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Mattéo – 5° époque

BD du mercredi
BD de Jean-Pierre Gibrat
Futuropolis (2020), 60 p. Série Mattéo, 5 tomes parus.

couv_377558Le tome précédent a été chroniqué sur le blog avec un petit rappel des épisodes précédents. Je ne détaille pas la fabrication et édition, toujours superbes avec notamment des illustrations de couvertures à tomber et que l’on aimerait bien avoir en tirage encadré… A noter que l’éditeur a sorti une intégrale du premier cycle (tomes un et deux) et que chaque volume existe en grand format. La pagination des albums de la série a tendance à baisser… Je ne vais pas râler car il est toujours préférable qu’un auteur n’en mette pas trop mais dans l’absolu avec treize pages de moins que le tome trois on pourrait attendre un prix de vente légèrement diminué…

Le village d’Alceteria a été pris et la République socialiste et anarchiste peut installer ses idées dans cette enclave. Propulsé au rang de chef, Mattéo prend le temps de discuter avec le vieux franquiste en fauteuil roulant qui occupe le bas de l’hacienda où il réside avec ses compagnons d’arme… lorsqu’il ne doit pas calmer les ardeurs guerrières de la belle Aneschka. Mais rapidement les nuages s’annoncent sur leur utopie quand la guerre civile se rappelle à eux…

Les textes de cette série sont grands! De ceux qui respirent l’énergie intelligente, à la fois très politiques, drôles, sans doute écrits avec facilité par un auteur dans son jardin. Je rappelle régulièrement combien être scénariste ne s’improvise pas et que beaucoup de dessinateurs confondent les deux rôles. Comme son confrère Bourgeon il fait partie des pas si nombreux auteurs de BD à part entière dont les scénarios sont au moins aussi excellents que les dessins.

Nous n’écoutons pas les mêmes hymnes, peut-être pouvons-nous nous accorder sur les bruits…

Aux beuveries désinvoltes du précédent volumes qui faisaient écho à un esprit naïf de ces guerres idéologiques du XX° siècle, cette cinquième époque apporte l’hiver de la dure réalité de la guerre. Celle des morts et de la défaite. Si le texte reste léger et cynique comme son narrateur, le drame est réelle et le lecteur un peu historien le sait inéluctable. Il n’y a rien de plus amère que de revoir ce qui aurait pu être, de voir dans les magnifiques aquarelles de Gibrat cette utopie anarchiste naître et mourir. J’avais été surpris de voir la série emprunter aussi fermement (presque trois tomes sur le sujet) les sentiers de la guerre civile espagnole après deux albums assez thématiques (la première guerre mondiale et la révolution russe). Or, plus sans doute que la russe, cette guerre entre deux systèmes radicalement opposés parle pour tout le siècle et nous voyons l’importance de ce qui se joue. Utilisant sans cesse des rappels au conflit fondamental, civilisationnel, entre le collectif, le libertarisme, l’athéisme, la démocratie face au fascisme allié à l’Eglise, l’auteur donne une dimension majeure à sa série. Il a créé son personnage comme témoin destiné à traverser la sombre première moitié du XX° siècle, utile rappel d’enjeux jamais résolus.

Un premier passage juste pour voir, un second juste pour tuer… dieu n’avait sans doute jamais vu autant d’anarchistes courir à l’église…

Dans ce volume Mattéo voit revenir Amélie dont il imagine le calvaire de la captivité chez les phalangistes. En couple avec Aneschka il tente d’assumer son rôle de chef en organisant la défense du village alors que le hasard rappelle sa généalogie et l’histoire cachée de son espagnol de père… La finesse du scénario, jouant sans cesse entre l’intime, la petite histoire et la grande Histoire, reste toujours aussi remarquable. En cinq volumes rarement une série aura maintenu un niveau d’excellence aussi haut.

N’osant parler de chef d’oeuvre (plus facile à attribuer à un one-shot), je qualifierais néanmoins Mattéo de très grande série alliant beauté formelle jusque dans l’édition, dialogues dignes d’un Audiard sans jamais tomber dans la facilité et importance dramatique. Avec finalement assez peu de textes, beaucoup de plans muets voir contemplatifs, cet album clôt le second cycle et annonce un troisième à partir de 1939 et une seconde guerre mondiale qui va sans doute être plus difficile pour le héros dont le cynisme risque de se confronter à la froide dureté de cet holocauste. On souhaite à Gibrat de trouver l’angle qui permettra de maintenir ce peps et le plaisir de lecture qui nous donne envie de suivre Mattéo jusque très loin dans le siècle…

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Mattéo – 4° époque

BD de Jean-Pierre Gibrat
Futuropolis (2017), 60 p. Série Mattéo, 4 tomes parus.

61myt6ok96lMagnifique album, comme toujours chez Futuropolis (peut-être l’éditeur le plus attaché à ses maquettes avec la collection Metamorphose), les couvertures de la série sont chaque fois à tomber. La couverture est un peu trompeuse puisqu’il n’est (presque) pas question d’aviation… Ce quatrième tome forme un second cycle entamé avec le 3 sur le Front populaire et se poursuivra au moins sur un cinquième tome pour clôturer le cycle. On aurait aimé un cahier graphique…

Je suis (comme beaucoup) Gibrat depuis son grand succès Le Sursis, superbe diptyque sur l’amour, l’attente, la guerre… Chacun de ses albums est très bien accueilli malgré des répétitions que l’on ne peut nier (toutes ses filles ont le même – magnifique! – visage…) et cela pour une simple et bonne raison: il est pour moi l’illustrateur BD qui a probablement la plume la plus virtuose du circuit. Rares sont les grands illustrateurs dont les textes sont presque plus puissants que les images et c’est le cas avec Gibrat. Pourtant on part de très haut et il n’est pas besoin d’appuyer beaucoup sur les qualités des dessins et notamment des couleurs directes.

Les grandes idées ne se claironnent plus, elles se chuchotent. L’idéal dévalué, la peur restait une valeur refuge

Résultat de recherche d'images pour "mattéo quatrième époque"Pour rappel, après la première guerre mondiale dans le tome 1, la révolution russe de 1917 dans le 2 et le front populaire dans le 3, Mattéo se retrouve (comme la fin du précédent le laissait entendre) embarqué dans la révolution espagnole (ou plutôt catalane) contre les phalanges franquistes. Une situation politique qui représente le personnage: idéaliste et désabusé. Ce thème permet à l’auteur de s’étendre sur ces grandes pages sur les magnifiques paysages semi-arides de l’Espagne, les petites ruelles du sud qu’il aime tant dessiner, ces bleus qui irriguent le ciel… C’est beau, très beau, on a l’habitude avec lui. Ce qui est plaisant dans la série Mattéo, plus que dans ses autres, c’est cependant son effort sur les visages ou plutôt les tronches. Mattéo d’abord, vraiment caractérisé, avec son nez cassé  et son regard sombre, mais aussi les camarades vociférants. On est pas loin des gueules de Bourgeon mais en plus délicat.

Je vois que l’activité politique bat son plein… toujours sur la même ligne… celle du petit blanc

Image associéeMattéo est une série flamboyante par-ce qu’elle propose une traversée de la première moitié du siècle et se ses soubresauts politiques. C’est la série la plus engagée de Gibrat et sa longueur semble indiquer qu’il s’y fait plaisir, à la fois graphiquement et intellectuellement. Je n’ai pas relu récemment les précédents tomes (la série a 10 ans) mais je dois dire que ce volume est celui qui m’a le plus marqué au niveau des textes. Il y a une vraie inspiration dans les commentaires du narrateur sur la situation de ces pieds nickelés alcooliques engagés pour l’aventure ou pour la démocratie (on ne sait pas trop…) et sur les réparties à la fois drôles, vives, acerbes.  Une vraie ambition littéraire qui fait relire plusieurs fois certaines bulles pour s’en imprégner, pour les savourer, comme on savoure ces aquarelles superbes.

… nous ne faisions guère mieux que des iceberg, on se fabrique sous un climat, on s’en détache, et on dérive le nez au raz des vagues.

Résultat de recherche d'images pour "mattéo quatrième époque"Niveau scénario il y a bien une petite difficulté quand à la disparition soudaine des personnages entre les albums de la série et au sein d’un même album. C’est perturbant car cela brouille un peu la simplicité du récit. Probablement car Mattéo est l’axe de ses récits, le reste, comme l’histoire, comme la guerre, étant dérisoire à ses yeux. Il y a pourtant de l’aventure dans cette série (je ne dirais pas de l’action, qui n’est peut-être pas le fort de Gibrat) et l’on aime suivre les pérégrinations tant amoureuses que militaires de notre gueule cassée préférée.

Mine de rien Mattéo est en train de devenir une référence dans la BD historique et sans doute la meilleure série de son auteur. Une série qui peut se prolonger sans soucis et pour notre plus grand plaisir encore sur de nombreux albums, tant que le siècle a encore des horreurs à montrer.

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Noukette.