****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Habibi

La trouvaille+joaquim

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Comic de Craig Thompson
Casterman (2011), 635 p., one-shot. Version compact « opé estivale casterman 2021 ».

Une jeune fille mariée au sortir de l’enfance et un enfant noir arraché de l’esclavage se cherchent au fil des époques dans cette immense saga qui détaille la richesse et la complexité d’un Islam pétri d’archaïsmes, de violences et de philosophie.

Habibi - broché - Craig Thompson, Craig Thompson, Craig Thompson - Achat  Livre | fnacHabibi fait partie de ces albums qui impressionnent par son aura autant que par sa pagination. Depuis sa sortie en 2011 auréolé d’un Eisner award évident et bardé d’éloges des critiques BD comme des libraires, le chef d’oeuvre de Craig Thompson est un classique immédiat que l’on voit dans toutes les médiathèques et librairies sans toujours oser tenter dl’aventure. Car cette lecture unique nécessite que l’on prenne le temps de la déflorer, de la savourer, de la digérer. Car si l’image de couverture et la finesse des pages intérieures d’une richesse folle semblent indiquer un conte des mille et une nuits, Habibi est d’abord un drame humain proche du sordide dans son réalisme et sa noirceur. Dès les premières pages l’héroïne se voit mariée pour de l’argent à un homme, calligraphe, de l’âge de son grand-père. Même s’il reste modéré dans ce qu’il montre, les idées et les faits nous plongent dans le plus dramatique de ce que cette société islamique a été: femmes-objets, esclavage massif, violence physique omniprésente. Lorsqu’il commence son projet Craig Thompson, jeune dessinateur élevé dans un christianisme radical dont il s’est détaché, souhaite découvrir cette société musulmane montrée comme obscurantisme sous le prisme des guerres irakiennes de l’Amérique. Pourtant sa vision, si elle ne prend pas de pincettes, reste d’une neutralité positive, ne cherchant pas à grossir le trait tout en soulignant la puissance intellectuelle de cette culture, de ses sciences, de sa mystique mathématique en même temps que la proximité fondamentale du Coran avec les cultures chrétiennes dont il se veut la dernière Révélation.

Habibi (2011)- HabibiLa narration est complexe, non-linéaire, demandant un certain effort pour suivre un fil qui saute d’époque en lieux, nous faisant souvent nous demander si l’on a raté une séquence, si l’imprimeur a sauté un cahier. Sans coups de théâtres l’auteur fait se chercher ces deux personnages naïfs jetés dans la violence du monde et drapés dans mille symboliques dont la première, celle d’un Adam et Eve issue de Cham, dernier fils noir de Noé. Inscrit dans une temporalité uchronique, le récit commence dans une sorte d’Islam médiéval et le Harem du sultan pour finir dans l’hypermodernité d’un état pétrolier qui ne dit pas son nom, cité-Etat champignon vivant de la richesse de l’eau et poussant sur le sang de ses ouvriers-esclaves majoritairement noirs, lieu qui nous rappellera sans besoin de forcer les pétro-monarchies du golf persique.

Récit-fleuve découpé en neuf chapitres, Habibi tente de reproduire l’univers mental de ses personnages, jeunes humains plongés dans un monde impitoyable où la vie humaine n’a pas de valeur alors que leur esprit a été formaté dans ces symboliques des histoires du Coran. Ce paradoxe transparaît dans la crudité des séquences réelles et la beauté des séquences mythiques. Livre-objet, Thompson apporte un soin particulier à la forme de ses planches d’une finesse incroyables avec un travail sur le design des Djinn et autres créatures du Livre qui entrecroisent par moment des éléments de la vraie vie, en un mélange que procure la vision de ces êtres brassés dans cet enfer et que seul l’amour de l’un pour l’autre permet de survivre. Le style graphique s’inspire lui ouvertement du grand Will Eisner, lui-aussi très intéressé par la Religion et les hommes dans une approche déconstruite des pages de BD.

Habibi Craig Thompson | Craig thompson, Graphic book, Children's book  illustrationAyant exigé un travail documentaire proprement pharaonique, l’album est bardé de citations, de calligraphies arabes (avec un cahier de références en fin d’ouvrage) et de mille et une références aux récits coraniques, de Noé à Salomon en passant par le Prophète et ses Anges. Projet unique dans le monde de la BD, Habibi est une lecture indispensable qui permettra le lecteur curieux de se plonger dans une part de ce qu’est cette culture islamique qui a si brillamment dominé le monde médiéval avant de sombrer dans l’obscurantisme que nous a illustré (dans un tout autre registre) également Lupano l’an dernier avec sa Bibliomule de Cordou. Notre époque de Guerre de civilisation demande au citoyen et au lecteur de s’informer et de sortir du récit officiel pour comprendre le monde. Habibi participe à cette nécessité et cette édition poche est une excellente occasion de s’y mettre!

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Rosa de la Habana

La trouvaille+joaquim

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BD de Duchy Man Valdera et Alexander Izquierdo
Mosquito (2016), one-shot.

C’est une complainte noire, le Blues d’un amour impossible, d’un cœur volé. C’est l’âme brisée de Segundo, guitariste provincial venu à la capitale pour y faire danser les havanais dans la bodega de son cousin, que nous font contempler les auteurs de ce drame noir. Dans la nuit d’une dictature qui protège plus les souteneurs que les honnêtes gens Segundo va tomber dans les filets d’une femme fatale, la sublime Rosa dont la voix transcende le musicien. Est-il tombé amoureux de son corps ou de sa voix… ou des deux? Malheureusement pour lui Rosa est la plus belle et efficace des prostituées de la ville. Et son maquereau un redoutable salaud qui ne rechigne à aucune violence.

L’envoute t’elle pour lui soutirer son argent ou croit-elle au fond de sa misère qu’un autre avenir est possible comme il le lui promet? Comme ce noir et blanc tranché ce sont deux mondes qui s’opposent, celui de Rosa, de la nuit et de l’enfermement ou celui lumineux naïf et chantant de Segundo. Deux mondes non miscibles quand tout bonheur n’est qu’une illusion intéressée.

CaptureNoir c’est noir, il n’y a plus d’espoir. Et on plonge facilement dans ce Cuba des années Batista où la vie semble rythmée par les bars à musique. Avec sa guitare Segundo a du talent et semble voué à un brillant avenir, avant de tomber sous le charme de la belle et terrible Rosa. Archétype de la prostituée inaccessible, psychologiquement soumise à son mac jusqu’à refuser la liberté offerte, ce sont tous les codes du polar nocturne que nous proposent les deux auteurs cubains avec ces personnages, sur des dessins qui transpirent la nuit et la fumée. Un amour impossible auquel il ne manque plus que la vraie musique de Cuba pour accompagner votre lecture un verre de rhum à la main.

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