**·BD

Nos Corps Alchimiques

La BD!

Histoire complète en 240 pages, écrite et dessinée par Thomas Gilbert. Parution le 30/04/2021 aux éditions Dargaud.

Apprentis sourciers

Aniss, Camille et Sarah ne se sont pas revus depuis des années. Portant encore les stigmates d’une relation polyamoureuse qu’il serait indulgent de qualifier de houleuse, ils ont chacun décidé de vivre leur propre vie, tant bien que mal. 


Quelques années plus tard, Aniss, toujours en colère après Camille, et Sarah, indulgente mais échaudée, reçoivent un étrange message de Camille leur demandant de le/la retrouver dans un coin reculé de la campagne. Après quelques confrontations, le trio se réunit et Camille, qui entre temps s’est délestée de sa binarité, expose son projet: pour conclure des années de recherches et d’explorations ésotériques, Camille a besoin d’eux pour une ultime expérience, sensée révolutionner le genre humain. Pour cela, les trois amis/amants vont devoir profiter d’une éruption solaire et réconcilier leurs corps alchimiques. 

Passion tumul-tueuse

Thomas Gilbert, salué il y a trois ans pour Les Filles de Salem, entre une fois de plus dans le monde occulte pour s’adonner cette fois à l’alchimie, discipline fascinante et controversée dont le but était la transfiguration des éléments. Centrant son attention autour d’un trio torturé de jeunes protagonistes, l’auteur étale sur plus de 200 pages sa percée dans la psyché humaine. 


Véritable fenêtre sur la folie provoquée par les questions existentielles et les enjeux cosmiques, Nos Corps alchimiques se révèle résolument verbeux, au risque de devenir opaque, notamment pour les lecteurs attachés à un semblant de structure dans leurs lectures (c’est un peu mon cas, je dois l’avouer). L’enjeux est bien établi par Camille dans le premier tiers de l’album, mais il n’est expliqué qu’en termes ésotériques obscurs, si bien qu’on a l’impression que les personnages, y compris Camille l’instigateur-trice, se lancent à corps perdu dans un délire new age dont eux-mêmes ne saisissent pas tout. 

Cela à tendance à brouiller le rythme de l’album, puisque, si on ne saisit pas entièrement le but du ou des protagonistes, il devient aussi ardu d’identifier les obstacles et les conflits que ces derniers vont devoir affronter. A la longue, il devient aussi fatiguant de suivre les longs monologues hallucinés des personnages, hantés et torturés par des maux auxquels le lecteur lambda peut avoir du mal à s’identifier. Certains de leurs choix (dont un en particulier qui est assez…radical), sont délicats à appréhender et à soutenir, toujours à cause de ce souci d’objectif. 


On se retrouve donc par moments dans une sorte de thérapie de couple (on dit trouple ?) new age au cours de laquelle les participants auraient fait un bad trip au cristal meth. Le final est néanmoins sans ambiguïté quant à l’objectif des héros et a même un caractère tout à fait glaçant de par ce qu’il implique. Graphiquement, Thomas Gilbert fait en revanche des merveilles, certaines planches sous acide contenant du pur body horror, que ne renierait certainement pas la dynastie Cronenberg

En conclusion, Nos Corps Alchimiques verse davantage son énergie dans l’exploration laborieuse de ses personnages torturés que dans la construction d’une intrigue. Le final et l’aspect graphique sont toutefois les points les plus intéressants, mais pourront rebuter certains lecteurs. 

***·BD

Terra Prohibita #1

La BD!

Premier tome de 48 planches, d’un diptyque écrit par Denis-Pierre Filippi et dessiné par Patrick Laumond. Parution le 13/01/2021 aux éditions Glénat.

La Fine Fleur (du Mal)

Au début du XXe siècle, les progrès de la science ont permis de révolutionner le quotidien des européens tout en garantissant une vie meilleure et plus sûre. Enfin, pas dans l’uchronie de Terra Prohibita. Suite à un mystérieux cataclysme, une flore mutante incontrôlable a surgi et envahi des territoires entiers, dont l’Angleterre, (apparemment) et tout un pan de Paris, entraînant une mise en quarantaine des zones concernées et des vagues de migration, de la Perfide Albion vers la côte bretonne.  

L’inspecteur Melville, de la Sûreté parisienne, traque depuis longtemps maintenant l’auteur de nombreux meurtres, qu’il soupçonne d’être le biologiste Dorian Singer. En effet, ce dernier, froid et manipulateur, expérimente sadiquement sur ses victimes une sorte d’arme biologique issue d’une mutation végétale ou fongique. A l’autre bout de l’intrigue, pendant ce temps, la lanceuse d’alerte slash détective privée Valérie Kerveillan est recrutée pour retrouver un certain Dupré, employé par le Ministère de la Contamination, étrangement disparu. 

Alors que tous ces gens vont pénétrer la zone de quarantaine parisienne, le saint-scénario va les réunir et les confronter à la fois à l’enfer vert qui a pris racine au cœur de la capitale et aux machinations qui entourent le secret de la Terra Prohibita. 

Steampunk, crime et botanique

Steampunk et uchronie sont deux sous-genres du récit fantastique qui ne s’excluent pas mutuellement. Le premier présente une version fantasmée, des points de vue technologique, architectural et vestimentaire, du XXe siècle, directement initiée par les œuvres de Jules Verne, tandis que l’uchronie concrétise une version conditionnelle d’évènements sociaux et historiques. 

Avec Terra Prohibita, nous voilà directement plongés au cœur des turpitudes causées par la proverbiale science sans conscience, qui fait qu’une découverte scientifique mal appréhendée finit immanquablement par échapper à tout contrôle, ce qui tend souvent à engendrer des catastrophes, mais produit des merveilles au niveau scénaristique. En effet, on ne compte plus les inventions/découvertes/créations qui échappent à leur créateur, si bien qu’on se rassure de constater que la science in real life n’est pas le bidouillage inconscient que les auteurs nous proposent en fiction. 

Ce premier tome, censé présenter un univers riche, avec des enjeux politiques, scientifiques et sanitaires importants, se perd malheureusement en cours de route, pour obtenir un premier acte plus cacophonique et déroutant qu’instructif. Malgré des dialogues rythmés et percutants (selon les personnages), les enjeux de l’intrigue restent longtemps nébuleux et impersonnels, prouvant encore une fois qu’entre le mystère bien dosé et le flou, il n’y a qu’un pas. 

Premier exemple assez criant, celui de Dorian Singer. Personnage retors et ambigu, on le voit tuer sans manifester de remords, ce qui n’est pas, avouons-le, un trait de caractère très positif. Pour autant, il n’est pas mis en scène de façon à être perçu comme un antagoniste, au contraire. On sent que l’auteur travaille dur à le rendre charismatique, sûr de lui, intelligent et badass, de sorte que Singer relèverait davantage du anti-héros que de l’antagoniste. Or, ce dont a besoin un anti-héros, c’est avant tout d’une bonne motivation. En clair, ce genre de personnage est typiquement celui qui est amené à faire de mauvaises choses pour de bonnes raisons. Or, l’auteur n’explore pas vraiment cet aspect là du personnage, ce qui sonne assez faux en l’espèce. 

Second exemple, celui de Melville, qui est censé à première vue, être un inspecteur roublard et déterminé de la sûreté parisienne, une sorte de Dirty Harry qui n’hésite pas à enfreindre quelques règles (et blesser des gens) pour atteindre son objectif (arrêter un tueur). Voilà un bon début d’anti-héros ! Seulement, après le premier tiers de l’album, le personnage devient quasi inexistant. Pourtant, il est bien là, il participe à la mission en zone de quarantaine, contraint qu’il est par un ressort de scénario qu’il ne nous appartient pas de divulgacher. Cependant, il ne sert plus à rien, et ne dit pas plus d’un mot sur le reste de l’album. En général, on concède que les personnages qui n’ont pas de profondeur, pas d’âme, ont au moins une utilité, une fonction à remplir dans le scénario. Ici, ce n’est pas le cas. 

Concernant les planches en elles-mêmes, il faut saluer le travail énorme de Patrick Laumond, qui donne vie brillamment à cet univers steampunk, avec force détails, tant sur l’architecture que sur les reste des décors intérieurs. Sa jungle mutante fait bien évidemment penser à l’excellent film Annihilation, avec créatures méconnaissables et plantes mutantes. On relève quelques erreurs lors de certaines cases panoramiques, mais rien qui ne vienne gâcher le plaisir graphique dans son ensemble. 

Terra Prohibita est donc un album à l’univers fascinant, qui souffre cependant de quelques défauts d’écriture. Gageons que le tir sera rattrapé dans la seconde moitié du diptyque.  

****·BD·Mercredi BD·Service Presse

Niourk

BD du mercredi
BD de Vatine
Ankama/Comix Buro (2019), 160 p. couleur.

bsic journalismMerci aux éditions Ankama pour cette lecture.


couv_363992Le travail éditorial d’Ankama et de Comix Buro est de grande qualité. Après la sortie des trois tomes de la série entre 2012 et 2015 pour le lancement de la collection Les univers de Stefan Wul, une intégrale N&B de Niourk est sortie en 2016 et enfin cette intégrale couleur qui reprend la même mise en page, à savoir la totalité de la série sans coupures, comme un gros one-shot de 160 pages. On n’est pas surpris par la superbe illustration de couverture d’Olivier Vatine, et la maquette est très soignée, avec des vernis sélectifs sur la première et quatrième de couverture. L’album comprend un entretien avec l’auteur sur les origines de l’album, son travail, et une galerie de croquis préparatoires. Il se termine par une couverture alternative et un hommage de Didier Cassegrain et les couvertures originales des romans de Stefan Wul. Dommage que l’on n’ait pas les jolies couvertures originales mais sinon on peut dire que le contenu est plus qu’honnête.

La terre est dévastée. Irradiée. Abandonnée. L’humanité a fui une situation devenue incontrôlable et s’est réfugiée sur Mars. Sur la planète bleue les survivants ont régressé à un stade néo-néanderthalien. Parmi eux un enfant noir va vivre un destin incroyable, un itinéraire vers l’appropriation du savoir et du pouvoir, aux portes du divin…

Résultat de recherche d'images pour "niourk vatine"Comme je le disais, ce qui surprend à la lecture de cette intégrale c’est l’impression de lire un one-shot alors que la publication s’est étalée sur trois ans. Cela car le scénario et le découpage ont très probablement été écrit en intégralité, mais aussi car le récit est aérées de pleines pages qui reviennent assez régulièrement et rendent invisibles les césures de tome, seulement repérables par les numéros de planches. L’histoire est rythmée par des chapitres aux titres aussi simples que le scénario: on va suivre Alpha, l’enfant noir passé du rang de paria de sa tribu néo-néanderthalienne à chef, puis à celui de dieu.

Olivier Vatine n’est pas un laborieux. Que ce soit dans son dessin qui va vers l’épure au fil de sa carrière (parfois jusqu’à donner des planches un peu légères de facilité…) ou de ses scénarii, il propose des intrigues simples aux schémas archétypaux (la vengeance dans Résultat de recherche d'images pour "niourk vatine"Angéla, l’ascension d’un héros dans Niourk,…). Le texte de fin d’album est assez éclairant sur son parcours et le rôle des romans de Stefan Wul dans sa construction d’auteur (il rappelle qu’Aquablue aussi parle de méchants humains, d’écologie et de peuples primitifs…). Si ses intrigues sont simples, son immense talent est celui de la mise en page, du storyboard. Plus affichiste-illustrateur que dessinateur BD (qui nécessite une attention minutieuse sur chaque case), il sait mieux qui quiconque produire de superbes visions et des mouvements par quelques traits suggérés et un travail sur les ombres qui fait la force de son dessin (et donne tout son intérêt aux versions N&B de ses albums). Il n’est ainsi guère étonnant de le voir travailler avec Alberto Varanda, son inverse perfectionniste dont la Mort Vivante reprenant à la fois l’univers de Niourk (sans le préciser on comprend que le contexte est le même) et une intrigue simple (le projet de contrer la mort au travers d’évolutions techno-biologiques) a marqué par la minutie de chaque case, de chaque arrière plan.

Résultat de recherche d'images pour "niourk vatine"Vatine est didactique dans Niourk, il explique au moment opportun ce qu’il s’est passé ces 300 dernières années sur Terre. Il explique aussi les séquences dessinées par la narration de l’Alpha d’après en écho à l’alpha primitif du début. Cela peut paraître un peu appuyé voir inutile alors que les dessins suffisent. A l’inverse (je n’ai pas lu le roman et ne pourrais dire si cela vient du texte ou de l’adaptation) on manque un peu d’explications sur le pourquoi des événements, de l’évolution d’Alpha, de la présence des « martiens » sur Terre. C’est un peu dommage car cela aurait pu donner lieu à quelques planches de pure SF en mode « fuite » et bataille spatiale. Mais Niourk est avant tout un survival et l’auteur se plait à voir déambuler son héros dans les ruines revégétalisées de New-York. Résultat de recherche d'images pour "niourk vatine"La relation d’Alpha avec son ours est touchante tout comme les caractères très différents de Coffy, Tomoe et du Doc. Finalement l’on ne sait si l’album va trop vite ou trop lentement, captivés que l’on est par un dessin qui malgré ses manques (notamment une colorisation un peu old-school qui aurait mérité des tonalités plus franches comme à l’époque bénie où Isabelle Rabarot le colorisait) ne laisse pas de nous fasciner.

Niourk est un album de dessinateur dont la narration graphique déborde très largement le texte. Comme souvent chez Olivier Vatine on est un peu frustré et aimerais voir la même application que sur ses nombreuses couvertures et illustrations solo. Mais celui qui a lancé toute une génération d’illustrateurs continue de nous fasciner par son univers visuel, sa maîtrise instinctive de l’action et l’anatomie suggérée. Doit-on attendre un prochain album, pas certain. Mais pour ceux qui aiment son dessin, cette intégrale est à apprécier comme tout ce qui est rare.

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**·Cinéma

Visionnage: Annihilation

La grosse com’ faite par Netflix autour de ses films originaux, la filmo très intéressante (et très SF!!) d’Alex Garland et surtout les premiers retours très positifs sur le film m’ont donné envie de voir Annihilation.

Ma réaction varie entre intérêt graphique et conceptuel et déception… alors que je n’en attendais pas grand chose. En effet il est sommes toutes assez rare que des films de SF parviennent à se sortir d’une étrange manie des scénaristes et réalisateurs de virer soit au Slasher soit au n’importe quoi… Comme si le poids du genre SF (probablement le plus ambitieux de tous les genres littéraires) écrasait les auteurs en les ramenant à des idées très plan-plan. J’avais adoré la première partie de Sunshine (réalisé par Danny Boyl mais scénarisé par Garland), très technique… jusqu’au virage slasher complètement débile. J’ai été enthousiasmé par le premier Planète des singes et son développement de concepts et très déçu par ses suites qui restaient très basiques sur des opérations militaires. Dernièrement, si l’Ex-Machina de Garland m’a beaucoup plu, notamment par sa fin assumée, j’ai été déçu par l’inévitable pétage de plomb de la créature. La SF a souvent du mal à surprendre…

Résultat de recherche d'images pour "annihilation garland"Et bien malheureusement on a un peu de tout ça dans Annihilation. Un mélange de vraie ambition artistique et de talent écrasé par des codes du genre désormais redondants (cela avait d’ailleurs tué le très moyen Interstellar de Nolan). L’esthétique générale avec une mutation de la faune et de la flore (trop peu montrés, sans doute pour des raisons de budget) est vraiment emballante et un certain nombre de tableaux (à mesure qu’on s’approche de la fin) sont magnifiques. La séquence finale dans le phare, très inspirée de la danse contemporaine (Portman est danseuse) apporte une vraie originalité avec ce duo improbable et mimétique. Quelques fulgurances également, comme cet ourse dont émane un cri impossible… A côté de cela de grosses maladresses (les mêmes que dans Ex-Machina) appuyées, comme ce regard final inutile. La SF et les films ambitieux en général nécessitent une part d’interprétation, une sollicitation du spectateur à qui le réalisateur doit confier une part des rennes de son oeuvre. La bascule est ténue alors entre le truc incompréhensible (reproche fait à Terrence Malick notamment) et le cliché fluoté. A ce titre j’ai trouvé le dernier Cloverfiel (également sur Netflix) ou Life très bien terminés.

Résultat de recherche d'images pour "annihilation garland"Annihilation se montre comme un étrange projet qui ne semble pas avoir emballé grand monde parmi des acteurs semblant ne pas trop savoir ce qu’ils font là. Oscar Isaac, capable du très bon comme du pitoyable est ici assez informe, tout comme Jennifer Jason Leight (pourtant terrible en affreuse salope dans le dernier Tarantino). Portman, à qui on demande de porter tout le film ne sais pas si elle est une frêle scientifique en deuil ou une Action-girl à la Ripley. Le déroulement du film, assez lent et linéaire, n’apporte pas assez de progression, tout devant se dérouler au bout du chemin, on finit par se foutre un peu du sort de ces nénettes que l’on n’a même pas pris le temps de nous présenter/caractériser. Résultat de recherche d'images pour "annihilation garland"Du coup on s’émerveille devant quelques idées belles ou inquiétantes (le principe du found-footage, très intéressant, est juste esquissé), on se fout du mari comme de l’an 40 et on sait que la belle s’en sortira (elle témoigne dès le début, ce qui enlève toute tension sur son destin). La fin est honnête et cohérente mais on a déjà vu ça. Annihilation est donc un correcte film SF dans la moyenne haute, assez intéressant visuellement mais qui n’a pourtant pas la fraîcheur des séries B que JJ Abrams a le talent de dénicher ou que des festivals comme Gerardmer nous proposent de temps en temps.

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Dans le genre, ces dernières années je vous conseille: Cloverfield, Pandora, Pitch Black, Planète Hurlante, Looper ou Donnie Darko…