant l’intrigue dans le contexte de la Grande Guerre (le premier tome pendant, le second juste après). Les histoires fantastiques à base de tentacules ne sont jamais fondamentalement originales de la même manière qu’une histoire de chevaliers et de dragons ne l’est pas. L’auteur et le lecteur cherchent avant tout à donner des images titillant notre imaginaire collectif. Ainsi ce sont les éléments clés d’une telle histoire et leur articulation, le montage, qui plaisent ici: le savant fou, les allemands, la civilisation pré-civilisation, l’indicible et le traitement visuel de l’horreur, avec ses gros-plans et ses bruits en onomatopées omniprésentes. Le contexte est ainsi idéal et le scénario, particulièrement équilibré, arrive en 86 planches à nous présenter l’intrigue principale, du flashback, l’arrière-plan (Paris, les généraux, le Muséum) et à présenter un début, un milieu et une fin, sans que la chute ne soit expédiée comme c’est souvent le cas quand on est en présence de ce genre d’intrigue. L’histoire a été construite en format one-shot avec la possibilité d’une prolongation après le tome 1, Bones ayant sans doute envisagé dès le début une trilogie. La fin du premier album est ainsi un peu vague si vous en restez là alors que l’articulation entre les deux tomes peut sembler avoir quelques difficultés par moment (manque d’explication sur l’ellipse de trois ans entre les deux volumes). Cela est sans doute dû aux incertitudes éditoriales et je gage que le troisième tome sera bien mieux articulé.

De la même manière les personnages sont archétypaux mais je les ai trouvé très réussis, notamment le capitaine-courage et Bär, le volumineux allemand équipé d’une mitrailleuse et furieusement bad-ass! Si les méchants sont essentiellement à base de monstres sur le premier volume, ils montent d’un cran dans Un océan de souffrance en cultivant un mystère bien orchestré en restant tapis dans l’ombre. Les trois thèmes Terre/Eau/Espace rattachés aux trois volumes peuvent sembler artificiels mais personnellement j’aime bien quand une série développe des thématiques, des colorations rattachées aux albums. Ils permettent en outre d’éviter la redite, ne serai-ce que graphiquement, si La montagne des morts est une histoire de tranchées et de monde souterrain, le second introduit la thématique vernienne qui nous sort un peu du seul Ctulhu (même si on en reste très proche) avec des constructions sous-marines et navires de guerre. Globalement la progression dramatique, la divulgation des infos, coups de théâtre et l’approche scénaristique générale sont remarquables.

Visuellement les planches sont vraiment belles et l’on sent à la fois la quantité de travail et la maîtrise technique dans cette grande lisibilité et propreté des architectures et arrière-plans. Le style est particulier et certains n’aimeront pas. Mais force est de reconnaître qu’il colle parfaitement à l’atmosphère et montre un dessinateur qui a largement passé le stade de l’amateur. Nombre de dessinateurs œuvrant dans des styles ombre et lumière (dernièrement Eduardo Risso sur Moonshine) rendent des planches parfois confuses. Je n’ai jamais ressenti cela à la lecture de Dessous. Bones propose surtout nombre de visions fantastiques qui font frémir notre imaginaire.

Comme il faut aussi pointer les manques, je parlerais (mais cela a été relevé et corrigé sur le tome 2) des dialogues en allemand non traduits sur le T1 (comme sur Black Magick, tiens, est-ce que les scénaristes germanophones oublient que tout le monde ne parle pas la langue de Goethe?) et des halo lumineux ajoutés par l’auteur dans le T2 et qui me semblent trop artificiels au regard d’un projet qui respire l’artisanat et l’encre.

Hormis cela Dessous est une vraie bonne BD de genre, un vrai bon dessin d’un auteur qui a clairement de l’avenir. J’ai retrouvé dans cette lecture beaucoup du plaisir des illustrations de Lauffray et un peu de ce qu’il pourrait produire s’il sortait enfin sa grande BD d’exploration lovecraftienne. Si vous avez peur des poulpes et imaginez des temples ensevelis dans votre jardin, si vous aimez les encrages profonds, les savants fous et les machines steampunk, rattrapez vite votre retard avant Un regard vers les étoiles, que vous pouvez aussi pré-financer sur le site de l’éditeur.

Une interview de l’auteur est disponible ici.

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Les montagnes hallucinées #1

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Manga de Gou Tanabe
Ki-oon (2018), volume 1, n&b.
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Ce manga montre combien un bon travail d’édition met le lecteur dans d’excellentes conditions avant même d’entamer la lecture. Un peu comme une belle illustration de couverture… Ki-oon a sorti la grosse artillerie avec une superbe couverture simili-cuir en effet gravure. Une court bio de l’auteur et de Lovecraft, une introduction au roman original At the mountains of madness, un sommaire et quelques citations en anglais de nouvelles d’Edgar Poe (dont Arthur Pym) pour mettre dans l’ambiance. L’édition respire le respect et mérite un Calvin. Qu’en est-il du manga lui-même?

En 1930 une très importante expédition de l’Université Miskatonic part pour l’Antarctique, équipée d’avions et du matériel dernier cri. Ils vont étudier la géologie et la biologie d’un continent découvert mais pas encore exploré. Très vite les découvertes apportent des révélations improbables au niveau des datations et l’ambition de l’une des têtes de l’expédition pousse à séparer les équipes. Lorsque l’équipe Lake ne donne plus signe de vie après le passage d’une redoutable tempête le reste des hommes part à leur secours et vont découvrir l’indicible…

Résultat de recherche d'images pour "tanabe montagnes hallucinées"Gou Tanabe n’a pas une grosse bibliographie mais a commencé à se spécialiser depuis quelques temps dans les adaptations de classiques, dont Lovecraft.  Il n’est pas le plus technique ni le plus impressionnant des dessinateurs japonais. Pourtant son style réaliste colle avec l’atmosphère résolument classique qui sied aux histoires d’aventures fantastiques de l’époque. La première approche est décevante tant le dessin semble avoir été vu mille fois et le récit d’expédition antarctique nécessite un plus graphique ou scénaristique pour se démarquer. Le rythme des histoires fantastiques est progressif. Celui des Montagnes hallucinées également: après une longue mise en place à la lecture difficile du fait de l’utilisation de trames grossières et du manque de précision du dessin, les premières accélérations de l’intrigue ouvertes par la découverte de strates géologiques à la datation impossible font monter la tension et le rythme cardiaque du lecteur… qui ne décroche plus jusqu’à la fin. Le prologue avait annoncé l’horreur. L’intérêt du manga repose sur l’accumulation de découvertes toutes plus improbables les unes que les autres. Le principe du hors champ et du jeu sur l’anticipation du lecteur fonctionne très bien: l’auteur déroule cliniquement les découvertes des scientifiques et le lecteur s’attend à chaque page à voir surgir un monstre…

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Le mythe de Cthulhu est toujours aussi fascinant dans son jeu des impossibilités scientifiques entraînant à la folie. Dans ce premier tome il n’est pourtant pas question de déviances mentales puisque jusqu’à la découverte macabre du campement (totalement gore et horrible) nous ne faisons face qu’à des constatations rationnelles. L’équipe reste au pied des Montagnes de la folie, que l’on abordera dans un second volume.

Étrangement les limites du dessin de Tanabe, qui posent problème sur les premiers chapitres, apportent un plus dès l’arrivée des Anciens. L’impossibilité physique à représenter ces êtres indicibles (j’adore le vocabulaire hypertrophié de Lovecraft!) est très bien reprise par des dessins sombres, présentant des enchevêtrements impossibles à comprendre visuellement. C’est perturbant mais sert totalement le propos; on imagine dès les pages montrant par mirage la cité cyclopéenne ce que sera le tome deux.

Très respectueux de l’oeuvre originale (sans doute trop), Gou Tanabe sait faire tenir la tension de son scénario en montant progressivement vers l’horreur brutale. Avec un dessin plus précis et moins sombre l’on aurait gagné en qualité mais l’ouvrage réussit à être une très bonne illustration du texte de Lovecraft et fascine lorsqu’il s’agit de représenter ces Anciens.Résultat de recherche d'images pour "tanabe montagnes hallucinées"

Sur le thème de l’expédition polaire vous pouvez retrouver mes chroniques de la BD-photo d’Emmanuel Lepage La lune est blanche et la BD de Boidin Endurance sur l’expédition Shackleton.

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****·Graphismes·La trouvaille du vendredi·Littérature·Nouveau !

La trouvaille du vendredi #19

La trouvaille+joaquim
L’appel de Cthulhu
Nouvelle illustrée de Howard Philip Lovecraft et François Baranger
Bragelonne (2017), 64 p.

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Howard Philip Lovecraft est au même titre que Tolkien sur la Fantasy, l’inventeur d’un genre imaginaire, d’un univers visuels et thématique. Si le fantastique existe avant lui, la création d’un Mythe moderne et surtout son influence sur des générations « d’imaginateurs » (cinéastes, illustrateurs, musiciens, écrivains,…) est proprement sidérante et dépasse de très loin la portée propre de ses écrits. C’est bien le pouvoir d’évocation de ses textes qui a fasciné et continue de fasciner ces créateurs qui pour certains ont digéré le Mythe de Cthulhu pour en accoucher autre chose. Le fait que Lovecraft n’ait jamais été adapté au cinéma autrement que par des nanar est illustratif: il y a tellement de Lovecraft dans une multitude d’œuvres que les auteurs doivent se sentir à la fois incapables d’une adaptation « officielle » maisdoivent aussi se demander s’il y a toujours lieu d’une telle adaptation. Comme le fait d’adapter encore la légende arthurienne peut interroger, un univers passé dans l’imaginaire culturel commun n’a plus forcément de raison d’être.

Résultat de recherche d'images pour "cthulhu baranger"En BD les auteurs directement influencés par Lovecraft sont impressionnants: je citerais Lauffray, Ledroit, Bec, Sorel, mais aussi une bonne partie des auteurs américains ayant bossé sur Batman (Gotham, Arkham et son bestiaire rappellent évidemment les thèmes de la folie et du passé enfouis),… Un Godzilla comme un King Kong peuvent être vus comme les enfants de Cthulhu et a peu près tous les réalisateurs fantastiques ont l’univers de Lovecraft en livres de chevet.

La parution chez Bragelone d’une version illustrée et très grand format de la nouvelle initiale « L’appel de Cthulhu » est l’occasion rêvée pour tous les amateurs de fantastique de retourner aux sources, au matériau d’origine. La préface de John Howe (lui-même créateur avec Alan Lee de l’univers visuel du Seigneur des Anneaux, totalement intégré aux films de Peter Jackson) explique parfaitement le pouvoir visuel de ces textes et l’appréciation idéale de François Baranger de ce qu’est le fantastique: improbable, indicible, le Mythe doit rester tapis, esquissé, lointain et nappé de voiles. Les dimensions colossales des lieux et créatures du Mythe ne peuvent être appréhendés dans leur entièreté, comme Lovecraft rappelle sans cesse l’impossibilité de l’homme à cohabiter avec ces forces primaires.

Image associéeAinsi, si le texte (relativement court, environ 18 pages sans les images) pourra faire sourire par le style redondant et insistant d’un vocabulaire de l’impossible et incommensurable, il n’en demeure pas moins très puissant dans son côté épique et archétypal. Et c’est là que les illustrations de Baranger viennent produire un effet démultiplicateur, par leur qualité graphique d’abord (les allergiques à la peinture numérique risque néanmoins d’être frustrés), par leur puissance brute ensuite. L’illustrateur a travaillé comme designer pour le cinéma (l’Attaque des Titans avec le fameux Kraken, les films de Christophe Gans, Harry Potter et pas mal de blockbusters du jeu vidéo) et cela se voit dans les cadrages extrêmement cinématographiques des images pleine page. Le format est très confortable et permet d’apprécier la démesure du Grand Ancien et des structures cyclopéennes dont il sort. Accompagnant le texte sur les premiers chapitres, l’image prends le dessus ensuite en vous transportant littéralement dans un film sur grand écran et laissant imaginer ce qu’un Guillermo del Toro aurait produit sur son projet des Montagnes Hallucinées avec Tom Cruise et en imaginant ce que ses Kaiju de Pacific Rim ou le Godzilla de Gareth Edwards aurait été dans l’univers de Lovecraft.

Image associéeLa force de ce Mythe est de convoquer autant l’aventure dans des terres inconnues à la Indiana Jones que la hantise du fantastique caché et de la conspiration mondiale. Cet ouvrage est vraiment magnifique, de qualité et je ne saurais que le conseiller pour un shoot d’imaginaire pur.

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***·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Bluebell woods

BD de Guillaume Sorel
Glénat (2018), 96 p.

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Glénat a servi un très bel objet à un auteur que l’éditeur affectionne: grand format style broché (les pages sont bien collées mais comportent un liseré tissu décoratif à l’intérieur de la couverture). Le papier est épais, mettant en valeur les planches. L’album comporte une préface du scénariste Pierre Dubois (auteur de Sykes et grand connaisseur du Petit peuple), une post-face de l’auteur expliquant la genèse de cet ouvrage et rien de moins qu’un cahier graphique de 21 pages. Le grand luxe pour seulement 19€. Comme quoi il n’y a pas toujours besoin multiplier les formats « commerciaux » quand un éditeur tient à mettre en valeur une œuvre…

Un artiste peintre vit retiré sur une crique en contrebas du Bluebells Wood, le bois des jacinthes baignant dans une étrange atmosphère mystique. Vivant difficilement un deuil il ne parvient pas à créer, malgré le soutien de son ami qui vient régulièrement lui rendre visite. Cette vie entre harmonie avec la nature et regrets de son amour passé bascule le jour où il découvre la présence de sirènes…

Bluebells WoodComme je l’avais expliqué sur le très beau Horla, j’ai une petite faiblesse pour Sorel, extraordinaire coloriste et artiste inspiré et intéressant, malgré quelques défauts techniques récurrents dans ses albums. Dès le début de cet ouvrage le préfacier nous rappelle que lorsqu’on ouvre un album de Sorel on ne quitte jamais vraiment Lovecraft et le fantastique. Or, comme la post-face nous le confirmera, Bluebells Wood n’est pas véritablement un album fantastique, ou plutôt un album romantique dans une ambiance fantastique. En effet l’auteur explique que c’est un véritable lieu qui l’a lancé dans cet album, une crique de Guernesey très proche de ce qu’il a dessiné et qui lui a inspiré une rencontre entre un homme et des sirènes, dont les planches du cahier graphique témoignent. Bluebells WoodLe problème de cette genèse c’est qu’il a dû greffer une histoire sur des visions et que comme souvent chez les illustrateurs, la greffe entre images et histoire est un peu compliquée. Alors oui, Bluebells Wood est imprégné d’une ambiance comme seul Sorel sait les poser, une inquiétude permanente inhérente au genre fantastique qui reste l’essence du travail de cet illustrateur. Mais la narration reste compliquée, notamment du fait d’une gestion du temps très floue (la sirène est là, puis plus là, combien de temps s’est-il passé?), peut-être recherchée si l’on regarde la chute de l’album, mais qui ne facilite pas l’immersion. De même, certaines scènes sont difficiles à expliquer (la séquence d’introduction) et à raccrocher au reste de l’intrigue et l’histoire se clôture de façon un peu obscure. J’ai eu l’impression que plusieurs envies graphiques (les sirènes, le Mythe de Cthulhu, les jacinthes, la mer) et thématiques (l’artiste, le deuil, la folie, l’isolement) pas forcément cohérentes avaient abouti à un album dont la colonne vertébrale est compliquée à définir.

Alors bien sur il y a l’histoire d’amour avec la sirène qui occupe deux tiers de l’album en juxtaposition avec les problèmes créatifs du narrateur. Cette histoire permet à Guillaume Sorel de nombreuses cases de nu qui sont parfois très belles mais qui souvent buttent sur les problèmes anatomiques récurrents de cet auteur (disons le clairement, ce n’est pas le meilleur dessinateur de corps féminin du monde de la BD) et qui deviennent donc plutôt secondaires sur le côté visuel. Sorel sait très bien dessiner des expressions, des angoisses et des ambiances, moins les corps. Les séquences pleinement fantastiques sont puissantes et auraient peut-être nécessité de trancher dans ce sens. Ou alors les séquences naturalistes, contemplatives (les plus belles car permettant cette confrontation de couleurs vives, le bleu des jacinthes, le vert de l’herbe, le rouge des renards et écureuils) qui auraient orienté l’album sur l’inspiration artistique…

Le cahier graphique illustre donc ces hésitations qui empêchent Bluebells Wood d’être un grand album en confirmant une faute originelle: une illustration de sirènes n’est pas un album de BD. Sorel a peut-être confondu les deux. C’est dommage car il ne fait pas de doute de son investissement sur ce projet qui reste un magnifique objet et par sa fabrication et par ses dessins. Une petite déception qui confirme l’importance d’un scénario et la difficulté des dessinateurs à traduire en intrigue leurs visions et envies artistiques.

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Noukette.

Un autre avis chez Ligne claire.