*****·BD·Un auteur...

Oleg

La BD!
BD de Frederik Peeters
Atrabile (2020), 184p., One-shot.

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Coup de coeur! (1)mediatheque

C’est l’histoire d’un mec qui s’appelle Oleg. Il est dessinateur de BD le mec… C’est l’histoire d’un mec qui s’appelle Frederik. Il est aussi dessinateur BD… Oleg est Frederik, mais Frederik n’est pas Oleg. Ensemble ils partagent le quotidien d’un auteur, qui allie vie de famille et création, hyper-sensibilité sensorielle, observation du quotidien. Ils sont des spectateurs du monde qui nouent un partenariat entre une manifestation graphique de leurs pensées et influence du quotidien. Oleg ce n’est pas vraiment une autobiographie de Frederik Peeters mais c’est une autobiographie d’un auteur de BD…

Prix des libraires BD 2022, Oleg et Blanc Autour premiers en liceLe suisse Frederik Peeters (aucun rapport avec celui des Cités obscures) m’impressionne à chacune de ses sorties depuis ma découverte sur son OBNI Saccage paru en 2019 et qui m’avait totalement subjugué par la capacité à créer une forme de récit avec une liberté graphique propre au art-book. Il est question de la genèse de ce livre dans Oleg, forme de mise en abyme où l’on voit des croquis préparatoires et les réflexions de sa compagne ainsi que ses doutes propres sur ses envies, entre l’inspiration exigeante et le commercial grand public. Et on ne peut pas dire que Peeters vise la facilité, tant dans les sujets de ses projets que dans le style graphique qu’il adopte et qui pourra en rebuter… au premier aperçu. Car cet auteur est pour moi l’un des plus impressionnants dessinateurs du circuit, au sein des plus grands dont les planches ne nous choquent pas forcément au premier regard mais qui respirent une vérité immédiate. On dit souvent que Picasso a dû déstructurer son dessin après avoir atteint très jeune la perfection technique. C’est le cas de beaucoup de grands auteurs BD qui semblent chercher la difficulté, tels des Pratt, Giraud, ou Vivès. On ressent cette aisance chez Peeters et l’absence d’intrigue a proprement parler lui permet de donner libre court, non à un lâchage mais plutôt à un œil libre. Comme dans Saccageil s’astreignait à donner une structure narrative, un fil à ses explosions imaginaires, dans Oleg il utilise le récit du quotidien pour exprimer graphiquement des sensations: un éclat du soleil, un effleurement tactile, le son intermittent du nageur…

Oleg», ou Frederik Peeters entre imaginaire et quotidien - PressReaderEntre ces visions à la première personne, ce sont les relations interpersonnelles qui habillent notre lecture, d’un langage intelligent, référence, drôle. Car Peeters est aussi un excellent scénariste qui donne une justesse à ses personnages pourtant souvent caricaturaux. Cette famille simple, normale, est touchante. Ce père aimant, très amoureux de sa femme entrée dans un âge mur comme on dit. Elle doute, intégrée dans la norme sociale plus que lui, ermite de la table à dessin. On peut deviner un sacrifice professionnel de la femme pour que son compagnon n’ait pas à assumer des boulots plus dans le système. Ce n’est pas dit et aucun reproche n’est exprimé. L’amour est vrai, simple, quotidien, de petites attentions, d’un regard, d’une caresse. Oleg est presque agaçant à ne jamais s’énerver. Touchant de naïveté lorsque le racisme ordinaire lui saute au visage, agressant son moi le plus profond en suggérant sa participation à ces idées nauséabondes. On aime le voir partager sa passion du cinéma Frederik Peeters, auteur culte bientôt adapté au cinéma par Shyamalan, sort  une nouvelle BD, "Oleg"à sa grande fille, ces moments de complicité avec son ado qui se cherche. Il la titille sur ses copains-copines sans jamais être lourd. Ermite, il n’est pas asocial, s’astreignant à un partage en se rendant dans des établissements scolaires pour parler de BD… avant d’être rappelé rapidement à la médiocrité omniprésente de son temps. Si le dessin est simple et les dialogues nombreux, l’expressivité générale de cet album laisse sans voix. Chaque case, chaque mouvement des corps joue son rôle pour faire ressentir. Plus qu’une simple chronique de vie Frederik Peeters nous propose un ouvrage sensoriel qui traduit la magie du dessin, ce que l’on aime dans ces traits qui expriment le monde sans le copier. Un regard artistique et humain sur notre existence. Un superbe moment et une lecture obligatoire pour tout amoureux de BD.

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***·BD·Mercredi BD·Nouveau !·Service Presse

Le tueur – Affaires d’Etat #1

BD du mercredi
BD de Jacamon et Matz
Casterman (2020), 56 p., série en cours, 1 vol. paru.

bsic journalismMerci aux éditions Casterman pour cette lecture.

9782203191143Après trois cycles de la série originale, les auteurs reviennent avec leur héros dans une nouvelle série qui reprend sa numérotation à zéro… bien qu’il s’agisse bien d’une suite. On ne va pas chipoter, personnellement je trouve cela plus clair qu’une série en cinquante tomes. Le sous-titre « affaires d’Etat » est précis tout en se rattachant à la série mère. La couverture montrant le tueur au bureau est raccord avec l’album bien qu’elle ne soit pas la plus réussie de la série, pas hyper accrocheuse. Sur le plan éditorial c’est propre et bien mené. Rien à dire. A noter qu’avec moins de douze euros par album le Tueur reste une série assez peu chère au regard des tarifs actuels de la BD.

On ne disparaît jamais vraiment quand on a été un effaceur. Dans une carrière qui l’a amené à travailler avec tout type de pouvoir, mafieux comme politique, rien d’anormal pour le tueur d’entrer (malgré lui) au service des renseignements français. Mais comme toujours sa couverture de col blanc dans une société portuaire lui fait constater beaucoup de zones d’ombres entre ce qu’on lui raconte et la réalité. Aux trousses d’un élu corrompu on va bientôt lui demander d’utiliser ses talents au service de la raison d’Etat…

J’ai découvert le Tueur sur le tard et lu l’intégralité de la série en plusieurs phases en bibliothèque. Cette série est remarquable par sa qualité générale sur la durée avec pas moins de treize albums faisant la jonction entre deux époques spécifiques de la BD sur une décennie entière, avec une marque de fabrique, celle du découpage très inspiré et des monologues cyniques et philosophes du héros. Si le premier cycle était plutôt urbain et assez novateur, le second était ensoleillé et marqué par la lumière et les couleurs de la tablette graphique de Jacamon.

Ce nouveau cycle/série revient à la grisaille des cités françaises, ce qui n’est pas forcément un gain graphique puisque le dessinateur semble avoir du mal à trouver un angle d’attaque dans ces décors mornes et monotones. Du coup il saute sur les occasions pour rajouter des touches de couleur vives. Comme sur les derniers tomes le dessin est donc tout à fait maîtrisé, plutôt précis, technique dans les décors (ce que j’aime), plus brut sur les personnages mais moins intéressant par manque de sujets graphiques vraiment accrocheurs. Le découpage reste rythmé, avec quelques scènes Résultat de recherche d'images pour "traitement négatif jacamon""d’action, mais à la fin de l’album on ressent autant visuellement que scénaristiquement que nous avons affaire à une mise en place qui doit se développer. Volontaire ou non, cette relative monotonie sert l’ambiance puisque l’on se retrouve dans l’état d’esprit du tueur, animal à sang froid qui a besoin de mouvement.

L’idée de Matz saute très vite aux yeux et l’on pense tout de suite aux récentes séries d’espionnage réaliste comme le Bureau des légendes. Cela tombe bien car ce rythme d’attente réflexive, d’anti-blockbuster a toujours été dans l’ADN du Tueur qui continue ainsi de nous entraîner sur son analyse froide et critique du mode de vie de ses contemporains. Si l’histoire de politiciens véreux peine à nous accrocher faute d’os à Résultat de recherche d'images pour "le tueur affaire d'etat""ronger du fait de la rétention volontaire d’informations par le scénariste, on aime toujours autant lire ces vérités en miroir sur le monde très proche qui nous entoure, sur nos vies rangées, nos vies de famille, etc. L’album arrive ainsi à nous maintenir en éveil avec un cahier des charges risqué et instille des doutes, des hypothèses chez le lecteur, basées sur des détails qui nous font douter de tout. Tels le Tueur on en devient paranoïaque en cherchant le loup dans cette normalité, cette simplicité apparente. Touché juste ou non, on aime ça et l’on referme l’album un peu frustré d’en savoir si peu et impatients de savoir si le Tueur a été doublé par celui-là ou par celui-ci…

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