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Conan: Le colosse noir

BD de Vincent Brugeas et Ronan Toulhoat
Dargaud (2018), one shot, 64 p. + cahier bonus avec la première édition.

9782344012475-lL’album à la superbe couverture sanguine s’ouvre immédiatement sur la BD juste après la page de titre. Les éléments complémentaires seront donc à la fin, avec d’abord une dernière planche magnifique, totalement « frazetienne », puis une double page détaillant la genèse de la nouvelle de Robert E. Howard qui a inspiré cet album ; ensuite une série d’illustrations hommages et enfin quelques courtes précisions sur la collection avec les albums parus et à paraître (… où n’apparaît pas l’album dessiné par Robin Recht dont l’illustration de couverture a fortement émoustillé les réseaux sociaux – et pas que la couverture…). L’intérieur de couverture propose la carte du monde de Conan, ce qui n’est pas inutile étant donné le scénario très politique de l’album.

Lorsque le roi Shevatas atteint l’antique de Kuthchemes il va réveiller la puissance d’un ancien sorcier noir. L’équilibre des cités-Etats et des nations du désert va être rompu par ce nouveau conquérant. Enrôlé comme mercenaire dans une armée, Conan le cimmerien va se retrouver défenseur de la reine et dernier rempart contre cette puissance maléfique…

Résultat de recherche d'images pour "conan toulhoat"Comme pour Elric, je suis totalement ignorant des écrits de Howard et ne connais Conan que par Frazetta et le film de John Milius. Ainsi je n’ai aucun passif romantique avec le personnage et si l’imaginaire créé par l’illustrateur américain me fascine comme tout le monde, c’est surtout pour le couple Brugeas/Toulhoat que j’ai été attiré par cet album. En effet, tout dans leurs œuvres précédentes me paraît amener à cet album et sa lecture m’a confirmé cela: l’encrage puissant, la dynamique des cadrages, l’érotisme et la tension musculaire des personnage de Ronan Toulhoat reflètent totalement cet univers guerrier de l’âge Hyborien.

Si le dessinateur nous a maintes fois montré son talent et son envie de batailles furieuses, jamais ses planches n’ont été aussi noires, organiques (les nuées noires omniprésentes), avec un découpage laissant la place (18 pages tout de même) à cette description titanesque de batailles que seul un Olivier Ledroit auparavant avait su monter à ce niveau apocalyptique dans les premiers tomes des Chroniques de la Lune noire. On est ici en cinémascope, avec de très larges plans d’un magnifique désert noirci par les milliers de soldats des deux armées. A côté, les batailles d’Ira Dei ou du Roy des Ribauds ressembleraient presque à la Guerre des boutons…

Résultat de recherche d'images pour "conan toulhoat"Pourtant cet album réalisé en 2016 (le lancement de la collection Conan, dirigée par JD Morvan, a été retardé pour des raisons de droits) n’est pas le plus poussé graphiquement de Toulhoat. Les arrières-plans et les décors en particulier sont parfois un peu rapidement illustrés. Pourtant les auteurs font preuve d’une implication totale, comme cette séquence d’introduction quasi-muette où les dessins encrés se mélangent aux crayonnés pour représenter les fantômes du passé de la vieille cité. Ronan Toulhoat (dont la productivité est réellement sidérante, je ne cesserais de le rappeler) s’est clairement concentré sur les personnages et l’action de premier plan et sa maîtrise de l’outil numérique parvient à compenser le travail économisé sur le fonds. Résultat de recherche d'images pour "conan toulhoat"Surtout, sa récente technique de colorisation qui ne m’avait pas convaincu sur ses derniers albums, trouve ici toute sa pertinence: le monde de Conan est fruste et raffiné, violent et érotique… les aplats de couleurs rouge/bleu/orangé posent une ambiance mythique appuyée par les encrages de l’illustrateur qu’il n’est plus besoin de souligner (on a par moment des souvenir du 300 de Frank Miller). Cela est rehaussé par maintes volutes très fines qui habillent magnifiquement les costumes et décors en réduisant la nécessité de précision. Je ne m’étendrais pas sur la maîtrise anatomique et des costumes de l’illustrateur que ses lecteurs habitués connaissent. A noter qu’une édition n&b est disponible (et m’a beaucoup fait hésiter) et je pense après lecture que la version couleur est plus forte.

Résultat de recherche d'images pour "conan toulhoat"L’histoire pourrait trancher avec cette ambiance graphique. Vincent Brugeas a choisi d’établir un contexte diplomatique et guerrier complexe, qui permet d’ajouter de la subtilité à une intrigue sommes toutes sommaire (un sorcier cherche à conquérir une princesse…). Ne connaissant pas la nouvelle d’origine je ne peux dire quelles ont été les contraintes d’adaptation mais personnellement j’aurais aimé plus de fantastique, plus de noirceur païenne liée au sorcier… Mais parvenir à associer une gigantesque bataille, les débats diplomatico-stratégiques de la première partie et un cadre général en un seul one-shot de 64 pages est une sacré réussite. Cela car nous a été épargnée une introduction au personnage, ce qui n’aurait pas été nécessaire puisque la collection Conan propose différentes visions d’un même univers. Personnellement, ce qui m’apparaît comme le meilleur album du duo à ce jour donne très envie de prolonger le plaisir sur les autres volumes, surtout lorsque l’on voit les noms de ceux qui prendront la suite…

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*****·BD·Graphismes·La trouvaille du vendredi

La Trouvaille du vendredi #10

 

La trouvaille+joaquim

Résultat de recherche d'images pour "alberto varanda"Aujourd’hui je vais vous parler d’un auteur (génie?) dont on ne parle pas assez je trouve, et pour cause, son rythme de publication (du fait de sa technique et de son exigence) est très lent: Alberto Varanda.

Étonnamment c’est un des auteurs que je connais depuis le plus longtemps puisqu’il avait illustré des jeux de rôle à l’époque où j’en faisais, notamment Bloodlust (écrit par le duo de scénaristes BD Ange) , fortement inspiré des romans de Robert E. Howard et de l’univers graphique de Frank Frazetta. Je ne connais pas sa première BD (remontant à 1994 quand même!) mais immédiatement on est frappé par sa maîtrise des contrastes, parfois proches du travail d’un Frank Miller (Sin City sort en 1994). Après une expérimentation en couleurs directes (technique qui Résultat de recherche d'images pour "alberto varanda"ne lui correspond pas a mon avis…), paraît le méconnu Bloodlines (scénarisé par Ange, comme tous ses albums BD jusqu’à Elixirs), excellente BD au croisement entre X-files (le FBI et la conspiration) et Akira (les pouvoirs des enfants) fixe son style de personnages, proches de l’école Vatine, ses encrages puissants et son gout pour l’architecture. A cette époque il publie assez régulièrement, mais la minutie de son style, très chronophage, va ensuite l’orienter vers l’illustration et la BD jeunesse. Ayant étudié l’architecture il livre des planches totalement ahurissantes, surtout à une époque où le numérique n’existe pas et ne permet pas de zoomer les dessins.

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Le dessin de Varanda s’apprécie encré et sans couleurs, mais aussi par ses crayonnés où l’on peut voir les lignes de fuite et la technique de ses panoramas architecturaux où il cherche la difficulté, la précision, la minutie. De l’art gothique flamboyant en BD! Malheureusement il s’arrête le plus souvent sur le premier album des séries qu’il commence (Paradis perdu, Chronique des chevaliers dragons), dont les éditeurs ont le nez de publier chaque fois une version grand format NB.Résultat de recherche d'images pour "alberto varanda" La série Elixirs le ramène à de la BD plus classique (de l’héroïque-fantasy à la sauce Arleston) mais les trois albums parus s’étalent sur rien de moins que 8 ans, de quoi élimer la patience des lecteurs. La série reste pourtant très correcte et certaines planches, malgré la mise en couleur, nous laissent la mâchoire par terre.  Finalement Varanda doit être pris plus comme illustrateur que comme auteur de BD, ses albums étant un luxe permettant de s’immerger dans des dizaines de planches à la fois et qu’il vaut mieux prendre comme des one-shot. Travaillant depuis plusieurs années sur un mystérieux album, « la mort vivante » scénarisé par Olivier Vatine et dont les premières illustrations (qui peuvent rappeler les illustrateurs américains comme Gary Gianni) ont été publiées très récemment (pour une sortie en aout), cet artiste complet a expérimenté différentes techniques liées de près ou de loin à son album, comme la sculpture ou la peinture à l’huile. Pour moi Varanda est un artiste de la trempe d’un Travis Charest, générant énormément de frustration mais doué d’un gigantesque talent qui rendent leurs rares productions très précieuses.

 

Le site de l’artiste pour pleurer toutes les larmes de son corps…

Et quelques illustrations…
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Comics·Graphismes·Guide de lecture·Rétro

Esad Ribic: panorama des graphic novels

d58528cec41febe6019cc635df02c6bdJ’ai découvert Esad Ribic sur les conseils d’un libraire à propos de Thor: le massacreur de dieux. Dire que j’ai été soufflé (à la fois par le scénario et par le graphisme) est un euphémisme, si bien que la découverte de l’artiste croate m’a donnée envie de voir ses œuvres précédentes (le dernier auteur comics qui m’a entraîné ainsi dans un rétro important c’était Tim Sale, que je suis depuis même s’il ne produit plus grand chose (« Captain America: Blanc«  aux dernières nouvelles). Rapidement je suis tombé sur le triptyque « Loki » (2004), « Silver Surfer Requiem » (2007), « Namor, voyage au fond des mers » (2008), trois réinterprétations de seconds couteaux très charismatiques de Marvel, trois publications Panini… forcément plus éditées comme à la très mauvaise habitude de l’éditeur. On trouve ainsi les ouvrages en relativement bon état à des prix vite prohibitifs sur le Web… Bref.

Les ouvrages sont en peinture directe et commencent à dater. Pourtant dès Loki l’on voit la puissance technique de l’auteur, qui a su depuis simplifier son trait vers un style plus BD (sur Thor et ses illustrations récentes). La qualité des cadrages, du trait, du dynamisme font que Ribic est très très loin de n’être qu’un peintre et aurait des leçons à donner à un maitre de la tempe d’Alex Ross en matière de mise en scène.

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Ainsi dans « Namor », variation assez classique du huis-clos horrifique en sous-marin, le découpage et la mise en scène sont plus qu’essentiels puisque de décors il n’y a presque pas! Tout est dans les visages (mêmes gros plans torturés et ravageurs que dans Loki ou même Thor) et les cadrages sens dessus dessous qui créent une véritable atmosphère paranoïaque et inquiétante. Namor devient une créature démoniaque et invincible (on est proche du Ghor du « massacreur de dieux« ) avec un traitement hyper-réaliste qu’utilise par exemple au cinéma M. Night Shyamalan sur Incassable. « Namor » (titré « the depth » en VO) est l’histoire d’un scientifique en quête de gloire qui souhaite prouver au monde que le mythe d’Atlantide n’existe pas. La descente en sous-marin dans la fosse des Marianne va confronter l’équipage à ses peurs et le scientifique à son cartésianisme (grosso modo le même sujet – en moins fantastique – que le très bon « Sanctuaire«  de Bec et Dorison). Le scénario est un voyage en tension vers la folie et l’irrationnel. Le dessin est un exercice de style de mise en ombres et en contrastes des visages de cet équipage. 2fryreqTantôt dans le noir absolu, tantôt dans la lumière blafarde des lampes, Ribic travaille ici la lumière puisque son histoire n’est qu’ombre et lumière (les monstres tapis dans la première face à la lumière de l’esprit rationnel). Si l’on peut tiquer sur un usage immodéré des « gros yeux » et une difficulté à distinguer ses personnages par moment, Esad Ribic livre néanmoins ici une partition impressionnante que l’on n’a pas l’habitude de trouver dans la production BD américaine.

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Changement de ton total sur Silver surfer (réalisé un an avant), dont le thème est plus intellectuel, se penchant sur les devoirs d’une puissance, sur la guerre, l’amitié et le sens de la vie. Graphiquement, si l’on est cette fois dans les immensités galactiques ou planétaires, Ribic focalise déjà son travail sur les contrastes, notamment avec les reflets du monde sur le mercure du Surfer. L’on sent le projet moins contraignant et l’artiste se livre à de sublimes tableaux de nébuleuses ou de conflits spatiaux gigantesques. Cet album est bien plus raccroché à l’univers Marvel puisque interviennent les 4 fantastiques, Spidey ou encore Dr Strange et l’humour n’est pas absent contrairement à Namor. L’ouvrage est couvert d’une belle mélancolie et comme sur Namor l’alchimie entre scénario et illustration est évidente.

Loki, le plus ancien des trois, est aussi le plus ambitieux. Véritable renaissance de Frazetta sous les pinceaux de Ribic, l’album projette la vision de la victoire de Loki sur les dieux d’Asgard et sa confrontation à la réalité du pouvoir et du regard des autres. planchea_228600On est dans du médiéval pur, oubliez la vision Marvel et plus encore MCU, ici on est dans la tradition directe du mythe. Esad Ribic apporte déjà ses expressions torturées en gros plans, ses couloirs sombres, ses colonnades surexposées. On est essentiellement en huis clos et les décors peuvent paraître austères, cyclopéens, mais c’est pour mieux se centrer sur le drama, le théâtre à l’ancienne, fait de monologues, de confrontations. Tragédie grecque transposée à Asgard, Loki est une lecture intellectuelle, qui se mérite. L’on pourrait regretter la présentation manichéenne de Loki (mais n’est-ce pas le caractère de ce dieu dans la mythologie?) dans la plume d’un auteur de comics américain, mais le cheminement est néanmoins réel jusqu’à la fin, théâtrale, majestueuse, cynique. Cet album se rapproche plus du Silver surfer par sa dimension « divine » et introspective et est une œuvre à lire, très étrangère à l’esprit des comics et qui encore une fois démontre une alchimie rare d’un auteur et d’un illustrateur au style très européen.maxresdefault

Cette trilogie (qui n’en est pas une) est réellement un monument graphique et artistique qui mériterait une réédition. En attendant, les trois sont dénichables par des moyens « détournés » sur les réseaux…

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