BD·Mercredi BD·Nouveau !

Nuées noires, voile blanc

Série Azimut T4.
BD de Wilfried Lupano et Jean-Baptiste Andreae
Glénat (2018), 48p., série en cours.
9782749308487-l

Comme sur tous les albums de la série, l’intérieur de couverture comporte un extrait du dictionnaire des oiseaux du monde d’Azimut. L’illustration de ce quatrième tome est moins chatoyante que précédemment… mais je chipote. La maquette est toujours aussi élégante et prépare agréablement la lecture. En revanche le titre du volume est en tout petit sur la couverture et n’apparaît pas sur la tranche, ce qui est dommage. Beau travail éditorial néanmoins.

La belle Manie Ganza s’apprête à épouser le grand seigneur du désert Baba Musiir alors que l’armée du Petitgistan marche vers la guerre contre son adversaire des sables. Pendant que le chevalier commence à comprendre qui est l’arracheur de temps, toute la petite bande de la pulpeuse héroïne reprend sa course effrénée, dans l’ombre de la terrible reine des Amazones, désormais prête à déchaîner les plus terribles forces pour mettre la main sur sa fille…

Résultat de recherche d'images pour "andreae nuées noires"Azimut est depuis quelques années ma série préférée avec Servitude. A l’époque je connaissais le scénariste Lupano par sa première série Alim le tanneur mais je n’avais pas fait attention à sa présence (pourtant essentielle!) sur la série. Non, l’argument de vente a été l’univers fantastique absolument incroyable d’un adorable illustrateur à la modestie infinie: Jean-Baptiste Andreae. Pour les plus anciens, son premier ouvrage « Mangecoeur » avait fait parler de lui pour l’univers à la fois coloré et inquiétant qu’il proposait, un monde empli d’objets mécaniques improbables, de poupées aux dents pointues ou de visages déformés. Son monde peut s’approcher de celui d’un Tim Burton par un esprit doux-amer, mais en bien moins sombre cependant.

Azimut réussit le pari incroyable de mettre cet illustrateur de grand talent (et adepte des femmes charnues) au cœur même de son imaginaire graphique! Comme un enfant dans un bac à sable absolu, il peut laisser libre court à ses visions, au sein d’un scénario qui semble totalement fait pour lui, épousant, utilisant, tout en guidant son style. J’appelle cela l’alchimie parfaite entre le dessin et l’écrit. Avec un humour désormais connu de Wilfried Lupano, que demander d’autre que d’avoir l’une des plus importantes séries BD des vingt dernières années? (oui-oui, j’assume!).

L’histoire basée sur le temps (avec ses corollaires du paradoxe temporel, du retour en arrière et autres sauts tous azimuts…) est complexe, révélée progressivement. Pourtant chaque album reste rapidement et agréablement lu même si l’on ne se replonge pas au préalable dans l’intégralité de la série. Une série à plusieurs niveaux en somme: le premier empruntant aux créations passées d’Andreae (comme le mésestimé Terre mécanique) construite comme une poursuite perpétuelle entre un groupe de freaks mignons et des poursuivants très méchants, le second très sophistiqués articulé sur plusieurs époques entre lesquelles les personnages naviguent en laissant le lecteur soupçonner qu’untel est le passé ou le futur d’un autre ou que cette séquence se déroule dans l’esprit de celui-la… Très casse-gueule comme scénario mais jusqu’ici admirablement construit et pas un instant l’on peut soupçonner le scénariste de partir sans plan préconçu. Après tout Bajram sur Universal War 1 avait bien un plan entièrement ficelé qui lui a permis de boucler magistralement son histoire de paradoxes spatio-temporels.

Ce qui permet de fluidifier cela c’est donc le monde peint par l’illustrateur. Un monde aux oiseaux mécaniques, aux titans enchaînés dans un zoo côtoyants des poupées de chiffon animées et des tortues-cyborgs! Un enchevêtrement de tout de qui peut être amusant, joli, exotique… et le tout reste cohérent entre les mains de ces deux grands artistes que sont Andreae et Lupano, et surtout follement drôle. Fidèle à lui-même, le scénariste en profite même pour glisser quelques idées très politiques comme cette image muette après le passage des nuées noires, où les hommes ont été ensevelis et qu’il ne reste dans le royaume de Baba Musiir que des femmes hébétées.

Bon, je vais m’arrêter là pour ne pas vous saturer de louanges. Les fana de Lupano sauront de quoi je parle, pour les autres, laissez vous porter par la poésie de ces mondes où chaque image regorge de détails, où chaque nom évoque un tas d’idées et de références. Azimut est une grande BD, une très grande BD.

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mo’ .

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BD·Mercredi BD

Le singe de Hartlepool

BD de Wilfried « the king » Lupano et Jérémie Moreau
Delcourt (2012), 92 p. Prix des libraires BD 2013.

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Une édition spéciale enrichie d’un cahier historique de 22 pages est également disponible. Format compact de l’excellente collection « Mirages » de Delcourt (celle de des albums de Cruchaudet, Un océan d’amour et Endurance par exemple). La couverture (qui ne reflète pas vraiment l’album mais participe à l’implication du lecteur pour ce pauvre singe) est très belle et inspirée.

En 1814 alors que la haine réciproque entre français et anglais est plus forte que jamais, un navire de l’Empire fait naufrage sur les côtes de la perfide Albion. En réchappent un jeune mousse élevé par une nourrice anglaise et un singe. Cela va déclencher dans ce petit village de pécheurs bouseux une réaction de haine absurde contre ce « français »… de singe!

Résultat de recherche d'images pour "le singe de hartlepool moreau"Attention, chez Lupano s’il y a toujours de l’humour, il peut être féroce, voir très noir. C’est le cas avec cette fable issue d’une légende anglaise (expliquée par une post-face de l’auteur) qui illustre le mécanisme de haine collective qui peut se déclencher lorsque le nationalisme exacerbé tombe sur des enclaves isolées. Les affreux sont des anglais, ils auraient pu être français ou malgaches… Car le propos est le même que dans toute fable, dans tous récit absurde (genre souvent exploité chez Lupano comme récemment avec son Cheval de bois, cheval de vent): explorer les mécanismes collectifs qui dépassant la raison et dévoilent les noires pulsions humaines et leur ridicule.

La mise en scène est très proche du théâtre, avec une presque unité d’action et un singe qui aurait pu être totalement absent (cela aurait pu renforcer le côté absurde). Mais les auteurs tentent par moment de nous présenter ce regard incrédule  du Chimpanzé pour toucher notre humanité justement. Résultat de recherche d'images pour "le singe de hartlepool moreau"Pourtant le propos n’est pas le tragique de sa situation (puisqu’on fréquente peu le singe) mais le côté ubuesque de cette population désirant utiliser cette présence « française » pour dépasser l’insignifiance de ce village trou du cul de l’Angleterre. Ainsi, si l’identité du français ne pose de problème à personne, tout l’enjeu des villageois, à travers un procès fidèle aux valeurs démocratiques de la grande Nation et des glorieux sujets de sa majesté est de prouver que l’espion attrapé préparait une invasion du Royaume par les troupes napoléoniennes… Le scénariste a tout bon lorsqu’il s’abstient, même avec le personnage témoin du médecin, de comparer les bons personnages des mauvais et de toute mièvrerie. La scène ne mérite pas de commentaire et Lupano laisse le lecteur-spectateur seul face à sa sidération. Tout est compris, il n’y a plus rien à dire.

Résultat de recherche d'images pour "le singe de hartlepool moreau"Graphiquement Moreau croque ses pécheurs de façon atroce, comme ce vieux vétéran des guerres américaines, sorte de morceau de barbaque sur un charriot (il a perdu ses jambes) ou le maire, plus simiesque que le singe. Les couleurs sont très jolies et participent à l’ambiance très théâtrale de la BD (le rouge sanglant du ciel lors du procès). Mais soyons clair: dans cette comédie humaine le dessinateur nous croque une farce, sorte de florilège de toutes les pires expressions et visages de l’humanité haineuse. On retrouve par moment l’esprit de Masbou sur De capes et de crocs lorsqu’il dessine des scènes de panique générale avec forces caricatures.

Le Singe de Hartlepoole est une BD cruelle. Lupano laisse peu de place à la compréhension dans la connerie humaine qui concerne à peu près tout le monde (sa série des Vieux Fourneaux est bien plus optimiste si l’on peut dire) et fait feu de tout bois, avec intelligence, subtilité, radicalité. Un grand scénariste.

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mo’

Et les billets de Mokamilla et  Sulli, Anne, Noukette, Yvan, Jérôme, Hélène, Mango. Yaneck, Soukee Sandrine, Marion.

 

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Cheval de vent cheval de bois

BD jeunesse de Wilfried Lupano et Gradimir Smudja
Delcourt (2017), 22p.

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C’est un jour important pour le roi: aujourd’hui c’est son anniversaire! Tout le royaume se presse pour le féliciter, le cajoler, pendant que le héraut récite l’interminable liste des cadeaux qui lui sont envoyés. Mais le roi n’en a que faire, ce qu’il veut c’est son gâteau et chevaucher son cheval de bois. Pendant ce temps deux jeunes miséreux parviennent à  prendre l’encolure du mythique cheval de vent qui parcourt la campagne et emporte le gâteau du roi! Une course effrénée va alors s’engager entre ce deux chevaux improbables…

Le duo expérimenté Lupano/Smudja nous livre avec cette BD jeunesse une fable à la Ubu sur la puérilité du pouvoir et de la richesse face au rêve de l’enfance et aux inégalités. Du Lupano qu’on aime, qui rougit toujours un peu plus l’univers si peu politisé de la BD franco-belge! Cet album court est un véritable régal pour les yeux. La finesse des détails, la chatoyance des chevaldeboischevaldevent-3.jpgcouleurs sur de grandes cases flattent les rétines. Smudja avait déjà montré sa technique et son amour des couleurs vives sur ses albums dans l’univers des impressionnistes (Van Gogh et Toulouse-Lautrec). Ici on est dans la grosse farce lue très vite, à l’intrigue simple (Lupano aurait pu développer quelque peu l’histoire du cheval de vent…), à la chute attendue. Rien de très original, mais une jolie histoire avec un brin de fantaisie qui plaira aux enfants (chevaucher un cheval de vent avec des masques d’animaux!) en leur parlant tout de même des méfaits du pouvoir absolu et des injustices. Pour les parents on se régalera visuellement et rigolera un peu aux situations grotesques du roi et ses gens.

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Shingoulouz.inc

BD de Wilfried Lupano et Mathieu Lauffray
Dargaud (2017)

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Les Shingouz ont encore frappé ! Alors que les agents spatio-temporels Valerian et Laureline sont à la recherche d’une Intelligence Artificielle criminelle, Monsieur Albert leur apprend que le trio d’extra-terrestres infernaux a commis l’irréparable: ils ont perdu la Terre au jeu…

La série « Valerian vu par… » entamée il y a déjà 6 ans par Manu Larcenet et son déglingue « Armure du Jakolass » revient avec un attelage improbable entre Lupano, (le scénariste très talentueux du moment) et maître Lauffray, chef d’une Ecole graphique, dont la rareté et l’irruption dans un registre humoristique attisent la curiosité. Et on peut dire que la réussite est complète si l’on en juge par le seul plaisir et la quantité de rires provoquée par cet album. Autant le Jakolass restait dans l’univers de Larcenet (gros pif, piliers de bar et antihéros), autant nous sommes ici totalement dans la thématique Valérian mais réinterprété par l’auteur des Vieux Fourneaux dont on retrouve ici toute l’énergie, les scènes improbables et surtout l’humour. valerian_color_small_40_41Rarement je m’étais autant poilé en lisant une BD (peut-être devant Calvin et Hobbes…). La profusion d’inventions scientifico-n’importe quoi ne laisse pas deux cases de répit. Entre le Thon quantique, les Shingouz propriétaires de la Terre et l’IA corruptrice du compte retraite des agents de Galaxity (Lupano en profite pour nous glisser sa critique de la finance et du système libéral déjà connue des lecteurs des Fourneaux), on rit sans arrêt, entre deux bavements dus aux planches de Mathieu Lauffray.

Pour une fois on peut dire que les pinceaux de l’artiste ne sont pas le premier motif de lecture de cet album. Pourtant son arrivée dans l’univers de la SF se passe avec le même talent que sur ses habituelles lovecrafteries. C’est beau, élégant, précis et Laureline est plus belle que jamais. valc3a9rian-vu-par-shingouzlooz-inc-wilfrid-lupano-mathieu-lauffray-p-9.jpgLes trognes des Shingouz donneraient presque envie de voir Lauffray bifurquer vers le cartoon et ressemblent étonnamment à leurs cousins du film de Luc Besson. Les similitudes ne s’arrêtent pas là puisque l’humour présent sur les deux œuvres est très proches, du décors noix de coco-chemises à fleurs à la virée en yellow submarin. Entre 4-5 jeux de mots pourris mais diablement drôles (la Shingoozlooz ou la Walou & Fortunas), Lupano offre à son acolyte de magnifiques planches spatiales et planétaires (mention spéciale aux couleurs plus  flashy qu’à l’accoutumée chez Lauffray mais magnifiques). Les deux se font plaisir et le communiquent. A lire absolument, que vous aimiez/connaissiez l’univers de Valérian ou pas.

 

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Ce billet fait partie de la sélection  22528386_10214366222135333_4986145698353215442_nhébergé cette semaine chez Moka

Le billet de Branchés culture avec plein d’images et de croquis.