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BD en vrac #17

La BD!

  • Misères (Grimalt/Mosquito) – 2019

badge numeriquecouv_374565L’espagnol Francesc Grimalt a publié en 2015 ce magnifique conte que l’éditeur grenoblois Mosquito traduit chez nous à l’automne dernier. Travaillant dans l’animation et doté d’une technique redoutable qui rappelle par moment le travail de David Sala, ou les mécaniques d’Andreae, Grimalt propose un très original huis-clos, un conte surréaliste improbable où les textures ont une grande importance. Le jeune héros déguisé en indien débarque dans un village unique et perché sur un piton rocheux: les trente maisons du village Misères forment un unique alignement de bâtis dont la largeur ne dépasse pas une pièce! Poursuivi par une force invisible, le jeune garçon devra parcourir chaque maison, occupée par des fantômes d’anciens habitants qu’il devra se garder de froisser… L’occasion de nous présenter des séquences fantasmagoriques où Dali appelle Tim Burton, Lewis Caroll et le folklore anglais peuplé de Leprechauns. Avec un découpage très aéré d’un maximum de quatre cases par page, il s’agit bien d’un album destiné à la jeunesse qui permet de découvrir un auteur doté d’une forte personnalité graphique qui me rappelle plus le travail des artistes argentins qu’espagnols (souvent très influencés par Disney). L’album lui-même propose un gros travail sur l’architecture bois du village de même que sur les motifs des tissus. Les aperçus du travail de Grimalt sur des maquettes et marionnettes (le village a d’ailleurs été fabriqué en maquette) montre l’approche artisanale de l’auteur. Un artiste dont on suivra avec envie de prochains ouvrages et l’activité hors BD tant il donne envie d’imaginaires.

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  • Jakob Kayen #2: Le mange mémoire (Runberg, Guerrero – Le Lombard) – 2020

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couv_384889Ma lecture du premier volume m’avait emballé sur les dessins et l’univers général mais laissé sur ma faim quand à l’intrigue, un peu courte… et malheureusement cette suite confirme que Sylvain Runberg est en service minimum sur cette série où personne ne semble trop voir de problème à un scénario qui frise l’indigence. C’est très surprenant de la part d’un scénariste généralement très intéressant. Son idée de départ est sympathique mais passée la surprise du premier volume on ne peut que constater que l’histoire, très formatée, pouvait tenir en une simple séquence et est totalement inintéressante, d’autant qu’elle est redondante avec le premier tome. Jakob est déterminé à récupérer sa dulcinée emmenée au harem du grand sultan en plein cœur de la capitale de l’empire Omeykim. Sur de son coup il n’imagine pas qu’au même moment un coup d’Etat s’apprête à bouleverser ses plans…

J’espère qu’auteurs et éditeurs ne comptent pas produire ainsi une série de one-shot sur un type qui s’infiltre dans une forteresse comme dans du beurre grâce à ses capacités surnaturelles… Il faudrait penser à changer d’idée et si le principe du peuple ancien est intéressante, on marche ici sur de très grosses ficelles avec un scénariste qui ne propose jamais de pousser cette réflexion sur la mémoire. Projet assez incompréhensible, très feignant alors qu’il est doté de nombreux atouts, à commencer par un très bon dessinateur impliqué et un background à gros potentiel. Gros gâchis pour le moment. Si l’on regarde une autre grande série de Runberg, Orbital, démarrée très lentement, on se dit que ce n’est pas perdu. Mais franchement on pourrait attendre d’un éditeur qui travaille avec ses auteurs pour éviter ce genre de choses.

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  • Blake et Mortimer: La vallée des immortels #2 (Sente, Berserik, Van Dongen – Le Lombard) – 2019

couv_377354-1La lecture du tome précédent m’avait assez moyennement accroché pour les mêmes raisons que le précédent: depuis plusieurs albums, Yves Sente, scénariste attitré d’une reprise de Blake et Mortimer qui devait à l’origine permettre à des coupes d’auteurs changeants de proposer des adaptations riches, semble vouloir nous proposer des documentaires, tantôt sur l’histoire de la cryptographie (Le baton de Plutarque), de Shakespeare (Le testament de William S.) et ici de Hong-Kong sous mandat britannique. Sur le plan technique on ne peut pas dire que ce soit mauvais. On a une enquête policière avec Mortimer enlevé et recherché par Blake, comme souvent dans la série. Les dessins sont classiques et fidèles à l’esprit. On passe donc ce second volume à lire le récit de la trahison du premier empereur Shi huangdi et ce qui l’a amené à la vallée des immortels. Si la fin renoue vaguement avec la mythologie B&M en retrouvant un Nasir fort mal en point et un soupçon de fantastique, l’erreur originelle de cet album est bien de l’avoir découpé en deux parties soit tout de même cent pages! Les deux premières histoires de HP Jacob se déroulaient sur trois et deux tomes et c’est bien la nostalgie qui nous fait pardonner les longueurs d’alors. Plus rien ne justifie cela aujourd’hui et ce volume souffre des mêmes défauts que le précédent qui nous baladait longuement dans une visite touristique et historique de Hong-Kong. Pas franchement mauvais, cet album souffre surtout de la lassitude de lecteur qui a peut-être usé son envie de Blake&Mortimer et la patience envers un auteur capable de très bonnes choses (la vengeance du Comte Skarbek) mais qui se promène sur des séries archi-commerciales. En devenant banalement annuelle la série a perdu sa sève et des raisons justifiables de sortir des albums. Pour ma part j’attendrais patiemment le retour du grand Van Hamme sur un Dernier espadon annoncé…

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Lecture COVID: Tango #1

La BD!

Les sources de lectures Covid que j’ai identifié sont les suivantes (vérifier sur les sites la durée de disponibilité variable). Si vous avez un compte Iznéo, les promo sont basculées mais en vrac entre les promo payantes et les véritables gratuits). N’hésitez pas à signaler en commentaire de ce billet des liens intéressants vers d’autres éditeurs!


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BD de Matz et Philippe Xavier,
Le Lombard (2017), 64 p. par album., 4 albums parus.
Un TT noir&blanc est édité pour chaque volume.

La série Tango a de plutôt bons échos et j’avais profité d’une offre de l’éditeur sur la plateforme Iznéo pour le télécharger. J’en ai donc profité pour rattraper ce retard. Tango démarre très bien en nous plongeant dans de magnifiques paysages de l’altiplano agrémentés d’une narration en vignette dans le style où excelle Matz, comme sur sa série phare Le tueur. Ces deux éléments sont la grande réussite de l’album qui introduit un mystérieux gringo, très classe, très mystérieux dans un bled perdu où la vie s’écoule dans le calme du désert. Cette ambiance nous happe avec le réalisme du dessin de Xavier. Il faut dire, les deux auteurs ont effectué un voyage documentaire avant l’album (un cahier graphique en fait mention, accompagné de photos, en fin d’ouvrage). Si le personnage du solitaire philosophe et désabusé analysant le monde et ses contemporains est désormais connu, le grand mystère qui entoure ce personnage nous maintient en haleine avec l’espoir d’une série lorgnant sur XIII ou Jason Bourne où l’on suivrait un super action-man désireux de se faire oublier. Malheureusement dès la seconde moitié de l’ouvrage on tombe un peu de notre nuage pour constater que nous avons finalement affaire à une banale affaire d’anciens associés en quête de vengeance. Du coup on ne comprend pas bien les talents de combat et de tir de Tango et l’on craint que les prochains albums ne soient qu’une série de one-shot sans véritable concept derrière hormis peut-être de nous présenter des cartes postales. Si magnifiques soient-elles, il reste indispensable de proposer quelque chose de neuf pour attirer le lecteur sur une série. Pour l’instant ce premier tome ne convainc pas, mais le potentiel peut se révéler par la suite.

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****·BD·Nouveau !

Green Class #2: L’Alpha

Deuxième tome de 56 planches, dessiné par David Tako, écrit par Jérôme Hamon, paru le 14/02/2020 aux éditions du Lombard.

The Walking Misfits

couv_383029Après la sortie fracassante de Pandémie, Jérôme Hamon et David Tako poursuivent leur série Post-Apo (ou oserais-je dire PostAdo) avec le tonitruant L’Alpha.

Lors d’une sortie éducative en Louisiane, un groupe de jeunes inadaptés canadiens se retrouve piégé dans une zone de quarantaine alors qu’éclate une épidémie mystérieuse. Les ados rebelles iront de charybde en scylla lorsque l’un d’entre eux s’avérera infecté par le virus, qui le métamorphosera inexorablement en une créature hybride, sorte de colosse mi-organique, mi-fongique.

Dans le premier tome, on découvrait avec horreur le danger viral ainsi que ses effets sur les personnes infectées, le tout rythmé par quelques ellipses menant à un final surprenant et bien amené, tandis que ce second tome profite de toutes les possibilités offertes par la conclusion du premier. L’auteur de l’excellente série Nils (Blondin avait émis un avis un peu plus mitigé...) s’engouffre dans la brèche qu’il a ouverte dans le mur de quarantaine, pour élargir son monde, ajoutant des factions antagonistes au milieu desquelles se retrouvent nos héros, qui ne devront leur survie qu’à leur détermination, leur ingéniosité, et, pour certains, à une chance insolente.

Night of the living Groot(s)

Loin du sentiment d’urgence qui régnait dans le premier épisode, l’auteur donne grâce à ce deuxième tome une ambiance de monde nouveau, crépusculaire, incertain et violent, dans lequel tous ceux qui ont survécu sont en sursis. Les infectés sont désormais arrivés à maturité pour la plupart, créant une nouvelle espèce qui entend bien se faire une place dans l’écosystème déjà précaire de la planète.

Alors que nos héros courent après leurs amis disparus, ils ne peuvent que supposer le sort du reste du monde, tandis que partout, s’affrontent ceux qui traquent les infectés et ceux qui leur portent un intérêt scientifique teinté de religieux. Noah, le benjamin du groupe d’adolescents désormais totalement transfiguré par le virus, va se retrouver au centre de toutes les attentions, attirant la convoitise des uns et la haine des autres. Nos djeuns survivants parviendront-ils à le sauver sans y laisser leur peau ?

On embarque aisément avec les héros Lucas, Naïa, Sato, et les autres, dans cette aventure effrénée dont les mystères s’épaississent au fur et à mesure de l’album. Un bémol se dégage cependant quant à certaines parties des dialogues, qui manquent parfois de punch tout en se voulant refléter le langage adolescent. Rien de rédhibitoire malgré tout, cela relève davantage des sensibilités personnelles.

Les dessins et le découpage dynamiques de David Tako rendent l’ensemble très attractif, car on sent que l’artiste a gagné en maîtrise depuis Pandémie. Les postures et mouvements des personnages m’ont paru plus ciselés, il y a même des scènes de poursuites franchement impressionnantes.

Green Class, l’Alpha confirme fermement la qualité de la série, à lire absolument !

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Les sans-visages

BD du mercredi

BD de Dubois et Kas
Le Lombard-Signé (2019), one-shot de 96 p.

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badge numeriqueL’album étant lu en numérique  je ne parlerais pas de l’édition. Je préciserais seulement deux choses: d’une part si certains albums se lisent très bien en numérique, du fait des dessins très fouillés, colorés je pense que celui-ci gagne particulièrement à être lu en album papier. Par ailleurs, je le précise presque à chacune de mes lectures Signé, je déplore vraiment que cette collection prestigieuse destinée à l’origine à publier des One-Shot exceptionnels comme le Western de Rosinski-Van Hamme, soit devenue une simple collection où des auteurs ont leurs habitudes, tels le très bon Pierre Dubois, mais également des Hermann ou Warnauts et Raives. Cela ne veut pas dire que tous ces albums sont mauvais, mais que le prestige initial de la collection fausse un peu l’a-priori du lecteur en diluant l’aspect exceptionnel.

La guerre de trente-ans fut l’une des plus sanglantes de l’histoire moderne. Sur des terres germaniques ravagées par cette guerre entre catholiques et protestants, une horde de mercenaires va se retrouver piégée dans une vallée qui ressemble à un paradis hors du temps. Là ils se retrouveront confrontés à des choix entre l’accès à l’humanité ou le maintien des pulsions sauvages qui les ont menées pendant des années…

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Je découvre avec cet album un auteur, Kas, dont le style me rappelle rapidement un certain Rosinski. Ce n’est pas un hasard puisque, polonais comme le maître, il a pris sa suite sur la série Hans. L’on sent bien la filiation mais surtout une esthétique faite de grande maîtrise visuelle qui s’échappe de l’académisme du dessin de BD avec un rendu crayonné qui crée une ambiance dynamique et vivante. On pourra juger le traitement des filles un peu manichéen avec ces amazones aux lèvres sur-pulpeuses et aux yeux proches du manga, mais le tout à une grande élégance, notamment dans une mise en couleur très détaillée. Je ne suis d’ailleurs pas du tout certain que les planches aient la même force en noir et blanc du fait d’un encrage très léger et le rôle de la couleur d’habiller une multitudes de traits qui donnent une texture aux formes. Le dessinateur nous propose ainsi un vrai régale pour les yeux tout au long de ces quatre-vingt pages très bien tenues.

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Après une introduction puissante reprenant l’iconographie de la peinture du Moyen-Age avec ces scènes de vie rurale foisonnante ainsi que ces danses macabres qu’utilise avec tant de talent un Olivier Ledroit, j’ai été surpris de tomber dans une sorte de BD glorifiant un paganisme gaulois avec ses paysans joyeux dont la vie est rythmée par les saisons. C’est un peu kitsch, probablement assumé pour créer le décalage avec la brutalité sombre des Sans-visages. Ce ne sont pas les meilleurs passages de l’album mais l’on comprend le sens du message et vers où l’on va. Ainsi l’ambiance Horde sauvage avec cette bande de Ronins européens ne dure guère, ce qui peut troubler au regarde, notamment de la très belle couverture qui s’incarne dans les premières pages rageuses. Personnellement je m’attendais plus à une ambiance sombre à la Après l’enfer. Le travail de design vraiment réussi sur les personnages de la troupe (on en voit les recherches détaillées dans le cahier graphique final) est finalement très peu utilisé puisque dès le premier quart de l’album on se retrouve avec des guerriers à la moustache mousquetaire et à l’habit huguenot, assez classiques dans la BD d’époque, mais surtout les masques si marquants sur les premières ages disparaissent.

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Le thème de l’album devient alors la rencontre de ce capitaine avec un pays de cocagne alors que la guerre fait rage au-delà des montagnes. L’attrait du scénariste Pierre Dubois pour la culture du petit-peuple et de l’harmonie avec la nature se ressent. La tension est alors légère mais constante sur cette communauté où l’on sent que ces Sans-visages peuvent à chaque instant faire basculer l’harmonie. Étonnamment la population locale est très peu vue hormis deux jeunes femmes très belles. L’une propose au capitaine de renoncer à sa vie militaire pour fonder un foyer. Il est âgé, elle dans la fleur de l’age. On se demande alors comment un officier aussi sage a pu diriger une telle bande de gredins… Si le lecteur profite de ces agréables paysages au travers de pages un peu répétitives sur le passage des saisons, il ne peut s’empêcher de se demander comment ces hommes n’ont pas plus de traumatismes.

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Cet album a un cheminement étonnant, dont l’introduction joue sans doute un mauvais tour à un projet qui n’était en rien une Historic-fantasy. On aurait aimé voir quelque chose proche de la Complainte des landes perdues à la Renaissance, rageur et réaliste comme ce qu’a pu produire le scénariste avec Sykes, et l’on a finalement un récit sur un amour impossible et sur la vie simple des paysans. Il manque probablement une tension dans cet album où les auteurs semblent plus intéressés par l’illustration de la Nature, des nymphes et de la vie paysanne. Peut-être plusieurs projets en un, qui manquent de définition. Du coup on a une bonne histoire assez classique, très joliment et subtilement mise en image par Kas, avec quelques morceaux de bravoures et une bataille finale très réussie. Pas suffisant pour nous étourdir et ces premières pages flamboyantes resteront lettre morte, mais Les sans-visages reste un bon album comme l’expérimenté Pierre Dubois sait parfaitement les mener. Un peu plus d’originalité la prochaine fois et ce sera sans nulle doute un carton.

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***·BD·Mercredi BD·Rétro

Old Pa Anderson

BD du mercredi
BD de Hermann et Yves H.
Lombard-Signé (2016) -58 p., one-shot.

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

mediathequeCet album marque la sixième collaboration de Hermann avec la collection Signé sur un scénario de son fils. Il coïncide avec la remise au dessinateur du Grand Prix d’Angoulême pour l’ensemble de son œuvre. J’aime le format des albums Signé dont le projet était à l’origine de proposer des auteurs reconnus sur un one-shot, une sorte de Hall of Fame de la BD. Lorsque l’on voit aujourd’hui la composition du catalogue, de plus en plus d’histoires se déclinent en plusieurs volumes et les auteurs avec trois, quatre ou cinq albums dans la collection ne sont désormais pas rares. Je trouve que cela pervertie l’objet de cette collection qui se voulait d’exception et c’est dommage. Les collaborations du duo Hermann notamment, qui semblent composer une sous-collection, me pose problème, avec un manque de sélection manifeste de l’éditeur (j’ai en souvenir le catastrophique Station 16)… Pour se recentrer sur cet album proprement dit, il est de bonne facture, avec une jolie couverture intéressante, la  bio et biblio habituelle des auteurs et une post-face de quatre pages reprenant des témoignages sur l’époque un rappel historique de la ségrégation raciale aux Etats-Unis, croquis préparatoires et photos assez crues de lynchages.

Old pa est vieux et noir. Dans le sud des Etats-Unis cela laisse peu de possibilités. Lorsque sa femme décède il apprend que quelqu’un peut lui apporter des informations sur l’enlèvement de sa petite fille il y a des années, évènements qui a brisé sa vie. Il n’a plus rien à perdre et est bien décidé à se faire vengeance…

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Comme avec beaucoup d’auteurs se sa génération j’entretiens une relation de méfiance avec les albums de Hermann. Vieux routier de la BD avec une production phénoménale et un plaisir toujours manifeste de réaliser ses albums, le belge propose à la fois une maîtrise du récit et du découpage prodigieuse, une technique de colorisation indéniable, mais également une habitude à utiliser des couleurs et textures très sombres et de grosses lacunes techniques qui ne disparaîtrons certainement jamais. Un peu comme pour Yslaire, je reproche à ces autodidactes de ne pas travailler leur technique comparé à certains jeunes dont les progrès entre chaque album sont souvent impressionnants. Avec l’un comme l’autre les dessins de 1980 et ceux de 2019 n’ont pas bougé…. Quand à Yves H, je suis également réservé, ayant lu certains de leurs bons albums quand d’autres sont marqué de grandes faiblesses de récit.

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Malgré cela j’ai toujours l’envie de lire un album de Hermann, notamment grâce à ses couvertures toujours réussies et qui sont de vrais appels à ouvrir l’album. Surtout car ses choix thématiques radicaux sur des sujets lourds et souvent très politiques me plaisent beaucoup. Le bonhomme rentre dans le tas, dit ce qu’il a à dire, dénonce sans détours et cela fait du bien. C’est tout cela qu’est Old Pa Anderson. Album lu rapidement, avec peu de textes et beaucoup de scènes nocturnes, il peut se comparer au film d’Arthur Penn La poursuite impitoyable, montrant le fonctionnement du Sud profond US avec des shériffs qui tentent de faire appliquer une loi bien lointaine pour une population bien attachée à ses traditions de lynchages et de racisme. Un petit soucis dans l’album repose (comme souvent chez Hermann) dans la difficulté de distinguer certains visages. Avec quelques aller-retours entre maintenant et le passé Yves H a l’intelligence d’utiliser ce flou dans sa construction, laissant parfois le doute sur l’époque visitée et le shériff concerné.

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© Hermann/Yves H chez Le Lombard

Histoire simple, linéaire, à l’aboutissement inéluctable et brutal, Old Pa Anderson est percutant par son propos, sa description sans détours d’une époque atroce, pas très ancienne, où les blancs disposaient de la vie des noirs de façon sans doute plus légère encore qu’au temps de l’esclavage où ceux-ci constituaient un bien matériel pour leur propriétaire. Le monde dépeint par les Hermann est toujours bien glauque, celui des bas-fonds de l’âme humaine où même entre gens de couleur on ne s’aide que contraint, on est lâche et soumis à de basses pulsions. La dernière odyssée d’Old Pa Anderson n’est finalement qu’une parenthèse dans la monotonie de ce Sud où le viol, le meurtre, le vol des noirs est la norme. Un album coup de poing dont le cahier final rappel que rien n’y est exagéré, comme un triste écho à l’actualité intérieure de l’Oncle Sam…

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****·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Zaroff

BD du mercredi
BD de Sylvain Runberg et François Miville-Deschênes
Le Lombard-Signé (2019), 76., one-shot.

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© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

L’album de Runberg et Miville-Deschênes est une suite d’une nouvelle de Richard Connell et non du film adapté qui lui a valu la gloire. Il a été proposé par le dessinateur à son scénariste de Reconquêtes, avec l’envie de traduire graphiquement les impressions ressenties à la lecture du texte. Le lien avec le texte d’origine est à la fois très fort (l’album comporte une longue introduction rappelant les événements précédents) et étiré notamment par la fin qui annonce une probable extension (j’y reviens). Comme d’habitude chez Signé, nous avons un très bel album (je ne suis pourtant pas super fan de l’illustration de couverture qui semble pourtant avoir été envisagée très vite) agrémenté d’un joli cahier final avec découpage du scénario, commentaires du dessinateur sur ses croquis préparatoires et explications de développement du scénariste. Du tout bon au niveau éditorial.

L’échec de Zaroff sur sa précédente chasse à l’homme l’a laissé dépressif. Réfugié avec ses hommes sur une nouvelle île, il découvre un jour une caméra devant le portail de son fort: la fille d’une de ses victimes a décidé de se venger et lance une chasse dont la proie n’est autre que la sœur et les neveux du comte. La situation chasseur/chassé semble s’inverser. Mais une fois sur le terrain, qui sera le prédateur le plus féroce?

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© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

François Miville-Deschêne fait partie de ces dessinateurs qui teasent beaucoup sur les réseaux sociaux et cette peinture de couverture, étrange avec ce vert et le look du comte circule depuis plusieurs mois, créant une envie certaine. Surtout depuis que j’ai découvert l’auteur en feuilletant en librairie l’intégrale de la saga d’antic-fantasy Reconquêtes, album qui m’a conquis autant par son scénario que par son graphisme quasi parfait. Car le dessinateur québécois est probablement l’un des plus techniques de la BD franco-belge. Juste pour vous prévenir: la lecture des pages de Zaroff ne souffrent d’aucun défaut esthétique! Concernant Sylvain Runberg je l’ai découvert sur la formidable série SF Warship Jolly Roger et je retiens deux choses: d’une part sa capacité à s’adjoindre la collaboration d’excellents dessinateurs, d’autre part l’imprévisibilité de ses scénarios, ce qui les rend très intéressants.

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© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

N’ayant ni lu ni vu La chasse du Comte Zaroff le projet n’avait aucune raison de m’attirer. Pourtant il se justifie par lui-même dans cet étonnant équilibre que les auteurs parviennent à insuffler à leur album, qui jouit de la mythologie du personnage avec la liberté d’une intrigue originale. Ou plutôt une revisitation. Un peu comme ce qu’a fait Abrams sur StarWars7 en remakant Un nouvel espoir.  Du coup on passe les premières pages à se concentrer pour comprendre la chronologie des évènements précédents et le who is who. Je vous épargnerais une recherche internet inutile: hormis Zaroff et les personnages présents dans l’introduction tout ce que vous verrez dans l’album est original. Pourtant il s’insère avec fluidité et l’on a vraiment l’impression que tout cela est issu de l’ouvrage original. Cela s’appelle un background et Runberg est très doué pour développer ce hors champ qui donne une consistance à toute bonne histoire.

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© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

Mais le cœur de l’ouvrage est l’aventure, avec une recette simple: un méchant (très) charismatique, une bande de bandits très armés avec à leur tête une héritière contestée par ces machos irlandais, un environnement naturel plein de pièges, d’animaux sauvages et de décors grandioses,… Soyons clairs, le vrai héros de l’histoire est Zaroff et les auteurs se cachent à peine de leur envie de nous narrer ses prouesses. Il est un monstre mais est chassé par des bras cassés pas forcément plus vertueux. Fiona (la chasseuse) est également réussie avec son guide brésilien, sorte de crocodile Dundee. Mais la donzelle au caractère bien trempé reste dans l’ombre de ce que cherchent à nous narrer Runberg et Miville-Deschênes: ce génie du mal est invincible pour peu qu’aucun tiers ne vienne fausser ses plans. On réalise ainsi progressivement que l’enjeu n’est pas de savoir si Zaroff va s’en sortir mais plutôt combien d’irlandais survivront…

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© Runberg/Miville-Deschênes chez Le Lombard

L’île est un décors improbable mais grandiose, avec des formations géologiques incroyables et des panoramas qui semblent presque issus de mondes Fantasy. Surtout, le dessinateur se régale dans ses palettes de couleurs, ses décors de jungle, ses falaises, ses arrières plans aussi détaillés que les personnages, il semble à l’aise partout. Du fait de l’histoire on peut ressentir une légère monotonie d’environnement mais l’action et la qualité du trait font que l’on n’a pas le temps de s’ennuyer une seconde. Disons pour chipoter que la partie graphique est légèrement moins impressionnante que sur ses derniers albums, mais cela reste techniquement parfait, notamment dans ces visages et expressions, tous spécifiques et totalement crédibles. Un sacré artiste.

Zaroff est typiquement le genre d’album au sujet minimaliste mais que la seule réalisation (sans faute) propulse au rang de blockbuster de la BD. Quand un album vous permet de découvrir deux grands artistes, vous donne envie de lire le texte d’inspiration et vous régale les yeux, il est difficile de résister. Si vous aimez l’aventure et les beaux dessins de style classique, courez, Zaroff est peut-être déjà derrière vous…

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… et allez lire le super entretien que propose le site Branchés Culture!

*****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Reconquêtes

La trouvaille+joaquim
BD Sylvain Runberg et François Miville-Deschênes
Le Lombard (2011-2016), intégrale, 232 p.
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© Miville-Deschênes, Runberg, Le Lombard,2019

Je profite de la sortie du nouvel album du duo, la suite du film La chasse du comte Zaroff, pour chroniquer l’intégrale de la série Reconquêtes, que je n’avais pas vu passer lors de la sortie de ses quatre tomes et dont l’atmosphère et le dessin m’ont littéralement envoûté en librairie! La très belle édition du Lombard sépare les tomes avec d’immenses doubles-pages reprenant les illustrations originales des volumes, un régal. Elle inclut un cahier graphique de recherches préparatoires de huit pages, très intéressant car il permet de voir l’évolution des premiers jets des personnages, beaucoup plus typés sémites avant leur évolution vers un type européen (j’y reviens). Enfin, une bibliographie des deux auteurs clôt l’ouvrage. Du très beau travail qui vaut un Calvin.

Dans une Antiquité reconstruite, l’avancée des puissants Hittites en Asie Mineure pousse la Horde des vivants à se reformer: cette alliance de trois peuples nomades, redoutables guerriers, va entamer une reconquête de leurs territoires, entre trahisons, suspicions et courage guerrier. Leur chronique sera suivie par une scribe, la très belle envoyée du roi de Babylone Hammurabi…

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© Miville-Deschênes, Runberg, Le Lombard, 2019

Reconquête est un étrange objet, un scénario composite mis en image par l’impressionnant François Miville-Deschênes, que je ne connaissais pas et qui compte indubitablement parmi les plus grands dessinateurs en activité. Ce qui saute aux yeux dès les premières planches c’est la technique parfaite du dessinateur québécois. Que ce soient les animaux, les hommes ou les femmes, tout est précis, détaillé, différencié. Alors qu’un certain nombre de dessinateurs réutilisent le même visage avec de simples changements de coiffures et de costume pour leurs personnages (Bilal par exemple), ce qui peut être gênant pour la compréhension, ici l’hyper-réalisme est extrêmement agréable et donne véritablement l’impression de lire un péplum sur grand écran. Le travail documentaire très conséquent sur les costumes, les décors, mobilier et l’imagination pour rendre cette Antiquité semi-historique crédible sont vraiment remarquables et montrent une passion de tous les instants mise dans ce travail.  Il a toujours été compliqué de représenter l’Antiquité sans tomber dans le kitsch. Le style de Miville-Deschênes accentuait ce risque, en se souvenant des grands dessinateurs réalistes tels Chéret (Rahan) qui ont produit nombre de BD historiques un peu désuettes depuis les années soixante. Or, que ce soit par la colorisation très élégante ou l’esthétique générale, tout est de bon goût, crédible, travaillé. Certains albums font ressentir le travail préparatoire, le développement de l’univers et des personnages. C’est le cas ici, un peu comme dans la grande série Servitude, où les combats ne sont qu’un moment (grandiose!) dans la description ethno-historique de peuples qui combattent pour leur mode de vie.

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© Miville-Deschênes, Runberg, Le Lombard, 2019

Sylvain Runberg nous propose avec Reconquêtes une Antiquité fantasmée, reconstituée par agencement d’éléments distants. Ainsi la scribe qui fait office de narrateur est envoyée par le roi de Babylone Hammourabi (XVII° siècle avant notre ère) pour suivre l’alliance des peuples Sarmate (env. V° siècle av. J.C.), Cimmériens (VII° siècle…) et Callipides (peuple cité par Hérodote) face aux conquérants Hittites (entre XVI° et XI° siècle avant notre ère)… L’ajout de références à l’Atlantide et de quelques créatures mythologiques permettent d’éviter toute  confusion quand au projet de réalisme historique et nous laisse profiter de la reconstitution de ce qu’aurait pu être cette

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© Miville-Deschênes, Runberg, Le Lombard, 2019

antiquité oubliée. Si la pâleur des peaux surprennent au début, habitués que nous sommes à des typologies sémites pour les peuples antiques, elles illustrent le sérieux documentaire des auteurs puisque nous savons que les peuples Scythes étaient de type « caucasien », blonds et à la peau claire… Ce qui fascine c’est la cohérence de l’ensemble, avec des styles vestimentaires reconnaissables (et la propension des guerrières Sarmates, sortes de proto-amazones, à vivre torse nu…), la rudesse des combats et des mœurs, l’originalité de ces palais mobiles dans lesquels ces rois nomades se déplacent. Les auteurs ne nous épargnent rien de la violence de l’époque, avec des soldats souvent balafrés, des sacrifices humains bien gores et quelques séquences de sexe sans insistance. Si François Miville-Deschênes se fait plaisir en matière d’anatomie féminines aux plastiques parfaites, les planches restent très élégantes et cela ne tombe jamais dans le grivois. Qu’il s’agisse d’éléphants de guerre, de vieux magiciens ou de cavalières sarmates tout est élégance du début à la fin dans cet album.

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© Miville-Deschênes, Runberg, Le Lombard, 2019

L’intrigue est dramatique, dans le sens théâtral. Si les combats en cinémascope sont nombreux et parfaitement lisibles, le cœur de l’histoire repose sur les relations entre les trois souverains qui jouent entre respect, concurrence et méfiance. Un élément perturbateur est venu perturber l’équilibre de la Horde et une conspiration va semer la discorde en imposant aux trois dirigeants un choix: risquer la disparition de tous pour l’honneur de leurs peuples ou respecter l’alliance au risque de trahir leurs traditions propres. Ce dilemme qui les taraude du début à la fin est passionnant et permet de connaître les spécificités de trois peuples que seul le nomadisme et l’esprit guerrier tient ensemble. Reconquêtes pose sa focale sur le peuple des femmes et se rapproche en cela du récent Cœur des amazones mais en bien plus réussi car il n’oublie pas le spectacle.

Reconquêtes est la série que je n’attendais plus, un peu lassé de la Fantasy et peu intéressé par des BD historiques qui restent souvent figées dans leur aspect documentaire. Runberg aime tordre l’histoire tout en gardant ses bases comme sur sa récente série Jakob Kayne. Il propose avec son comparse un modèle de BD grand public à la fois héroïque, belle et bien écrite. Un régal.

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