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Ed Gein, autopsie d’un tueur en série

Le Docu BD
Comic de Harold Schechter et Eric Powell
Delcourt (2022), 288p., one-shot.

L’album comprend un dossier final comprenant 7 pages d’interviews, références et biographie des auteurs et 17 pages de croquis préparatoires.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Eric Powell est connu pour sa série The Goon où il décrit un univers de monstres en tout genre dans le style des comics pulp des années cinquante. La suite était toute naturelle pour illustrer cette enquête d’un éminent spécialiste des serial killers et de littérature des mythes, sur le plus iconique des monstres-assassins, sorte de matrice de tout ce que l’Amérique pourra ensuite créer de tueurs malades issus de ses déviances sociétales.

Ed Gein : Atopsie d'un tueur en série (0), comics chez Delcourt de  Schechter, PowellSi l’album commence sur l’évènement que fut la sortie du Psychose d’Alfred Hitchcock au cinéma, le mécanisme qui aboutit à la naissance de ce monstre est malheureusement tout à fait documentée. Par la sidération de ce que découvrirent les enquêteurs en pénétrant dans la demeure d’Ed Gein, on comprend combien l’imaginaire collectif fut touché par ce dossier, se traduisant dès les premières heures de son arrestation par mille rumeurs et tentatives de montages d’affaires sur l’attraction morbide que le procès créa sur la population. Par la suite les artistes l’utilisèrent naturellement, Hitchcock en premier pour créer son Norman Bates lié à sa mère folle, puis Tobe Hooper pour son Leatherface, enfin, Jonathan Demme pour sa création d’Hannibal le cannibal dans le Silence des Agneaux.

Pourtant, si les actes de ce simplet furent en tout point extrêmes, le mécanisme disais-je est fort classique: une mère aigrie par son déclassement et maltraitée par son père devient le tyran de la famille, humiliant quotidiennement son mari devenu alcoolique, imposant une chape bigote sur ses deux fils dans un contrôle absolument castrateur. Si l’aîné tenta de s’en sortir à la mort du père, le cadet était devenu la chose de sa mère, sa psychologie détruite et dépendante en totalité de son bourreau dans l’interdiction de tout contacte social. Lorsque la mère disparut l’enfant se retrouva sans boussole et, démuni de contrôle social et moral, rechercha des mères de substitution en utilisant un imaginaire trouvé dans les comics d’horreur et d’aventures exotiques où les indigènes coupeurs de têtes dépècent leurs victimes et vouent des cultes à des entités surnaturelles. C’était l’univers d’Ed Gein, vieux garçon à la libido interdite qui passa le cap de l’assassinat tout naturellement et se créa une enveloppe de substitution pour devenir sa mère en dépeçant ses victimes dans de véritables combinaisons de peau…

Did You Hear What Eddie Gein Done? by Eric Powell and Harold Schechter is  Coming! – Craig ZabloLa structure de l’album est très intéressante puisqu’elle ne s’appesantit par sur l’aspect morbide hormis l’unique séquence de découverte de l’antre (très travaillée par Eric Powell comme en témoigne le cahier graphique final). Commençant sur les commentaires d’Alfred Hitchcock, il prend le temps de nous décrire ce que fut probablement la jeunesse du monstre (dans la partie la plus BD du volume) avant de se transformer en un véritable dossier, fait d’interviews, témoignages du tueur comme des psychiatres. Le graphisme tout en crayonnés permet de visualiser les idées mais l’ensemble reste assez sage, les auteurs n’ayant pas voulu tomber dans un esprit gore qui aurait détourné le lecteur du sujet.

Car ce qui passionne dans ce livre c’est le côté extrême, primordial de ce que les déviances d’une religion et d’une société peuvent créer une fois sorti de tout code moral. L’attitude très enfantine de Gein surprend autant que son QI tout à fait banal. La responsabilité individuelle est toujours questionnée dans les crimes et ici l’énormité du fait empêche de penser à la seule « action d’un fou ». En filigrane, sans rien excuser, les auteurs interrogent ainsi sur ce qui crée le crime et la folie passionnelle (car il s’agissait au fond de cela: une passion névrotique pour sa mère-déesse). Il en sort une lecture passionnante, relativement accessible, sur des planches où l’on aurait souhaité Powell plus minutieux tant l’artiste aurait pu apporter bien plus dans une technique (certes chronophage) plus réaliste. Un bien bel ouvrage remarquablement construit et une belle découverte sur l’origine d’un mythe.

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****·Manga·Service Presse

My broken Mariko

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Manga de Waka Hirako,
Ki-oon (2021) – One-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

Les éditions Ki-oon ont eu un coup de cœur pour ce premier one-shot d’une jeune mangaka et ont particulièrement soigné l’édition. Outre un dossier de presse aux petits oignons, le volume proprement dit a une jaquette gaufrée avec sa superbe illustration de couverture et ajoute au manga un passionnant et profond entretien et last but not least, le premier manga dessiné par elle, une histoire courte dont elle parle dans l’entretien. On ne peux pas demander plus pour entrer dans la tête de l’autrice et tout cela mérite un Calvin!

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Lorsqu’elle entend à la télévision que sa meilleure amie Mariko s’est donné la mort, Tomo n’en croit pas ses oreilles. Les deux amies se connaissent depuis l’école, dans une relation intime où la fragilité de Mariko a répondu au besoin maternel de Tomo. Dévastée, la jeune femme décide alors de se rendre chez le père tortionnaire, alcoolique, de Mariko pour récupérer l’urne funéraire de son âme sœur…

My Broken Mariko - BD, informations, cotesSur le suicide, sujet particulièrement sensible au Japon, il y a deux approches possibles. Celle de Guillem March l’an dernier était fantastique et allégorique en se concentrant sur la suicidée. Celle de Waka Hirako se focalise sur celle qui reste, Tomoyo. la sensibilité de cette histoire est surprenante d’autant que l’autrice n’y va pas par quatre chemins: Mariko a eu une vie brisée par un père dément d’alcool, victime de violences quotidiennes, de viol incestueux et bien entendu de harcèlement psychologie culpabilisateur… Un cocktail tristement classique dans ce genre de cas et l’on comprend vite que ce suicide est un soulagement pour la victime. Le manga n’aborde pas le pourquoi ni les raisons familiales et sociétales de ce phénomène mais se concentre sur le souvenir de la disparue et la difficulté à accepter la réalité du deuil par son amie. Le scénario prend ainsi la forme d’un road-story nerveux où le trait hargneux, comique et subtile selon les séquences, accompagne magnifiquement une traversée de l’esprit fiévreux de Tomo qu’il nous est proposé d’accompagner.

Outre le ton étonnamment plutôt léger qui facilite notre voyage, la surprise vient de la personnalité du personnage principal. Hirako explique dans l’entretien final ses références culturelles résolument occidentales, voir franco-belges pour ce qui est de la BD (citant Frederik Peeters ou Vivès, deux auteurs à la technique et à l’expressivité très fortes). Et l’on ressent dans ce personnage ce trait très peu japonais, avec une jeune fille masculine, refusant de se soumettre au sacro-saint respect des anciens et des traditions. En cela cette histoire est assez rock-n’roll et il est agréable de savoir qu’elle a parlé aux lecteurs japonais (le manga a été un grand succès et a été primé) tellement il semble destiné à un lectorat européen, tant dans le dessin que dans la narration.

TheFrenchPhenom on Twitter: "J'ai été très touché par le manga "My Broken  Mariko" qui raconte l'histoire d'une femme qui essaie de surmonter le  suicide de sa meilleure amie. C'est bourré de momentsLe découpage reflète l’intrusion subite de souvenirs dans la tête de Tomo, comme possédée par une douleur psychologique qu’elle ne parvient pas à contrôler. Les jolis moments de tendresse succèdent aux sauvetages violents de Mariko par son amie. Soucieuse de ne pas tomber dans un gros pathos, l’autrice ne parle presque pas de culpabilité, plutôt d’incrédulité devant l’inéluctable, l’incapacité à voir venir ce qui nous semble pourtant à nous lecteurs inéluctable. On sent ainsi la complexité à dissocier un quotidien d’une analyse qui nécessite du contexte. Mariko se précipitant dans les bras du premier tortionnaire venu dès qu’elle a atteint l’âge adulte, convaincue qu’elle mérite sa situation, Tomo incapable d’anticiper les conséquences d’une vie détruite et se contentant de jouer les pompiers.

On ressort de cette lecture touchés par ces deux vies, amusé aussi par les grimaces du personnage principal et ses acrobaties cartoonesques. Dans ce récit intime on ressent la sensibilité et la grande intelligence de l’autrice dans la façon de raconter des ressentis intérieurs, une tempête dans une tête, sans plomber à aucun moment le lecteur. Rarement un entretien avec un auteur aura autant donné envie de poursuivre une bibliographie. Ce récit court et plein d’amour marque la naissance d’une véritable autrice que l’on suivra avec grande attention.

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****·Jeunesse·Nouveau !·Service Presse

L’enfant océan

Jeunesse

BD de Max l’Hermenier et Stedho
Jungle (2020), 53p., one-shot.

Adapté du roman de JC. Mourlevat.

bsic journalismMerci aux éditions Jungle pour leur confiance.

Le titre est doré, l’intérieur de couverture est illustré et l’ouvrage comporte un signet-ruban. Un cahier pédagogique de 9 pages conclut l’album en forme de guide de lecture.

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Yann est le dernier d’une fratrie de sept frères. Les parents Doutreleau ne sont ni très aimants ni très malins et les destin des enfants ne semble pas bien lumineux… Un soir Yann convainc ses frangins de fuir cette maison du malheur…

Jean-Claude Mourlevat est une des pointures de la littérature jeunesse, avec une trentaine d’ouvrages parus dont deux adaptés en BD (l’enfant océan et La Rivière à l’envers (même scénariste et éditeur) et une  BD jeunesse qu’il a lui-même écrite. Il s’agit du troisième album de Stedho, très bon dessinateur dont les planches participent grandement à la qualité de cette version moderne du Petit Poucet.

Ce qui marque dès les premières planches c’est l’immersion dans un quart-monde qui donne aux orphelinats et autres marâtres des contes de fée une réalité dérangeante. Dans un esprit proche de ce qu’ont proposé Zidrou et Frank Pé sur leur Marsupilami l’an dernier nous voyons cette famille à l’univers que l’on devine violent, visités par enseignants, police et assistantes sociales et vivant dans un monde où semblent exclus l’amour, la culture et la beauté. C’est dans cet contexte que vient Yann, le petit poucet de Mourlevat, minuscule bonhomme mutique tout au long de l’album et que ses jumeaux de frangins protégeront à chaque instant. A l’absence d’amour parental la fratrie répond par une complicité de tous les instants, dans l’adversité comme dans les facéties. Yann est le cerveau de la bande comme on dit (bien que la dite bande ne parte pas de très haut…) et il faudra toute son ingéniosité pour déjouer les périples qui se dresseront sur leur itinéraire vers son rêve: voir l’Océan!

Comme souvent en littérature jeunesse la poésie répond à la dureté des conditions d’origine. La force de ce genre est de parler simplement, à des enfants, de choses complexes, parfois dures, en s’adressant à l’empathie naturelle des jeunes. Les gueules de travers des grands-frères les rendent sympathiques et leur cerveaux un peu vides font d’eux des amis bienveillants, sortes de bons géants pour le petit Yann qui se balade de sacs en dos. Il y a bien sur de la méchanceté dans cet univers d’enfants, une méchanceté adulte… qui n’est pas exclusive (et pas manichéenne). Si les parents et le gros bourgeois incarnent la malveillance, la bande du poucet rencontrera aussi beaucoup de complicité dans leur voyage vers la liberté.

Le dessin et la colorisation très maîtrisés de Stedho donnent une dynamique très réussie aux planches, créant des gags visuels et certains plans assez inspirés. Les visages sont assez simples mais font leur office et rendent le petit fort sympathique avec sa bouille toute ronde. Le découpage surtout est très varié, jouant d’une multitude de cadrages pour créer un mouvement permanent rendant la lecture particulièrement fluide et agréable.

On ressort de ce périple ravi d’avoir découvert un duo d’auteurs dans cette tendre épopée qui parle plus qu’il n’y paraît de notre époque et son traitement des déclassés. Et pourquoi pas l’envie de prolonger la lecture sur le roman.

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