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La cellule: enquête sur les attentats du 13 novembre 2015

Le Docu du Week-End
BD de Soren Seelow, Kévin Jackson et Nicolas Otero
Les Arènes (2021), 238p., one-shot.

Cet article a été publié dans une première version sur Mediapart.

La belle maquette et couverture habituelle des Arènes (fabrication solide) ouvre l’album sur un texte introductif détaillant le contenu de l’intrigue en ouverture du chapitre prologue. Une citation d’Albert Camus vient habiller ces premières pages. Le récit comporte cinq chapitres plus le prologue. Il se conclue par la liste des victimes, l’organigramme des vingt personnes jugées au procès et une bibliographie des sources consultées.

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bsic journalismMerci aux Arènes pour leur confiance.

91g6rhtn0zlCela fait six ans que le 11 septembre français a eu lieu. Six ans que l’oubli thérapeutique a permis aux français de continuer à vivre, malgré la menace, toujours présente. L’assassinat de Samuel Paty nous l’a rappelé récemment. Pour qui n’a pas suivi tous ces derniers mois les évolutions de l’enquête judiciaire cet album sera un choc, un retour en forme d’épreuve sur une année où le nouveau Califat islamiste n’est pas passé loin de son objectif de mettre à genoux la patrie des droits de l’homme et de la laïcité.

Le dessinateur Nicolas Otero s’intéresse depuis longtemps aux récits journalistiques ou d’actualité en commençant sa carrière sur des enquêtes autour du Klan dans la série Amerikkka. Plus récemment il a travaillé sur la tuerie militaire de Thiaroy ou sur la problématique des abattoirs. Dans ce récit à la progression clinique il a travaillé avec le journaliste du Monde Soren Seelow et Kevin Jackson, directeur d’études au Centre d’Analyse du Terrorisme, dans un format proche du documentaire photo. Ainsi son apport a consisté à habiller la mise en page et travailler en style dessiné des photographies et notamment les portraits des terroristes impliqués de près ou de loin dans les attentats. Et c’est ce choix, s’il n’est pas le plus esthétique, qui provoque ce sentiment de tension, cette nausée sidérée que l’on garde tout au long de la lecture.

91fg827fbplDébutant aux « prémices » des attentats de Charlie en janvier 2015, on entame alors une virée au cœur de Daesh tout au long de cette année où l’on comprend que, autant par concurrence entre Al Quaïda (organisation ayant revendiqué les premiers attentats) et le nouvellement proclamé « Califat » que pour être ceux qui provoqueront le « 11 septembre français », cette cellule menée par Abdelhamid Abaaoud s’organise pour mener son grand œuvre. Ce qui sidère et terrifie c’est la détermination sans faille, la froideur dans l’exécution, dans l’anticipation et même lorsqu’ils sont en cavale après leur forfait, de ces jeunes hommes. Si les trous béants dans la coordination entre les services belges et français (plusieurs fois les futurs tueurs seront arrêtés et relâchés) font tiquer, c’est surtout à un véritable récit d’espionnage à l’ancienne que l’on est soumis. Le professionnalisme, l’inventivité, la rigueur de ces tueurs n’ont rien à envier aux professionnels de la sécurité occidentaux, issus des plus grandes écoles et dotés du meilleur équipement. Car on touche les failles de nos démocraties et de cette Europe faite de libre circulation et d’une absence de frontières dont on saisis ici toutes les conséquences en matière de sécurité publique. Ainsi le passage par avion est strictement impossible (sans que les terroristes soient pourtant inquiétés). Les mailles du filet sont étroites, mais lors de vagues de réfugiés issus de la guerre syrienne le système s’avère débordé. Tout au long de l’enquête le Renseignement se contente de courir après Abaaoud et ses ouailles malgré de nombreux contacts infructueux faute de motifs légaux pour les incarcérer. Jusque au dernier moment, lorsque le Juge Trévidic alerte dans la presse sur l’imminence d’attentats meurtriers et sur des services démunis, on constate l’inéluctabilité du projet jusque dans sa conclusion où seul un hasard permet d’empêcher que la cellule ne lance d’autres attaques…2021-08-21-14-36-21

 

Tout au long des cinq parties, ces visages (issus pour la plupart de fichiers policiers) nous fixent, agrémentés de dialogues qui nous placent dans l’immédiateté documentaire. Le procédé est redoutable tant il nous donne le sentiment de vivre le quotidien de ces personnes qui loin d’être folles, se recouvrent d’une réalité alternative faite de chevalerie, de croisés et de paradis des martyres. A quelques exceptions près, quelques ratés qui font s’interroger les enquêteurs sur des hésitations de dernières minutes, jamais ils ne doutent et se saluent simplement avec rendez-vous « de l’autre côté » avant de lancer leurs offensives suicides. Si l’on connaît la rigueur sanglante de 91ueprry4tlDaesh dans les décapitations et autres démonstrations de terreur on constate plutôt ici une famille bienveillante des bon contre les mécréants. Dans cet univers imaginaire la « vengeance » contre les attaques des coalisés en Irak est froidement analysée et justifiée, sans aucune faiblesse. Les stratégies de terreur incluent dans l’équation les réactions de la population, l’effet médiatique, de l’image, tout de qui fait nos démocraties devient une faille dans laquelle s’engouffrent ceux qui sont, nés qui en Belgique, qui en France. Et l’on comprend que tant que des bases opérationnelles et des soutiens logistiques seront possibles, nous ne serons jamais en sécurité tant leur détermination leur donne plusieurs coups d’avance sur les services anti-terroristes…

Outre la sècheresse du récit c’est sa sincérité qui marque. Bien sur on lance par moment un manque de moyens et des réglages inter-services qui pourraient resserrer les filets. Mais tous les agents du contre-terrorisme en sont conscients: il n’y a pas de solution de long terme pour empêcher des personnes aussi déterminées de semer la mort. Se posent alors en filigranes ce que François Durpaire avait abordé dans un mode dystopique sur sa série La présidentela question de notre morale républicaine et démocratique, ces principes absolus qui reposent notamment sur le passage in fine de la Justice. Quoi qu’il en coûte et pour ne pas perdre notre âme dans ce conflit civilisationnel.

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Pandora

Jeunesse

Album jeunesse de Victoria Turnbull
Les Arènes (2020) – Lincoln Children’s books

bsic journalismMerci aux éditions Les Arènes pour leur fidélité

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L’ouvrage au format carré comprend trente-deux pages d’illustrations. La couverture est en tissu brillant très agréable. Pandora est le troisième ouvrage de Victoria Turnbull, illustratrice britannique multiprimée.

Pandora est un petit renard qui vit seule sur une terre dévastée et polluée par les détritus. Très habile de ses pattes, elle récupère tout ce qu’elle trouve pour fabriquer des objets et réparer. Très seule, elle ne peut malheureusement pas partager ses trouvailles avec un ami. Jusqu’au jour où un oiseau bleu tombe du ciel. Cassé. Victoria ne sait pas comment réparer un être vivant. Pourtant grâce à son amour et sa patience l’oiseau se remit et prit son envol. Pandora se retrouve de nouveau seule… Mais l’oiseau revient un jour avec une étonnante plante… qui va pousser jusqu’à recouvrir la maison puis la terre entière d’un magnifique manteau de verdure…Victoria Turnbull and her book Pandora - Кристина Радкевич

Je chronique peu d’ouvrages d’illustrations et encore moins d’ouvrages de littérature jeunesse. Le graphisme et la poésie de Pandora m’ont pourtant attiré et la lecture de ce livre est un enchantement! J’ai beaucoup parcouru les ouvrages pour enfants quand mes pitchou étaient à l’école primaire et j’ai retrouvé avec grand plaisir la magie de ces univers d’histoires courtes où l’illustration a un rôle si important pour transmettre des sentiments, des idées, des sensations que la Bande-dessinée, plus technique, oublie souvent de passer.Pandora – Victoria Turnbull – Crescere Leggendo

La sensibilité artistique de l’autrice est palpable avec une étonnante technique qui donne un aspect vaguement flouté aux images. Alternant pleines pages, doubles pages et séquences, Turnbull nous raconte une histoire très moderne, parlant de nature dégradée, de réparation et de solitude. Autant de thèmes hyper-contemporains dont elle parle avec tendresse aux enfants. Fourmillant de détails, ses décors peuvent faire penser par moments au travail de Claude Ponti.

Pandora by Victoria Turnbull | 9781847807502 | Booktopia

Je suis toujours fasciné par la quantité d’informations que peuvent véhiculer ces ouvrages pour la jeunesse avec poésie. Avec cette courte histoire à la beauté onirique Victoria Turnbull nous propose un classique immédiat pour parler avec ses enfants d’écologie et d’amitié.

 

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Notre part de ténèbres

BD de Gerard Mordillat et Eric Liberg,
Les Arènes (2019), One-shot

bsic journalismMerci aux éditions Les Arènes pour leur fidélité.

couv_373914Ayant un a-priori assez positif sur les deux auteurs, au travers du travail de création très original bien qu’austère de Monsieur Mardi-gras Descendres et l’engagement de toujours de Mordillat sur les questions d’actualité et du parler vrai, je me suis précipité sur cette hypothèse d’une prise d’otage d’ouvriers licenciés sur le bateau de nouvel-an affrété par les traders qui les ont mis à la porte. Immédiatement on pense aux 1%, Occupy wall-street et au diptyque musclé Renato Jones. L’éditeur en rajoute une couche avec un sticker rouge sur la « BD de la révolte sociale »… Cela aurait pu et l’espace des premières pages, bien trash, nous présentant les mœurs délurées des ultra-riches à la mode « loup de wall-street« , on pense qu’on va lire un album jusqu’au-boutiste et rock’n’roll. Malheureusement bien vite Mordillat se croit obligé d’installer un scénario de thriller avec ses échanges entre preneurs d’otage et cabinet de crise de l’Etat et ses flash-back expliquant les coulisses du rachat de l’entreprise. Au travers des dialogues et des explications du chef des rebelles le scénariste nous place quelques dénonciations du fonctionnement bien connu de ce monde sans loi Résultat de recherche d'images pour "notre part de tenebres liberge"et sans morale où seul l’appât du gain compte. Malheureusement sur un sujet abordé de nombreuses fois il aurait fallu donc cet esprit radical pour emmener le lecteur dans la vengeance folle que peut-être des Stan&Vince ou la bande de Groland aurait pu assumer. Mais Mordillat est bien bien trop sage pour faire décoller la machine, malgré des dessins plutôt efficaces de son comparse Liberge qui arrive à rendre dynamiques les quelques séquences d’action. Voulant jouer le grand spectacle sur un sujet bien sombre, Gerard Mordillat se trompe de ton et de sujet au risque de banaliser ce qu’il souhaitait révéler. Si bien que l’on ne sait jamais quel personnage il suit, ce que la gentille journaliste venait faire avec ces requins ou même si les auteurs revendiquent la radicalité de cette lutte à mort ou s’ils la dénoncent. Si l’album se laisse lire sans déplaisir, il rate donc son objectif là où Renato Jones, avec tous ses défauts, assumait son statut de bouffeur de riches de façon très jouissive. Dommage.

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Forçats

Le Docu du Week-End

BD Pat Perna et Fabien Bedouel,
Les Arènes (2016-2019), série finie en deux volumes.

bsic journalismMerci aux éditions Les Arènes pour leur fidélité.

9782711201839_1_75La version critiquée est l’édition intégrale noir et blanc du diptyque sorti en 2016-2017. Si les encrages sont sublimés par cette édition, l’éditeur qui fait d’habitude un si bon travail éditorial fait sur cette intégrale un double choix discutable: tout d’abord la couverture a papier épais visant à renforcer l’aspect graphique sombre n’est pas pelliculée… si cela peut paraître esthétique, l’album se dégrade en revanche très rapidement sur ses coins. En outre les deux cahiers documentaires insérés en fin des deux volumes en édition classique, complément indispensables pour prolonger la lecture, ont été ici retirés! C’est incompréhensible et manque réellement quand on connaît le travail documentaire et l’importance des deux personnages qui nous obligent du coup à aller flâner sur Wikipedia. On pourra arguer que cette édition s’adresse aux bibliophiles, mais tout de même…

Eugène Dieudonné est condamné à tort aux travaux forcés pour une participation supposée aux crimes de la bande à Bonnot. Pendant plus de dix ans il subit l’horreur du bagne avant que le journaliste Albert Londres ne prenne fait et cause pour son cas et cherche à le réhabiliter et à obtenir la fermeture du système carcéral guyanais. Ce sont les combats de ces deux hommes, en aller-retour, c’est l’histoire des derniers jours d’un système inique, inhumain, que raconte Forçats…

Résultat de recherche d'images pour "forçats bedouel noir"Belle triple découverte que cet album: celle d’un magnifique dessinateur issu des Arts décoratifs (encore un!), d’un scénariste engagé proposant un travail de type journalistique, et un très beau sujet, de ceux qui nous rappellent les principes fondamentaux de la civilisation et de l’État de droit comme le rappellent superbement les citations d’Albert Londres qui parsèment les dialogues de la BD. Forçats résonne avec le tout récent Vagabond des étoiles adapté par Riff Reb’s de Jack London et qui nous rappelle aux mêmes questions. Pat Perna est habitué à soulever des lièvres de notre histoire, comme sur le très bon Morts par la France où il adoptait le même principe d’un témoignage académique (la doctorante) pour révéler une injustice que l’administration française, dans toute sa schizophrénie, ne peut pas reconnaître. Forçats nous parle donc bien d’une histoire vraie dont l’essentiel de ce qui nous est montré est véridique et sourcé.

20191127_185316.jpgComme dans tout bon docu on a un sujet très fort: l’injustice terrible dont a été victime Eugène Dieudonné, anarchiste tombé dans l’enfer du bagne guyanais sur une dénonciation dont on ne saura jamais s’il s’agissait d’une vengeance d’amour ou d’une simple malchance. Déjà on saisit la précision du travail documentaire du scénariste qui nous cite régulièrement des arrêtés de justice, déclarations d’Albert Londres ou de journaux d’époque. On voit aussi l’autisme de l’administration de la III° République, quelques années seulement après l’affaire Dreyfus, et encore une fois incapable de reconnaître son erreur malgré les nombreux témoignages innocentant Dieudonné. La construction de l’album n’est pas linéaire afin de construire un suspens destiné à accrocher le lecteur. L’histoire a été publiée en deux volumes qui ont chacun leur structure: le premier intitulé « dans l’enfer du bagne » présente une grosse séquence sur les multiples tentatives d’évasion de Dieudonné et l’origine de cette injustice, le second « le prix de la liberté » se concentre sur la volonté du journaliste et les différentes étapes pour réhabiliter le forçat. Cette construction un peu différente (l’intégrale présente bien la césure centrale) complique un peu la lecture mais ne la gêne pas tant la lisibilité des dessins est grande et le scénario comme les dialogues sont toujours pertinents, évitant le manichéisme même quand il s’agit de confronter l’idéalisme de Londres et le cerveau administratif du directeur du bagne.

Résultat de recherche d'images pour "forçats bedouel noir"Le thème de la prison est toujours passionnant et nous force à nous questionner sur des fondements démocratiques en ce qu’il constitue la limite entre la sauvagerie et la civilisation. Le personnage de Dieudonné est peut être montré un peu trop simplement comme un intellectuel qui n’a rien à faire là…. mais c’est sans doute vrai et Perna aurait été accusé de malhonnêteté s’il avait rendu plus gris le personnage. Comme toujours la figure du journaliste engagé est puissante, avec une figuration statique de Fabien Bedouel qui le fait arpenter les rues de la capitale comme les couloirs de Cayenne avec le même aspect élégant, chemise blanche,veston noir et barbe taillée sous un regard de braise. Ce choix renforce l’idée de lutte intemporelle de cet homme déterminé à aller jusqu’au bout en même temps qu’elle le fait incarner le personnage archétypal du journaliste héroïque. Albert Londres est un mythe et justifie cela. Dieudonné ne l’est pas alors que son histoire ressemble fort à celle de Papillon.

20191127_185241.jpgLe choix de cette intégrale change la lecture sur le plan graphique, permettant d’apprécier (comme dans tout Tirage de Tête NB) la pureté du travail de Bedouel. On y perd une certaine lisibilité de la mise en couleur (très simple du reste) qui souligne certains décors, comme prévu par le dessinateur. Je ne trancherais pas sur l’avantage des deux, ayant grandement apprécié cette version, mais préfère avertir les lecteurs qui découvriraient cette série sur la version noir et blanc. Ces magnifiques planches d’ombre et lumière se hissent très largement au niveau de la qualité d’un scénario solide, passionnant, pédagogique et qui font de Forçats l’un des meilleurs documentaires BD lus sur ce blog.

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Verax

Le Docu du Week-End

 

BD de Pratap Chaterjee et Khalil
Les arènes (2019), 240 p., one-shot. n&b.

bsic journalismMerci aux Arènes BD pour cette découverte.

Verax_HD_C1.jpgL’ouvrage est au format Comic, broché avec couverture à rabat. La très parlante illustration de couverture n’est pas du dessinateur intérieur. Les rabats comportent une courte bio des deux auteurs. Des documents pour prolonger auraient été appréciés, c’est un peu dommage pour un album traitant d’un sujet aussi brûlant.

En 2013 l’ancien analyste de la NSA Edward Snowden rend publiques des informations top-secret sur les pratiques des services de renseignement américains. Depuis 2006 l’organisation de hackers Wikileaks diffuse des informations en masse à destination des journaux. Entre temps le journaliste Pratap Chaterjee enquête sur les drones militaires et le complexe militaro-industriel qui relie tous ces scandales et les attaques contre les libertés publiques.

Résultat de recherche d'images pour "verax les arènes khalil"Cet album est important par le sujet qu’il présente et par son urgence. Abordant en deux-cent quarante pages de BD un ensemble de sujets complexes aux ramifications, il a le très grand mérite de remettre en perspective des enjeux et des incidences que seuls les férus d’actualité et les spécialistes conçoivent. En ce sens on peut parler d’ouvrage de vulgarisation. La forme est un peu déconcertante au départ. L’auteur, journaliste britannique d’investigation (il collabore au Guardian), militant dans des organismes de journalismes de défense des libertés publiques, commence l’ouvrage autour de ses recherches de reportages, difficiles à financer, montrant la précarité des journalistes indépendants et à demi-mots la pression des actionnaires et dirigeants des journaux, tiraillés en permanence entre la recherche de scoops et la défense d’intérêts du système. Lors de ses travaux  sur les assassinats par drones (où l’on parle de PTSD) il rencontre Julian Assange et l’équipe de Wikileaks, mais nous cite aussi divers acteurs de la diffusion des récents scandales mondiaux qui ont révélé les étroites relations entre gouvernements, grands groupes économiques, médias et complexe militaro-industriel. Ce dernier concept, spécifique aux États-Unis d’Amérique est essentiel pour comprendre le fonctionnement de ce pays et la tension permanente entre exigences démocratiques et demande de sécurité de la part de la population.

Résultat de recherche d'images pour "verax les arènes khalil"Je précise dès maintenant que j’ai inséré en fin de billet des liens vers trois films absolument liés à cet ouvrage et dont le visionnage est plus que recommandé pour donner vie à ce que vous apprendra rapidement Verax. On y saisit l’interinfluence paranoïaque d’un establishment politique qui, par semi-corruption (si ce n’est financière, au moins mentale) signe des chèques en blanc à une galaxie du renseignement et à des états-major qui se sont spécialisés dans le storytelling plus ou moins conscient et les prophéties autoréalisatrices. Après une enquête dure à suivre sur les drones et les « dommages collatéraux », au tiers de l’ouvrage commence l’affaire Snowden et le récit détaillée à la fois de la sortie de ces informations par des journalistes courageux et desréseaux des programmes de surveillance exhaustifs des États-Unis. Si Snowden, ce fier produit du nationalisme américain, issu d’une famille de droite pro-militariste, a choisi de parler en brisant sa vie et sa carrière c’est par-ce qu’il a acquis la certitude que le gouvernement avait mis sur écoute permanente la totalité de la population mondiale, au travers des réseaux informatiques. C’est tellement énorme que l’on crie vite au conspirationnisme. Et pourtant, cet album ne fait que reprendre les faits que les films cités ci-dessous vous décortiqueront et que la presse a documenté…

Résultat de recherche d'images pour "verax les arènes khalil"La dernière partie relie l’affaire des drones à la problématique globale, en illustrant le fait qu’en collectant de telles quantités de données le contre-terrorisme américain se retrouve incapable de les traiter, victime de ce que les bibliothécaires appellent le « bruit »: lorsque les perturbations atteignent un certain niveau vous devenez incapables de lire le résultat de ce que vous recherchez. Ayant dépensé des moyens considérables, ces dirigeants tombent alors dans un mécanisme psychologique évident: ils trouvent ce qu’ils veulent trouver. L’auteur ne le dit pas mais nous sommes là très précisément dans le fonctionnement des systèmes de surveillance paranoïaques des régimes totalitaires… Glaçant!

Si le dessin est correcte mais n’apporte aucune plus-value à cet ouvrage, la pertinence des liens que Praterjee tisse entre ces différents sujets vaut vraiment le détour pour faire le point sur dix ans de surveillance et de scandales que les uns et les autres avons vécu de façon éparse dans la presse. Un moyen de ne pas se résigner et de se rappeler la gravité des actes de ces dirigeants.

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Lire par ailleurs l’excellent billet d‘Usbek et Rica.

Pour prolonger au cinéma:

Résultat de recherche d'images pour "good kill"Résultat de recherche d'images pour "snowden stone"Résultat de recherche d'images pour "citizen four"

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La tuerie

Le Docu du Week-End
BD Laurent Galandon et Nicolas Otero
Les Arènes (2019), one shot, 142 p. couleur.

bsic journalismMerci à mon partenaire fidèle Les Arènes pour cette découverte.


La tuerie par Galandon

Couverture très réussie qui donne bien envie d’ouvrir cet album. L’intérieur de couverture comporte une illustration de cochons (on reste dans le thème) et la page de garde comprend un court texte du chroniqueur de France Inter Gillaume Meurice. Maquette élégante mais rien de particulier. Comme d’habitude je trouve dommage que sur des albums de ce type les éditeurs n’incluent pas quelques pages documentaires et biblio sur le sujet.

L’abattoir Gourdin est le seul employeur de la région. Son patron est maire. Lorsque Yannick se fait embaucher en sortant de prison, il découvre la dureté des conditions de travail et le fonctionnement de ce petit milieu. Suspicieux, employés comme direction redoutent l’infiltration de militants de la cause animale…

Résultat de recherche d'images pour "otero la tuerie"Le rangement de ce billet dans la rubrique Docu est un peu forcée… Si les Arènes publie essentiellement des BD à thème en lien avec l’actualité ou au message politique fort (comme sur Morts par la France du même dessinateur Nicolas Otero), La Tuerie reste un thriller social avant tout, prenant pour contexte un abattoir. Si l’album propose donc un vrai scénario avec personnages fictifs, il est didactique tout le long car son objet est bien d’illustrer les conditions de travail des ouvriers de ces petites entreprises locales souvent toutes puissantes. Toute ressemblance avec des situations connues et parues dans la presse n’est pas fortuite. Le scénariste Laurent Galandon se présente comme scénariste politique et souhaite ici donner au lecteur des images de l’intérieur de ces abattoirs dont on parle beaucoup depuis les actions de caméra cachée de l’association L214. La forme est donc ici clairement celle des films à thèse, ces métrages suivant un lanceur d’alerte ou scénarisant des scandales sanitaires. Et ça fonctionne en jouant parfaitement entre les deux lignes de son album: le descriptif documenté d’une industrie indispensable, invisible, soumise à des pressions des industries de l’agroalimentaire et de la distribution, puis l’enquête du personnage principal qui cherche les raisons de la mort de son frère.

Résultat de recherche d'images pour "otero la tuerie"L’histoire est bien menée, efficace mais assez attendue. C’est peut-être du en partie au dessin, propre mais qui a ses limites, notamment avec des personnages qui ont des physionomies assez proches (sur son précédent album Otero avait su être plus subtile et détaillé). Leur caractérisation est assez simple également (comme dans un film grand public…), avec le beau héros rugueux, costaud, le copain arabe qui écoute du rap et le patron pourri appuyé sur un contremaître dictatorial. Le stress est bien rendu, dans ce milieu masculin, un peu beauf où règne la loi du plus fort. La subtilité est amenée par la vétérinaire sympa qui peut difficilement s’extraire de la corruption, prise dans ses contradictions. Pour le reste on sait qui sont les méchants et les gentils…

L’intérêt de l’album est donc bien documentaire et sur ce plan il est vraiment intéressant. L’actualité donne beaucoup d’informations qui restent en surface. Cette industrie est totalement opaque et l’album rend parfaitement cet ensemble d’éléments qui concourent à s’exonérer de toutes règles salariales, sanitaire, réglementaire. Comme dans un bon Lupano, le message est donné sans fart au lecteur: dans une société de surconsommation où l’été arrive avec ses barbecue et ses bières, le citoyen ne veut pas savoir d’où vient la viande qu’il déguste. Comme les soldats, comme les matons, les ouvriers de la viande sont un lumpenprolétariat qui permet sous terre à une société de fonctionner comme elle le voudrait. Avec des conséquences donc: personne ne veut savoir, comme ce préfet contraint de pousser sa menace par-ce qu’on lui a apporté des documents sur son bureau mais qui ne veut pas être responsable pour des raisons sanitaires de la fermeture d’un employeur dans une région sinistrée. La Tuerie est un peu la version sérieuse des Vieux fourneaux avec son Garan-Servier.

Fidèle à son catalogue, l’éditeur Les Arènes propose donc avec La tuerie un bon album, original, qui vous éclairera sur un sujet rare dans le neuvième art. L’actualité immédiate est plus souvent abordée noyée dans des scénarios plus ou moins politiques et donne rarement des ouvrages directement illustratifs. L’album d’Otero et Galandon n’est pas le coup de poing qui marque mais arrive à allier plaisir de lecture BD et intérêt journalistique, et c’est déjà beaucoup.

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Saint-Barthélémy

BD du mercredi

BD Pierre Boisserie et Eric Stalner
Les Arènes (2016-2018), 174 p., série complète en 3 tomes.

bsic journalism

Merci aux éditions Les Arènes pour cette découverte.

 

Couv_343545Très belle édition intégrale des Arènes, avec une couverture toilée et titre gaufré au vernis sélectif sous une jaquette avec illustration originale. La quatrième est illustré par des vers de Voltaire dans la Henriade. Les trois tomes s’enchaînent comme trois chapitres (sans les couvertures originales des albums). L’ouvrage se termine par un cahier graphique de croquis de  six pages. Très joli travail même si du fait du sujet et du sérieux de la BD j’aurais apprécié une préface ou un texte de contexte historique en accompagnement. L’éditeur pourra toujours prendre cette initiative dans une future réedition.

Alors que les protestants ont marqué une étape importante dans la guerre civile qui les oppose aux seigneurs catholiques, sous le regard calculateur de la Couronne, le mariage de leur chef Henri roi de Navarre (futur Henri IV) avec la sœur du roi Charles IX va donner lieu à un assassinat planifié des principaux chefs de guerre huguenots à Paris, le 24 août 1572. Ce récit nous rend témoins de ces évènements au travers des yeux d’Elie Sauveterre, un jeune noble dont la famille est impliquée des deux côtés de la religion…

Résultat de recherche d'images pour "saint-barthélémy stalner"Je ne suis pas très attiré par les BD historiques classiques de chez Glénat, leur préférant des œuvres plus sombres ou penchant vers la fantasy comme le Roy des Ribauds ou Servitude. Mes très bonnes relations avec l’éditeur Les Arènes (qui publie peu mais globalement de très bons albums sur des projets d’auteurs) me permettent de découvrir cette BD que je n’aurais probablement pas ouvert en librairie. Comme quoi on gagne à sortir de ses habitudes…

Si Saint-Barthélémy est sorti en trois albums, le découpage et la chronologie des évènements en fait plus un gros one-shot qui mérite grandement d’être lu d’une traite. Une lecture concentrée et rapide tant ce survival est dense et tortueux, comme les ruelles de Paris que le Résultat de recherche d'images pour "saint-barthélémy stalner"personnage principal parcourt dans tous les sens afin d’accomplir sa mission et échapper aux fanatiques guisards. Pour qui ne connaît pas bien cette partie de notre histoire, le complexe jeu politique entre les membres de la couronne (le roi fou Charles IX d’un côté, son frère guisard et futur Henri III ou la Reine-mère Catherine de Medicis de l’autre), les protestants (Henri de Navarre futur Henri IV) ou les rajouts narratifs du scénariste Pierre Boisserie) pourra paraître très complexe. Pourtant la construction scénaristique et l’intelligence de mettre la focale sur Elie de Sauveterre et le drame familial qu’il découvre permettent au lecteur une lecture agréable qui aide à suivre en parallèle un récit d’action dramatique entrecoupé des débats ciselés dans les chambres du Louvre.

La grande force de cette BD est de nous mettre en plein cœur d’un des évènements majeurs de l’histoire de France et de l’histoire du christianisme (les Arènes avaient déjà publié une histoire politique de l’Église que j’ai chroniqué ici). La puissance visuelle du film de Chéraud La reine Margot est dans toutes les têtes et il est toujours difficile d’aborder cet évènement sans citer le film. Les auteurs y parviennent en se concentrant sur le témoignage de Sauveterre. https://i0.wp.com/sdimag.fr/Img_PAO/Matos_BD/SaintBarthe%CC%81lemy_T2_pl3.jpgL’histoire peut être répartie en trois thèmes: les errements de ce dernier dans Paris et son témoignage des massacres, l’évolution presque heure par heure de cette nuit et des jours qui l’entourent ainsi que les motivations politiques des différents responsables politiques, enfin, pour cadrer le tout, le récit de la fratrie de Sauveterre, répartie entre les trois parties de la BD et dont les révélations expliqueront en partie les décisions d’assassinats. Encore une fois la subtilité des discussions politiques est vraiment remarquable! Si le fanatisme est bien sur au cœur du récit (avec quelques exagérations graphiques de Stalner dans les séquences de foules), tout est politique et l’on comprend vite que la finalité de l’affaire reste bien la prise du trône de France: dans un contexte de guerre civile qui affaiblit la couronne Valois avec un souverain fou sur le trône, dynasties protestantes comme catholiques cherchent à récupérer la dignité royale à l’aune d’une crise majeure.

Résultat de recherche d'images pour "saint-barthélémy stalner"Avant de commencer la lecture je ne voyais pas bien l’intérêt d’une BD sur un évènement en particulier. J’ai été détrompé en découvrant une remarquable construction aux multiples points d’intérêt, notamment graphiques. Eric Stalner propose des planches très détaillées avec notamment des visages impressionnants. La colorisation est un atout majeur des planches en apportant élégance et détails à des encrages déjà très maîtrisés du dessinateur. On pourra tiquer sur quelques tics comme ces textures sanglantes omniprésentes même sur les habits des nobles qui n’ont pas quitté le Louvre mais cela participe à une ambiance morbide de folie collective qu’avait déjà fort bien représenté Corbeyran sur son Charly 9. N’ayant rien lu de Stalner précédemment, je découvre un dessinateur confirmé et de caractère. Les quelques faiblesses des arrières-plans ou de décors seront mis à sa décharge sur la quantité de travail de l’ensemble du projet.

D’une lecture complexe, cette BD donne le sentiment d’un temps suspendu, de minutes de conciliabules politiques en même temps que du déroulement des massacres. Une sorte de théâtre dramatique en trois actes. Un ouvrage maîtrisé de bout en bout, jusque dans le travail d’édition. La portée du projet peut sembler restreinte du fait d’un cadre serré, presque documentaire, mais l’ampleur historique de l’événement suffit à balayer ces impressions en aboutissant à une BD importante.

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L’Empire #2: Sodome et Gomorrhe

Le Docu du Week-End
BD d’Olivier Bobineau et Pascal Magnat
Les Arènes (2018), 172 p. série prévue en 3 volumes.

005651623Ce gros album à la couverture très parlante propose une préface du scénariste (chercheur en histoire du christianisme), une double page de résumé du tome précédent (la série explore toute l’histoire politique du christianisme depuis sa naissance jusqu’à nos jours) et une page de références bibliographiques en fin d’album. Le premier tome traitant de la naissance de l’Eglise est sorti en 2015. Celui-ci vient juste de sortie, un troisième et dernier tome s’intitulera l’Apocalypse.

Attention le projet est touffu et il ne s’agit aucunement d’une « Histoire de l’église en BD » mais bien d’un ouvrage d’histoire de niveau universitaire, illustré pour le coup afin d’alléger la lecture. Le côté vulgarisation est donc ténu et ce livre s’adressera avant tout à des lecteurs s’intéressant au sujet. L’auteur s’efforce d’utiliser une narration légère mais l’on reste dans un bouquin d’historien, passionné mais pointu. Je précise que j’ai une formation d’historien et que je ne découvre pas le sujet… j’ai pourtant éprouvé le besoin de souffler pendant la lecture. Loin de moi l’idée de repousser le lecteur lambda féru de culture générale, simplement  il vaut mieux être prévenu que l’objet de la série n’est pas ludique mais bien équivalent à une lecture scientifique.

empire1.jpgL’idée d’illustrer une somme si copieuse est plutôt bonne et donne un peu de recul qui facilite clairement la compréhension de faits complexes. Le duo a par exemple choisi d’accompagner le lecteur avec une sorte de mascotte en la personne du guitariste du groupe Kiss,ou de celui d’AC/DC. On voit donc ce costume se balader à côté des papes et des chevaliers à différents moments de l’histoire! Le côté décalé et humoristique des dessins de Pascal Magnat répond au sérieux du propos de façon originale et permet de fixer des idées à l’aide de mille détails totalement anachroniques. L’apport visuel est indéniable. Si l’on est dans du dessin type « presse » (le côté esthétique n’est pas prévu dans le cahier des charges), celui-ci reste efficace et permet de passer certaines idées en une image. Le chercheur est incarné par un avatar et nous promène dans ces pages d’histoire un peu à la manière d’un Michael Moore en tissant un fil qui s’adresse directement au lecteur.

empire2.jpgL’ouvrage est découpé en plusieurs parties elles-mêmes subdivisées et sujets thématiques. Cela ne suffit pas à permettre une lecture d’affilée mais incite plutôt à se reporter à un thème puis à un autre, progressivement, dans une lecture étalée. Sur ce rythme là l’album est très agréable et aide bien à comprendre ce qui est expliqué. Tout ceci est fondamentalement passionnant, on touche au cœur de la culture, de la civilisation chrétienne occidentale avec un pouvoir qui jusqu’à récemment à été l’axe politique des soubresauts du monde. J’ai simplement trouvé dommage qu’Olivier Bobineau choisisse de démarrer l’ouvrage par un chapitre sur l’esthétique et les arts, liaison sans doute nécessaire à la démonstration historique, mais particulièrement complexe (on parle de Saint Thomas d’Aquin ou des explications théologiques au chant grégorien ou à l’arc cintré…) et qui m’a ralenti l’immersion dans le livre. La suite, bien plus politique, est passionnante et plus accessible. Elle profite également bien plus des dessins pour illustrer des événement objectivement ubuesques de l’histoire.

En résumé je dirais que ce gros ouvrage très complet et sérieux n’est pas à mettre entre toutes les mains mais vous permettra de découvrir une histoire passionnante avec le sourire aux lèvres. Je pense qu’un élève du secondaire, voir un étudiant pourra y trouver un bon complément plus léger à côté de ses manuels de travail. Éternel problème des formats, j’espère que les libraires auront la bonne idée de ranger ces volumes au rayon essai, à côté de la Revue dessinée où il trouvera mieux son public qu’entre Batman et Lupano.

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Morts par la France

Le Docu du Week-EndBD de Pat Perna et Nicolas Otero
Les Arènes-XXI (2018), 130 p. , One-shot.
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Je tiens à remercier les éditions des Arènes (qui ont fusionné avec la revue XXI) pour leur disponibilité et la qualité de leurs ouvrages qu’ils envoient très volontiers aux blogueurs (j’avais commencé l’an dernier mes partenariats avec eux sur l’excellent Paroles d’honneur). Ce genre de partenariats vertueux permettent de vraies découvertes et font généralement honneur au travail éditorial… Sur ce plan donc, on a droit à un très gros album au papier épais et à la très élégante couverture. L’album est découpé en chapitres ouverts par un poème, de Césaire ou de Hugo. L’ouvrage s’ouvre sur un avertissement concernant les éléments de fiction et ceux documentés et se termine par l’article dans la revue XXI qui a donné naissance au projet. Une excellente chose, qui aurait même pu être suivie par un entretien avec les auteurs sur l’adaptation… mais avec une telle pagination on ne peut pas trop en demander. Pour finir, je tiens à préciser que j’ai découvert cet album via un article de Mediapart et ne connaissais pas cet événement.

En décembre 1944, l’armée française tire sur des tirailleurs sénégalais rassemblés dans une caserne de Thiaroye avant leur démobilisation, provoquant un massacre. L’historienne Armelle Mabon découvre cette affaire et tente de démontrer les falsifications et mensonges autour de ce qui s’avère un crime et une affaire d’Etat tachant l’honneur de l’Armée…

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Ce récit est une fiction. Un scénario basé sur des événements réels et sur l’histoire vraie d’une thésards hantée par ce drame depuis le jour où elle en a entendu parler. Que le format soit celui de la fiction ne recouvre pas l’objet de l’ouvrage qui est bien de dénoncer un mensonge d’Etat fomenté par l’armée coloniale. La grande force de ce récit est de montrer la démarcation très fine entre la recherche scientifique froide et argumentée et le travail journalistique, fait de conviction et de récits. Ici on est plus dans l’enquête journalistique, parue dans la revue XXI, qui pointera du doigt toutes les incohérences administratives du récit officiel vis a vis des réalités des témoignages. La BD montre les difficultés d’Armelle Mabon, ancienne assistante sociale et douée en cela d’un très fort esprit de compassion et de révolte… qui ne colle pas forcément avec ce qui est attendu d’un chercheur, comme le lui rappellent sans cesse sa directrice de thèse et son compagnon. La structure scénaristique vise à montrer la pugnacité d’une femme convaincue et seule contre tous, mais ne tombe pas dans le piège du manichéisme de l’institution forcément à côté de la plaque. La directrice lui pointe des réalités et le rôle de chacun, lui faisant comprendre qu’une fois sa thèse validée elle pourra se lancer sur des travaux de son choix, pour peu qu’ils suivent une démarche scientifique. Car en histoire seuls les faits basés sur des preuves comptent. Dans ce cas là cela ne suffit pas car les documents ont été falsifiés. Il faut alors démontrer l’incohérence des dates, des chiffres.

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Là dessus on est un peu en manque, l’album comme l’article de la revue nous présentant les découvertes de l’historienne sans forcément beaucoup de faits. Étonnamment, les témoignages de familles de victimes ont été cherchés mais peu ceux des militaires. Les reportages nous montrent pourtant souvent (comme chez Davodeau) que c’est du cœur du crime que vient souvent l’information cruciale. Mais dans le cadre d’un massacre impliquant l’armée, la grande muette a sans doute su faire disparaître ou taire toute voix qui puisse dénoter. Ceci transforme alors cet album plus en témoignage qu’en une enquête pointilleuse comme l’excellent album Cher pays de notre enfance chroniqué ici ou le Saison brune de Squarzoni. Il n’en reste pas moins passionnant et remarquablement structuré, autour des doutes, des convictions et des indignations d’Armelle Mabon. L’aboutissement de l’histoire (pour l’instant) est la reconnaissance par l’Etat (en la personne du président Hollande) de ce massacre, minimisé mais reconnu. Ce n’est pas assez pour Armelle Mabon et les descendants des soldats assassinés qui luttent en justice pour le rétablissement de l’honneur militaire de leurs pères ou grand-pères. L’un des protagoniste rappelle à Armelle Mabon que le seul soldat réhabilité de l’histoire s’appelait Dreyfus…

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Graphiquement l’ouvrage est très élégant. Le dessinateur Nicolas Otero n’est pas le plus technique du circuit mais son dessin est très propre, arborant des couleurs douces et qui habillent parfaitement les traits. Il y a beaucoup de visages dans ces pages et il sait produire des expressions vivantes et distinguer ses visages d’hommes noires sans qu’ils soient interchangeables comme dans beaucoup de BD. Je ne connaissais pas cet auteur et ai beaucoup apprécié ses découpages et cases graphiques intercalées entre les scènes de dialogues. La BD documentaire a cela de difficile que les dialogues sont rarement graphiques et tout l’art des dessinateurs est de rendre fluide la lecture. Les auteurs proposent ainsi de nombreuses scènes illustrant le passé, dans les camps de prisonniers allemands ou autour de l’évènement du premier décembre 1944.
Cet album, outre être une très bonne BD, a le grand mérite de soulever une page noire de notre histoire a peu près méconnue du grand public. Il joue en cela parfaitement son rôle de documentaire en donnant envie de se renseigner plus avant sur cette affaire tragique.

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Note: Armelle Mabon m’ayant contacté pour apporter quelques précisions, je signale donc que l’enquête a bien à porté à la fois sur les familles de victimes et sur les officiers.

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Paroles d’honneur

 BD de Leïla Slimani et Laetitia Coryn
Les Arènes BD (2017)

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Le travail d’édition (les Arènes n’est pas à l’origine un éditeur BD) est de très bonne qualité, avec un beau livre doté d’une maquette élégante et soignée jusqu’à la quatrième de couverture. Une préface de Leïla Slimani explique l’origine du projet et une biographie des personnes rencontrées clôt le livre.

Suite au succès de ses ouvrages, les éditions des Arènes ont demandé à la médiatique Leïla Slimani d’adapter son travail sur la sexualité des marocaines dans une version BD. Ce qui aurait pu n’être qu’une transposition commerciale aboutit à un très bel objet cohérent, une véritable BD et planches_57895.jpgune belle réussite. Si la trame est celle du reportage BD, l’on sent le regard de l’illustratrice dans certains plans larges, paysages, vie de rue au Maroc et l’on reste bien dans un cadre BD avec son appropriation graphique. Les textes sont élégants, les dialogues très fluides et le tout s’enchaîne sans difficulté malgré la structure qui passe du récit de Slimani aux entretiens avec les autres personnages. L’album est découpé en chapitres qui aèrent le tout et jamais l’on ne sent la lourdeur que peuvent revêtir certains albums de reportage BD. L’illustration y est sans doute pour beaucoup. Ce sujet est passionnant, plein de découvertes, mené sans pathos, avec quelques révoltes et l’on sent la sincérité de la retranscription des témoignages. Le format BD apporte une légèreté qui permet de passer beaucoup d’informations sans plomber la lecture, si bien que Paroles d’honneur se parcoure d’une traite.

paroles-d-honneur_5942524.jpgLaetitia Coryn a surtout travaillé dans la BD d’humour dans un style plutôt cartoon et la technique utilisée ici démontre une remarquable maîtrise technique dans un ton plus réaliste notamment dans les expressions des personnages que l’on distingue bien physiquement et qu’elle parvient à rentre touchantes. La colorisation (réalisée par une coloriste) est très agréable, l’effet crayonné ajoutant une texture très agréable. L’exercice n’est pas évident puisqu’il s’agit d’une succession de discussions entre deux personnages. Les planches sont pourtant très aérées avec des alternances de portraits, de paysages, de représentations de scènes familiales ou de cases façon strip. L’on est immergé dans les familles et les rues marocaines, avec quelques focus sur des costumes traditionnels, des échoppes, etc. C’est documenté, fait avec le plus grand sérieux, très chouette.

Au final nous avons un pari réussi qui fait le pont entre la BD classique et le reportage journalistique (souvent plus austère), sans oublier l’importance du graphisme dans ce média. Je recommande chaudement cet album, sur un sujet peu abordé dans les médias français et qui nous fait nous questionner y compris sur la place de la femme dans les familles françaises.

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