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Sirènes & Vikings #4: La Vague invisible

La BD!

Quatrième tome de 56 pages de la série initiée et dirigée par Gihef. Scénario de Nicolas Mitric, dessins de Francesco Trifogli et Maria Francesca Perifano. Parution le 24/03/2021 aux éditions des Humanoïdes Associés.

bsic journalismMerci aux Humanos pour leur confiance.

Sherlock Viking

Quatrième itération du conflit entre guerriers norrois et arpenteuses des mers pour cette collection signée Gihef. Cette fois, nous faisons la rencontre de Lydveig dont le quotidien tranquille est soudainement bousculé lorsque les hommes du Roi Hardeknud la ramènent manu militari devant le monarque sanguinaire. 

Ce dernier a fait mander la jeune mère de famille pour ses talents particuliers, talents dont elle se serait bien passée mais qui font pourtant partie d’elle. Il s’avère étonnamment que Lydveig est la fille d’Aasbjorn, le plus redouté des traqueurs norrois, capable de mener à bien les enquêtes les plus insolubles. Et si le Roi a initialement fait appel à lui ce n’était pas pour une broutille: Hardeknud souhaite retrouver la créature responsable du meurtre sanglant de son fils aîné, Swenborg. Le Roi est en effet persuadé qu’une sirène a le sang de son héritier sur les mains, lui qui se targue d’en avoir massacré une de chacune des huit castes et qui en expose les dépouilles au dessus de son trône. 

Aasbjorn semblait avoir identifié la caste de sirènes en cause, mais il a été lui-même occis par l’un de ces monstres, probablement par la coupable elle-même. Lydveig dont la fille est retenue en otage par le roi, doit mener sa propre enquête en usant des facultés inculquées par son intransigeant paternel, et chercher au-delà des apparences la réponse à ce mystère. 

Cependant, une femme plongée dans un monde d’hommes doit redoubler d’efforts, de stratégie et de détermination pour tirer son épingle du jeu. Y parviendra-t-elle ?

Meutres en eaux troubles

Après trois albums généralement centrés autour du conflit séculaire entre (vous l’aurez deviné) Sirènes et Vikings, et ayant pour thème l’amour contrarié entre deux membres de ces peuples ennemis, la série prend un nouveau tournant pour se transformer en whodunit médiéval, façon Le Nom de la Rose.

L’héroïne réticente mais douée est propulsée à son corps défendant au cœur d’une enquête risquée, dans un microcosme qui lui est hostile (l’on sait toutefois aujourd’hui que les femmes vikings vivaient au même rangs que les hommes et occupaient des places similaires dans la société, participant même à leurs raids armés:)

L’univers, travaillé depuis trois tomes, est en place, la présence de personnages récurrents aidant à densifier le tout. Avec un certain recul sur la série, on parvient à en dégager une thématique centrale plutôt manichéenne, à savoir le joug du patriarcat, ce qui dans certaines configurations, peut aller à l’encontre des réalités historiques, comme on vient de le démontrer plus haut. Néanmoins, il demeure très opportun pour une BD d’Entertainment comme celle-ci de questionner des thématiques actuelles. 

Ainsi, les sirènes, qui sont donc exclusivement de sexe féminin, vivent sous le joug d’un père aussi tyrannique que tentaculaire (non Cthulhu, rassied-toi!), bien que leur microcosme exploite les mâles, appelés tritons, uniquement pour leur semence. Ces derniers sont dépeints comme des créatures frustes, barbares et violentes (à l’exception de Gildwin, dans le tome 3), ce qui n’est pas sans rappeler une certaines catégorie de la population humaine soumise aux affres de la testostérone.

Chaque tome met donc en scène une femme devant s’affranchir d’un despote ou en tous cas d’un monde qui ne la considère pas à sa juste valeur (Blodughada dans le tome 3, Freydis dans le tome 2 et Borglinde dans le tome 1). 

Au contraire, les hommes, paradoxalement à leur statut de vikings, sont généralement dépeints comme cruels, lâches, lorsqu’ils ne sont pas carrément monstrueux, et même les plus sympathiques d’entre eux finissent par céder à la corruption et à l’infamie. Comme nous le disions, la critique est bienvenue, mais le prisme manichéen teinte le propos. 

Le changement de paradigme, avec cette enquête, dynamise l’anthologie en changeant la structure habituelle de l’album. Cependant, là aussi, on note des petites incohérences graphiques que l’on pourrait qualifier de faux raccords, qui écornent un tant soit peu la crédibilité du scénario: par exemple, lorsque la protagoniste explique avoir remarqué un détail sur l’un des suspects lors de sa première rencontre avec lui, l’on se sent, comme dans tous les bons polars, surpris, intrigué et piqués au vif de n’avoir pas su remarquer ce détail nous aussi. Mais lorsque l’on rebrousse chemin jusqu’à la dite rencontre, on s’aperçoit que…ce détail n’y est pas ! Comme si le dessinateur avait dessiné en lisant le script au fur et à mesure, car ce genre de décalage se reproduit plusieurs fois au long de l’album. 

Le mystère en lui-même est maintenu sur au moins les deux tiers de l’album, avec ce qu’il faut de fausses-pistes, toutefois, sans grande surprise, la révélation passe par la moulinette thématique en 

SPOILER

faisant de la victime le véritable monstre. 

FIN DU SPOILER

Côté graphique, la partition est assurée avec une qualité qui demeure constante. Ce quatrième album, s’il participe à renforcer un univers qui était attractif dès le premier tome, révèle néanmoins des failles de conceptions et des redondances thématiques malgré un virage tenté par les auteurs au travers de l’enquête. 

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Omni #2: Éveillée

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Second tome de la série Omni, avec Devin Grayson et Melody Cooper au scénario, Giovanni Valeta, Enid Balam, et Alitha Martinez au dessin. Parution le 03/02/2021 aux éditions des Humanoïdes Associés.

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Merci aux Humanos pour leur confiance.

Omni-potence

Dans le premier tome, nous faisions la connaissance de Cecelia Cobbina, jeune médecin se découvrant des capacités intellectuelles soudainement décuplées. Ce phénomène, nommé « l’ignition« , a touché plusieurs personnes de par le monde, leur octroyant diverses capacités surnaturelles, que l’on découvre dans la série Ignited, se déroulant dans le même univers.

Après avoir appris à maîtriser ses nouvelles facultés, Cecelia a pris la tête d’Omni, une organisation dédiée au recrutement des Ignited, ces êtres extraordinaires, recherchés par certains, craints et détestés par d’autres. Malgré la vitesse fulgurante de sa pensée, Cecelia aura tout de même du mal à mener à bien sa mission, contrariée par les plans antagonistes d’organisations concurrentes et motivations bien sinistres.

A chaque Yin son Yang

Cecelia, aidée de son amie Mae, partant donc en road trip afin de localiser et encadrer les Ignited dont les pouvoirs se révèlent de par le monde. Cependant, leur quête va les mettre en opposition avec Gary Herrick, agent du gouvernement, mais aussi avec le Front Patriotique Européen, dont les idéaux racistes se répandent chaque jour un peu plus. Si l’on ajoute à ça les attaques dirigées contre les Ignited, vous comprendrez que notre jeune prodige à fort à faire.

Comme nous l’évoquions dans la chronique du premier tome, il n’est pas aisé d’écrire un personnage doué d’un intellect hors-nome de façon crédible. Jusque-là, Cecelia remplissait le cahier des charges, faisant preuve de déductions logiques cohérentes représentant adéquatement ses capacités.

Cet aspect est malheureusement atténué dans ce second tome. Les déductions à la Sherlock ont laissé la place à une démonstration plus basique de son intelligence, sans pour autant tomber dans le cliché ni le techno-blabla. Toutefois, comme pour les autres séries de l’univers H1 Comics, Omni ne centre pas son propos sur les seules capacités de sa protagoniste, fussent-elles prodigieuses. La série oriente donc ses thématiques autour de problématiques sociales et environnementales, dont l’urgence se fait ici sentir avec toujours plus d’acuité.

Le scénario, guise de fil-rouge, continue d’explorer le background lié aux Ignited, et met sur la route de Cecelia quelqu’un qui pourrait bien être son égal. Attention, nous ne sommes pas ici sur un affrontement Holmes/Moriarty, mais l’on sent bien que la complémentarité Cece/Herrick sera de mise lorsque le scénario l’exigera.

Ce second tome d’Omni voit donc le concept de base s’affaiblir quelque peu, en faveur d’un discours engagé autour de thématiques fortes.

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La Force de l’Ordre

Le Docu du Week-End

One-shot de 100 pages, adapté du livre éponyme de Didier Fassin, qui est ici assisté par Frédéric Debomy au scénario, et Jake Raynal au dessin. Parution le 2/10/20 aux éditions Seuil-Delcourt.

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Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Monopole de la violence légitime

Il est fascinant (voire parfois fascisant) de réaliser que le crime est en soi un phénomène endogène à toute société. En effet, c’est du concept même de société et de civilisation, propre à l’Homme, que découle celui de Loi, et donc, par voie direct de conséquence, celui de crime.

En effet, le crime n’existe pas dans l’état de Nature, et l’on ne saurait reprocher au lion d’avoir étripé une gazelle. C’est donc tout le paradoxe que l’Homme s’impose à lui-même et qui détermine son comportement avec les autres.

Dans un monde toujours plus complexe, parcouru de nos jungle civilisées, une question devient récurrente: qui est la gazelle, qui est le lion ? Dans un système rejetant et condamnant la violence des individus, qui peut se prévaloir d’une violence légitime ?

Suis-je le gardien de la Paix ?

La sociologie nous apporte des pistes de réflexions intéressantes. L’Etat, cette entité intangible et supérieure à la somme de ses parties, a bel et bien le monopole de la violence légitime sur son territoire. Il est paradoxal de penser que pour maintenir la paix dans une société, il faille parfois recourir à la violence. De ce point de vue, il semblerait que ce soit la raison d’être d’institutions étatiques telles que l’armée ou la police. Violenter pour protéger, protéger en violentant, voilà un sacerdoce oxymorique qui pourrait expliquer les heurts récents et la défiance actuelle envers elles.

Didier Fassin a accompagné une Brigade Anticriminalité (BAC) durant deux ans afin de mieux en appréhender le fonctionnement, les enjeux et les difficultés. En effet, beaucoup de problématiques liées aux forces de l’ordre se cristallisent autour de ces BAC, connues pour leur virulence et pour les frictions avec les habitants de certaines zones urbaines.

Ce que le professeur a découvert s’éloigne radicalement de l’imagerie véhiculée tant par la fiction que par les médias, et tend à dépeindre un quotidien morne, un ordre social maintenu par des agents partagés entre la désillusion et la pression institutionnelle.

Face à ces découvertes édifiantes, les a priori d’un lecteur peu familier du domaine judiciaire/pénal en seront certainement ébranlés. Loin du manichéisme généralement de rigueur sur les chaines de la TNT, les auteurs font la retranscription d’un système conçu pour reproduire les inégalités, favorisant ainsi la perpétuation d’un cycle sans fin de violence.

Servi favorablement par la transition graphique, l’ouvrage choc de Didier Fassin est à diffuser largement. Plus vous pensez savoir ce qu’il se passe entre les jeunes de cité et les policiers, dans la rue et au commissariat, plus il est urgent pour vous de lire cette BD/ce livre.

*****·BD·Nouveau !

L’Âge d’Or

La BD!

Série en deux volumes de 224 et 183 planches, écrite par Roxanne Moreil et Cyril Pedrosa, dessinée par Cyril Pedrosa, qui est assisté par Claire Courrier et Joran Treguier aux couleurs. Parution le 07/09/2018 et le 06/11/2020 aux éditions Dupuis.

Suis-je le gardien de mon frère ?

Perçue comme obscurantiste, l’époque féodale aura néanmoins permis aux hommes de faire face à un monde âpre et inhospitalier, où régnaient jusque-là la violence et la loi du plus fort. Sous la protection d’un seigneur, les paysans, en échange de lourds impôts, pouvaient se protéger des attaques derrière ses remparts. Cependant, féodalité rimait également avec asservissement, déterminant les individus dans une hiérarchie inflexible qui leur était imposée dès la naissance.

Bien que Tilda connaisse et partage les souffrances de son peuple, son rang va exiger d’elle qu’elle prenne la tête du royaume suite au décès de son père le Roi. Osera-t-elle le renouveau, portée par les idéaux égalitaires qui galvanisent les insurgés chaque jour plus nombreux, ou perpétuera-t-elle sans le vouloir un système inique qui oppresse et exploite les plus vulnérables ?

L'âge d'or», rêves de gauche - Culture / Next

La Princesse ne trouvera pas tout de suite la réponse à cette question. Son père à peine mis en terre, son jeune frère est placé sur le trône par un cercle de conspirateurs, dirigé par sa propre mère, la Reine. Tilda se verra contrainte à l’exil, épaulée par le chevalier Tankred et son second Bertil, soutiens indéfectibles grâce auxquels elle parviendra à échapper au sort funeste que lui réservait sa mère.

Voici nos trois fuyards à dos de cheval à travers les terres désolées du royaume, en proie à la famine et aux prémisses d’une guerre civile. Tilda, dont la sagacité lui avait fait pressentir ces troubles sociétaux, va devoir se résoudre à reprendre le trône si elle veut empêcher la ruine de son peuple, et instaurer le nouvel âge d’or que décrivent les légendes d’antan.

Le retour de la Reine

Alors que le premier volume était construit comme une quête initiatique censée mener l’héroïne à l’éveil spirituel, le second volume nous impose une ellipse temporelle pour nous plonger dans une ambiance bien plus noire et amère. Etonnamment le caractère épique et la fluidité de lecture (avec l’utilisation notamment de cheminements narratifs sans cases dans ces superbes doubles pages) rendent ce diptyque plutôt grand public.

La fable sociale est toujours présente, mais le contexte est bien moins optimiste. Tilda et son armée sont désormais enlisés dans un conflit meurtrier et perdu d’avance pour la reconquête du trône, tandis que le pouvoir tant convoité de l’Âge d’Or, moteur de la révolte contre les seigneurs, reste hors de portée de la souveraine légitime.

Sur une vue d’ensemble des deux volumes, le point fort de l’intrigue se révèle être sa cohérence thématique. Roxanne Moreil et Cyril Pedrosa illustrent fort adroitement le paradigme du pouvoir corrupteur et des vertus d’un système tendant vers l’équité et prônant un retour aux valeurs humanistes. Tilda elle-même n’est pas épargnée par le poids de la couronne qu’elle s’échine à reprendre à son frère usurpateur, ce qui renforce la cohérence souhaitée par les deux auteurs qui vont au bout de leur propos par le biais de leur protagoniste.

La philosophie mise en avant par l’Âge d’Or assume ses élans utopistes, sans pour autant verser dans la mièvrerie, ce qui participe d’autant plus à sa qualité.

Il est à mon avis inutile d’aborder la qualité graphique de ce diptyque, tant elle saute aux yeux. Les planches donnent à voir une parfaite harmonie entre le trait léger de Pedrosa et la mise en couleur. Les couleurs mettent en valeurs tant les décors, sublimes quelle que soit l’échelle, que les personnages ultra expressifs designés par l’artiste. La variété des techniques utilisées et la gourmandise du format très spacieux (tout de même cinq-cent planches sur les deux volumes!) procurent à la fois un sentiment d’expérimentation artistique tout à fait propice au vu du sujet (l’imagination, le Nouveau monde) et d’artisanat. Pedrosa se cale en effet sur un aspect proche de la tapisserie médiévale ou de gravures et donne ainsi un vrai grain, une texture qui nous fait toucher ce monde médiéval. le style ne plaira pas à tout le monde mais la qualité esthétique est indéniable.

Une réussite en tous points, une BD qui vaut… de l’Or !

Billet écrit à quatre mains par Dahaka et Blondin.

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Essai sur le principe de population

Le Docu du Week-End

Manga de Team Banmikas
Delcourt (2020), 191p. one-shot, collection Kurosavoir.

L’ouvrage a une couverture avec rabat mais sans jaquette. Il comprend une court biographie de Malthus en retour de couverture, une double page comprenant une bibliographie (… essentiellement japonaise) et une présentation des personnages et du concept de l’auteur, enfin un sommaire des quatre parties et une page finale expliquant la démarche de la collection Kurosavoir. On aurait aimé quelques documents de prolongation supplémentaires.

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Dans la seconde moitié du XIX° siècle l’Angleterre est résolument entrée dans la révolution industrielle, accompagnant son lot d’ouvriers pauvres et une explosion des inégalités avec une bourgeoisie capitaliste qui, engoncée entre sa domination absolue sur la société et sa morale chrétienne, ne sait que faire des ces hordes de miséreux. L’influence de l’universitaire Thomas Malthus et sa théorie sur le principe de population aboutira à la suppression en 1934 des lois sur les indigents installées depuis le XVI° siècle pour aider les miséreux.

Essai sur le principe de population simple (Kurokawa)La collection Kurosavoir a été lancée en 2019. Elle comporte actuellement huit volumes traitant autant d’ouvrages majeurs des sciences sociales que de classiques de la littérature. Elle fait suite à une collection analogue chez Soleil manga (« classiques ») lancée en 2011 et qui comporte vingt et un ouvrages, le dernier sorti en 2013. Ces collections qui proposent de véritables manga abordant des ouvrages ou des théories classiques se distinguent de la collection La petite Bdthèque des savoirs du Lombard qui propose plus des sortes de Que-sais-je que des albums de BD.

Pour ma découverte de cette collection je suis plutôt agréablement surpris. Malgré une forme éditoriale un peu austère, j’ai été surpris de trouver un véritable manga avec un scénario reliant les personnages de trois courtes histoires qui illustrent différentes implication de la pauvreté en Angleterre victorienne et les limites des thèses de Malthus. On suit ainsi Malthus dans un premier chapitre où des bourgeois viennent le consulter sur ce qu’il convient de faire pour réduire la pauvreté, ce qui permet de nous expliquer le Principe de population. Ensuite vient l’histoire d’Oliver (… Twist), un orphelin qui subit la dure vie des hospices, illustrant le sort des pauvres et les limites des poor laws. Ensuite l’histoire d’Alexis Soyer, cuisinier français ayant fui la Révolution de 1830 pour devenir le meilleur cuisinier français de Londres et qui partit aider lors de la Grande famine irlandaise puis lors de la guerre de Crimée en inventant notamment la cuisinière portative de campagne. L’ouvrage se termine par l’histoire de Florence Nightingale, infirmière en chef lors de la guerre de Crimée et qui introduit la statistique dans la santé et la gestion des hospices.

La grande force de ce manga de vulgarisation est de ne pas essayer de rentrer dans des explications complexes mais bien d’illustrer à la fois la théorie de Malthus mais surtout le contexte de l’époque au travers de personnages historiques qui nous permettent à la fois de nous identifier et de comprendre les problématiques. Le découpage en quatre histoires permet en outre une aération du récit pourtant bien relié autour de cette problématique commune de pauvreté. Les auteurs abordent ainsi un très grand nombre de sujets passionnants qui donneraient presque envie de poursuivre ces histoires sur quelques tomes. Avec l’avertissement en préambule, ces histoires sont construites de manière à nous mettre en situation critique par rapport à l’établissement de la réflexion de cet économiste et pasteur (ce n’est pas un détail) qui publia sa première version au XVIII° siècle et qui comme beaucoup de théories classiques a beaucoup de limites mais Serie Essai sur le Principe de Population [BDNET.COM]permit d’influencer beaucoup d’intellectuels plus modernes tels que Darwin. On saisit ainsi subrepticement le paradoxes d’une théorie « pure et parfaite » conçue non pour s’appliquer au monde réel mais plutôt comme une idée mathématique comme le furent les idées des économistes classiques qui ne tenaient guère compte du facteur humain. Dans le manga nous voyons que ce sont bien les bourgeois dérangés par la question pauvre qui demandent de l’aide à Malthus et sont gênés aux entournures lorsqu’il leur explique qu’il ne faut pas aider les pauvres pour permettre une régulation naturelle de la population. Les chapitres suivants nous montreront concrètement les implications de cette théorie.

D’un dessin simple mais très efficace utilisant des personnages de souris anthropomorphes, l’Essai sur le principe de population est un remarquable manga de vulgarisation qui permet à un relativement jeune lectorat de s’initier à des problématiques socio-économiques du XIX° siècle fondatrices pour nos sociétés. Il a notamment toute sa place dans tout CDI de collège pour profiter de la popularité du manga (l’éditeur rappelle en post-face qu’un ouvrage illustré sur trois publié en France est un manga!) et apprendre de façon agréable.

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**·BD·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Notre part de ténèbres

BD de Gerard Mordillat et Eric Liberg,
Les Arènes (2019), One-shot

bsic journalismMerci aux éditions Les Arènes pour leur fidélité.

couv_373914Ayant un a-priori assez positif sur les deux auteurs, au travers du travail de création très original bien qu’austère de Monsieur Mardi-gras Descendres et l’engagement de toujours de Mordillat sur les questions d’actualité et du parler vrai, je me suis précipité sur cette hypothèse d’une prise d’otage d’ouvriers licenciés sur le bateau de nouvel-an affrété par les traders qui les ont mis à la porte. Immédiatement on pense aux 1%, Occupy wall-street et au diptyque musclé Renato Jones. L’éditeur en rajoute une couche avec un sticker rouge sur la « BD de la révolte sociale »… Cela aurait pu et l’espace des premières pages, bien trash, nous présentant les mœurs délurées des ultra-riches à la mode « loup de wall-street« , on pense qu’on va lire un album jusqu’au-boutiste et rock’n’roll. Malheureusement bien vite Mordillat se croit obligé d’installer un scénario de thriller avec ses échanges entre preneurs d’otage et cabinet de crise de l’Etat et ses flash-back expliquant les coulisses du rachat de l’entreprise. Au travers des dialogues et des explications du chef des rebelles le scénariste nous place quelques dénonciations du fonctionnement bien connu de ce monde sans loi Résultat de recherche d'images pour "notre part de tenebres liberge"et sans morale où seul l’appât du gain compte. Malheureusement sur un sujet abordé de nombreuses fois il aurait fallu donc cet esprit radical pour emmener le lecteur dans la vengeance folle que peut-être des Stan&Vince ou la bande de Groland aurait pu assumer. Mais Mordillat est bien bien trop sage pour faire décoller la machine, malgré des dessins plutôt efficaces de son comparse Liberge qui arrive à rendre dynamiques les quelques séquences d’action. Voulant jouer le grand spectacle sur un sujet bien sombre, Gerard Mordillat se trompe de ton et de sujet au risque de banaliser ce qu’il souhaitait révéler. Si bien que l’on ne sait jamais quel personnage il suit, ce que la gentille journaliste venait faire avec ces requins ou même si les auteurs revendiquent la radicalité de cette lutte à mort ou s’ils la dénoncent. Si l’album se laisse lire sans déplaisir, il rate donc son objectif là où Renato Jones, avec tous ses défauts, assumait son statut de bouffeur de riches de façon très jouissive. Dommage.

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*****·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Rio

BD du mercredi
BD Louise Garcia et Corentin Rouge
Glénat (2016/2019), 62/78 p, Série finie en 4 volumes.

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mediathequeJe profite de la sortie récente du quatrième et dernier tome de cette saga sociale sur une favela brésilienne pour chroniquer l’ensemble d’une série que je ne connaissais pas, n’attendais pas et qui m’a littéralement bluffé, tant visuellement que scénaristiquement. D’ors et déjà une des révélations de cette année!

La favela de Beija Flor est une terre de non droit, une cité autonome dans Rio de Janeiro où les gangs ont établi leur loi et leur organisation autonome. Rubeus et sa sœur Nina naissent dans cette jungle où personne ne peut dire si le plus dangereux vient des trafiquants ou de la police militaire corrompue. Une sombre malédiction semble peser sur cette famille qui ira de tragédie en tragédie, aux couleurs de la violence endémique du Brésil de ses cités où bien malin peut déterminer où est le bien et où est le mal…

Résultat de recherche d'images pour "rio corentin rouge"Pour commencer si les dessins choisis pour les couvertures de cette série sont moyennement attrayants, le titre est particulièrement mal choisi et assez feignant. Si l’action se situe à Rio, c’est surtout la favela Beija flor qui est l’acteur principal de cette chronique familiale, mythologique, sociale, policière… que l’on ne peut définir tant sa richesse nous emmène visiter un nombre de thème impressionnants sur seulement quatre albums. Le modèle de Rio est surtout celui des séries policières comme The Wire ou bien entendu le cinéma social de Fernando Meireles et sa Cité de dieu. Je précise cela car il est dommage que le premier outil de communication de cette BD qu’est la couverture n’attire pas plus de lecteur pour en faire une tête de gondole qu’elle mériterait…

Ce qui marque donc dans Rio c’est la profusion de personnages (à commencer par la favela que l’on respire, ressent, grâce à une reconstitution absolument documentaire de Corentin Rouge) et une construction qui interdit toute anticipation. Comme une chronique du lieu, on nous parle de corruption, de l’influence des ONG, de la dureté de la vie des enfants de rue, de l’absence d’Etat, de trafic, de violence, de culture brésilienne,… Image associéeTout intéresse les auteurs qui baladent leur focale sur l’océan de sujets et de personnages. Le fil conducteur est bien ce Rubeus dont la mère, indicateur de la police a été tuée par l’officier corrompu qui la faisait chanter, ordure magnifique que l’on apprendra à connaître avec ses faiblesses tout comme le héros n’est pas un ange non plus. Car dans cette série rien n’est manichéen, tout est bien et mal car on ne juge pas. La constante est la violence inhérente au lieu et à sa société qui oriente les action de tout le monde, avec ses passions, ses petites faiblesses, son humanité. La cohérence scénaristique qui donne toute sa force au scénario repose sur le réalisme des décisions des protagonistes. Il n’y a pas plus de personnage principal que secondaire dans Rio car tous ont pour rôle de faire comprendre un contexte. Au risque de dérouter le lecteur qui est lancé dans les premières pages sur une histoire de vengeance familiale et constate bien vite que ce destin est bien chaotique, bien incertain.

Cette densité de contexte est photographiée par la technique impressionnante de Corentin Rouge, élève des Arts décoratifs tout comme Lauffray, Bajram et d’autres qui ont pour point commun leur maîtrise technique infaillible qui donne un mouvement et une précision aux décors comme aux anatomies et font des planches des films. A chaque case l’on est impressionné par des traits, pas nécessairement fouillés, qui sont d’une telle justesse que l’on a l’impression d’un photo-réalisme. Quand une scène est vue sur trois ou quatre cases de plans différents, les personnages et objets sont positionnés au millimètres, avec une gestion de l’éclairage et des perspectives identiques. Une précision et une exigence qui impressionnent. Résultat de recherche d'images pour "rio corentin rouge"Si les japonais ont inventé le mouvement, les cadrages, la mise en scène seules permettent d’atteindre la même efficacité sans les artifices typiques du manga, ces lignes de mouvement. Chaque détail permet de donner un mouvement, un bruit, une impression. Rien n’est délaissé, à commencer par les visages, ribambelle de trognes tantôt puissantes, tantôt déglinguées, mais que l’on a toujours le sentiment d’avoir vues dans la vraie vie. Un art du mouvement et une précision varandienne qui impressionnent.

On peut chercher des éléments perturbants, des défauts dans cette série, comme ces scènes récurrentes autour de la sorcière qui paraissent hors cadre, avant de réaliser que tout trouve sa place dans le puzzle scénaristique. Je n’attendais rien de particulier en commençant ma lecture et constate en refermant le dernier tome que cela fait longtemps que je n’ai pas eu une telle densité en BD (peut-être depuis Servitude, ou les Compagnons du Crépuscule…), avec le sentiment que chaque album est différent tout en faisant progresser une trame que l’on ne peut pas lire mais qui nous transporte au Brésil en plein documentaire. Une série impressionnante et un dessinateur extrêmement doué qu’il faudra surveiller de très près dans les années à venir.

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*****·East & West·Manga·Numérique

Innocent

East and westManga de Shin’ichi Sakamoto
Delcourt/Tonkam (2015) – Shueisha (2013-2015). 9 volumes parus.
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Au XVIII° siècle la famille Sanson détient la charge héréditaire de maître des hautes œuvres du royaume de France: ils sont les bourreaux officiels de Paris et des différentes juridictions. Charge à la fois prestigieuse et avilissante, elle engage chacun des enfants à se préparer à la cruauté et la violence. Charles-Henri, l’aîné, est un être sensible qui refuse ce destin. Il n’a pourtant pas le choix. Sa famille le lui fera comprendre. A la fois terrible tortionnaire de par sa charge et premier militant de l’abolition de la peine de mort, il sera le dernier bourreau de l’Ancien régime, celui qui exécuta le régicide Damiens, mais également Louis XVI. Il introduisit la guillotine afin de réduire les souffrances des condamnés.

Innocent et sa suite Innocent-rouge sont les dernières productions de Shin’ichi Sakamoto que j’avais découvert avec l’excellent manga sur l’alpinisme Ascension. Les grandes qualités graphiques de cette dernière se retrouvent ici dans une série courte qui tient son lecteur en haleine tout au long d’un récit qui ne nous épargne pas émotionnellement.

Image associéeLa précision technique et documentaire sont particulièrement impressionnantes chez Sakamoto et son équipe. Le réalisme quasi-photographique de la plupart des décors permet l’immersion dans une histoire réellement éprouvante de par son sujet et la crudité de son traitement. Avec la même maestria que sur les éléments techniques d’escalade sur Ascension, le mangaka a tenu à la plus grande précision dans les costumes, lieux et mœurs de l’époque. Car Innocent est autant un brutal plaidoyer contre la peine de mort (pour rappel le Japon fait partie des dernières démocraties à pratiquer encore régulièrement la peine de mort) qu’une description sociologique des dernières années de l’Ancien Régime français, de sa violence, sa corruption et son inégalité criante. C’est aussi (comme pour beaucoup de manga) l’émancipation d’un être sensible et fragile contraint par la pression familiale et sociale aux pires sévices, vers une utilisation de sa charge pour accompagner à sa façon une Révolution qui gronde. Là encore le miroir trouvé avec une société japonaise très conservatrice est très clair et prouve la maturité et l’ambition de ce grand mangaka.Résultat de recherche d'images pour "innocent sakamoto"La dynastie des Sanson destine chacun de ses enfants à être le Bourreau du roi ou un bourreau de province. Tenue d’une main de fer par une grand-mère totalement abominable de cruauté et d’archaïsmes (elle va jusqu’à torturer sa petite fille pour lui faire comprendre le rôle de génitrices des femmes de l’époque…), la famille enseigne autant la médecine que les arts de la torture: Résultat de recherche d'images pour "innocent sakamoto"dans une vision scientifique, le bourreau doit savoir comment donner la mort (mais aussi soigner pour maintenir en vie!) avec précision. La description des scènes est froide, cynique, clinique et seuls le visage à la pureté virginale du personnage principal et les allégories graphiques intercalées (technique propre à Sakamoto sur tous ses manga) permettent de soulager une tension de lecture parfois insoutenable. L’auteur prolonge les  séquences, sans voyeurisme mais avec la même démarche que la plupart des militants de l’abolition: montrer froidement la réalité de cet acte barbare, de l’humanité des suppliciés, pour faire comprendre dans une démarche des Lumières que la civilisation ne peut plus autoriser cela.

ARésultat de recherche d'images pour "innocent sakamoto"u-delà de ce plaidoyer la description historique est vraiment réussie. Le poids de la figure royale d’essence divine écrase une société apeurée qui doit comprendre au travers du supplice du régicide Damiens que personne ne peut prendre ce risque… Le tome 4 décrivant l’écartèlement est rude, mais cela ne doit pas atténuer l’intérêt du manga sur les dernières années avant la Grande Révolution, via une multitude de détails de la cour comme dans le peuple.

Image associéeGraphiquement Sakamoto reprends ses personnages au visage d’ange, à androgynie appuyée jusque dans une sexualité refrénée aux penchants homosexuels. Chacun des personnages est très différent et reconnaissable et la maîtrise technique, anatomique notamment  (par exemple sur les chevaux) est remarquable. Les planches sont toutes magnifiques, sans défaut, même sur les images de rêverie ou de cauchemars très sombres.

Innocent est un très grand manga qui dépasse très largement le seul loisir culturel par l’ambition politique de son auteur. On pourra suspecter une insistance morbide sur certains détails mais à mon sens cela appuie vraiment le propos de fonds. Jamais l’on n’a vécu le règne de Louis XV avec une telle précision documentaire. Ce n’est bien entendu pas une série à mettre entre toutes les mains, la cruauté étant présentée sans détours. Mais l’effort en vaut la peine.

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Un autre, excellent, billet (format fiche de lecture) sur la série chez les blabla de Tachan.