****·Comics·East & West·La trouvaille du vendredi·Rétro

Punk Rock Jesus

Comic de Sean Murphy
Urban (2020) – Vertigo (2012), One-shot.

Cette édition est la troisième publiée en France (toujours chez Urban), après une première couverture couleur « punk », la précédente édition reliée très proche et enfin cette dernière intégrée au désormais célèbre Black Label de DC. Le volume comprend un édito de l’équipe éditoriale Urban clamant l’importance de ce titre et le choc qu’il leur a procuré. Viennent ensuite un sommaire des six chapitres et en fin d’ouvrage une post-face de Sean Murphy expliquant le lien entre ce projet et sa relation à la foi, une sélection de titres punk à écouter en lisant les parties, les covers originales de l’édition américaine et trois pages d’illustrations promotionnelles ou non retenues. Fabrication élégante dans le canon Urban mais rien d’exceptionnel en matière de bonus.

couv_404989

Dans un futur proche, alors que le réchauffement climatique provoque des dégâts sur la planète, une société de production lance un projet de téléréalité fou: suivre un clone de Jésus-Christ à partir de sa naissance… Dans une Amérique droguée au spectacle et au fondamentalisme chrétien le show faut fureur. Mais humainement l’équipe qui entoure la mère porteuse et l’enfant vont rapidement vivre un enfer…

Punk Rock Jesus by Sean Gordon Murphy Issue 6 page 21 Comic ArtSean Murphy est l’un des auteurs américains les plus en vue, notamment depuis la sortie de son désormais mythique Batman White knight, locomotive du Black Label et des albums DC adultes. Non moins célèbre, cet album constitue sa troisième réalisation solo après le touchant Joe, l’aventure intérieure et Off road. Si graphiquement il n’est pas le plus impressionnant des trois et que son trait reste moins percutant que sur ses dernières réalisations, il marque un tournant et l’apparition d’un univers artistique marqué par la haine des extrémismes, de l’hypercapitalisme et une radicalité tant dans le trait que dans le propos. Par la suite Murphy collaborera avec les plus célèbres scénaristes de l’industrie comics, dont Scott Snyder sur The Wake (où il commence sa collaboration très fructueuse avec son coloriste désormais attitré Matt Hollingsworth), Mark Millar sur les Chrononautes, ou Rick Remender sur son coup de poing Tokyo Ghost qui reprend pas mal de thèmes de PRJ.

Réalisé intégralement en noir et blanc avec l’utilisation assez massive de trames (qui affadissent le dessin comme à peu près partout), PRJ propose une narration qui suit vaguement la vie du Christ, mais surtout une évolution narrative classique proposant exposition, crise et résolution. L’originalité de l’histoire est, outre de présenter ce touchant enfant clone enfermé dans une prison qui le formate pour les besoins du show et dont la crise d’adolescence va prendre la tournure de la scène punk, de croiser son destin avec le colosse Thomas, responsable de sa sécurité et ancien tueur de l’IRA traumatisé et touché par la foi. Très vite l’auteur sort la grosse artillerie (non pas graphique, il y a assez peu d’action dans Punk Rock Jesus) en dézinguant son pays pétri d’intégrisme chrétien autant que consumériste. Si l’on n’est pas aussi loin que dans Tokyo Ghost, l’Amérique de Georges Bush jr. en prend pour son grade. Murphy n’hésite pas à balancer en citant des noms. C’est ce qui fait sa marque, une sincérité toute punk qui donne une vérité et une énergie folle à l’ouvrage. Si vous connaissez les autres albums plus récents de l’auteur vous retrouverez des personnages graphiquement très proches et plein de tics graphiques. On est en terrain connu avec une homogénéité que personnellement j’aime beaucoup.

Punk Rock Jesus, de Sean MurphySéparé en deux parties contraintes par la progression temporelles de l’histoire, l’album se concentre au début sur la mère, pauvre fille catholique tout à fait représentative des innombrables victimes des TV show américains dont la vie a été détruite par cette artificialité totale créée pour les besoins du spectacle. Dépressive, sombrant dans l’alcoolisme et victime de l’impitoyable (et méchant très réussi) producteur, elle cherche l’alliance des employés de la société de production pour s’échapper avec une mauvaise conscience de mauvaise mère. On enchaîne dans la seconde partie sur le clone alors que les mésaventures de sa mère vont déclencher une rage en lui, synonyme de croisade contre tout ce qui l’a créé… Le liant entre ces deux parties est tissé par les personnages secondaires, presque plus intéressants que le faux Jesus, avec notamment la scientifique prix Nobel enfermée entre son conflit moral de collaboration à un projet qu’elle abhorre et sa volonté de trouver une solution au réchauffement climatique, mais également le colosse qu’adore croquer Murphy, dont on soupçonne les origines irlandaises patronymiques…

Malgré de légères déceptions dans la réalisation des scènes d’action un peu molles et une difficulté à traiter de façon satisfaisante les très nombreux (et passionnants) thèmes abordés dans l’album, l’aspect personnel que revêt PRJ pour Sean Murphy apporte un supplément d’âme qui le hisse parmi les tout meilleurs ouvrages de comics indé US. Sorte d’album fondateur et de jeunesse (Murphy a trente deux ans quand l’album sort), Punk Rock Jesus marque par la sincérité de son propos, par la créativité graphique d’un très grand artiste et la maîtrise scénaristique de l’auteur qui va ensuite peaufiner sa technique d’écriture auprès des plus grands avant d’accoucher de son chef d’œuvre. A découvrir!

Punk Rock Jesus – Par Sean Gordon Murphy – Urban Comics

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

YIU

La trouvaille+joaquim
BD Téhy, J.M.Vee, Renéaume et Guenet
Soleil (1999-2009), série finie en 7 volumes de 70 pages.

couv_99935YIU est un projet totalement atypique, à commencer par son titre unprononçable! Sorti il y a vingt ans chez l’éphémère éditeur Le téméraire, le projet très ambitieux prévoyait neuf tomes, avec les couvertures des trois premiers déjà réalisées (les deux premières ont été conservées, la troisième, remaniée en moins sexy, habille désormais le tome 4 de l’édition Soleil). Atypique de par sa longueur, sa pagination importante et surtout par le temps pris pour raconter les dernières heures du monde, l’Apocalypse du point de vue d’une assassin envoyée détruire la Bête afin de sauver son petit frère malade…

Le premier tome que j’avais acheté à l’époque m’avais subjugué par son découpage novateur me rappelant les dizaines de pages de cataclysme d’Akira… La place que seul les manga se permettent d’occuper, mais en grand format franco-belge! L’habillage du volume et le background général très poussé laissaient envisager une chronique dantesque et marquante. Lorsque l’éditeur a fermé, il a fallu attendre deux ans avant que le projet ne renaisse chez Soleil, réduit à sept tomes et une augmentation de pagination qui fait que le premier volume Soleil prolonge de Résultat de recherche d'images pour "yiu guenet"plusieurs pages le tome original. Entre temps les auteurs avaient développé un superbe site web (à l’époque des Modems, les très nombreux dessins préparatoires étaient fascinants et … longs à s’afficher!). Bref, un gros projet très construit et extrêmement ambitieux.

Malheureusement l’excellent dessinateur Jérôme Renéaume (depuis devenu game-designer) qui avait réalisé les deux premiers tomes a quitté le projet et laissé la place à Nicolas Guenet, très bon peintre-coloriste mais moins subtile dans son trait et un peu caricatural dans ses personnages bodybuildés et glabres à la mode Corben. Non que cet univers soit très subtile en effet, mais liée au changement de dessinateur, la continuation de l’histoire a pris la forme d’un combat un peu orgiaque visuellement bien que très beau et dantesque (on aime ou on n’aime pas mais la démesure de tout ce qui sort de ces pages fascine). On retrouve un peu de la surenchère d’un Olivier Ledroit sur Requiem dans YIU, et la BD de Soleil s’avère finalement moins malsaine que les chroniques du chevalier-vampire avec le recul…

Résultat de recherche d'images pour "yiu guenet"Le projet jouit d’un background vraiment touffu et d’un travail préparatoire extrêmement important. Malgré les doubles pages finales de chaque album qui détaillent plus à fond certains personnages ou structure de cet univers décadent on sent l’envie des auteurs d’exploiter un maximum de leur matière, au risque de la surabondance. Car les pages de YIU sont chargées, très chargées. Mais le découpage résolument généreux avec ses doubles pages et ses cases successives très cinématographiques en zoom-dézoom qui illustrent l’action permettent d’orienter une lecture  qui en met plein les yeux. YIU doit se lire d’une traite. D’abord car l’action se déroule en quelques heures seulement, mais surtout car cette BD est très cohérence dans le pourquoi de cette profusion. Même si c’est un peu fatiguant à la longue, cela nous fait ressentir l’urgence, l’orgie de violence inouïe qui est déployée contre la Bête et plus globalement le désespoir de ce monde en déliquescence.

Résultat de recherche d'images pour "yiu reneaume"Le design est extrême, pas loin du cyberpunk dans les éléments techno, influencé par Hellraiser et le monde d’Elric sur l’aspect religieux extrémiste avec force scarifications, piercing et contorsions des corps. Tous ça est gros, trash, comme ces flingues à 25 canons plus gros que leurs porteurs, mais tout cela illustre l’idée d’un aboutissement extrême du pire de l’histoire humaine. Ces aspects sont renforcés par les tics de Nicolas Guenet qui se trouvent digérés par l’atmosphère générale. Tout ceci vise à nous montrer qu’il n’y a rien à sauver de ce monde dont la destinée apocalyptique est finalement peut-être souhaitable. Sauf que…

L’équilibre est trouvé dans ces quelques moments de calme (aux couleurs plus bleutées quand les nombreuses séquences d’action sont dans les rouges) qui nous permettent de nous reposer les yeux et de faire respirer l’intrigue. Notamment les moments autour de Ji-A, le petit frère au corps aussi perdu que le monde dans lequel il grandit, soupçon d’innocence pour lequel YIU va tout donner. Vraiment touchant.

Les auteurs ne nous expliquent finalement pas grand chose du pourquoi de l’arrivée de la Bête. Le scénario, simple, est une fuite effrénée de violence. C’est finalement l’étrange agencement d’un monde très fouillé (que vous aurez sans doute envie de découvrir plus à fond dans la série dérivée Premières missions) avec une mise en scène cinématographique extrêmement visuelle qui donne corps à ce récit des dernières heures du monde. Épuisant comme un morceau de Métal, mais une BD que je vous recommande chaudement, pour la qualité du travail accompli, sa cohérence dans le temps et son originalité indéniable.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le chez njziphxv

****·BD·Documentaire·Numérique·Service Presse

La revue dessinée #18

Le Docu du Week-End

Connaissant de réputation et ayant feuilleté plusieurs fois La revue dessinée sans prendre le temps d’en lire un numéro, la rubrique docu du blog était une bonne occasion de sauter le pas et de décortiquer un volume. Izneo me permet de lire en numérique le numéro 18 sorti récemment. Étant donnée la pagination (228 p. de BD pour seulement 15€…) cet article vise à vous donner un aperçu des thèmes abordés et de la qualité générale de cette excellente revue.

https://www.larevuedessinee.fr/wp-content/uploads/2017/11/001-228_lrd18_couv_couv_dos-1.pngLe numéro comporte quatorze articles: cinq sont du reportage au format BD, sur une trentaine de page chacun, le reste est composé de courts articles ou pages illustrées sur des rubriques régulières. La revue dessinée a la même structure que tout magazine mais en format BD. Elle a donné naissance à Topo, sur le même principe mais destinée aux moins de 20 ans. A la fin de chacun des articles-BD une double page de prolongations donne des infos, statistiques, précisions, commentaires des auteurs et courte bibliographie. On ne peut rien demander de plus et en outre un courrier des lecteurs assure le contact entre la revue et les lecteurs. Dernière précision, vue la qualité de la revue et la taille du budget, il semble qu’il n’y a que très peu de stock sur les anciens numéros. Je conseille par conséquent de les acheter sur Iznéo pour vraiment pas cher (5€ le numéro)!Résultat de recherche d'images pour "la revue dessinée 18"

  • La clinique de la Borde: le premier chapitre remarquablement dessiné (l’illustrateur de Pereira pretend, qui a joui d’un excellent écho a sa sortie) aborde la psychiatrie institutionnelle à travers l’histoire de la clinique de la Borde et de Jean Oury, médecin convaincu qu’il fallait commencer par « soigner l’institution pour pouvoir soigner les fous ». Cette histoire rejoint le massage de Désobeisseurs que j’ai chroniqué il y a quelques semaines. Dans ces années 50 où les aliénés sont cantonnés aux électrochocs et a l’abandon, ce précurseur et ses amis/inspirateurs Deleuze, Foucault, Guattari ouvrent les cellules et les esprits des malades. Passionnante, cette histoire nous apprend beaucoup de choses sur un sujet peu vulgarisé.
  • Retour sur la manif pour tous: dialogues-vérité fictifs de personnalités du mouvement, les succès et échecs des combats de ce mouvement traditionaliste  et les liens avec les représentants politiques de la droite classique. Idée originale avec reprise de la bichromie rose bleu du mouvement, mais l’article est plus une pastille amusante qu’un reportage.
  • Les parafoudres radio-actifs: reportage effarant sur un scandale étouffé par France-Telecom/Orange. Des centaines de milliers de parafoudre contenant du gaz radioactif ont été installés sur les poteaux du réseau Telecom national. Des 1978 des alertes sanitaires internes sont lancées. Jusque dans les années 1990 l’entreprise tente d’étouffer, d’enterer les dossiers, d’intimider les lanceurs d’alerte. La radioprotection et la justice finissent par obliger le démontage des éléments radioactifs, tache confiée à des prestataires externes et les éléments toxiques sont stockés dans des fûts plastique sans aucun respect des règles de confinement… Ce problème concernerait également la SNCF et Air France. Histoire absolument sidérante et qui fait froid dans le dos car l’on sait que des affaires similaires sortent régulièrement et que les dirigeants à l’origine des scandales ont décennie après décennie le même cynisme qui n’est pas prêt de s’arrêter. Ecoeurant!
  • Une maternelle Montessori publique: pour qui a des enfants et s’intéresse un tant soi peu à l’Education Nationale, les paradoxes entre les réussites des pédagogies Montessori/Freinet et le coût des écoles privées qui les mettent en place est connu. L’Education Nationale vise à élever par l’éducation tous les enfants et notamment ceux victime de la reproduction des inégalités, via tout un tas de processus coûteux et ciblés mis en avant par les politiques. On sait combien les élèves différents auraient à gagner à des pédagogies « innovantes ». Un groupe de professeurs des écoles d’une cité parisienne décide collectivement d’appliquer la pédagogie Montessori, basée sur l’autonomisation des enfants et l’adaptation de l’enseignement à leurs envies, de façon souple, tout en ouvrant l’école aux parents et à la société. Loin de toute caricature les auteurs de la BD ne montent pas la méchante institution contre les gentils instit’. Très subtile et magnifiquement illustré, l’article montre les différentes problématiques de l’école et d’un système social et scolaire élitiste qui ne corrige que très peu les inégalité. Au risque d’enfoncer des portes ouvertes, le format reportage permet de coller à la réalité des enfants et des adultes qui les côtoient. Un excellent docu qui aurait mérité un album édité!
  • La buvette des députés: double page décalée racontant ce qu’il se passe dans les coulisses du Parlement, en ce lieu autrefois fort aviné, mais qui aujourd’hui encore permet aux adversaires politiques de discuter dans un environnement serein, loin des caméras et de l’institutionnel. Aucun intérêt graphique, mais le sujet est sympa.
  • L’explosion des supermarchés: une présentation très didactique et illustrée de façon rigolote sur la croissance des surfaces d’hyper-marchés en regard de la baisse des achats des clients. Tout cela est lié à la libéralisation et l’idée selon laquelle cette activité crée de l’emploi et que le commerce attire le commerce. La BD se conclut avec les pages habituelles d’infos avec d’étonnantes photos de centres désaffectés aux Etats-Unis, qui permet de voir vers quel avenir on se dirige..
  • Les grammar Nazi: sketch super drôle où un ayatollah de la langue ou « grammar nazi » corrige un jeune parlant le langage sms et nous explique l’étymologie du mot Orthographe qui devrait se dire « orthographie »!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1