*·Comics·East & West

Infinity Wars

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Intégrale Deluxe de la mini-série en six chapitres écrites par Gerry Duggan et dessinée par Mike Deodato Jr. 233 pages, parution chez Panini le 30/12/2020.

Vers l’infini, et en-deçà

L’univers Marvel a subi, à la fin de Secret Wars, une déflagration purificatrice suivie d’une renaissance. Ce renouveau a permis l’émergence d’un nouveau batch de pierres d’infini, ces joyaux primordiaux qui contrôlent l’Espace, le Temps, le Pouvoir, l’Esprit, la Réalité et l’Âme. Bien évidemment, un tel pouvoir ne passe pas inaperçu et attire bien vite la convoitise de quelques initiés.

Déjà rompu à l’exercice grâce à ses nombreuses années d’Illuminati, le Docteur Strange convoque les nouveaux détenteurs des pierres afin de parer à toute menace éventuelle. Et par menace éventuelle, le Sorcier Supreme entend bien sûr Thanos, le titan fou, qui a déjà usé des pierres avec grand fracas par le passé (Infinty Gauntlet), et qui cherche bien sûr à retrouver sa gloire d’antan.

Évidemment, ni Strange, ni Thanos n’ont prévu ce qui va vraiment se produire. Le Titan fou est attaqué et occis dans sa propre forteresse, alors qu’il n’avait même pas achevé son premier « Mouahahahaha » diabolique. L’assaillant, qui œuvre masqué mais dont on sait très bien que c’est Gamora, la fille de Thanos, qui après l’avoir décapité se met en quête des pierres pour son propre compte.

De l’autre côté de l’univers, Loki, le prince de la discorde, le roi des mensonges et détenteur du copyright de la fourberie, traverse une crise existentielle. Il s’interroge en effet les raisons de ses échecs chroniques, et, biais d’autocomplaisance oblige, les impute à une force extérieure malveillante (quoique, tout bien réfléchi, une force qui vous empêche de faire le mal devrait logiquement être bienveillante).

Ce qu’il trouve lors de ses recherches le pousse à partir lui aussi en quête des pierres. La fille de Thanos qui s’est auto-orphelinisée ou le Roi des mauvais tour, qui prévaudra ? Et surtout, qui paiera les pots cassés ?

Pierre qui roule n’amasse Thanos

C’est avec un brin d’appréhension que nous avons abordé cet énième event, ces fameuses sagas qui promettent beaucoup pour ne livrer pas grand chose au final. Dès les premières pages, voir Thanos délivrer un monologue dégoulinant de cliché sur son grand retour n’est pas de nature à rassurer le lecteur. Effectivement, Thanos et les pierres d’infini sont étroitement liées, presque indissociables, mais le personnage a connu par la suite d’autres interprétations et des évolutions qui sont ici complètement ignorées.

C’est sans doute un choix audacieux de la part du scénariste, qui choisit de se détacher (sans mauvais jeu de mot) du célèbre Titan pour construire une antagoniste inattendue. Bien que les motivations de Gamora soient initialement entendables (retrouver une partie d’elle restée prisonnière de la gemme de l’Âme), ses actions, elles, le sont beaucoup moins. C’est sans doute la faute à une prémisse trop lourdingue et des enjeux qui ne sont pas clairement établis. Tuer Thanos ? pourquoi pas, s’il s’agit pour Gamora de s’assurer que les pierres ne tombent pas entre de mauvaises mains. S’emparer brutalement des pierres ? C’est là que le bât blesse, puisqu’on n’imagine pas Docteur Strange ni Adam Warlock refuser de l’aide à Gamora si elle leur demandait pacifiquement. Je veux dire, Strange était prêt il y a quelques années à ressusciter Tante May, bon sang, pourquoi il refuserait d’aider Gamora à retrouver son morceau d’âme ?

Partant de cette défaillance, il n’est pas étonnant que le reste de l’intrigue ne tienne pas debout. Faire fusionner la moitié des âmes de l’univers avec l’autre moitié, pourquoi pas (cela peut donner des fusions intéressantes, comme dans la série Amalgam back in the day), mais le tout est forcé et finalement, sans grand intérêt. C’est d’autant plus ennuyeux que Gamora, autour duquel cet event est centré, ne montre aucun signe d’évolution. Ce qu’elle fait durant IW ne lui apprend donc rien, ni sur elle-même, ni sur les autres, elle ne semble tirer aucune leçon de ce qu’elle vient de faire (elle a tout de même bousillé la réalité !).

D’ailleurs, les autres non plus, puisqu’à la fin, lorsque tout est rentré dans l’ordre, les autres personnages ne semblent pas lui en tenir rigueur plus que ça. Il suffit que Star-Lord mette son véto (alors qu’elle l’a techniquement tué deux fois) pour que chacun renonce à une quelconque forme de châtiment. De là où il est, un personnage comme Hank Pym doit se râcler amèrement la gorge, lui qui a été flandérisé pour ne plus être que le type qui a crée Ultron puis frappé son épouse il y a 40 ans.

Les six chapitres d’Infinity Wars se révèlent donc longs, bruyants, et inconsistants, la palme revenant au dernier numéro, qui nous fait nous demander à quoi tout ceci a bien pu servir. Du simple divertissement ? Bien trop confus. Une réflexion ? On se demande bien sur quel sujet. Une morale ? Allons bon.

Comics·Graphismes·Guide de lecture·Rétro

Esad Ribic: panorama des graphic novels

d58528cec41febe6019cc635df02c6bdJ’ai découvert Esad Ribic sur les conseils d’un libraire à propos de Thor: le massacreur de dieux. Dire que j’ai été soufflé (à la fois par le scénario et par le graphisme) est un euphémisme, si bien que la découverte de l’artiste croate m’a donnée envie de voir ses œuvres précédentes (le dernier auteur comics qui m’a entraîné ainsi dans un rétro important c’était Tim Sale, que je suis depuis même s’il ne produit plus grand chose (« Captain America: Blanc«  aux dernières nouvelles). Rapidement je suis tombé sur le triptyque « Loki » (2004), « Silver Surfer Requiem » (2007), « Namor, voyage au fond des mers » (2008), trois réinterprétations de seconds couteaux très charismatiques de Marvel, trois publications Panini… forcément plus éditées comme à la très mauvaise habitude de l’éditeur. On trouve ainsi les ouvrages en relativement bon état à des prix vite prohibitifs sur le Web… Bref.

Les ouvrages sont en peinture directe et commencent à dater. Pourtant dès Loki l’on voit la puissance technique de l’auteur, qui a su depuis simplifier son trait vers un style plus BD (sur Thor et ses illustrations récentes). La qualité des cadrages, du trait, du dynamisme font que Ribic est très très loin de n’être qu’un peintre et aurait des leçons à donner à un maitre de la tempe d’Alex Ross en matière de mise en scène.

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Ainsi dans « Namor », variation assez classique du huis-clos horrifique en sous-marin, le découpage et la mise en scène sont plus qu’essentiels puisque de décors il n’y a presque pas! Tout est dans les visages (mêmes gros plans torturés et ravageurs que dans Loki ou même Thor) et les cadrages sens dessus dessous qui créent une véritable atmosphère paranoïaque et inquiétante. Namor devient une créature démoniaque et invincible (on est proche du Ghor du « massacreur de dieux« ) avec un traitement hyper-réaliste qu’utilise par exemple au cinéma M. Night Shyamalan sur Incassable. « Namor » (titré « the depth » en VO) est l’histoire d’un scientifique en quête de gloire qui souhaite prouver au monde que le mythe d’Atlantide n’existe pas. La descente en sous-marin dans la fosse des Marianne va confronter l’équipage à ses peurs et le scientifique à son cartésianisme (grosso modo le même sujet – en moins fantastique – que le très bon « Sanctuaire«  de Bec et Dorison). Le scénario est un voyage en tension vers la folie et l’irrationnel. Le dessin est un exercice de style de mise en ombres et en contrastes des visages de cet équipage. 2fryreqTantôt dans le noir absolu, tantôt dans la lumière blafarde des lampes, Ribic travaille ici la lumière puisque son histoire n’est qu’ombre et lumière (les monstres tapis dans la première face à la lumière de l’esprit rationnel). Si l’on peut tiquer sur un usage immodéré des « gros yeux » et une difficulté à distinguer ses personnages par moment, Esad Ribic livre néanmoins ici une partition impressionnante que l’on n’a pas l’habitude de trouver dans la production BD américaine.

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Changement de ton total sur Silver surfer (réalisé un an avant), dont le thème est plus intellectuel, se penchant sur les devoirs d’une puissance, sur la guerre, l’amitié et le sens de la vie. Graphiquement, si l’on est cette fois dans les immensités galactiques ou planétaires, Ribic focalise déjà son travail sur les contrastes, notamment avec les reflets du monde sur le mercure du Surfer. L’on sent le projet moins contraignant et l’artiste se livre à de sublimes tableaux de nébuleuses ou de conflits spatiaux gigantesques. Cet album est bien plus raccroché à l’univers Marvel puisque interviennent les 4 fantastiques, Spidey ou encore Dr Strange et l’humour n’est pas absent contrairement à Namor. L’ouvrage est couvert d’une belle mélancolie et comme sur Namor l’alchimie entre scénario et illustration est évidente.

Loki, le plus ancien des trois, est aussi le plus ambitieux. Véritable renaissance de Frazetta sous les pinceaux de Ribic, l’album projette la vision de la victoire de Loki sur les dieux d’Asgard et sa confrontation à la réalité du pouvoir et du regard des autres. planchea_228600On est dans du médiéval pur, oubliez la vision Marvel et plus encore MCU, ici on est dans la tradition directe du mythe. Esad Ribic apporte déjà ses expressions torturées en gros plans, ses couloirs sombres, ses colonnades surexposées. On est essentiellement en huis clos et les décors peuvent paraître austères, cyclopéens, mais c’est pour mieux se centrer sur le drama, le théâtre à l’ancienne, fait de monologues, de confrontations. Tragédie grecque transposée à Asgard, Loki est une lecture intellectuelle, qui se mérite. L’on pourrait regretter la présentation manichéenne de Loki (mais n’est-ce pas le caractère de ce dieu dans la mythologie?) dans la plume d’un auteur de comics américain, mais le cheminement est néanmoins réel jusqu’à la fin, théâtrale, majestueuse, cynique. Cet album se rapproche plus du Silver surfer par sa dimension « divine » et introspective et est une œuvre à lire, très étrangère à l’esprit des comics et qui encore une fois démontre une alchimie rare d’un auteur et d’un illustrateur au style très européen.maxresdefault

Cette trilogie (qui n’en est pas une) est réellement un monument graphique et artistique qui mériterait une réédition. En attendant, les trois sont dénichables par des moyens « détournés » sur les réseaux…

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