BD·Nouveau !·Rapidos

Le roi démon

BD de Zidrou et Homs
Dargaud (2017), 56 p., 2 volumes parus.

91jjyid4talLe premier volume nous avait laissé sous le choc: un énorme tatouage, les deux héroïnes soumises à une domination masculine atroce… Le second commence dans la même veine noire, mais contre toute attente les jeunes femmes ont pris les rennes de leur situation (qui n’en est pas rose pour autant). L’irruption de l’impératrice Victoria dans cet album fait entrer la politique et quelques fils liant les deux époques  dans la narration. On est dans la directe continuité du fabuleux premier volume: aucune résolution mais des précisions sur les nombreux (et mystérieux) éléments qui nous ont été donnés jusqu’ici. Surtout, un grand méchant (juste entrevu en prologue du tome 1) apparaît et remplit parfaitement son rôle. Les personnages importants se précisent mais l’on se demande comment les auteurs vont pouvoir boucler en quelques volumes (il me semble que la série est prévue en 5) une intrigue qui ne fait que débuter. Enfin, le surnaturel que l’on subodorait intervient enfin…

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Shi a véritablement pris de court toute la sphère BD: si Zidrou avait une solide réputation mais Homs était relativement méconnu et pourtant avec une histoire obscure, divisée en deux époques, touchant au marché de l’armement, d’un ton presque nihiliste… ils ont réussi avec deux albums la même année à hisser la série à un seuil que seul Blacksad ou plus récemment Undertaker sont parvenu à atteindre: le classique instantané. Les graphismes sont toujours aussi somptueux, le découpage hargneux et inventif, les personnages très bien caractérisés… Les mêmes qualités que le premier volume se retrouvent dans le second. Un immense plaisir de lecture avec la satisfaction de savoir que l’histoire est ficelée par les auteurs dès l’origine. On applaudit des deux mains et on se dit qu’avec le plaisir que prends Homs à croquer les aventures de Jennifer et Kita avec un peu de chances on aura droit à un troisième tome avant l’été(???).

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BD·La trouvaille du vendredi

Léna, le long voyage et les trois femmes…

BD de Pierre Christin et André Juillard
Dargaud (2006-2009), 54 p/album, 2 tomes parus.

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couv_57770Albums parus dans la collection « Long courrier« . Les couvertures aux couleurs chaudes, si elles mettent bien en avant le personnage principal et le trait de Juillard, restent assez classiques, assez ancienne école et pas forcément très attirantes. Vraie-fausse série commencée en 2006 par un one-shot « Le long voyage de Léna » suivi de façon inattendue trois ans plus tard par « Léna et les trois femmes« , Léna est plus un concept qu’une intrigue suivie et pourrait donner lieu à des suites.

Dans le premier tome Léna est une mystérieuse jeune femme parcourant l’Europe centrale pour une mission que l’on comprend être liée à de l’espionnage. A mesure qu’elle emprunte divers moyens de transports, découvre des pays silencieux, peu peuplés, l’on apprend ses motivations et ce qu’elle sait de sa mission. Il s’agit surtout d’un voyage initiatique destiné à faire un deuil introspectif.

lena1-planc_57770Plus tard on la retrouve en Australie où elle a tenté de refaire sa vie sans pourtant pouvoir s’extraire de sa mélancolie. Là elle est contactée par son recruteur du Quai d’Orsay qui lui demande d’accomplir une nouvelle mission pour contrer le terrorisme djihadiste.

Lorsque l’auteur des Phalanges de l’ordre noir et celui du Cahier bleu se retrouvent, cela donne une étonnante mixture d’espionnage contemplatif… Il est toujours singulier de voir deux auteurs chevronnés s’associer et parvenir à conserver ainsi leurs sensibilités et spécificités. Pierre Christin est un amateur d’espionnage, d’analyse fine de l’actualité, plus Le Carré que Jason Bourne. Dans ce diptyque il parvient à proposer à son acolyte une trame sérieuse, juillard-le-long-voyage-de-lc3a9na-planche-37-from-albumdocumentée, documentaire (des crédits photos des lieux « visités » sont indiqués en fin d’ouvrage) qui pourrait se rapprocher du traitement en voix off et pédagogue d’un Emmanuel Lepage. Si l’ensemble du récit est fortement teinté des pensées de Léna (peu de bulles donc), le deuxième volume est plus axé sur le principe d’infiltration d’une cellule djihadiste proche du traitement adopté sur la série récente Le Bureau des légendes. Chez Juillard la « Ligne claire » n’est pas que graphique, on est parfois proche du nouveau roman dans l’atmosphère décrite. L’illustrateur s’il est très précis sur ses décors, s’intéresse surtout aux personnages, à leurs regards, sous les commentaires mentaux de la narratrice. Beaucoup de choses passent dans les silences et les paysages observés.

Le Long voyage nous intéresse par les décors fascinants d’une Europe centrale disparue, sorte de voyage initiatique dans le temps dans lequel surgit subrepticement une action, un dialogue, avant le retour sur la route. La finalité du voyage ne nous est donnée que très tard, en sorte de prologue à un second volume plus scénarisé. Là Christin reprends la main en dressant un tableau actuel des pauvres hères, des paysans incultes manipulés par des Cheikh autoproclamés comme cet homme « vivant tantôt dans des hôtels de luxe londoniens tantôt dans une grotte afghanes« . Tout au long du récit (très féministe) ce sont de jeunes femmes qui sont utilisées par des hommes cultivés, possessifs qui utilisent la religion pour leurs fins politiques ou personnelles. juillard3Peu de caricature dans ce volume pourtant, aucun vieux libidineux fréquentant les prostituées comme Van Hamme a pu nous décrire son imam dans le cycle Chassé-croisé/20 secondes. Le scénariste veut coller au réel et y parvient. Si les planches des Trois femmes sont moins attrayantes que sur le Voyage c’est à cause de ces scènes d’intérieur parisien, intéressantes mais moins graphiques. L’ensemble des deux volumes, différents et complémentaires, forme un fascinant voyage, intellectuel, dans les rouages du monde de l’espionnage, fait de psychologie et survolé par ce fantôme qu’est Léna, sorte d’observateur démiurge de ses contemporains. Une sorte de pause dans le brouhaha de la BD blockbuster, emportée par le trait toujours aussi élégant d’André Juillard.

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BD·Nouveau !·Service Presse

Paroles d’honneur

 BD de Leïla Slimani et Laetitia Coryn
Les Arènes BD (2017)

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Le travail d’édition (les Arènes n’est pas à l’origine un éditeur BD) est de très bonne qualité, avec un beau livre doté d’une maquette élégante et soignée jusqu’à la quatrième de couverture. Une préface de Leïla Slimani explique l’origine du projet et une biographie des personnes rencontrées clôt le livre.

Suite au succès de ses ouvrages, les éditions des Arènes ont demandé à la médiatique Leïla Slimani d’adapter son travail sur la sexualité des marocaines dans une version BD. Ce qui aurait pu n’être qu’une transposition commerciale aboutit à un très bel objet cohérent, une véritable BD et planches_57895.jpgune belle réussite. Si la trame est celle du reportage BD, l’on sent le regard de l’illustratrice dans certains plans larges, paysages, vie de rue au Maroc et l’on reste bien dans un cadre BD avec son appropriation graphique. Les textes sont élégants, les dialogues très fluides et le tout s’enchaîne sans difficulté malgré la structure qui passe du récit de Slimani aux entretiens avec les autres personnages. L’album est découpé en chapitres qui aèrent le tout et jamais l’on ne sent la lourdeur que peuvent revêtir certains albums de reportage BD. L’illustration y est sans doute pour beaucoup. Ce sujet est passionnant, plein de découvertes, mené sans pathos, avec quelques révoltes et l’on sent la sincérité de la retranscription des témoignages. Le format BD apporte une légèreté qui permet de passer beaucoup d’informations sans plomber la lecture, si bien que Paroles d’honneur se parcoure d’une traite.

paroles-d-honneur_5942524.jpgLaetitia Coryn a surtout travaillé dans la BD d’humour dans un style plutôt cartoon et la technique utilisée ici démontre une remarquable maîtrise technique dans un ton plus réaliste notamment dans les expressions des personnages que l’on distingue bien physiquement et qu’elle parvient à rentre touchantes. La colorisation (réalisée par une coloriste) est très agréable, l’effet crayonné ajoutant une texture très agréable. L’exercice n’est pas évident puisqu’il s’agit d’une succession de discussions entre deux personnages. Les planches sont pourtant très aérées avec des alternances de portraits, de paysages, de représentations de scènes familiales ou de cases façon strip. L’on est immergé dans les familles et les rues marocaines, avec quelques focus sur des costumes traditionnels, des échoppes, etc. C’est documenté, fait avec le plus grand sérieux, très chouette.

Au final nous avons un pari réussi qui fait le pont entre la BD classique et le reportage journalistique (souvent plus austère), sans oublier l’importance du graphisme dans ce média. Je recommande chaudement cet album, sur un sujet peu abordé dans les médias français et qui nous fait nous questionner y compris sur la place de la femme dans les familles françaises.

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Vu aussi chez Khadie litSab’s pleasurs, Au milieu des livres, Mes échappées livresques, D’une berge à l’autre,