BD·Jeunesse·Nouveau !·**

Green Class #4: l’Eveil

Jérôme Hamon au scénario, David Tako au dessin, Jon Lankry aux couleurs, 54 pages, parution aux éditions du Lombard le 26 aout 2022.

Y-a-t-il un Lovecraft pour sauver l’album ?

 NaïaNoahLucasSatoBeth et Linda sont cinq adolescents marginaux canadiens emmenés aux states par leur éducateur pour une classe verte. Les choses dégénèrent assez rapidement lorsque survient une mystérieuse pandémie, qui transforme les gens en créatures monstrueuses.

Peu de temps après, alors que la quarantaine a empêché nos jeunes sauvageons de regagner leur pays, Noah est infecté par le virus et devient un monstre, d’un genre tout particulier car il a le don de commander aux autres infectés. Cette particularité attire l’attention de l’armée, qui semble impliquée dans cette catastrophe nationale.

Les malversations du gouvernement conduisent ensuite à la mort tragique de Noah, tué par ses congénères infectés. Toutefois, son esprit semble avoir survécu dans un autre plan d’existence, comme le découvre Naïa, qui depuis le début fait tout ce qu’elle peut pour sauver son frère. Le groupe découvre finalement, dans le tome 3, que tout ça est le fait de Lyauthey, un méchant tout de noir vêtu qui a pour projet d’invoquer les Grands Anciens, des divinités cosmiques susceptibles d’annihiler le genre humain. Les infectés, qui répondent en fait au nom de Shoggoths, sont des créations de ces êtres omnipotents, mais leur rôle reste encore nébuleux.

Si vous suivez Green Class, alors vous savez que l’avis de l’Etagère sur la série s’est gentiment dégradé à l’occasion du tome 3. En effet, l’introduction du lore lovecraftien ne s’était pas faite sans mal, en l’espèce au détriment du rythme et de la cohérence de l’ensemble.

Le survival post-apo cède donc le terrain à l’horreur cosmique, mais le souffle de la série semble avoir disparu. L’action s’enlise, entre captures maladroites, fuites désespérées et recaptures, le tout sur un rythme qui se veut urgent mais qui relève finalement davantage de l’hystérie.

L’auteur semble avoir oublié que pour faire avancer l’intrigue, il faut introduire une nouvelle information, qui pousse un ou plusieurs personnages à prendre des décisions et agir en cohérence avec un objectif clair, avant de confronter lesdits personnages aux conséquences de ce choix, ce qui mène à une nouvelle information… et ainsi de suite. Ce tome 4 se révèle donc très laborieux, et le manque de charisme de l’antagoniste n’aide évidemment pas, à tel point qu’il est délicat après lecture de déterminer quel événement majeur est intervenu.

On note aussi un peu de flou concernant le plan du méchant, dont on se doute, sur la base d’une réplique et d’un regard larmoyant posé sur une photo de famille, qu’il a des raisons valables d’agir de la sorte. Son plan général paraît certes compréhensible (invoquer les Grands Anciens), mais sa méthode reste nébuleuse, à moins que je n’ai raté quelque chose. Par quel biais invoquer le portail ? comment compte-t-il communiquer avec eux, quel rôle précis jouent les Shoggoths ?

Malheureusement, sur ce coup, l’abondance des interrogations a tendance à diluer l’intérêt du lecteur plutôt que d’éveiller sa curiosité.

Côté graphique en revanche, David Tako demeure irréprochable et constitue l’atout principal en cette période délicate pour la série. L’intervention de Jon Lankry sur les couleurs permet d’ajouter un tonalité crépusculaire qui sied bien au ton de l’album.

BD·Jeunesse·Nouveau !·****

Masques #1: le masque sans visage

Premier tome de la série écrite par Kid Toussaint et dessinée par Joël Jurion. 83 pages, parution chez Le Lombard le 27/05/22.

Crises d’identité(s)

Durant la célèbre fête des morts, au Mexique, Hector et son frère font ce qu’ils savent faire de mieux: rouler des naïfs dans la farine, prospérant de petites combines ça et là. Sans le savoir, les deux roublards s’attaquent à plus dangereux qu’eux.

En effet, un groupe d’hommes patibulaires, poursuivis par la police, leur proposent un marché plus qu’intéressant: garder pour eux deux caisses de bois quelques heures seulement, contre pas moins de mille pesos. Pour les deux nécessiteux, c’est une occasion inespérée. Après avoir donné un portefeuille volé en guise de gage, Hector décide d’ouvrir les caisses, misant sur le fait que le contenu des caisses doit valoir bien plus que mille pesos.

Et Hector n’a pas tort, car il met la main sur un masque mésoaméricain, aztèque plus précisément, en or, rien que ça ! A la fois par curiosité et par cupidité, Hector enfile le masque, mais ne parvient plus à l’enlever. Les gangsters ont tôt fait de revenir, et veulent récupérer leur marchandise pronto. Sous l’effet de la panique, Hector utilise alors sans le vouloir le pouvoir du masque, provoquant la mort de son frère. Loin d’être effrayés, les bandits y voient une opportunité d’accéder au pouvoir et vont contraindre Hector à travailler pour eux en prenant sa mère et sa sœur en otage.

En France, pendant ce temps, Siera est rattrapée par son passé lorsqu’elle reçoit un mystérieux colis, contenant un masque. Poursuivie pas les services de l’immigration, elle se rend compte que le masque lui donne la faculté de devenir invisible ! Au même moment, en Belgique, Al vit une crise existentielle, car il doit cacher sa transidentité à sa petite amie, et à ses amis, sous peine de subir leur rejet. Lui aussi va se réfugier sous un masque, un masque magique qui va le transformer littéralement en un homme surpuissant, capable de défendre les opprimer, ce que Al, entravée par le corps d’Alison, n’ose pas faire. Les destin de ces trois adolescents, éparpillés à travers le monde, vont se télescoper car l’enjeu autour de ces masques est très important. Le père d’Al en sait quelque chose, car il tente depuis des années de tous les rassembler pour éviter qu’un mauvais usage en soit fait.

Le prolifique Kid Toussaint (Ennemis, Hella et les Hellboyz, Magic 7, Absolument Normal, Elles,Love Love Love, etc) s’associe aujourd’hui au dessinateur de la série à succès Klaw pour une nouvelle série jeunesse qui surprend par son fort potentiel. Comme Magic 7, l’histoire nous met en relation avec une groupe d’adolescents qui vont se retrouver dotés de multiples pouvoirs, chaque masque octroyant une capacité différente. Le trio de ce premier tome est bien campé, chacun des protagonistes étant défini par une problématique sociétale d’actualité: Al lutte pour faire accepter sa transidentité, Siera fuit la guerre et la pauvreté mais n’a pas d’avenir garanti en France, Hector survit comme il peut dans un milieu pauvre et assailli par la criminalité. Ces éléments contribuent à rendre les personnages sympathiques, ce qui est, nous l’avons vu précédemment, crucial pour maintenir l’attention et l’adhésion du lecteur.

Pour le reste, j’ai toujours tendance à reprocher à Kid Toussaint le manque de subtilité de ses expositions, qui sont certes cruciales pour délivrer au lecteur la quantité d’informations nécessaires à la bonne compréhension du récit mais qui paraissent, par certains aspects, un peu forcées et littérales. Cependant, le reste de l’intrigue demeure clair, et conserve suffisamment d’interrogations et de ressorts exploitables pour ne pas s’essouffler.

On note aussi une petite vibe de X-men, avec un adulte (chauve!) réunissant autour de lui une bande d’adolescents multinationaux dotés de super-pouvoirs pour lesquels il fait office de mentor.

Côté graphique, les fans de Klaw savent déjà que Joël Jurion est très bon dans les scènes d’action, grâce à un trait dynamique et un découpage qui ne laisse pas la place aux temps morts. Il n’est pas non plus en reste pour les scènes plus intimistes, où l’expressivité des personnages rend la lecture plus immersive.

Ce premier tome de Masques par Kid Toussaint et Joël Jurion est donc un très bon début, une série à suivre !

Actualité·BD·Graphismes

Thorgal: nouvelle colorisation

Actu

Salut la compagnie!

On va débuter cette nouvelle semaine par une actu éditoriale qui m’intéresse particulièrement puisque Thorgal reste une de mes séries préférées et parce que je suis toujours de près les démarches des éditeurs visant à réactiver des fonds de catalogue. Déformation professionnelle de bibliothécaire sans doute, c’est le même esprit qui anime ce blog lorsqu’on s’efforce de tisser des liens entre des séries, des auteurs et des genres ou pour rappeler à vos bons souvenirs des pépites qui méritent toujours l’intérêt des années après leur sortie.

L’info n’a pas vraiment fait les gros titres malgré le statut de série majeure dans les ventes de BD franco-belge depuis de longues décennies. Lorsque le Lombard a annoncé la recolorisation des premiers volumes de la saga du Ulysse scandinave beaucoup de spécialistes, fins connaisseurs ou patrimonialistes (les gardiens du temple) ont crié au loup, à l’opération commerciale cupide qui dénature affreusement l’œuvre du maître Rosinski. S’il est vrai que certaines expériences passées assez peu justifiées ont laissé des traces. Quand Casterman a colorisé le Grand pouvoir du Chninkel, œuvre majeur de la collection (A suivre) il n’y avait pas d’autre intérêt que de ressortir un fond de catalogue un peu oublié en croyant que les jeunes lecteurs allaient plus facilement plonger avec de belles couleurs. Pour rappel l’album était paru volontairement en n&b et on a pu comparer cela à la colorisation des Tontons flingueurs, autre œuvre choisie en monochrome par ses auteurs. La légitimité avait été garantie en clamant le soutien de Rosinski mais le découpage en trois volumes reliés ne pouvait que pointer l’aspect commercial.

Pour Thorgal ce n’est pas tout à fait la même chose puisqu’il faut reconnaitre que les tout premiers volumes de la série étaient dotés de colorisations typiques de l’époque (et de la technologie d’impression d’alors), souvent criardes et parfois baveuses. Ainsi le comparatif des premières pages de l’Ile des mers gelées donne plutôt envie de relire la nouvelle version qui modernise beaucoup les planches. Je ne fais pas partie des puristes qui crient au loup et à la trahison de « l’esprit » quand le résultat est amélioré. Ainsi les deux premiers tomes peuvent profiter de cette colo il est vrai très réussie (Gaetan Georges officie déjà depuis plusieurs années sur les séries Thorgal) mais dès Les trois vieillards du pays d’Aran (le tome trois) on touche les limites de l’exercice puisque hormis un assombrissement manifeste des ambiances (voulue pour manifester les cieux gris de scandinavie?) on ne voit pas bien ce qu’apportent les nouvelles teintes. Grzegorz Rosinski n’était pas un grand coloriste avant de se mettre en couleurs directes mais s’est amélioré tout le long et on n’imagine pas l’éditeur aller même jusqu’à reprendre le magnifique travail sur le cycle du Pays Qâ.

En discutant avec un libraire il me faisait remarquer un effet pervers de cette opération, qui donnait le sentiment de lire un album paru en 2020, en perdant un côté désuet d’origine. Si je ne regretterais jamais les jaunes fluo d’époque, je reconnais que cela procure une certaine uniformisation pas anodine, le coloriste allant bien plus loin qu’un simple changement de teintes en rajoutant ombres et effets de lumière. Je remarque souvent que des dessinateurs moyens peuvent se trouver très agréables à l’œil après le passage d’un grand coloriste. Pourquoi pas mais cela interroge sur la création de l’auteur.

Pour inverser le problème j’ai constaté que la version n&B de la série publiée par les éditions Niffle (comportant quatre tomes par intégrale) était très qualitative, peu chère (moins de dix euros par tome) et dans une version très qualitative puisque grand format. On a trop l’habitude des tirages de tête et éditions spéciales à prix luxe pour collectionneurs pour ne pas saluer cette initiative très grand public qui permet de profiter de la qualité incroyable des dessins bruts de Rosinski.

Pour conclure ne je peux qu’inviter ceux qui ne connaissent pas encore cette magistrale série à profiter de l’expérience (a cinq euros l’album, on ne peux pas dire que ce soit ruineux) sur les nouvelles couleurs avant de basculer, si cela vous plait, sur les albums classiques dès le cycle des Ombres. Vous pouvez d’ailleurs consulter les guides de lecture que j’avais chroniqué à partir de ce cycle.

****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Le photographe de Mauthausen

BD Salva Rubio et Pedro Colombo
Le Lombard (2017), 168p., one-shot.

Premier ouvrage de fiction historique revenant sur l’incroyable histoire du photographe espagnol Francisco Boix, Le photographe de Mauthausen a ensuite été adapté en film (disponible sur Netflix) en 2018. L’ouvrage comporte un volumineux cahier historique reprenant en détail les éléments dessinés dans l’album et des photos sauvées par Boix et intégrées à la BD. Aussi important que la fiction, le dossier est un élément à part entière du projet et mérite un Calvin.

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mediathequeRépublicain espagnol réfugié en France puis enrôlé de force avec ses compatriotes dans l’armée française sur le Front Est, Francisco Boix se retrouve capturé lors de l’offensive allemande et envoyé au camp d’extermination de Mauthausen. Là, réalisant l’horreur, il va mettre au point avec ses camarades communistes, un plan pour subtiliser et faire sortir des centaines de clichés photographiques documentant les exactions des nazis…

Mauthausen39Lorsqu’il est sorti cet album mêlant fiction et réalité a beaucoup fait parler de lui, pour des raisons évidentes. Le sujet, aussi dramatique que romanesque a tout pour fasciner les scénaristes et auteurs de tout poil en créant une forme de héros improbable dans la mécanique implacable et inhumaine des camps. Comment dans une telle horreur des êtres humains si affaiblis, si terrorisés, ont-ils trouvé la volonté de prendre ces risques pour l’Histoire? Car c’est toute la difficulté qui nous est posé à nous spectateurs du XXI° siècle de nous efforcer de saisir une réalité aussi inimaginable que les fantastiques phénomènes astronomiques de la SF. A chaque acte de bravoure, à chaque incident improbable on ne peut s’empêcher d’imaginer une lubie de scénariste. Et pourtant… On peut imaginer un choix idéologique de Colombo et Rubio de caler cet effort des acteurs dans une idéologie communiste, seul élément permettant, en transformant ses militants en soldats, d’envisager cet impossible projet. Ce fut une réalité en bien des endroits et le scénario fait comprendre à la fin à Boix combien Staline se souciait peu des hommes sous son drapeau. Le photographe était semble-t’il une forte tête, un caractère bien trempé, mais pourtant…Le photographe de Mauthausen – Salva Rubio – Pedro J. Colombo – Aintzane  Landa – héros de guerre – camp double-planche – Branchés Culture

L’album commence immédiatement à l’arrivée des espagnols dans le camp, l’un si ce n’est le plus terrible camp de la mort nazi, un camp créé pour tuer les prisonniers politiques par le travail, sur le même modèle que le Goulag soviétique. Une carrière marquera dans la roche la souffrance de ces hommes qu’une impulsion soudaine d’un garde peut projeter se fracasser plusieurs dizaines de mètres plus bas. Ces barbelés sur lesquels on ordonnait aux prisonniers d’aller s’embrocher avant de les exécuter dans un simulacre d’évasion. Les nombreux films sur la période nous ont montré des brochettes d’ordures que l’on a toujours du mal à imaginer réelles. Mais ce qui change la donne dans cet album, malgré un dessin peu réaliste qui s’inscrit dans un registre BD presque jeunesse, ce sont les clichés. Recomposés en dessins pour un grand nombre, on peut les voir dans le très volumineux dossier documentaire qui revient sur ce camp, son fonctionnement, ses exécutions. Ainsi cette visite de Himmler parcourant les espaces du camp, du calvaire des prisonniers entouré de sa cour d’officiers dans leurs beaux costumes Hugo Boss est glaçante.Le Photographe de Mauthausen – Salva Rubio & Pedro Colombo - Benzine  Magazine

Militant communiste convaincu, Francisco Boix comprend vite que ce qui est en jeu c’est le témoignage une fois la guerre terminée. Pour ceux qui ont été abandonnés par la France dans la guerre civile espagnole, envoyés au casse-pipe car communistes, martyrisés à la demande de Franco comme mauvais espagnols, il n’y a pas d’espoir d’en sortir vivants. Mais l’idéal de justice quasi religieux des communistes les pousse à cette folie pour faire sortir des preuves. Après une intrigue montée comme un thriller (le scénariste travaille dans le cinéma), nous verrons enfin Boix forcer la porte du tribunal de Nuremberg où il n’avait pas été convié à témoigner, soutenu par Marie-Claude Vaillant-Couturier.Le tribunal fait bien peu de cas des clichés dont seuls quelques uns sont utilisés. Car les auteurs nous font comprendre que l’enjeu était déjà politique, un jeu à quatre alors que le dictateur Franco ne sera aucunement inquiété et pourra poursuivre l’idéal fasciste jusqu’à sa mort.

Histoire incroyable, très bien écrite, portée par un travail documentaire saisissant, l’album souffre donc seulement de dessins un peu décalés par rapport à la rigueur du propos, au drame humain et à la réalité de l’affaire. Cela atténue un peu l’immersion avec l’avantage imprévu de faciliter l’immersion dans ce quotidien très noir. Il n’en reste pas moins un album marquant qui fait œuvre de pédagogie en nous rappelant comme jamais trop la folie absolue de cette période.

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**·BD·Jeunesse

Green Class #3: Chaos Rampant

La BD!

Troisième tome de la série écrite par Jérôme Hamon et dessinée par David Tako. Parution aux éditions du Lombard le 23/04/2021.

Rempart K.O.

Pour Naïa, Noah, Lucas, Sato, Beth et Linda, le temps de l’insouciance est loin, si tant est que ces jeunes marginaux canadiens aient déjà été insouciants. Retenus malgré eux en Amérique durant une classe verte, ils ont assisté à l’avènement d’un virus mortel transformant ses victimes en créatures mi-fongiques, mi-bestiales.

Sans pouvoir rien y faire, le groupe s’est retrouvé enfermé dans une zone de quarantaine supposée contenir, derrière une immense muraille, l’infection galopante. Malheureusement, Noah a été infecté, et s’est inexorablement transformé, au grand désespoir de sa sœur. Au fil du temps, Noah a développé d’étranges facultés lui permettant de contrôler les autres infectés. Bien vite, l’armée a mis son grain de sel, laissant nos héros penser qu’elle n’était pas étrangère à l’apparition de ce virus.

A l’issue du tome 2, Noah était cependant brutalement démembré par d’autres infectés, plongeant nos héros juvéniles dans le désespoir le plus total. Que vont faire les survivants maintenant que leur ami n’est plus ? Vers qui se tourner dans un monde hostile où chaque faction semble avoir des choses à cacher ?

Lovecraft va à l’H.P. (SPOILER)

Pour ce troisième tome, Jérôme Hamon change de braquet et prend les attentes du lecteur à rebours en dévoilant les origines de la pandémie. Attention spoiler, l’auteur va lorgner directement et sans concession dans le lore lovecraftien pour expliquer les événements des deux premiers tomes. Ce qui s’annonçait comme un teenage survival post-apocalyptique devient donc un space horror directement inspiré du créateur du genre.

Plus tôt cette année, Créatures, de Stéphane Betbeder et Djief, amorçait également ce virage lovecraftien sur un terrain jeunesse. La révélation intervenait cependant dès le premier tome, ce qui empêchait le lecteur de se projeter et d’anticiper sur la suite du scénario.

Jérôme Hamon prend donc ici un risque considérable puisqu’il fait prendre à sa série un virage susceptible d’en altérer à la fois le message et la portée. En effet, introduire cet élément au troisième tome implique d’implémenter des règles et des concepts qui nécessiteront forcément une nouvelle exposition, ce qui risque de brouiller le lecteur.

Après vérification, il semblerait que les œuvres de H.P. Lovecraft soient tombées dans le domaine public il y a déjà quelque temps, ce qui permettra à d’autres auteurs d’intégrer l’écrivain de Providence dans leurs propres récits.

Si la référence directe est la principale preuve d’amour que l’on puisse faire à Lovecraft, elle peut aussi être à la longue perçue comme le signe d’une paresse scénaristique ou d’un manque d’originalité. Perdu dans un scénario pandémique dont on ne sait pas comment se dépatouiller ? Pas envie de passer les origines du mal sous silence, comme dans The Walking Dead ou Y, The Last Man ? Pas de problème, sortez votre Lovecraft en poudre pour une solution instantanée !

Les fans du genre seront contents, les autres y verront peut-être un éclair de génie, et, avantage ultime, il devient superfétatoire de caractériser les antagonistes, puisqu’après tout, un Grand Ancien reste un Grand Ancien, sa malveillance cosmique intrinsèque suffit pour avoir envie de détruire la planète.

Sur le reste de l’intrigue, alors que les deux premiers tomes étaient centrés sur la protection de Noah, on doit avouer ici que sa disparition plonge le scénar dans un gentil chaos (haha) qui force nos héros soit à la neurasthénie (deuil oblige), soit à une course ventre-à-terre dont les enjeux s’aliènent (sauver Noah, sauver le monde ? empêcher le méchant prêcheur de remplir son objectif…).

Il faudra donc lire la suite de la série pour voir si l’auteur parvient à faire fructifier sa référence au maître de l’horreur cosmique pour remettre son récit sur les rails.

****·BD·Nouveau !

Le Convoyeur #2: La cité des mille flèches

La BD!

Deuxième tome de 54 pages, de la série écrite par Tristan Roulot et dessinée par Dimitri Armand. Parution chez Le Lombard le 21/05/21.

Rouillera bien qui rouillera le dernier.

Le monde a été ravagé par une bactérie dont la particularité est de se nourrir de métaux. Bien vite, ce sont les fondations même de notre civilisation moderne qui furent grignotées, et avec elles les espoirs chancelants d’une humanité en déclin. Car les structures métalliques et les infrastructures ne furent pas les seules à être affectées par la Rouille. Les personnes infectées se sont mises à muter, à subir des transformations corporelles dignes d’un Cronenberg

La France n’a pas été épargnée par ce cataclysme. Sur ces nouvelles terres désolées et dangereuses, un homme crapahute sur son inquiétant destrier. On le nomme le Convoyeur, et son sacerdoce est d’amener à bon port tout ce qui lui est confié, que ce soit marchandise ou personne. A la fois redouté et sollicité, il va, de ville fortifiée en protectorat, là où ses missions le mènent, et son prix reste inchangé: son client doit avaler un œuf,  translucide, en guise de paiement. 

Jusqu’ici, nul n’était à même de percer les insondables motivations de ce Mad Max version Fedex. Toutefois, une femme est à ses trousses, avec une vengeance à accomplir. Tout aussi dangereuse et déterminée que le Convoyeur lui-même, elle semble en savoir plus que quiconque sur notre taciturne aventurier. 

Another One Bites the Rust

Après une première entrée de qualité bien que classique dans sa construction, Le Convoyeur revient et passe la seconde quant au développement de son intrigue. Les bases de l’univers ayant été adéquatement posées dans le précédent tome (la Rouille, le retour de la civilisation dans un âge sombre, les mutants, etc), l’auteur peut donc se permettre quelques révélations choc (avertissement spécial aux trypophobes parmi vous !) entre deux scènes d’action. Ceux qui ont apprécié le premier tome, notamment, seront certainement accrochés par le cliffhanger de fin qui promet des pistes intéressantes pour la suite. C’est d’ailleurs une des réussites de cette série que de laisser le lecteur dans une incertitude permanente entre un schéma très simple (le « héros » accomplit ses missions en échange d’un mystérieux œuf) et une direction impossible à prévoir. Non content d’utiliser des techniques connues (le flashback, le récit superposé à l’action,…), Tristan Roulot crée des scènes inattendues qui permettent chaque fois de densifier le contexte. On va ainsi découvrir, après une redoutables séquence d’assaut introductive, comment les puissants ont construit leur pouvoir avec un esprit steampunk fort élégant et un soupçon de fantasy dans le design de cette Eglise qui s’avère revêtir une place plus importante que prévue. La faiblesse du genre post-apo est souvent de réduire la focale sur le seul personnage principal. Ce n’est absolument pas le cas ici où l’on sent un travail préparatoire très conséquent qui donne envie d’en savoir plus et une thématique messianique inhérente au genre mais fort bien amenée.

Contrairement à ce que l’on pourrait craindre, l’amalgame des différents genres que sont le western, le fantastique et le post-apo fonctionne plutôt bien, sans que l’un prenne nécessairement le pas sur les autres. Les auteurs ont évité le cliché américain en établissant leur récit en France (il y a bien un centre de détention à Muret !), ce qui donne une saveur particulière à l’ensemble. Les dialogues sont ciselés et bien écrits, mais ne sonnent parfois pas toujours juste dans un monde post-apo dans lequel la civilisation a régressé. Du reste quelques grosses facilités scénaristiques laissent dubitatif (à moins que l’on opte pour un nouveau « pouvoir » caché du Convoyeur…). C’est fort dommage tant l’ensemble respire la maîtrise et la confiance dans le projet, avec un personnage éponyme redoutablement charismatique et qui nous laisse (là encore) dans l’incertitude quand on statut de héros ou de véritable méchant. Ses motivations commencent à se révéler ici…

Le plaisir de lecture est donc toujours là, et on en doit une part non négligeable au graphisme d’Armand, qui offre un découpage dynamique et un trait qui l’est tout autant. Ses encrages sont parmi ce qui se fait de mieux dans la BD moderne et sa maîtrise technique énorme alliée à une colorisation parfaitement adaptée montre qu’il est aussi à l’aise dans ce genre compliqué que dans le western.

En résumé, ce second tome vient amener une direction intéressante à la série, ce que le premier tome ne laissait pas nécessairement présumer, malgré sa qualité.

Billet écrit à quatre mains par Dahaka et Blondin.

****·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi·Rétro

Thorgal: le cycle de Jolan

La trouvaille+joaquim

BD de Jean Van Hamme, Yves Sente et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (2006-2010), cycle de 4 volumes.

Ce quatrième et dernier billet traite de ce qui est pour moi le chant du cygne de cette magistrale série. Jean Van Hamme souhaitait achever la série depuis plusieurs albums on le sait et la passation se déroulera sur l’album Moi Jolan. Le scénariste de la reprise, Yves Sente n’est pas un inconnu: directeur de collection au Lombard (l’éditeur de Thorgal et du one-shot de Van Hamme-Rosinski Western), il a fait ses classes sur le relaunch de Blake & Mortimer (en parallèle à Van Hamme) et a rencontré Rosinski sur une très belle variation sur le Comte de Monte-Cristo qu’ils ont réalisé ensemble (la Vengeance du comte Skarbek). C’est à l’occasion du Sacrifice que ce dernier mets superbement en application sa technique en couleur directe qu’il a expérimenté sur Skarbek.

Tentant de sauver Thorgal, gravement malade suite aux épisodes précédents, Aaricia, Jolan et Louve trouvent une aide inespérée en la personne du dieu Vigrid qui leur indique qui pourrait le sauver: Manthor le magicien, tapis dans l’Entremonde. Pour cela Jolan va devoir faire un serment qui l’amènera à l’aube de l’âge adulte sur les terres des Dieux où il va défier à son tour la Loi d’Odin…

Liste des critiques concernant ThorgalDrôle de cycle charnière, ces quatre albums proposent un magnifique adieu de l’auteur originel dans un émouvant parallèle entre le père/le fils et le créateur/son personnage sur la dernière page du Sacrifice, qui peut être un très bel album conclusif à la série après vingt-six ans de bons et loyaux services. De nouveaux lecteurs ont ainsi pu entamer leur découverte avec la passation de flambeau à Jolan… avec l’interrogation de savoir si la série devait changer de nom. Laissant ces tergiversations commerciales de côté, Sente propose une superbe aventure magique sur les terres de l’Entremonde et d’Asgard avec la première apparition des dieux majeurs et d’Odin sur les planches de la série! Excellente idée que de rompre ainsi une digue savamment maintenue jusqu’ici et interdisant à Thorgal de rencontrer ses tortionnaires. Jolan qui restait jusqu’ici un personnage secondaire avec quelques épisodes forts comme sur la Couronne d’Ogotaï, renverse la donne et laisse Thorgal un peu piteux se débattre avec Aaricia et le rejeton de Kriss, l’inquiétant enfant muet Aniel. Ainsi tout en lançant son nouveau héros, le scénariste maintient un fil narratif vers les futurs albums. Si cela finira de façon sassez catastrophique (artistiquement parlant), l’idée n’était pas mauvaise et nous tient en haleine avec une forte envie de tourner les pages tout en savourant les cases toutes plus belles les unes que les autres. Rosinski a sans doute atteint ici le sommet de son art. avant de se caricaturer sur la fin du cycle de Ka-Aniel…

Thorgal (Édition Spéciale 30 Ans) (tome 30) - (Grzegorz Rosinski / Yves  Sente) - Heroic Fantasy-Magie [CANAL-BD]Ce cycle, en assumant sa dimension fantastique, permet à l’artiste d’aller plus loin que jamais dans un superbe design de créatures et architectures de ces lieux magiques. A ce titre la bataille entre l’armée de chiffon et celle des géants de Loki est un monument où l’auteur se régale comme jamais depuis les grandes heures du Chninkel. La galerie de personnages de l’univers de Jolan est haute en couleur et si les marqueurs naïfs de la série restent présents et assurent une continuité, on sent un vrai vent de fraicheur, une vraie envie collectif de relancer cette série moribonde. Si l’on peut déterminer un bon passage de témoin à une nouveauté qui ne dépayse pas le lecteur, on peut dire que la transition Van Hamme/Sente s’est faite excellement. Sous la forme d’un voyage initiatique parsemé d’épreuves, cette quadrilogie nous fait presque oublier Thorgal qui a infusé sa morale d’airain en son fils, ce qui permet de retrouver le sel du personnage dans son fils, encore jeune et naïf. Cette dimension divine sera assumée dans les séries spin-off lancées par la suite par Sente en prévision d’un nouveau passage de témoin sur la série mère.

Thorgal (en allemand) -32- Die schlacht von AsgardLes intermèdes avec Thorgal à la poursuite des ravisseurs d’Aniel sont plus laborieux car un peu décalés, comme un monde d’avant qui refuse de mourir… Après la Bataille d’Asgard l’album Le bateau-sabre permet une jolie aventure neigeuse pour Thorgal après que Manthor ait missionné ses « avengers » (Jolan et ses compagnons dotés de capacités exceptionnelles) pour bouter les forces de l’envahisseur chrétien hors des terres du Nord. Outre que cette immiscion historique dans une série uchronique tranche avec l’ADN de la saga, Jolan disparaît purement et simplement, et brutalement, pour laisser Thorgal partir vers Bagdad. Après quoi les trois albums qui forment le cycle des mages rouges verse dans le n’importe quoi tant scénaristique que graphique, avec le passage express de Dorison sur un unique album avant le sauvetage en urgence par Yann, le scénariste de La jeunesse de Thorgal. N’étant pas dans les arcanes des éditeurs je ne connais pas l’origine du problème. Est-ce que le projet était foireux et a usé trois scénaristes-pompiers? Est-ce un conflit interpersonnel ou artistique? Toujours est-il que pour moi la série Thorgal s’est arrêtée là, en cours de route, lassé de rajouter de mauvais albums à une série qui ne le mérite pas. Suite au départ de Rosinski les albums semblent mieux montés et fréquentables, pour peu que l’on conçoive de lire une série de BD sans ses deux créateurs. Car il faut bien reconnaître que pour les trois séries majeures conçues par Jean Van Hamme, aucune des trois, si leurs lectures pos-transition restent acceptables, bine loin est le temps où elles faisaient la gloire du neuvième art…

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**·***·****·BD·Nouveau !·Rapidos

BD en vrac #18

La BD!

Salut les bdvores! Pour démarrer cette jolie (et froide) semaine je vous propose une fournée spéciale SF avec une nouveauté Drakoo, le retour de Travis, ma série chouchou de chez Duval, la suite de la reprise Sillage par le virtuose Pierre-Mony Chan  et une découverte one-shot bien sympa…

  • Akkad (Clarke/Le Lombard) – 2021, 120p., one shot.

En 2027 la Terre n’est plus qu’un champ de ruine, depuis l’apparition d’aliens géants surgissant d’un autre espace-temps et « gelant » des pans entiers de la planète… La dernière chance de l’Humanité réside dans un programme secret visant à doter de jeunes gens de capacités intellectuelles dépassant les normes de l’espèce…

Cet album fait partie des inspirations librairies, ces feuilletages rapides qui vous disent « prends moi » sans rien en savoir, avec un résultat à quitte ou double. Avec l’activité du blog et le suivi de l’actualité ces moments deviennent rares et j’en profite chaque fois que cela se présente… Si la couverture reflète très bien ce one-shot de SF « temporelle » (genre que j’adore, au même titre que Brane Zéro, Unité Z ou Alter), présentant les cinq « enfants » mutants, un ton gris bien froid qui habille toutes les cent pages du volume, et la grosse bébête… elle en résume aussi les limites comme pas mal de blockbusters ciné qui mettent tout dans leur affiche. Bon public, j’ai beaucoup aimé le trait épuré mais précis de Clarke qui rappelle les bonnes SF Delcourt des années 2000 (la seule première page montre la maîtrise technique du dessinateur sur les éléments mécaniques et architecturaux) et n’ai pas souffert d’une certaine monotonie des décors de destruction du fait de cadrages serrés provoquant le huis-clos et mettant en valeur des encrages Akkad - BDfugue.comprofonds très chouettes. Les quelques séquences d’action pas du tout centrales donnent une respiration à une narration construite sur le mystère constant, la technique scientifique et les allusions cryptiques des scientifiques. Les codes du récit conspirationniste sont maîtrisés et le tout est heureusement porté par un art des dialogues tout à fait percutant. Et bien tout ça semble bien sympa vous dites vous! Oui, avec les limites inhérentes au genre et au format. Tout le monde n’est pas Bajram et à ma connaissance hormis quelques adaptations de romans SF magistraux, UW1 reste une singularité dans un genre qui exige une maîtrise scientifique et scénaristique très élevée. Comme les volumes cités plus haut Akkad jouit des mêmes atouts pour qui aime les concepts SF sophistiqués mais aussi des mêmes manques à savoir une conclusion frustrante qui fait tirer la moue devant le nombre de questions laissées en suspens et quelques facilités dans la résolution d’une intrigue par définition compliquée. Reste pourtant une réalisation sans faute, élégante, rythmée, fort alléchante et assez lisible qui titille suffisamment notre envie d’énigmes spatio-temporelles.

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  • Teleportation .inc #1: perdus en translation (Latil-Sordet/Drakoo) – 2021, 48p., tome 1/2 paru.

bsic journalismMerci aux éditions Drakoo pour leur confiance.

Drakoo alterne entre les très bonnes surprises issues des collaborations avec des auteurs de romans reconnus et des séries à la qualité et à l’originalité plus discutables dans le sillage du grand manitou Arleston. Teleportation inc. me faisait plutôt envie au vu des premières planches et du pitch qui proposait une idée assez novatrice, celle d’agent de récupération d’usagers de téléporteurs en fuite. Après lecture, si les dessins sont plutôt rigolo et efficaces malgré un aspect un peu plat (… ce qui n’avait pas empêché le Warship Jolly Rogers de Miki Montllo d’être une superbe série) et des des décors vides, c’est surtout sur le déroulé de l’intrigue que ça coince avec une enquête à laquelle on a du mal à accrocher du fait d’ellipses et d’une narration assez erratiques. Si l’humour et l’action sont au rendez-vous, les auteurs ne nous donnent pas franchement les clés pour suivre les séquences qui s’enchaînent sans qu’on comprenne bien de quoi il retourne. On finit la lecture un peu frustré avec l’impression d’une lecture-consommation. Laissons une chance au tome deux qui arrive très vite (au mois d’août prochain) et qui pourra peut-être donner une cohérence à l’ensemble.

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  • Travis #15: La femme qui en savait trop (Quet-Duval/Delcourt) – 2021, 46p., cycle 5 tome 2.

Bon, je vous préviens tout de suite, Travis fait partie de mes séries chouchoutes mitonnées par l’orfèvre Fred Duval dont le talent commence à ressembler à celui d’un Van Hamme quand on voit ce qu’il arrive à faire sur des thèmes a priori tout à fait déjà vus… Après un cycle mexicain en demi-teinte, Travis repartait pour l’espace il y a un an vers la Mission Europe dont on entend parler depuis le tout premier cycle. De l’art de jointer des trames diverses et surtout de réunir les deux univers jumeaux, celui du camionneur rouquin et celui de la plus mortelle des hispano-irlandaises, Carmen MacCallum. Car l’équipe créative de Travis n’avait jamais été aussi loin dans le crossover, si bien qu’on se demande si Carmen ne va pas finir par pointer le bout de son nez sous les dessins toujours parfaitement efficaces de Quet. Ce volume est très orienté action puisqu’il consiste en une chasse (très prenante) de la blondasse transformée en serveur biologique des données cryptées du machiavel Dario Fulci par la tueuse Thundercat… Sous la protection de Vlad qui s’en prend plein la poire sans ses nanomachines, on traverse l’Europe, on bave devant les joujou techno de la tueuse et on réfléchit (quand-même) aux implications des manipulations génétiques qui ont abouti à la création de véritables créatures fantastiques (Centaures entre autres!) dans un univers SF. On pourra tiquer, les lecteurs de la série Carmen ne seront pas surpris, mais il reste que Travis est toujours une valeur sure de l’anticipation grand public et un vrai bon plaisir de BD! Ce cycle s’avère plutôt bon et on a hâte de lire la suite!

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Sillage premières armes #2: vitesse de croisière (Morvan-Buchet-Chan/Delcourt) – 2021, 46p.,

La série Sillage se vend très bien depuis son premier tome et a mené à l’apparition d’une galaxie de séries parallèles qui risquent de vous perdre comme moi si vous n’êtes pas un habitué malgré un avertissement en page de titre indiquant que ce tome se situe entre les tomes 2 et 3 de la série mère. Pour résumer: la série principale suit les enquêtes de l’agent spécial Nävis et compte 20 tomes. Les Chroniques de sillage fait venir une ribambelle de guest graphiques pour des short-stories (6 tomes). Nävis raconte la jeunesse de l’héroïne avec Munuera aux dessins (6 tomes).

Ces Premières armes sont des histoires solo présentant les premières missions de l’agent Nävis et dont le mérite premier est de permettre un retour du virtuose Pierre-Mony Chan, tellement apprécié sur l’excellente série Cross fire. Ce second opus se situe dans l’univers des pirates de l’espace et s’adresse clairement à un public Young adult avec une jeune Nävis invincible, directe, irrespectueuse, bien décidée à régler cette affaire qui lui fait perdre son temps… C’est donc bien sur les planches que vous allez baver devant une technique et un design parfaits du dessinateur qui semble se régaler en proposant des cases d’une minutie… encore améliorée par la colorisation sublime d’Alice Picard. L’attelage des deux auteurs est clairement une pépite graphique derrière laquelle se range le vétéran Morvan sur des textes un peu (trop) bavards et langage d’jeunz. Quand on voit la dynamique du dessin très influencé par le Manga, on est surpris que le format manga n’ait pas été essayé par l’éditeur pour élargir le public dans une démarche proche de celle d’Urban.

On prend donc un superbe plaisir visuel autant que thématique avec tout de même une perte d’informations croisées pour ceux qui ne suivent pas la série principale à laquelle on fait fréquemment référence… Une bonne série, qui a le mérite du format one-shot mais sur laquelle les auteurs devraient faire attention à ne pas réserver leurs intrigues au seul public fidèle.

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***·BD·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi·Rétro

Thorgal: le cycle de Shaïgan

La trouvaille+joaquim

 

 

BD de Jean Van Hamme et Gzegorz Rosinski
Le Lombard (1991-1997), cycle de 5 volumes.
Disponible dans le quatrième volume de l’intégrale nb chez Niffle. et dans le diptyque du Lombard (épuisé) comprenant étrangement les seuls marque des bannis et La couronne d’Ogotaï.

Ce troisième billet de guide de lecture de la saga s’intéresse au dernier véritable cycle de Thorgal, le Cycle de Shaïgan où le héros va perdre la mémoire et se retrouver dans la peau du terrible pirate Shaïgan. Comme vous le constaterez, à mesure que la sève scénaristique de Van Hamme s’est tarie la taille des cycles a grossi jusqu’à brouiller les bornes. Ainsi, si le cycle du Pays Qâ commence véritablement avec l’apparition du personnage de Kriss de Valnor dans Les archers, celui de Shaïgan débute sur La Gardienne des clés à la fin duquel il décide de quitter les siens. Cet album marque avec L’épée soleil (qui voit le retour de la méchante) une sorte de diptyque préparatoire. On peut donc envisager le cycle de Shaïgan sur sept tomes et non les cinq que j’aborde ici. Après La cage viendront cinq albums solo tout à fait commerciaux et très loin de l’inspiration des origines puis un petit miracle avec la reprise de la série par Yves Sente sur le cycle de Jolan qui aurait dû marquer le point final de la série. Mais j’y reviendrais dans un billet consacré à ce cycle particulier.

L’apparition d’anciens ennemis et les caprices des Dieux ont lassé Thorgal des dangers dans lesquels il met sa famille. Souhaitant les protéger il décide de s’éloigner sans se rendre compte que les conséquences seront plus terribles encore pour Aaricia, Jolan et Louve. Il apprend bientôt qu’une Forteresse invisible, cachée des Dieux, doit lui permettre de se faire oublier des habitants d’Asgard…

Longtemps mal perçu par moi du fait d’une structure compliquée qui semble évoluer au fil des albums, avec la forte impression que le talent brut de Jean Van Hamme permet seul de donner une cohérence à l’ensemble en sortant de son chapeau quelques idées géniales, ma relecture avec ma fille m’a permis de réhabiliter quelque peu ce cycle. Shaïgan correspond à une époque où la nouvelle série Largo Winch aspire toute la sève du créateur (avec un troisième diptyque H/Dutch connection qui est pour moi le meilleur de la série), laissant par exemple le pauvre XIII dans ses laborieuses aventures sud-américaines. A partir de cette époque les lecteurs sentent que le poids financier de ces deux séries oblige ses auteurs à les prolonger sans que ni l’envie ni la nécessité créatrice ne le justifient.  Malgré cela Van Hamme a encore assez de génie pour proposer, notamment sur La marque des bannis et La couronne d’Ogotaï, peut-être les deux meilleurs albums de la série! Si La Forteresse invisible propose une aventure assez classique de Thorgal (donc au-dessus de la moyenne des séries équivalentes), l’album suivant est le seul et unique où le héros est totalement absent! Idée gonflée et superbe qui permet aux auteurs d’assumer une description particulièrement sombre en faisant assumer à la douce Aaricia de terribles supplices. C’est dans la structure narrative que le hollandais maîtrise à la perfection, la chute (qui plus elle sera profonde et terrible plus elle surprendra le lecteur et permettra une ascension dramatique puissante derrière) que l’album sort du lot. Le principe de détruire fort pour rebâtir haut. Cela permet aussi pour la première fois de véritablement faire monter Jolan sur la scène, jeune garçon qui sera au cœur de La Couronne d’Ogotaï, comme son titre l’indique, rattachée au cycle précédent.

Couvertures, images et illustrations de Thorgal, tome 21 : La ...En rappelant le thème SF avec le voyage temporel, le scénariste utilise un gros Deus Ex machina… qui passe pourtant sans problème tant l’album est héroïque et résout partiellement les problèmes du personnage. Ce thème avait déjà été utilisé en one-shot sur le superbe Maître des montagnes, mais ici l’insertion de liens profonds, tels les grands arcs des comics qui convoquent parfois des personnages ou évènements passés il y a des années et des dizaines d’albums, crée une familiarité et un intérêt indéniable. La Mythologie Thorgal fait son effet et c’est là toute la force d’une série qui n’oublie jamais son passé pour le voir ressurgir régulièrement. Ces deux albums, outre de créer de nouveaux personnages importants pour la suite, sont la rampe de lancement vers ce qui tardera un peu à venir, le cycle de Jolan lors du passage de témoin à son successeur Yves Sente.

La suite est assez classique même si on y retrouve de beaux dessins et la mythologie magique chère à la série, et se conclut sur une séquence puissante dans la Cage où refusant un happy end trop facile, Van Hamme montre combien la souffrance d’Aaricia ne peut s’effacer par le simple retour d’un héros toujours naïf. Cette belle histoire d’amour universelle aurait pu s’arrêter là tant tant la boucle semblait bouclée, le lecteur sachant que la fuite en avant pourrait ensuite se prolonger en tirant vers le ridicule.Géants - Tome 22 - Thorgal-BD

Graphiquement Rosinski est toujours au niveau dans son style classique et ne passera en couleur directe (après les expériences de Western et du Comte Skrabek) que sur le dernier album du duo, le Sacrifice, après cinq albums où dessin comme scénarios seront devenus assez piteux. On se contente alors pour les plus fans des couvertures toujours superbes… Le Cycle de Shaïgan mérite d’être (re)lu pour ce qu’il est, le dernier arc d’une série en équilibre entre impératifs économiques et création sincère. Sans doute la transmission à un nouveau scénariste aurait-elle dû être faite dès la fin de ce cycle pour repartir sur de bonnes bases, mais on sent tout de même l’envie de donner une conclusion digne et cohérente à un héros (et sa famille!) en préparant le fils à une relève pertinente.

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BD·Mercredi BD·Nouveau !

Le convoyeur #1: Nymphe

La BD!

BD de Tristan Roulot et Dimitri Armand
Le Lombard (2020), 54p.

L’ouvrage existe en deux éditions, la classique en couleur ne présentant aucun bonus et l’édition grand format NB avec cahier graphique. Couverture très efficace qui n’est pas sans rappeler la mythique illustration de Frazzeta.

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Un contrat doit être honoré. Telle est la loi du convoyeur… Dans un monde dévasté par la Rouille et revenu à l’âge du bronze la loi du plus fort domine. Personne ne sait d’où il vient mais le convoyeur est le plus sur moyen pour transmettre des biens d’une communauté à une autre. Son paiement est bien peu. Mais peut-on lui faire confiance?…

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L’art de Dimitri Armand a éclaté aux yeux du grand public sur son western Sykes, bientôt suivi par Texas Jack, tout aussi réussi. Maître dans la lignée des encreurs puissants, Armand s’épanouit dans le genre western qui permet de belles barbes (son tic), des matériaux nobles et des paysages naturels grandioses. Tristan Roulot ne s’y est pas trompé lorsqu’il lui a proposé un projet post-apo dont la coloration entre époque des colons américains et Moyen-Age semble bien connue. Le scénariste de Hedge Fund (où le personnage est déjà un anti-héros assez noir) avait proposé le très bon Arale, dystopie soviétique teintée de magie et de rouille avec le dessinateur du carton La Bombe. Ces caractères des deux auteurs se retrouvent parfaitement dans le Convoyeur pour un résultat tout à fait surprenant.

Tout le monde la craignait, mais nul n’y était vraiment préparé. La fin du monde a surgi de la où on ne l’attendait pas, à la fois des tréfonds insondables de notre planète et de l’infiniment petit. La Rouille,  fléau invisible mais ravageur, a dévasté toutes les infrastructures, en grignotant les fondations métalliques d’un monde devenu dépendant de ses industries lourdes. Ainsi, tous les objets contenant du fer sont devenus inutilisables, des simples outils aux smartphones en passant par les ponts et les grattes-ciel.

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Mais la Rouille ne s’est pas arrêtée là, elle a également ravagé les populations en altérant le fer présent dans nos organismes, engendrant de terribles difformités, qui s’accompagnent chez certains de facultés spéciales.

Dans ce monde changeant, nouveau et vétuste à la fois, la seule constante est tenue par un homme qui parcourt les terres hostiles et dont le sacerdoce est de transporter tout qui

lui est confié, à bon port. Son prix semble dérisoire, au premier abord, puisqu’il ne s’agit ni d’argent ni de biens matériels, mais simplement d’accomplir un étrange rituel apparemment sans conséquence. Cet homme se présente sous le nom du Convoyeur.

Ce premier tome du Convoyeur nous transporte, si vous me passez l’expression, dans un monde sombre mais dont les codes sont familiers: la dévastation des corps et des esprits, fort bien reflétée par le wasteland servant de décor, nous ramène de façon rassurante au maître-étalon du genre qu’est Mad Max, tandis que le héros vagabond, outre le fameux Road Warrior, peut davantage nous évoquer, parce qu’il a un but qui lui est propre, le héros éponyme du Livre d’Eli. L’intrigue est suffisamment vitaminée pour nous tenir en haleine tout en instillant des enjeux encore obscurs, et donc susceptibles de piquer notre curiosité de lecteur en prévision des autres tomes: d’où vient la Rouille ? Quels sont les desseins et les origines du Convoyeur ?

Le convoyeur tome 1 - BDfugue.comSous une forme classique les auteurs ont réussi à poser un background qui nous titille, entre cette Eglise itinérante tout aussi terrible pour les « déchus » que garante d’ordre. Comme les commanditaires du Convoyeurs, d’abord vus comme les bons, nous découvrons que les dessins des hommes sont plus gris que clairs. Avec une intrigue assez ténue on est suffisamment accrochés pour avoir très envie de connaître le rôle réel de ce personnage dans un monde où la morale est bien différente de la notre.

 

 

Nous sommes donc ici face au premier tome portant en lui les prémisses d’une série qui s’annonce passionnante, une saine lecture pour quiconque prévoit de se prélasser sur le sable de nos plages estivales !

Un billet écrit à quatre mains par Blondin et Dahaka.