***·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Shanghaï Red

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Histoire complète avec Christopher Sebela au scénario, Joshua Hixson au dessin. Parution en France le 21/04/2021 aux éditions Hicomics.

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Merci aux éditions Hicomics pour leur confiance.

L’enfer n’est rien face à la femme qu’on a shanghaïée

Molly « Red » Wolfram est une femme marquée par la vie à plus d’un titre. Après le départ de son père, Red a du assumer seule le rôle du soutien de famille, veillant sur sa mère et sa sœur tandis qu’elles faisaient route vers Portland. La particularité de la jeune femme est que pour subsister aux besoins des siens et intimider d’éventuels prédateurs, elle a pris l’habitude de se grimer en homme, se faisant appeller Jack.

Un soir où « Jack » alla noyer ses turpitudes dans l’alcool, il fut piégé par des hommes peu scrupuleux qui l’ont drogué, et emmené contre son gré sur le Bellwood, un navire où Jack et d’autres ont travaillé de force deux années durant. Après tous ces mois d’infernale navigation, le capitaine du Bellwwod laisse une alternative à ses marins captifs: débarquer à Shanghaï et rentrer par leurs propres moyens en Amérique, ou poursuivre leur odyssée déplaisante sur le bateau, cette fois sous contrat.

Ce choix ne satisfait pas du tout Jack/Red, qui choisit une troisième option: se rebeller et massacrer tout l’équipage, à l’exception des autres esclaves. Désormais maîtresse de son destin et capitaine de son âme, pour paraphraser Henley, Red se met en tête de regagner Portland pour retrouver sa famille, et obtenir sa vengeance contre ceux dont l’avidité l’ont condamnée à ces deux ans de supplice.

Red is raide

La vengeance et la double identité sont décidément deux items narratifs complémentaires tant on les retrouve en fiction (Le Comte de Monte Cristo et ses adaptations, par exemple). Comme beaucoup d’autres œuvres auparavant, Shanghaï Red choisit la voie sanglante comme catharsis pour son héroïne aux deux visages, qui va trancher, empaler, brûler ses ennemis les uns après les autres sur le chemin qu’elle s’imagine devoir emprunter.

Car en effet, après avoir vu la dévastation causée par son absence, Red ne concevra alors plus qu’un tonitruant massacre en guise de vengeance, seule façon pour elle d’obtenir réparation pour le grief subi sur le Bellwood.

L’histoire nous embarque rapidement dans cette épopée vengeresse, dans laquelle l’auteur donne à voir une Amérique corrompue et violente, tout juste sortie de la Conquête de l’Ouest. On peut toutefois regretter que la dichotomie entre Red et Jack ne soit pas davantage exploitée au service de l’intrigue. Elle est certes mentionnée et évoquée longuement au cours du récit, mais ne sert pas vraiment d’élément moteur pour ce dernier, car si l’on y réfléchit, l’intrigue se serait déroulée sensiblement de la même manière si Red était restée Red. L’alter-égo Jack est donc une bonne idée, mais sous-exploitée dans l’ensemble.

En revanche, la prose et les dialogues de Sebela sonnent rudement juste, chose suffisamment rare pour être mentionnée. Les dessins de Hixson, quant à eux, donnent aux texte une manifestation sombre, grâce à des enrages lourds et des palettes de couleur savamment choisies. Côté édition, on peut s’interroger sur l’utilité de mettre en avant le lettreur de la version originale, tout en sachant que la version française-pas terrible, avouons-le-est venue détricoter son travail.

Shanghaï Red est un récit de vengeance amer et sombre, qui noie les tourments de son héroïne dans un tourbillon de sang et une prose talentueuse.

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Les Lames d’Ashura

Histoire complète en 180 pages, écrite et dessinée par Baptiste Pagani. Parution le 29/01/2021 aux éditions Ankama.

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Merci aux  éditions Ankama pour leur confiance.

Les Larmes de la Chourave

Le vaste territoire de Kalandra a été modernisé par l’apparition du transport ferroviaire. Reliant des régions jusque-là isolées, le train a permis des échanges commerciaux autant que culturels favorisant l’essor du pays. Cependant, si les villes ont prospéré, les steppes ont continué d’accueillir les désœuvrés et des troupes de brigands se sont mises à écumer les rails pour dévaliser les wagons de passagers et de marchandises. 

Parmi les Lames d’Ashura, on ne trouve que des femmes, à l’exception d’Osman, l’un des enfants de la matriarche qui a donné son nom à la troupe. Pillardes sauvages et expérimentées, les Lames font trembler les armateurs de trains de tout le pays. Toutefois, malgré leur réputation de farouches pirates des rails, les Lames sont à l’aube de leur plus grand schisme, une discorde meurtrière qui mettra chacune d’entre elles à l’épreuve. 

Parmi les héritiers potentiels d’Ashura, on trouve donc Osman, qui ne rêve que de quitter les steppes pour rejoindre une troupe de danseurs, Shota, au caractère spartiate et inflexible, et enfin Ikari, baroudeuse bravache et impétueuse. Le schisme prendra forme lorsque Ashura, souhaitant partir avec les honneurs avant de laisser les rênes à l’une de ses filles, va mettre sur pied une attaque ambitieuse visant une icône religieuse en or. 

Pour Shota, fervente adepte du Tigre Blanc de Duraga, c’en est trop: se retournant contre sa mère, elle provoque un putsch matricide qui aura de lourdes conséquences sur l’avenir du clan.

Alors on danse

A première vue, l’intrigue des Lames d’Ashura est en trompe-l’œil.  L’on pourrait croire le scénario centré sur Osman et son ardent désir de quitter la piraterie pour devenir danseur et vivre son rêve. Ici, pourtant, point de Billy Elliot: les camarades/sœurs d’Osman portent toutes d’emblée un regard, au pire, amusé, au mieux, admiratif sur les talents du jeune homme, qui les divertit soir après soir grâce à ses prouesses. 

L’auteur choisit donc de se départir d’une source d’opposition qui aurait pu justifier à elle seule une histoire et consacre avant tout son exposition à la découverte de l’univers fictif de Kalandra, sorte de melting-pot de plusieurs influences indo-asiatiques.

Loin de mettre le focus exclusif sur Osman, le récit devient rapidement choral, tentant de retracer les parcours fracassés de la fratrie d’Ashura, dont les membres vont s’entre-déchirer dans une thématique tout à fait shakespearienne. Alors que le pitch initial promet à Osman un conflit de loyauté, entre sa passion et sa famille, à aucun moment le jeune danseur androgyne n’a à faire de choix cornélien entre ces deux items d’égale importance pour lui, ce qui relègue finalement la passion d’Osman à un second plan, forçant Baptiste Pagani à compter en priorité sur les lignes externes d’antagonisme, à savoir la guerre entre Shota et Ikari. 

En revanche, si l’accomplissement du rêve d’Osman (intégrer la troupe du Samsara) se fait sans belligérance, il conserve un certain prix pour le héros, ce qui nous laisse penser que l’auteur n’a pas complètement perdu de vue ses thématiques. On regrette néanmoins le caractère somme toute passif du brigand-danseur, qui subit la plupart des événements durant la grande majorité de l’album (excepté lors du final où il fait un choix important).

D’un point de vue graphique, Baptiste Pagani assure avec brio une partition maîtrisée dont on perçoit sans peine l’empreinte nippone. On s’étonnera simplement dans certaines cases d’un trait plus « relâché« , sans doute du à la charge de travail importante que représente un album solo. 

Grâce aux Lames d’Ashura, Baptiste Pagani confirme son talent d’auteur complet, même si cet album laisse le lecteur sur sa faim quant aux conflits plus intimes qu’il aurait pu développer pour gagner en profondeur. 

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Monsieur Vadim #1: Arthrose, crime & crustacés

Premier album de 56 pages d’un diptyque écrit par Gihef et dessiné par Morgann Tanco. Parution le 03/02/2021 aux éditions Grand Angle.

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Merci aux  éditions Grand Angle pour leur confiance.

Ô vieillesse ennemie

Au sein de sa maison de retraite de la Côte d’Azur, Vadim est de ces pensionnaires taciturnes mais attachant que le personnel prend en charge avec une distance respectueuse mais empreinte d’affection. Le vieil homme coule donc des jours tranquilles jusqu’à ce qu’on se rende compte que son curateur, un homme peu scrupuleux , l’a spolié de ses maigres ressources.

A la rue du jour au lendemain, Vadim se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment, lorsque l’établissement dans lequel il espérait se restaurer est braqué. Bien malgré lui, ses vieux réflexes de combattant lui reviennent, et le vieil homme neutralise à lui tout seul trois malfrats, ce qui ne manque pas d’attirer l’attention de la police et de la pègre locale.

La proposition du « Belge« , le propriétaire du restaurant susmentionné, ne se fait pas attendre. Le bandit wallon aimerait louer les services de Vadim, pour se débarrasser d’une concurrence plutôt tenace. Qu’à cela ne tienne, Vadim a pris sa retraite il y a un moment. Mais le besoin d’argent est là, surtout que le vieux légionnaire polonais aimerait pouvoir continuer à assurer l’avenir de Sacha, son petit-fils.

Seulement, même pour un ancien légionnaire, il y a vouloir, et il y a pouvoir. Vadim n’est plus dans sa prime jeunesse, et son arthrose risque bien de lui causer quelques soucis lorsqu’il faudra appuyer sur la gâchette…

La retraite vous va si bien

Voilà de retour le prolifique Gihef au commande d’une série qui détone avec sa série actuelle. Ici, le pitch est simple mais accrocheur, puisqu’il a déjà fait ses preuves ailleurs: un ancien soldat doit reprendre du service pour une raison personnelle. Toutefois, le scénariste prend la chose sous un angle différent, et pour ainsi dire plus terre à terre. Que ferait un badass à la retraite s’il devait remettre le couvert ? Son corps usé le lui permettrait-il ?

Ce postulat permet des situations cocasses et/ou dramatiques, en ce sens que Vadim pourrait ne pas être à la hauteur de la tâche, tant par ses limites que par la férocité de ses adversaires. L’album se termine par un cliffhanger habilement pensé qui nous fait attendre la suite impatiemment !

Monsieur Vadim oscille entre un Bryan Mills et un Léon pantouflard pour le plus grand plaisir du lecteur. Un diptyque de qualité !

***·Comics·East & West·Jeunesse·Nouveau !

Giants: Brotherhood

Récit complet en 128 pages, écrit par Carlos Valderrama et dessiné par Miguel Valderrama. Parution le 25/09/2020 aux éditions Urban Comics, collection Urban Link (format comics).

Kaiju-palooza !

Il y a de nombreuses années déjà, le monde s’est écroulé sous les pas des géants. Des monstres à la peau impénétrables, qui ont rasé ce que l’homme tenait pour acquis et qui l’ont forcé à se cacher profondément sous terre. De cette catastrophe a émergé une nouvelle société, post-apocalyptique, violente, régie seulement pas la loi du plus fort.

C’est dans cet environnement hostile, contrôlé par des gangs en guerre perpétuelle, qu’ont grandi Gogi et Zédo. Deux jeunes orphelins réunis par le destin, prêts à affronter ensemble toutes les galères, mus par un simple rêve: faire partie du gang des Bloodwolves.

Pour ça, les deux survivants vont se voir confier une mission, déguisée en rite de passage: remonter à la surface, et mettre la main sur de l’ambrenoir, une ressource rare et puissante, issue du corps même des monstres géants. L’ambrenoir donne l’avantage à ceux qui la possède, et ici-bas, ne sert qu’à faire la guerre.

Gogi et Zédo vont donc embarquer pour leur périlleuse mission en territoire kaiju, impatient à l’idée de rapporter le trésor qui leur vaudra de faire enfin partie d’une famille, aussi toxique soit-elle. Mais les deux jeunes ne sont pas prêts pour ce qui les attend en haut. Leur fraternité sera-t-elle à l’épreuve des monstres ? Et d’ailleurs, qui sont les véritables monstres ?

L’Homme est un kaiju pour l’Homme

Dans les œuvres post-apocalyptiques, il est intéressant de voir ce que ce serait devenue l’Humanité si elle avait faire face à l’éventualité de son extinction. Comment les sociétés et les institutions se seraient réorganisées, la résurgence de la loi du plus fort dans un monde dévasté, sont autant de sujets fascinants et traités à l’envi dans ce genre transmédia.

Autant le dire tout de suite, ce n’est pas vraiment le cas dans Giants. Les frères Valderrama mettent le focus sur la relation entre leurs deux protagonistes, et ne livrent que le strict minimum concernant le background. Tout ce que l’on apprendra dans la série, c’est que des gangs de jeunes s’affrontent dans des villes sous-terraines, tandis qu’à la surface, règnent des (deux?) monstres géants qui se livrent eux aussi bataille.

Où sont les adultes ? Quid du pouvoir politique dans ces villes ? Si l’ambrenoir est une source de combustion, est-elle utilisée autrement que pour la baston ?

Si l’idée de base est intéressante (on retrouve la thématique des bandes de jeunes et le duo d’orphelins post-apo comme dans Akira), elle donne l’impression de n’être qu’effleurée, sans que les auteurs ne prennent la peine de la contextualiser. Les monstres non plus n’ont pas droit à un traitement en profondeur (ce qui est parfois le cas dans certains films de kaijus, Cloverfield en tête), même si leur design reste intéressant en évitant les poncifs reptiliens du genre. On retrouve d’ailleurs, en parlant de Cloverfield, l’idée des parasites de kaijus, sortent de puces monstrueuses et agressives.

Giants exhibe donc ses influences de façons assez ostentatoires, sans nécessairement en tirer profit sur la longueur du récit. La dynamique des frères ennemis est traitée de façon classique, mais assez efficacement pour que l’on s’attache aux personnages et à leur sort.

Giants: Brotherhood reste une lecture agréable, que l’on aurait aimé voir traitée plus en profondeur, au vu des influences évidentes citées plus haut.

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Far South

Histoire complète en 112 pages, écrite par Randolfo Santullo et mise en image par Leandro Fernandez. Parution le 17/06/2020 dans la collection Grindhouse de Glénat.

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Merci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Le rêve argentin

Invariablement posté derrière son bar, Montoya, dit « l’espagnol« , passe son temps à essuyer compulsivement ses verres tout en regardant la vie défiler dans son troquet malfamé. Ah, ça, il en voit, du beau monde, le Montoya, c’est à croire que tous les gangsters d’Argentine finissent par fouler le plancher décrépit de la Pulperia.

Ainsi, le barman taiseux n’interdit son établissement à personne, toutefois, gare à ceux qui chercheraient à y régler leurs comptes, ils auraient alors affaire à son courroux, silencieux mais rudement efficace. Far South commence justement par une visite impromptue, celle de Servetti, qui cherche des réponses quant à la mort de son frère Nico, la veille, dans ce même bar. Pendant ce temps, dans la région, a lieu la grève des camionneurs, qui bloque tout le transport de marchandises, et dont on dit qu’elle pourrait se régler à grands renforts de biftons, glissés subtilement sous les bonnes tables syndicales. Au sein de cet imbroglio vont se croiser toutes sortes de personnalités louches, véreuses ou opportunistes. Cependant, qu’elles soient motivées par l’appât du gain ou la vengeance, elles craignent toutes celui qu’on nomme Carpincho Lopez.

Usual Fiction, Pulp Suspects

Randolfo Santullo a choisi de construire son récit en chapitres courts, pour mieux tisser son intrigue criminelle autour d’un casting choral, à la façon d’un Guy Ritchie (Arnaques, crimes et botanique, Snatch) ou d’un Quentin Tarantino (Pulp Fiction). Au fil des scénettes qui s’enchainent, certains personnages vont devenir récurrents, jusqu’à former un réseau assez complexe dont on suit l’évolution avec grande délectation.

En guise de fil rouge, Santullo dévoile la figure mystérieuse de Carpincho Lopez, émule à peine plus douce que le Kaiser Sozë de Usual Suspects (Bryan Singer), criminel à la réputation nimbée d’exploits plus ou moins vérifiables mais qui ont achevé de construire sa légende. Tous les gauchos, tous les gangsters d’Argentine parlent de Carpincho, certains affirment même l’avoir vu commettre ses méfaits, sans que personne ne vienne démentir la légende. Le reste de l’intrigue nous donne à voir des complots retors, du racket qui finit mal, et des entourloupes entre hommes de peu de foi, autrement dit, un régal pour les amateurs du genre.

La partie graphique est somptueusement assurée par Leandro Fernandez, qui par un trait semi-réaliste réhaussé par des aplats de couleurs pâles, parvient à saisir parfaitement l’ambiance du récit criminel. Ses personnages sont tous reconnaissables grâce à certains traits caricaturaux, et son encrage lourd finit de poser le décor.

Cela commence à devenir une habitude, la collection Grindhouse tient encore une fois ses promesses !

**·BD·Nouveau !

Hit the Road

La BD!

Histoire complète en 48 pages, écrite par Dobbs et dessinée par Afif Khaled, parue le 01/07/2020 aux éditions Glénat/Comix Buro.

Hit the road, Clyde

La fin des sixties représente le crépuscule d’un âge d’or. Celui de bandits old school, des gangsters post-WW II venant d’une époque révolue où le manichéisme était encore de rigueur. Après ça, le Watergate, le Viet-Nam et la crise pétrolière se seront chargés de saper les fondations du vieux monde pour le faire entrer dans une ère pas nécessairement plus sombre, mais résolument plus grise.

Clyde n’en est pas conscient, mais il vit malgré lui la transition entre ces deux mondes. Bandit de grands chemins comme on en fait plus, bad boy nimbé de principes qui lui ont valu quelques années de placard, il ressort, libre, et prêt à régler quelques comptes avec Granny pour mieux repartir de zéro.

Non loin, la jeune Vicky gère la pression que lui met sa mère pour la faire participer aux affaires criminelles de sa famille dirigée par Granny, tout en cherchant le moyen d’avorter le plus discrètement possible. C’est alors qu’elle va faire la rencontre de Clyde, qui compte bien se servir d’elle pour atteindre la vieille cheffe de clan.

Arnaques, crimes et tatouages

Les histoires de gangsters sont devenues l’apanage de certains auteurs reconnus. On pense notamment à Quentin Tarantino ou Guy Ritchie, qui se sont fait une spécialité des populaces interlopes en créant des histoires à tiroirs, parfois sordides, souvent violentes, mais avec toujours ce ton mordant qui a fait leur renommée.

Force est de constater que leur travail a phagocyté le genre, tant et si bien que l’on parle de dialogues tarantiniens et de mise en scène « à la Ritchie« . Devenir ainsi le maître-étalon de tout un genre de fiction n’est pas chose aisée, mais peut avoir pour inconvénient de formater non seulement le genre en lui-même, mais également nos attentes de lecteurs.

C’est un peu ce qui se passe avec ce Hit the Road, dont l’intrigue, tout en restant cohérente dans son ensemble, ne s’aventure pas au-delà du premier degré, et se refuse le côté outrancier des œuvres tarantinienes. On trouve toutefois un peu d’ironie ainsi qu’un sens de la répartie dans les premières pages, mais qui s’efface bien vite au profit d’un scénario quelque peu convenu.

Reconnaissons néanmoins qu’il est délicat en 48 planches, de développer une histoire qui soit à la fois dense et dynamique. La révélation sur les motivations réelles de Clyde, bien pensée, est amenée assez maladroitement, trop pour élever le scénario dans son ensemble. A coté de ça, certaines thématiques, comme celle de l’avortement, auraient mérité un traitement plus dense mais paraissent saupoudrées ou survolées.

Le point fort de Hit the Road reste le graphisme excellent de Afif Khaled, qui livre de très belles planches grâce à un trait précis et dynamique.

En bref, malgré une partie graphique attractive et soignée, Hit the Road ne fait que passer, et c’est bien dommage !

****·Comics·Nouveau !

Bone Parish #1

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Premier tome de 112 pages, d’une série écrite par Cullen Bunn et dessinée par Jonas Scharf, parue aux US chez Boom! Studios et publiée en France chez Delcourt le 19/02/2020.

Narcotiques nécrotiques

La Nouvelle-Orléans, ses rues bigarrées, son Mardi-Gras, sa cuisine cajun…et ses drogues vaudoues. La Cendre est une nouvelle substance en vogue dans la ville, qui s’arrache à prix d’or à cause des effets étranges qu’elle produit. En effet, toute personne absorbant cette drogue, fabriquée à partir d’ossements humains, ressentira et vivra des instants de la vie du défunt qui a servi à la fabriquer. Ainsi, chaque échantillon produira des effets différents, au-delà de tout ce que peut produire la chimie ordinaire.

On doit l’initiative de ce business à la famille Winters, notamment grâce aux efforts conjoints de Grace, la mère, de Bae, le fils aîné, et surtout de Brigitte, qui détient la recette secrète de cette singulière drogue.

Toutefois, cette irrésistible ascension attire la convoitise de cartels plus ambitieux, mieux organisés, et bien plus agressifs. Que les Winters se préparent, car l’offensive de leurs cupides rivaux risque de faire des dégâts.

Breaking Dead

Cullen Bunn nous plonge d’emblée dans une ambiance glauque, en mettant au centre de l’action une famille criminelle, qui, de par la nature de son activité, doit traiter avec les dealers crasseux de la Nouvelle-Orléans, les clans rivaux et les flics véreux. Mais ce qui fait de Bone Parish un comic singulier, c’est sans doute son pitch de départ, assez osé et redoutablement bien exploité par l’auteur, qui a à sa disposition une infinité de combinaisons possibles et de possibilités à exploiter, si tant est qu’il ose exhumer le bon cadavre.

La dynamique de la famille Winters est également très intéressante et pose des enjeux que le lecteur aura à cœur de suivre dans les prochains tomes. En effet, Grace, la matriarche, est dépendante à la Cendre qui lui permet d’invoquer l’esprit de son défunt mari, ce qui entrave son processus de deuil et l’empêche d’avancer personnellement et diriger le clan à sa manière. Bae, le fils aîné, déplore d’être sous-estimé par sa mère et aimerait avoir plus de poids lors des prises de décisions. Brigitte quant à elle, garde jalousement ses secrets, considérant qu’ils sont sa seule garantie. Tout cet aréopage disparate doit pourtant œuvrer de concert pour poursuivre l’activité familiale et faire face à tous ses antagonistes. Y arriveront-ils ?

Coté graphique, Jonas Scharf offre un trait réaliste avec un grain particulier, à la manière d’un Doug Mahnke, d’un Trevor Hairsine ou d’un Brian Hitch. Notons que la colorisation signée Alex Guimaraes y est pour beaucoup dans la construction de l’ambiance graphique.

Ce premier tome de Bone Parish vous accrochera très certainement, et promet de grandes choses pour la suite !

****·*****·BD·Mercredi BD·Nouveau !·Service Presse

Streamliner

BD du mercredi
Bd de ‘Fane (+ Isabelle Rabator à la couleur)
Rue de sèvres-comix buro (2020)- intégrale couleur, 291 p. +XXI p. de dossier graphique final. Album broché couverture à rabat.

bsic journalismMerci aux éditions Rue de sèvres pour leur confiance.

streamliner_integraleCette intégrale reprend en un très gros pavé format comics les deux volumes parus en 2017 en grand format cartonné. Si la maquette et design général sont superbes (suivi par Vatine et le Comix Buro oblige), j’avais trouvé les couvertures des éditions originales comme de cette intégrale vraiment mal mises en valeur, avec par exemple ce titre qui pourrait sortir des années 60… Sans doute une envie de rétro de l’auteur mais commercialement je suis surpris que l’éditeur n’ait pas insisté sur quelque chose de plus accrocheur. Pour dix euros de moins que les deux albums on perd en taille et en qualité de reliure même si on gagne un (faux) cahier documentaire et graphique. J’imagine que la très grosse pagination a obligé Rue de sèvres à maintenir un prix de vente raisonnable mais étant donnée la qualité de cette œuvre il est vraiment dommage d’avoir une édition aussi réduite. Pour le reste cette intégrale est juste un énorme ride plein de bruit et de fureur, de testostérone, d’odeur d’essence et de graisses, des moteurs surchauffés et de pépées enragées…

Résultat de recherche d'images pour "streamliner 'fane"Désert continental, 1963. La paisible station service Lisa Dora située sur la route 666 est soudain envahie par une horde de pilotes et de bikers attirés par ce qui s’annonce comme la course sauvage du siècle. Cristal O’Neil, fille du légendaire pilote Evel O’Neil se retrouve au cœur d’un maelstrom qui bouleverse son quotidien: entre G-men, criminels en fuite, journalistes voraces et gangsters prêts à tout pur remporter la mythique winchester de chef des Red Noses elle devra sortir de son rôle de gentille hôtesse s’engager dans la rage de la course et de l’esprit Sex-drugs & Rock’n’roll pour préserver sa station…

‘Fane a roulé sa bosse dix ans sur la reprise de Joe Bar Team et partage un héritage graphique entre le cartoon et l’Ecole Vatine. Tout au long de ce monumental album on sent cette influence tiraillée entre des habitudes esthétiques et un besoin d’aller vers plus de réalisme (sa dernière création, Hope One confirme cette évolution). Si ce tiraillement contre nature peut faire réagir sur les premières planches, on se retrouve bien vite emporté par l’envie communicative et le talent brut du récit de ce long métrage sur papier, envie de cinéma que les bonus nous expliquent en fin d’ouvrage.Résultat de recherche d'images pour "streamliner 'fane"Comme le carton de Petrimaux, Streamliner a comme projet principal de faire revivre une nostalgie de USA des années 60, celles de la route 66, des voitures tunées, des gangs de bikers et de pilotes autant hors-la loi que libres penseurs. L’Amérique des expérimentations mécaniques, des barbouzeries du FBI et des chevauchées sanglantes de tueurs motorisés… Cette Amérique est ici fictive, en une sorte de réalité alternative qui perturbe un peu lors du récit sur Evel O’Neill où l’on suit le B52 de retour d’une mission à la Guerre et qui atterrit directement dans le grand désert, semblant compresser les distances! Je vous préviens donc, Streamliner ne se passe pas en Amérique pas plus que dans les années soixante. Il se passe dans un univers fantasmé, reconstruit, permettant d’aligner les archétypes, clichés et images d’Épinal.Résultat de recherche d'images pour "streamliner 'fane"Dès les premières pages au cadrage absolument cinématographique, on est happé par une ahurissante galerie de personnages, par un agencement d’intrigue qui se superposent pour nous diriger vers un unique but: la course! A force de nous dire qu’elle sera sauvage l’attente monte et je dois dire qu’on n’est pas déçus! Disposant d’une luxueuse pagination, ‘Fane prends le temps de poser les séquences dont il a envie et prends l’espace d’imager ce ride motorisé en grand format. Le nuage de poussière du départ nous rappelle ainsi le Fury road de Miller, dans une envie graphique absolue. La légère approximation du trait de l’auteur est bien vite oublié dans l’envie de BD qu’il nous propose. Étonnamment les couleurs d’Isabelle Rabarot sont très estompées, un peu lavées, parfois proches du sépia. Là encore on imagine le souhait de vintage mais quand on sait ce que la dame a produit par le passé, le vif de ses rouges, on se dit qu’un peu plus d’éclatant n’aurait pas fait de mal…

Résultat de recherche d'images pour "streamliner 'fane"Streamliner est un magnifique album qui donne autant de plaisir qu’un Ramirez ou un Indes fourbes et qui loupe de très peu les cinq Calvin en raison d’une édition qu’on aurait aimé plus classieuse. Des BD comme ça font aimer la BD et rendent beaucoup plus difficile la lecture du tout venant. Un grand merci à l’auteur pour ce Rock!

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*****·BD·Documentaire·Nouveau !

Break, une histoire du Hip-Hop

Le Docu du Week-End
BD de Florian Ledoux et Cedric Liano
Steinkis (2019), 126 p., volume 1/2 paru.

bsic journalismMerci aux éditions Steinkis pour cette découverte.

couv_369031Steinkis fait partie des éditeurs qui publient peu mais bien, avec un vrai boulot sur l’objet livre. Mes critiques des albums de cet éditeurs sont généralement en rubrique BD Docu, ce qui explique le contenu additionnel qui permet de prolonger le thème traité par la BD. On en apprend beaucoup sur un sujet finalement peu connu hormis la musique Hip-Hop en elle-même. L’ouvrage contient en fin d’album un épais lexique détaillé sur des personnes, évènements ou termes « techniques » de la culture Hip-Hop ainsi qu’une biblio-musicographie. Comme d’habitude chez l’éditeur, ce travail très complet fait beaucoup pour la qualité globale de l’album. La couverture est, enfin, très réussie, à la fois attirante visuellement, fidèle à l’esprit de l’album et imaginative avec ce disque Vinyle évoqué. L’album a été réalisé à quatre mains scénario/dessins.

A la fin des années soixante, le Bronx est un ghetto de noirs pauvres au nord de Manhattan. On sait que c’est dans cette ville new-yorkaise que naissent le Rap et le Hip-Hop. Au travers de la jeunesse de deux jeunes frères, Marcus et Aaron qui se créent une identité et une appartenance l’un avec le Break-dance l’autre avec le Graf, c’est la genèse d’un des mouvements culturels les plus puissants du XX° siècle qui nous est proposé de découvrir.

Résultat de recherche d'images pour "break histoire hip-hop liano"Toutes les époques de l’histoire américaine ne sont pas également intéressantes. A l’heure d’un revival 80’s on constate le plus souvent que cette décennie est l’aboutissement des dix années précédentes où ce pays, des campus élitistes universitaires aux ghettos noirs, sort de ses fondements violents et racistes pour voir naître de véritables cultures modernes, urbaines. Si les noirs du sud avaient le blues qui leur permettait de vivre leur identité de peuple au travers bien souvent de la religion, les jeunes désœuvrés des villes étaient loin de ces anciens et la plupart du temps vivaient dans un monde de violence, de crimes, de délinquance. C’est le cas des deux héros de ce superbe album très inspiré de Florian Ledoux et Cedric Liano pour l’une de leurs premières publications BD, d’une maturité graphique et thématique remarquables.

extrait 1.jpgFlorian Ledoux est graffeur et spécialiste de la culture Hip-Hop. Sa très bonne connaissance de ce mouvement lui permet de dresser une description progressive, historique, de la naissance de ce que l’on connaît par des artistes mais sans avoir conscience du puzzle général. L’itinéraire à la première personne de ses deux frères va nous immerger au cœur de ce bouillonnement très localisé où l’on comprend qu’un contexte général (le racisme, l’incurie des autorités municipales et policières) voit naître quelque chose de gigantesque qui au départ n’était que la volonté de jeunes noirs de s’en sortir hors du crime en revendiquant une fierté raciale et communautaire. C’est cela la culture, une appartenance. On retrouve un peu des éléments qui faisaient la réussite du précédent ouvrage de l’éditeur, Redbone. Ainsi l’aîné va commencer comme membre d’un des gang noir qui faisaient la loi et la structuration (par l’entraide autant que le trafic) du Bronx dans les années soixante-dix en remplaçant une municipalité totalement absente. On effleure le mouvement musical des clubs disco qui touche toutes les villes et où les noirs avec leur technique de Break-dance éprouvée dans les soirées DJ sauvages des rues vont être utilisés comme danseurs et comprendre qu’ils peuvent gagner de l’argent hors des gangs. Cette évolution est passionnante car l’on suit parfaitement cet itinéraire d’un jeune homme fier hors d’un mouvement ce revendication raciale mais qui en est conscient. Comme souvent dans les Ghettos c’est l’obligation de se construire sa propre organisation, sa propre culture qui va créer quelque chose.

Break-plancheLa présence du lexique conséquent en fin d’album permet d’éviter un scénario trop explicatif et les auteurs peuvent ainsi utiliser ce background pour réaliser une bonne histoire de famille. Car les deux personnages et leur mère (jeune femme qui galère dans des petits boulots en essayant de protéger ses fils de la misère et du crime) sont attachants. Notamment la relation des deux frères, l’aîné protégeant le petit tout en Résultat de recherche d'images pour "cedric liano break steinkis"l’introduisant dans ce bouillonnement de fêtes en bordure de la légalité. Aaron deviendra graffeur, activité identitaire par excellence, avec ses règles, sa fierté affichée: lorsqu’il explique la portée d’un Whole train (le fait de graffer toute une rame de métro) qui va voir son nom de graffeur parcourir tout New-York jusqu’à Wall Street et les quartiers blancs riches on comprend l’importance du Hip-Hop comme marqueur d’existence d’une minorité ignorée. On évoque également James Brown par son apport de fierté majeur, la tentative de la Nation of Islam d’utiliser le mouvement mais aussi le rôle des premiers DJ jamaïcains pour lancer ces Sound-systems de rue…

La partie graphique de Break est surprenante de maturité, notamment dans la colorisation et le découpage. Les deux auteurs utilisent un concept très efficace: l’album est en monochrome gris (très élégant) et voit apparaître des éléments de couleur chaque fois que le Hip-Hop apparaît. Ce peut être un danseur, un DJ, de la musique, un graff. C’est d’abord très beau visuellement et permet d’ajouter un sous-texte aux planches. De même les quelques scènes de danse (que les auteurs ont l’intelligence de ne pas surmultiplier) prennent l’aspect de combats à la mode manga, avec des déformations qui permettent de comprendre le mouvement, la vitesse. extrait 3.jpgEnfin le découpage varié et dynamique rend la lecture extrêmement agréable, esthétique, visuelle. D’excellents dessinateurs que je ne connaissais pas et qu’il faudra suivre assurément, notamment via la participation de Cedric Liano à la revue XXI.

Il ressort de ce gros volume qui se lit d’une traite un sentiment de plénitude que l’on ne trouve pas si souvent dans une BD à l’aspect documentaire, le fait de parvenir tout à la fois à un bel album BD en tant que tel tout en apprenant énormément sur cette culture et l’envie de prolonger notre documentation. Pour ceux qui ont aimé le film Spiderman into the spiderverse avec son influence Hip-Hop je conseille vivement cet album qui permet à un public pas nécessairement fana de musique de découvrir un univers et de comprendre un peu mieux des éléments majeurs du cinéma et de la culture américaine.

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**·Manga·Rapidos

Green Blood #3-5

Green blood #3-5:

Couverture de Green Blood -3- Tome 3

Étrange manga que ce Green Blood qui ambitionne de revisiter historiquement la conquête de l’ouest en seulement cinq volumes… Ce n’est pas réellement problématique mais l’on est tellement habitué dans le format Manga à des séries à rallonge que l’on est un peu surpris. L’intrigue très simple (une histoire de vengeance) permet de suivre cela sans difficulté même si l’on aurait aimé prendre plus de temps pour installer les atmosphères, les face à face, etc. L’histoire avance donc très vite et la situation de départ (le grand frère se faisant assassin pour protéger son frangin idéaliste) change donc avec l’introduction du véritable méchant en la personne du père de cette fratrie, véritable ordure brutale et machiavélique. Après la mise en scène de la fameuse bataille des Five points (représentée en introduction du film Gangs of New York de Scorsese) l’intrigue se déplace dans l’Ouest où les héros vont se retrouver entre la vengeance et la protection des faibles. Graphiquement c’est sombre, maîtrisé mais assez caricatural à mon goût. L’auteur utilise des effets de style en posant des rais sur certaines planches pour illustrer… je ne sais quoi… ce n’est pas le graphisme qui crée l’envie mais bien le contexte et le sujet.

Les frères Burns nous feront visiter l’ouest américain avec une thématique par album environ: d’abord les gangs de New York et le sort des immigrants, puis l’essor du rail et les luttes pour la propriété des terres, la condition des noirs et enfin la Frontière et d’extorsion des territoires aux indiens, pour se finir par l’affrontement contre le croque mitaine qu’est leur père. Green blood est une curiosité qui vaut le coup d’œil.

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