****·BD·Nouveau !

Soleil froid

BD du mercredi
BD de Pecau et Damien,
Delcourt (2016-2019), série terminée en 3 vol.

couv_278256couv_308804Couverture de Soleil froid -3- L'armée verte

Dans la série « mais que fait l’éditeur » je voudrais Soleil froid… Avec un titre accrocheur décliné visuellement sur les trois illustrations de couvertures, on réalise à la clôture de cette trilogie qu’il n’y a juste rien à voir! Je ne sais pas ce que les auteurs entendaient comme référence mais si vous pensez avoir une SP post-apo glaciaire ce n’est pas du tout ça. Cela n’enlève rien à la qualité de la série mais il est tout de même étrange que le responsable de la promotion et de la vente de l’album n’ait pas incité les auteurs à plus de précision… Ceci étant j’aime bien les couvertures qui déclinent une thématique proche.

Nous sommes en 2030 et une grippe aviaire a décimé les trois-quart de la population mondiale. Jan, ancien militaire, parcourt la France accompagné de sa « mule », robot porteur doté d’une intelligence artificielle. A mesure des rencontres qu’il fait avec les dernières communautés humaines, il découvre que des scientifiques seraient parvenus à développer un vaccin. Mais Jan n’a pas l’âme d’un messie et ce nouveau monde sauvage pose bien des problèmes quotidiens…

Résultat de recherche d'images pour "soleil froid damien"De Jean-Pierre Pécau j’ai lu l’une de ses premières séries, Nash, dont j’avais beaucoup aimé l’approche anticipation… et l’une de ses dernières, Wonderball, très bonne enquête conspirationniste. Membre de la fine équipe des premiers albums Série B, il se rapproche beaucoup de Fred Duval par l’idée que la SF peut être sérieuse et parler des problèmes actuels. Et c’est ce qui m’a plu, énormément, dans cette série (un peu courte vu le potentiel): l’anticipation crédible posant le cadre dans notre pays, laissant pour une fois les Etats-Unis loin de l’action, et l’omniprésence de technologie directement issue de notre époque avec quelques extrapolations. Ainsi les drones, l’intelligence artificielle un peu con de Marguerite la mule, les systèmes de tirs automatiques ou encore l’ascenseur spatial. Le background tout entier nous ramène au monde que l’on connaît, avec Google, le P4 lyonnais ou les réfugiés et écoterroristes. Ces sujets n’ont en eux-même rien de très originaux pour qui est habitué à la littérature SF, mais peut-être que nous arrivons à une époque charnière ou ces sujets abordés par les écrivains depuis le XIX° siècle rejoignent une réalité dont le miroir de la BD nous saisit. Surtout les auteurs ont la très bonne idée de ne pas placer de fantastique ou de zombies dans leur histoire. Tout est très terre à terre et crédible, avec une focale majeure mise sur les communautés.

Résultat de recherche d'images pour "soleil froid damien"L’autre point d’intérêt est le décors, souvent montagneux, permettant de superbes paysages que Damien aurait sans doute pu explorer de façon plus longue et contemplative avec un peu plus de place. Car il n’y a pas un instant de répit dans cette série qui aurait sans difficulté pu tenir six tomes. Est-ce qu’une faiblesse des ventes a incité l’éditeur à raccourcir? Vu le matériau et le nombre de thèmes, de pistes lancées, il est surprenant qu’un scénariste chevronné comme Pécau n’ait pas visé plus ambitieux. Surtout que la fin pourra en laisser certains sur leur faim. Pour ma part je la trouve cohérente mais tellement vite amenée que l’on a peut-être du mal à décortiquer une conclusion qui est induite par la dernière planche. Or, contrairement au dernier Jazz Maynard, l’auteur est ici en totale contrôle de son récit et de son aboutissement et pouvait simplement dérouler deux ou trois albums de plus pour bien terminer. Un peu frustrant.

Résultat de recherche d'images pour "soleil froid damien"Si l’intrigue est simple (l’itinérance d’un ex-soldat bourru) et construite en aller-retours entre maintenant, avant et après, elle nous tient en haleine tout le long en découvrant à chaque tome de nouveaux personnages qui enrichissent la compréhension du contexte et les décisions du héros. La qualité du récit est de nous surprendre à chaque instant en ne sachant jamais qui va continuer l’odyssée, qui est important, qui va mourir. Le coeur est incarné par Jan et sa mule, sorte de couple improbable d’un bourrin bavard et d’un robot que l’on se prend à aimer. Une sorte de syndrome RD2D où la forme boite anti-anthropomorphique au possible accouche d’une identification à cette chose stoïque qui réponds avec le sérieux d’une machine aux jurons de l’homme de chair. Les dialogues entre les deux zozo sont souvent drôles même si c’est finalement l’humain qui fait les questions-réponses.

L’aspect survie dans un monde hostile est réussi également avec un cadrage très efficace de Damien, qui nous fait ressentir le professionnalisme redoutable du soldat et la puissance de la technologie. Doté de dialogues forts, de personnages intéressants et nombreux et d’un monde cohérent, Soleil froid a bien peu de défauts. Si le dessin n’est pas mauvais et techniquement pro, il reste assez interchangeable avec nombre d’albums Soleil/Delcourt et, hormis sur les décors naturels et les rues désertées, n’aide pas à transformer cette série en gros carton. Soleil froid est au final une excellente surprise que je n’attendais pas et qui avec une économie de moyens parvient à nous faire ressentir l’atmosphère d’une triste époque. Une excellente BD de science-fiction que je conseille à tous les amateurs.

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****·BD·Documentaire·Rétro

Le photographe

Le Docu du Week-End
BD d’Emmanuel Guibert et Didier Lefebvre,
Dupuis-Air Libre (2003-2006), 272 p. + 1 DVD.
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L’album que j’ai lu est l’intégrale de 2010, identique à celle de 2008 avec notamment des pages complémentaires en fin d’album et un DVD contenant le reportage vidéo de la chef d’équipe MSF. Seule la couverture change et pour les raisons que je vais expliquer plus bas je trouve celle de 2008 bien plus pertinente. Je regrette l’absence de préface ou d’introduction expliquant la genèse de l’ouvrage et du voyage lui-même, ce qui aurait permis de rentrer plus facilement dans l’album. L’ensemble est propre mais un peu austère, comme souvent chez Air Libre et peut-être volontairement dans l’esprit « docu ».

En 1986, pendant l’occupation soviétique d’Afghanistan, MSF commande un reportage photo à un jeune photographe autodidacte, Didier Lefebvre. Celui-ci accompagnera pendant plusieurs mois cette mission partie du Pakistan et entré clandestinement en Afghanistan vers une vallée totalement isolée du nord du pays. Un voyage éprouvant pour les corps et pour les esprits, à travers des montagnes de plus de 5000 m, dans le dénuement total de coins qui semblent sortis de l’histoire. Une aventure humaine incroyable.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"Le Photographe fait partie des albums que les amateurs de BD savent devoir lire un jour, qu’ils voient fréquemment sur les étales des libraires et les rayons des bibliothèques. Une histoire primée partout, y compris à l’étranger, montrant que seul le monde de la BD a pu rendre compte de cette incroyable odyssée dont très peu de publication photo a pu être faite. C’est sidérant tant on a conscience en fermant l’album que nous sommes en présence d’une œuvre journalistique de niveau mondial, parmi les plus grandes, les plus fondamentales. C’est l’histoire de l’essence des choses, d’hommes et de femmes brillants, voués à des carrières bien rémunérées de chirurgiens, qui quittent tout pour partir à pied clandestinement dans un pays en guerre habité par des hommes aussi hospitaliers que frustes, dans un périples de plusieurs centaines de kilomètres à travers une montagne qui peut vous tuer de mille façons et qui vivront plusieurs semaines dans un village sorti du moyen-âge et où la compétence médicale qu’ils apportent change quelques vies parmi de nombreuses vouées à la maladie, le handicap, la mort.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"Le don de ces humanitaires est proprement incroyable tant les risques qu’ils prennent seuls paraît disproportionné avec le peu qu’ils procureront. Mais les quelques récits de blessés que nous présentent l’album suffisent sans doute à convaincre ces véritables héros de la pertinence de leur mission. Une fois repartis, les paysans et Moudjahidin retourneront à leur isolement mais ils auront appris quelques rudiments de soins et de précautions. C’est peu, très peu, mais tellement à la fois pour ces quelques vies sauvées.  La lecture des quelques textes post-face racontant ce que sont devenus les différents personnages du documentaire est indispensable et montre le cynisme de ce monde où toutes les stars du Show-bizz sont décorées de la légion d’honneur quand ces gens, donnant de leur personne, sans rien attendre, sans soutien d’aucun État, retournent ensuite à leur anonymat. C’est honteux et renforce encore la puissance de cette aventure.

Résultat de recherche d'images pour "le photographe guibert"On retrouve pas mal de points communs entre cet album et La lune est blanche d’Emmanuel Lepage accompagné de son frère photographe François: le récit en directe avec ses incertitudes, contretemps et vides (assumés en considérant que tout est intéressant dans un récit de voyage), l’alternance de photos et de dessins, l’aventure extrême d’un périple au jour le jour au bout du monde…  La principale différence (et de taille) c’est le dessin. Autant Lepage est reconnu comme un très grand dessinateur proposant des planches superbes qui valent pour elles-même, autant je n’ai pas du tout accroché au dessin de Guibert. On va dire que c’est une histoire de goût et que dessiner une telle odyssée sur les seuls témoignages du photographe, sans aucune base autre que les photos rapportées ne doit pas être évident pour un illustrateur. Mais autant je reconnais sa qualité sur La guerre d’Alan, autant ici les planches sont vraiment minimalistes et n’apportent selon moi pas grand chose à un récit photographique qui aurait pu être dispensé de dessins. L’auteur sait reproduire assez fidèlement les visages des protagonistes mais graphiquement j’ai trouvé cela pauvre.

Guibert, à l’origine de ce projet, explique que l’objet de l’album était un hommage à Didier Lefebvre (décédé juste après son prix à Angoulême) et à son aventure en même temps qu’à celle des gens de MSF, les dessins n’étant là que pour combler les trous. Cela n’aurait pas empêché d’apporter une plus-value graphique et artistique. Dommage. Mais Le Photographe reste, en tant que documentaire photographique une expérience majeure de lecture et un magnifique projet empli d’humanité. Un album qui pose également la question du statut de documentaire BD lorsqu’on connaît certaines techniques de dessin repassant sur des photo ou des expériences comme La fissure, « docu BD » fait exclusivement à partir de photos (que je chroniquerais bientôt ici)…

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