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Forçats

Le Docu du Week-End

BD Pat Perna et Fabien Bedouel,
Les Arènes (2016-2019), série finie en deux volumes.

bsic journalismMerci aux éditions Les Arènes pour leur fidélité.

9782711201839_1_75La version critiquée est l’édition intégrale noir et blanc du diptyque sorti en 2016-2017. Si les encrages sont sublimés par cette édition, l’éditeur qui fait d’habitude un si bon travail éditorial fait sur cette intégrale un double choix discutable: tout d’abord la couverture a papier épais visant à renforcer l’aspect graphique sombre n’est pas pelliculée… si cela peut paraître esthétique, l’album se dégrade en revanche très rapidement sur ses coins. En outre les deux cahiers documentaires insérés en fin des deux volumes en édition classique, complément indispensables pour prolonger la lecture, ont été ici retirés! C’est incompréhensible et manque réellement quand on connaît le travail documentaire et l’importance des deux personnages qui nous obligent du coup à aller flâner sur Wikipedia. On pourra arguer que cette édition s’adresse aux bibliophiles, mais tout de même…

Eugène Dieudonné est condamné à tort aux travaux forcés pour une participation supposée aux crimes de la bande à Bonnot. Pendant plus de dix ans il subit l’horreur du bagne avant que le journaliste Albert Londres ne prenne fait et cause pour son cas et cherche à le réhabiliter et à obtenir la fermeture du système carcéral guyanais. Ce sont les combats de ces deux hommes, en aller-retour, c’est l’histoire des derniers jours d’un système inique, inhumain, que raconte Forçats…

Résultat de recherche d'images pour "forçats bedouel noir"Belle triple découverte que cet album: celle d’un magnifique dessinateur issu des Arts décoratifs (encore un!), d’un scénariste engagé proposant un travail de type journalistique, et un très beau sujet, de ceux qui nous rappellent les principes fondamentaux de la civilisation et de l’État de droit comme le rappellent superbement les citations d’Albert Londres qui parsèment les dialogues de la BD. Forçats résonne avec le tout récent Vagabond des étoiles adapté par Riff Reb’s de Jack London et qui nous rappelle aux mêmes questions. Pat Perna est habitué à soulever des lièvres de notre histoire, comme sur le très bon Morts par la France où il adoptait le même principe d’un témoignage académique (la doctorante) pour révéler une injustice que l’administration française, dans toute sa schizophrénie, ne peut pas reconnaître. Forçats nous parle donc bien d’une histoire vraie dont l’essentiel de ce qui nous est montré est véridique et sourcé.

20191127_185316.jpgComme dans tout bon docu on a un sujet très fort: l’injustice terrible dont a été victime Eugène Dieudonné, anarchiste tombé dans l’enfer du bagne guyanais sur une dénonciation dont on ne saura jamais s’il s’agissait d’une vengeance d’amour ou d’une simple malchance. Déjà on saisit la précision du travail documentaire du scénariste qui nous cite régulièrement des arrêtés de justice, déclarations d’Albert Londres ou de journaux d’époque. On voit aussi l’autisme de l’administration de la III° République, quelques années seulement après l’affaire Dreyfus, et encore une fois incapable de reconnaître son erreur malgré les nombreux témoignages innocentant Dieudonné. La construction de l’album n’est pas linéaire afin de construire un suspens destiné à accrocher le lecteur. L’histoire a été publiée en deux volumes qui ont chacun leur structure: le premier intitulé « dans l’enfer du bagne » présente une grosse séquence sur les multiples tentatives d’évasion de Dieudonné et l’origine de cette injustice, le second « le prix de la liberté » se concentre sur la volonté du journaliste et les différentes étapes pour réhabiliter le forçat. Cette construction un peu différente (l’intégrale présente bien la césure centrale) complique un peu la lecture mais ne la gêne pas tant la lisibilité des dessins est grande et le scénario comme les dialogues sont toujours pertinents, évitant le manichéisme même quand il s’agit de confronter l’idéalisme de Londres et le cerveau administratif du directeur du bagne.

Résultat de recherche d'images pour "forçats bedouel noir"Le thème de la prison est toujours passionnant et nous force à nous questionner sur des fondements démocratiques en ce qu’il constitue la limite entre la sauvagerie et la civilisation. Le personnage de Dieudonné est peut être montré un peu trop simplement comme un intellectuel qui n’a rien à faire là…. mais c’est sans doute vrai et Perna aurait été accusé de malhonnêteté s’il avait rendu plus gris le personnage. Comme toujours la figure du journaliste engagé est puissante, avec une figuration statique de Fabien Bedouel qui le fait arpenter les rues de la capitale comme les couloirs de Cayenne avec le même aspect élégant, chemise blanche,veston noir et barbe taillée sous un regard de braise. Ce choix renforce l’idée de lutte intemporelle de cet homme déterminé à aller jusqu’au bout en même temps qu’elle le fait incarner le personnage archétypal du journaliste héroïque. Albert Londres est un mythe et justifie cela. Dieudonné ne l’est pas alors que son histoire ressemble fort à celle de Papillon.

20191127_185241.jpgLe choix de cette intégrale change la lecture sur le plan graphique, permettant d’apprécier (comme dans tout Tirage de Tête NB) la pureté du travail de Bedouel. On y perd une certaine lisibilité de la mise en couleur (très simple du reste) qui souligne certains décors, comme prévu par le dessinateur. Je ne trancherais pas sur l’avantage des deux, ayant grandement apprécié cette version, mais préfère avertir les lecteurs qui découvriraient cette série sur la version noir et blanc. Ces magnifiques planches d’ombre et lumière se hissent très largement au niveau de la qualité d’un scénario solide, passionnant, pédagogique et qui font de Forçats l’un des meilleurs documentaires BD lus sur ce blog.

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****·Comics·East & West

Jupiter’s Legacy vol. 2

East and west
Comic de Mark Millar et Frank Quitely
Publié chez Panini (2017). Première publication US chez Image (2013), 2 volumes parus.

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Le second et dernier volume de la série Jupiter’s Legacy, intitulée « le soulèvement » reprend la couverture originale de l’édition US dans une maquette simple mais élégante de Panini. L’album comprend la traditionnelle galerie de couvertures additionnelles en plus d’un carnet de croquis et d’une bio à jour des auteurs. A noter que le coloriste du volume 1 a changé, avec une petite perte de qualité à ce niveau. L’album se termine avec une possibilité de suite et les Millar a produit avec un autre dessinateur un préquel, Jupiter’s Circle racontant les aventures de Skyfox, le meilleur ami d’Utopian, sorti entre les deux tomes de la série mère. Le potentiel de l’univers est évidemment gigantesque même si Millar continue rarement ses séries sur de longs arcs.

La rébellion a sonné pour les descendants d’Utopian décidés à libérer les super-vilains, seuls à même de former une armée pur mettre à bas la dictature de Brandon et son oncle. Parmi eux, Skyfox, le chef des méchants, ancien meilleur ami du fondateur Utopian et accessoirement grand-père de Jason…

STK698478-1La lecture du premier tome m’avais subjugué, comme c’est souvent le cas avec les scénarii de Mark Millar. Le sentiment d’avoir sous les yeux un album majeur au même titre que son Red son, uchronie plaçant Superman dans un univers soviétique. Si la cesure entre les deux tomes peut surprendre (la coupure chronologique de plusieurs années avec l’arrivée du jeune Jason était intéressante mais aurait pu être placée entre les deux tomes), l’intrigue reste linéaire et passionnante, avec le cadre classique des derniers espoirs contestant un pouvoir dictatorial. La petite faiblesse tient à la moindre surprise, le basculement entre le monde d’avant, celui d’Utopian et celui de son frère se faisant dans le tome précédent. Du coup on attend des surprises du même ordre qui tardent à venir. le principal intérêt repose dans ce volume sur la vérité variable selon le camp que l’on occupe, avec un Skyfox présenté comme le super-méchant qui se trouve être en réalité un simple contestataire de l’ordre établi. Ici la dimension politique qui rend la série passionnante revient en illustrant que ce sont les détenteurs du pouvoir qui déterminent qui est bon et qui est méchant. Avec en petit bonus l’attitude très bad-ass du grand-père de Jason, sa clope au bec et son nihilisme égoïste. En revanche la virulence du propos économique retombe presque totalement et l’on se retrouve avec un comic plus classique, moins sulfureux. Quand Jupiter #1 trouvait l’alchimie parfaite entre l’entertainment graphique virtuose (les inventions délirantes de Quitely sur les pouvoirs) et le pamphlet à la Renato Jones, le deux se contente d’achever ce qui a été lancé. Il est probable que les deux volumes doivent se lire à la suite et devrait être désormais édités en un unique volume comprenant Jupiter’s Circle tant la coupure n’est scénaristiquement pas pertinente.

Hormis ce bémol, cette clôture reste de très haut niveau, avec toujours ce découpage très horizontal du dessinateur écossais qui permet une formidable lisibilité et un dynamisme digne d’un manga. La puissance des explosions, envols, la gestion de la temporalité des cases est affolante et rappelle par moments les jeux graphiques de Trevor Hairsine sur Divinity (les deux illustrateurs britanniques partagent d’ailleurs un style très crayonné et organique). La grands originalité de Jupiter’s Legacy, dans un cadre de Super-héros très formaté, repose sur les trouvailles quand aux pouvoirs et effets physiques: la téléportation d’un train en action sur une rangée de soldats, la manipulation mentale ou l’héroïne qui voyage sur les électrons sont des exemples d’idées très motivantes. Le changement de coloriste pose des textures moins subtiles que sur le premier tome, ce qui est dommage, même si la cohérence entre les deux n’est pas remise en question. STK698478-2Le design des héros reste génial et original. On ressent l’envie de changement et la liberté créatrice des auteurs. Cette série est une telle fraîcheur!

La déception principale après avoir lu cette incroyable réinvention du genre super-héroïque est donc bien la brièveté de ce concept que l’on aimerait voir prolongé sur d’autres arcs. L’alchimie entre le scénario et le graphisme est telle que l’on est déçu de voir tant d’idées qui n’ont pas le temps d’être développées. Je lirais à coup sur Jupiter’s Circle par curiosité et vous invite très vivement à vous procurer les deux volumes de Legacy, que vous soyez férus de comics ou novices. Il s’agit d’un grand moment de lecture que l’on a plaisir à reprendre en attendant comme toujours chez Millar, une adaptation ciné qui promet d’être grandiose pour peu que l’équipe parvienne à reproduire ce miracle dessiné.

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