BD·Manga·Nouveau !·Rapidos

L’emprise

BD de Serge Letendre, Régis Loisel et David Etien
Dargaud (2017), 60 p., Série Avant la Quête tome 5 (en cours).

quete-de-l-oiseau-du-temps-la-avant-la-quete-tome-5-emprise-lJe n’ai jamais été un super-fana de Régis Loisel et de la Quête (série avec laquelle est née à l’héroïque-fantasy toute une génération des années 70) mais j’ai appris à apprécier le monde d’Akbar et le style cracra-réaliste insufflé par Loisel. J’avais pourtant pris le train en marche d’Avant la quête et apprécié la série malgré un étirement de publication qui mine de rien joue en défaveur d’une implication du lecteur. Il faudra probablement attendre le dénouement (au prochain tome on l’espère) pour vraiment apprécier la valeur de ce projet dans une lecture intégrale et chronologique des aventures de Bragon.

Ici Etien remplace un Mallié qui avait suscité l’espoir d’être le dernier dessinateur de la série. Ce dernier avait su trouver un style à la fois respectueux du graphisme de Loisel et possédant son caractère et rehaussant un niveau fragilisé par l’album moyen (graphiquement) d’Aouamri. Comme beaucoup l’ont dit, l’un des intérêt de cet album est donc plutôt graphique, le nouveau venu s’en tirant vraiment bien et Loisel assurant (comme Yslaire sur Sambre) une direction artistique redoutable mais vraiment justifiée lorsque l’on voit l’homogénéité que recouvre cette saga.

Pour le reste, on se demande tous le pourquoi de cet album… La Quête formait une quadrilogie, l’Avant aurait pu se clôturer au bout de cinq. D’autant que l’essentiel de la genèse du chevalier Bragon a déjà été racontée à ce stade et les pistes vers l’évolution de Mara déjà posées. Les principaux piliers ont été abordés: si l’ami Javin pouvait être une introduction originale, le grimoire, le Rige et la formation du chevalier ont été traités chacun dans un album. Quel est le thème de L’emprise? Outre un piétinement sur l’intrigue générale, la ficelle scénaristique (l’amnésie de Bragon et l’emprise) de l’album est vraiment faible. Alors ce tome se lit bien, est visuellement très agréable, mais l’on a un désagréable sentiment d’un tome 5.1. Surtout que le ton utilisé est étonnamment grand public (venant d’un Loisel dont l’érotisme et la violence marque le style…) et perd un peu le côté « sérieux » de la saga. Ce qui m’inquiète c’est que la seule justification à cela serait la volonté de prolonger commercialement la série sur un long court. Si le prochain est le dernier je fais confiance à la troupe pour clôturer cela de façon classieuse et ce tome 6 n’aura été qu’un semi-loupé. Sinon je risque fortement d’arrêter les frais avant d’être allé trop loin.

Publicités
BD·BD de la semaine·Nouveau !

Le cosmos est mon campement

BD de Eric Henninot
Delcourt (2017), 74p., La Horde du contrevent t1.

d9580ed8471904422f7013a8bd397242

L’édition simple (à grosse pagination!) comprend une préface joliment écrite de l’auteur du roman, Alain Damasio, ainsi qu’un cahier graphique en fin d’album. Pas d’information sur l’auteur (biblio etc), c’est toujours dommage. Il existe une édition N&B… plus chère comme de coutume, pratique que je ne comprend pas hormis pour faire payer les fans. Franchement, même si le dessin d’Henninot est très bon, je pense que la version couleur reste meilleure. La couverture est un peu terne à mon goût et aurait mérité quelque chose de plus énigmatique, de plus poétique.

Sur une terre balayée par des vents continus et puissants, depuis huit siècles la cité d’Aberlaas forme la Horde, équipe de spécialistes de différents arts destinés depuis l’enfance à remonter la « bande de contre » à destination de l’extrême-amont, la source des vents. Huit siècles que le but n’a pas été atteint. Mais cette trente-quatrième Horde est certaine d’être la dernière.

Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"Quelle surprise cet automne lorsque j’ai appris la publication d’une adaptation BD de ce chef d’oeuvre qu’est la Horde du contrevent! J’avais découvert le bouquin lors du projet de film d’animation il y a quelques années (projet avorté après échec du financement  participatif). J’adore la SF et plutôt en one-shot. De bons souvenirs de romans SF avec Bordage et surtout un pitch très alléchant. L’ouvrage a été dévoré et j’ai été comme beaucoup fasciné par l’inventivité, les dialogues percutants, la dramaturgie aux petits oignons et la maîtrise de la langue de l’auteur avec notamment ce duel de palindromes qui restera dans les mémoires… Bref, l’adaptation d’un livre adoré est toujours dangereuse pour un lecteur. J’étais très sceptique, n’ayant en outre pas une très bonne image des BD de Henninot. Comme je suis curieux et que j’adore néanmoins voir ce que d’autres font d’une oeuvre, j’ai lu la Horde version BD.

Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"Et bien c’est absolument excellent! D’abord les dessins, pas extraordinaires, pas d’une originalité folle, mais dotés d’une personnalité, d’une finesse dans les traits des visages notamment, qui le mettent dans la moyenne supérieure de ce qui se fait. Le design ensuite, risqué dans le cadre d’une adaptation, est réussi, même si je chipoterais en disant que sur un monde de vents la logique voudrait que les tenues ne soient pas amples… mais c’est moins graphique. Mais la très grande force du dessinateur repose sur le travail… des vents! Si les paysages montrés sont a peu près ceux que l’on imagine, comment dessiner les vents? La grande inventivité de Henninot a été d’associer des courbes omniprésentes à des effets de souffles (comme dans les manga ou les traînées d’avions à réaction) et d’onomatopées. De l’ensemble ressort un sentiment de bruit omniprésent, de mouvement, celui que l’on ressent en pleine bourrasque. Les images sont saturées visuellement, ce qui donne une impression de plein. L’atmosphère si importante est pleinement rendue et c’est un tour de force. Parmi les petits regrets je trouve dommage de ne pas avoir plus représenté l’effort permanent, l’horizontalité des hordiers, ainsi que la séquence du Furvent. Henninot a choisi la même voie que le livre: ce n’est pas représentable, donc ellipse. C’est son choix, respectable, mais cela aurait été tellement beau…

Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"Je tiens à préciser la remarque de Damasio dans la préface: une adaptation est personnelle et il est illusoire de chercher à retrouver un livre dans une BD ou un film. L’adaptation est autre chose. Ce que l’on doit rechercher c’est un plaisir, un cœur. Et ce cœur y est! Eric Henninot a réalisé l’ouvrage seul et son scénario est très bon. Le découpage et surtout les dialogues, centraux dans l’oeuvre, dans l’articulation entre les personnages, sont vraiment réussis. Les personnalités sont là, les échanges vifs, percutants, permettent de cerner la psychologie de chacun dans cette situation extrême, aberrante. La BD commence en prologue, à la fin de la formation des hordiers à Aberlaas, soit avant le roman. C’est bien car cela permet de mieux situer le contexte. De même la présentation en plan du monde des vents, du trajet et des lieux à parcourir facilite l’immersion dans cet univers. En revanche, (dans le tome 1 tout au moins) la particularité du texte original d’utiliser la ponctuation pour décrire les vents et les symboles représentant les personnages ont disparu au format BD. Ça ne touchera que les fans mais je trouve que cela aurait pu être utilisé facilement. De même (je chipote) dans cet univers horizontal et avec un matériau si exceptionnel, pourquoi ne pas avoir opté pour des planches horizontales? Ce n’est pas le format classique de la BD mais d’autres expériences plus extrêmes ont déjà vu le jour en BD, à commencer par les destructions et retournements chers à Olivier Ledroit.  Tout ça pour dire qu’un brin de folie aurait pu réhausser encore cette excellente BD.

Je tiens à finir en m’adressant à ceux, majoritaires qui n’ont pas lu le roman. D’abord pour dire que la BD ne le nécessite pas, elle est excellente toute seule, comme tome Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"unique et comme démarrage de série (que j’imagine en 5 ou 6 parties au regard de la progression du tome 1 et de l’intrigue globale). Fans de SF ou novices (voir réticents), lisez la car il s’agit d’abord d’une aventure humaine, de relations au sein d’un groupe, de membres ayant chacun son univers, sa philosophie, sa morale (tiens du coup ça me rappelle une autre « expédition », celle de l’Endurance, chroniquée ici). Le but est illusoire, impossible, alors pourquoi passent-ils leur vie entière à remonter cette terre? Chacun pour des raisons qui lui sont propres, à la fois unité et partie d’un organe appelé la Horde. Il n’y a pas a proprement parler de fantastique dans la Horde et la seule part SF est celle de se situer sur un autre monde.

Laissez-vous porter par l’image, le son, par les mots. Un auteur totalement impliqué dans son projet ne laisse généralement personne de marbre. Surtout que le tome 2 devrait présenter ma séquence préférée du livre: le navire fréole.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Moka.

 

BD·BD de la semaine·Nouveau !

Shalin

BD de David et Bourgier
Soleil (2017), 50p., Série Servitude en cours, 5 tomes parus sur 6.

couv_312847La maquette est toujours aussi élégante, avec pour la première fois de la série un personnage de dos. Également comme d’habitude un extrait de texte ancien introduisant le peuple Riddrak cette fois-ci. Pas de glossaire (peut-être dans le t6?). Comme expliqué sur le précédent article concernant Servitude, le tirage de tête à venir est vivement conseillé pour profiter pleinement de la finesse des extraordinaires dessins…

Après le siège d’Al Astan qui a vu la fuite des Fils de la terre, après  l’exil des Drekkars accompagnant l’Hégémon Sekal d’Aegor et les esclaves Riddrak libérés, toutes ces factions semblent se diriger vers Shalin, la cité sortie des sables du désert. Là, alors que le navire Iccrin transportant F’lar et Kiriel atterrit en catastrophe, une rude négociation commence entre les différents peuples. Le félon Othar de Vériel commence le siège de Shalin et Sékal commence un intriguant voyage solitaire aux confins du désert…

Le cinquième tome de Servitude est là, tragiquement car ce devrait être le dernier (zut) et que c’est finalement l’avant-dernier (youpi): les auteurs expliquent en petite post-face qu’ils ont été contraints de scinder le dernier album en deux parties pour éviter de repousser la sortie d’un volume de 100 pages. Personnellement cela ne m’aurait pas gêné mais l’on peut imaginer que l’éditeur a souhaité une telle solution. 9782302065055_pgPas grave, on replonge dans le royaume des Fils de la terre et l’on ne va pas s’en plaindre. A la fermeture de l’album la frustration est immense. D’abord par-ce que cet album coupé en deux ne se clôt pas vraiment (logique). Mais surtout par-ce que le rythme reste celui adopté depuis le début: lent mais fourmillant de détails, mystérieux, soulevant autant de question qu’il en pose. Comment vont faire les auteurs pour boucler avec brio un tel monument? Personnellement je leur fais confiance étant donné le sans faute total de cette série.

Cet album est un peu différent des autres puisqu’il s’agit principalement de discussions entre seigneurs et chefs de guerre (Vériel et les Drekkars, les mercenaires qui l’accompagnent, le chef Riddrak et le roi Arkanor,… Peu de découverte ethnologiques cette fois hormis les magnifiques passages muets montrant des éléments de la vie pratique des gens de ce monde (cuisson des briques, marchands dans leur échoppe, gestion de l’eau). Car l’une des spécificités de cette série c’est l’intérêt tout particulier porté au détail et à la cohérence de chaque société. C’est en cela que je la comparais à l’œuvre de Bourgeon. Alors oui il y a des batailles toujours excellemment bien menées, il y a des paysages contemplatifs, un peu moins de décors (on est dans le servitudet5-4.jpgdésert) mais des trognes toujours incroyables (et très balafrées!). Tout est frustrant dans Servitude, avec des auteurs maîtres de l’ellipse, qui permet sans doute de tenir cette intrigue et cette ambiance si particulière. Le combat s’interrompt au premier coup d’épée, des personnages charismatiques disparaissent brutalement (là encore un peu de Game of Throne), des scènes muettes intrigantes restent sans explication, des personnages majeurs n’intervenant que sur une page… On voudrait le même espace que celui dont a joui Bablet sur Shangri-la, des volumes de 80 pages… mais le travail incroyable déjà accompli aurait sans-doute signifié des attentes de 5 ans par album.

Dans Shalin l’on comprend un peu mieux les intérêts des différentes factions et notamment les évènements du tome 3 (qu’éclairent pas mal les bonus intégrés au second tirage de tête rassemblant les tomes 3 et 4). Mais Servitude est un tout formidablement ficelé et plus qu’aucune autre série il est conseillé de lire l’ensemble des tomes depuis le premier. Une telle maîtrise scénaristique sur plus de deux-cent pages au total est vraiment un tour de force. Pas un plan, pas une phrase, pas un arrière-plan n’est inutile, tout se tient, tout se relie. Vous pouvez avoir une phrase ou une scène graphique illustrant ou expliquant une séquence du tome 1 ou 3 par exemple. Quel plaisir pour le lecteur que de voir une telle harmonie! Ce tome illustre également la complexité des personnages, sans aucun manichéisme. Toute décision s’explique, toute trahison est logique selon la morale du personnage. Hormis Othar de Vériel il n’y a pas réellement de méchant dans Servitude. Car l’objet de la série est bien la servitude volontaire de ces différents peuples auprès du Créateur dont l’intervention pointe enfin dans les toutes dernières cases…

11887859_879954945387684_5514333905975523886_nServitude, je ne le dirais jamais assez, est une lecture totalement indispensable à tout amateur de BD, quel que soit son genre de prédilection. Une lecture relativement exigeants, qui demande de s’immerger dans un monde total (je renvoie à mon précédent billet sur ce point). Je ne mets pas 6 Calvin par-ce que j’ai pas le droit mais bon… 🙂

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mo

BD·Cinéma

Et alors Valérian?

Rapidos mon retour sur le Valérian de Luc Besson qui comme à l’accoutumée chez ce réalisateur va du chaud au froid entre immenses attentes et bashing violent.

valerian-02Clairement, l’adaptation est réussie, tout en restant dans l’univers de Luc Besson, très très compatible avec celui de Mezière (c’est quand même ce dernier qui a quasi créé l’univers du 5° élément). Les deux acteurs sont physiquement irréprochable (par rapport aux personnages de la BD) et notamment Dane DeHaan excellent… en revanche Cara Delevingne est une terriblement mauvaise actrice, non aidée par un doublage catastrophique en français! Mais bon, ici on parle d’univers graphique et chacun devra reconnaître que sur ce plan, c’est virtuose, empli de bon gout et d’idées fabuleuses comme ce Big Market qui emprunte un peu à celui de Hellboy II en développant bien plus avant l’idée du monde parallèle.  En clair on n’a pas été autant rafraîchi visuellement depuis le Jupiter des Wachowski et… le Matrix des mêmes. Luc Besson est un créateur visionnaire et plein d’humour, Valérian le confirme.V2

Le bémol scénaristique (gros coup de mou sur la deuxième partie après un festival graphique d’une heure) confirme que Besson devrait vraiment prendre des scénaristes chevronnés pour l’aider. Il commet la même erreur que Georges Lucas sur Star Wars épisode 1. N’est pas scénariste qui veut…

Même erreur également sur l’utilisation des CGI totalement dispensables concernant le peuple des Pearl qui auraient grandement gagné à n’être que maquillés et non entièrement créés en performance capture.

pilote-hors-sc3a9rie-spc3a9cial-valc3a9rian-preview-shingouzlooz-inc-wilfrid-lupano-mathieu-lauffray-p-3.jpg

Tout ceci n’est que détails et Valérian et la cité des mille planètes reste l’un des meilleurs films SF de l’année et un très bon cru dans la filmo malmenée de Besson ces dernières années. Gageons que comme Le 5° élément le film gagnera des fans au fil des ans et deviendra une référence du genre. Rappelons également qu’adapter une BD au cinéma est généralement signe de catastrophe et rien que pour cela, Valérian mérite les louanges (on est bien au-dessus d’Adèle Blanc-sec qui s’éloignait trop de l’univers de la BD).

Cette année Valérian est de grande qualité, il faut en profiter avec un très bon numéro spécial de Pilote déjà sorti en librairie et la version BD de Mathieu Lauffray pour très bientôt.

Le blog Fifty Shades of books en parle aussi.