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Prison

Histoire complète en 80 pages, écrite par Fabrice Rinaudo, dessinée par Sylvain Dorange et Anne Royant. Parution chez La Boite à Bulles le 05/10/2022.

Avis aux lecteurs de l’Étagère: cet article ne sera pas une simple critique d’album, mais abordera un champ plus large, car votre serviteur n’est pas tout à fait neutre vis à vis du sujet, il est même carrément concerné ! Explications plus bas, si vous le voulez bien.

Taule Story

Vous vous devez d’être prévenus, chers lecteurs assidus de l’Étagère Imaginaire, cette chronique aura une coloration particulière, mais pas seulement à cause du sujet traité dans cet album. Certes, les univers judiciaire, et carcéral plus particulièrement, nourrissent, par nature, des craintes, des fantasmes, et des préconceptions parmi lesquels il est parfois difficile de déterminer l’authenticité.

Cela est dû au fait que la prison est intrinsèquement liée au phénomène endogène de toute société, à savoir le crime. Le crime est vu à raison comme une déviance, un comportement qui s’inscrit en opposition avec la loi, cette norme supposément connue de tous qui régit les rapports entre les individus, ainsi que les rapports entre l’individu et les institutions. La prison elle-même est une institution, il est donc logique qu’elle soit régie par des lois qui encadrent de façon stricte son champ d’intervention et son pouvoir sur les individus qui y sont ostracisés.

Le terme d’ostracisme est à ce titre très révélateur, car il nous vient de l’Antiquité, et désigne le bannissement d’un individu hors de la Cité. Alors qu’aux débuts de la civilisation, les hommes punissaient leur déviant prochain en l’excluant du lieu de vie commun pour l’exposer aux dangers de la solitude et de la nature, aujourd’hui, ils le punissent en le gardant au cœur même de la Cité, dans un lieu bondé où il doit renoncer à un droit fondamental, celui d’aller et venir. Toutefois, si cette dichotomie est assez frappante pour être soulignée, elle ne constitue pas le fond de cet album, ni même de cette chronique.

Alors, Prison, de qui ça parle ? Cet album, labellisé « Témoignages-Documentaires » porte-t-il vraiment le sceau de l’authenticité ? C’est ce que nous allons voir…

Hassan, Guy, et Vic sont tous les trois détenus dans une prison anonyme, et partagent la même cellule. L’exiguïté ne facilite pas la cohabitation, mais dans l’ensemble, les choses se passent plutôt bien pour les trois codétenus. Enfin, aussi bien que possible compte tenu des circonstances: addictions, violences, maladie, sont autant de fléaux absurdes qui viennent s’ajouter à l’enfermement.

Jean, Patrick et Toufik sont aussi dans le même bateau, plongés dans un univers violent qui ne répond qu’à ses propres codes. Si on ajoute à ça les problématiques psychiatriques, on peut obtenir un cocktail explosif. Audrey et Fred, quant à eux, luttent pour préserver leur liaison, interdite par le règlement. Mais il y a aussi Antonio, dont c’est le premier séjour, Alex qui débute sa carrière de surveillant dans un uniforme trop grand pour lui, et des milliers d’autres anonymes, dont le quotidien nous est relaté par le trio d’auteurs.

Je ne vais pas y aller par quatre chemins, la déception que j’ai ressentie en fermant cet album était proportionnelle aux attentes que j’avais en le débutant. J’en attendait énormément, car, en douze ans de carrière dans l’administration pénitentiaire, j’ai souvent été confronté aux préconceptions et à la méconnaissance du public quant à ce domaine d’intervention si particulier.

Et après tout, c’est compréhensible: la prison est un univers opaque, ce qui est bien commode pour qui mène une existence normale: personne ne veut véritablement savoir de quels rouages sont faites les institutions judiciaires et carcérales, personne n’a réellement envie d’aller chercher la vérité au-delà de ses préconçus. Nous sommes tous persuadés, intimement, d’être de bonnes personnes, nous sommes convaincus que nous sommes intelligents, raisonnables, autonomes dans nos choix. Et si cela s’applique à nous, alors il doit en être de même pour tout le monde, pas vrai ? Si aujourd’hui, j’ai un travail, un logement, une famille, des amis, cela résulte nécessairement de mes choix et de ma valeur intrinsèque ! Par voie de conséquence, tous ceux qui engorgent les commissariats, puis les tribunaux, et enfin les prisons, ont fait leurs propres choix, de façon autonome, ils doivent mériter ce qui leur arrive !

Ne soyez pas choqués de penser ça, c’est un discours que je retrouve souvent lorsque j’évoque le sujet autour de moi. A l’autre bout du spectre de l’opinion publique, on trouve le raisonnement anticonformiste qui veut que la prison broie des innocents chaque jour, qu’entre ses murs s’épanouissent des tortionnaires qui ne font que perpétuer à coups de matraque la fameuse « école du crime« …. Tout cela n’a fait que me convaincre qu’avoir une vision réaliste du milieu judiciaire, cela demande des connaissances, des informations que tout un chacun n’a pas forcément l’occasion d’aller chercher.

J’attendais donc de cet album qu’il apporte un autre son de cloche, une vision neuve et plus proche de la réalité que ce que l’on entend dans les conversations de comptoir ou encore, et surtout, à la télévision. Et c’est avec grand regret que j’ai du dresser le constat, page après page, que les auteurs ont soit sciemment biaisé leur propos, ce qui ferait de leur album non pas un documentaire, mais une banale chronique-fiction dilettante, soit qu’ils se sont mal, mais alors très mal, documentés sur un sujet qu’ils ne maîtrisaient pas en pensant faire des « révélations choc » sur la prison.

Car, si le propos général visant à alerter les consciences sur les conditions totalement inappropriées de détention dans certains établissements vétustes est tout à fait adéquat, le reste, en revanche, ne peut pas, ne doit pas être validé. On trouve en effet toute une série d’approximations, qui peuvent passer inaperçues pour le tout-venant des lecteurs, mais qui font grincer les dents du professionnel.

Par exemple, dans Prison, un détenu qui purge une peine de perpétuité côtoie un autre détenu condamné à 10 mois. Cela va à l’encontre du principe des établissements pour peine (centres de détention, centres pénitentiaires, maisons centrales) et des maisons d’arrêt. On trouve aussi des approximations grossières sur le régime d’exécution des peines: l’un des personnages, justement celui qui purge 10 mois, reçoit une lettre de son avocat lui annonçant qu’il a bénéficié « d’une remise de peine de 3 mois pour bonne conduite« . Or, en réalité, le régime des remises de peine ne fonctionne pas ainsi. C’est le juge de l’application des peines qui décide d’octroyer ou non, des remises de peine, selon un ensemble de critères qu’il serait trop long de détailler ici. Sachez seulement qu’on distingue les crédits de réduction de peine (voués à disparaître), octroyés automatiquement dès l’écrou, et les remises de peines supplémentaires. Antonio, avec ses 10 mois, aurait immédiatement bénéficié de 70 jours (2 mois et 10 jours) de crédit de réduction de peine, ce qui aurait porté son reliquat à 7 mois et 20 jours. Sur ce reliquat, Antonio aurait pu prétendre à 49 jours (1 mois et 19 jours) de remise supplémentaires de peine. Et ce n’est pas un courrier de l’avocat qui notifie ce genre d’information, mais bien le greffe pénitentiaire. Cependant, ces éléments relèvent davantage de l’anecdote à côté de ce qui suit.

J’en viens maintenant au plus grand affront que fait cet album à tous les professionnels: à aucun moment, aucune case, aucun phylactère, n’est mentionné le Service Pénitentiaire d’Insertion et de Probation. Pourtant constitué de milliers de professionnels qui consacrent tous plus d’un tiers de leur vie à leurs fonctions, il est inexistant dans Prison, alors qu’ils interviennent dans chaque établissement pénitentiaire, et même en milieu ouvert. Créés en 1999, les SPIP ont un éventail de missions centrées autour de la prévention de la récidive. En milieu fermé, les SPIP agissent pour atténuer les effets désocialisant de l’incarcération, maintenir le lien avec l’extérieur, et, très important, préparer la sortie via des projets d’aménagement de peine, tels que décrits par la nouvelle Loi de Programmation de la Justice ainsi que par les Règles Pénitentiaires Européennes. Insertion et Probation, tout est dit dans l’intitulé. Les SPIP participent également à l’évaluation du risque criminologique, afin d’identifier les facteurs de risque et agir sur la réceptivité des personnes placées sous main de justice.

Mais ça, Fabrice Rinaudo semble l’ignorer complètement. Un détenu qui passerait plusieurs mois/années en détention serait nécessairement vu par le SPIP, et pas seulement par des surveillants pénitentiaires et des médecins. Cela relève soit de la mauvaise foi, soit de l’amateurisme le plus caractérisé. Je mets donc au défi l’auteur, de m’affirmer qu’il a bien mis les pieds dans un établissement et qu’il s’est correctement renseigné avant d’écrire son scénario.

Consacrons maintenant quelques lignes sur le fond de l’album, si ça ne vous fait rien. Vouloir dénoncer un système dépassé, des infrastructures vétustes, une Justice indifférente, est une intention louable pour un auteur engagé. Il faut parfois jeter un pavé dans la mare, en espérant que les remous assainiront les consciences et contribueront à faire évoluer les choses. Mais l’auteur se prend les pieds dans le tapis en surjouant un contexte empli de clichés, quelques situations ubuesques qui écornent le caché « réaliste » dont il veut s’affubler, sans oublier une vision quelque peu angélique, voire naïve, du phénomène criminel et de ses composantes.

On ne peut pas nier que la prison a le pouvoir de broyer des individus que rien ne déterminait au départ à intégrer ce milieu. Il faudrait être hypocrite ou de mauvaise foi pour ignorer le fait que beaucoup de détenus relèvent des soins psychiatriques plus que de la détention. La violence est aussi un phénomène intolérable face auquel l’administration se trouve souvent dépourvue. Mais la description qu’en fait Fabrice Rinaudo tient le plus souvent de l’ultracrépidarianisme que de la vision claire et objective de ce microcosme qu’est la prison. Si je tiens ces propos intransigeants, c’est avant tout parce que depuis plus d’une décennie maintenant, je consacre mon énergie au quotidien à lutter contre la récidive (je ne lis pas que de la BD ! 🙂 ), avec les moyens du bord, et pour une fois qu’un artiste s’intéressait à ces enjeux, il se rate et passe à côté d’un pan important, primordial, du sujet auquel il s’est attelé. Ce qui est d’autant plus rageant que le tout est né de l’initiative d’une avocate, Maître Lendom Rosanna, qui n’a même pas été fichue de vérifier que le propos de l’auteur était complet et frappé du sceau de l’authenticité.

On met deux Calvin, essentiellement pour saluer le magnifique travail graphique de Sylvain Dorange et d’Anne Royant.

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Arsène Lupin contre Sherlock Holmes #1/2

Premier album du diptyque écrit par Jérôme Félix et dessiné par Alain Janolle, parution le 29/06/2022 aux éditions Grand Angle.

Merci aux éditions Grand Angle pour leur confiance.

Le (presque) gendarme et le (pas trop) voleur

On ne présente plus Arsène Lupin, création de Maurice Leblanc, monument national de littérature, ayant à son actif moult adaptations dans divers médias. Ce gentleman, redresseur de tort, est également connu pour ses talents de cambrioleur, lui qui aime s’introduire dans les demeures les plus luxueuses pour y dérober les biens les plus précieux des nantis de France et de Navarre.

Si vous connaissez le plus célèbre des voleurs français, alors vous devez également connaître le plus célèbre des détectives anglais, Sherlock Holmes de Baker Street, l’un des esprits les plus brillants de son époque, qui fit le succès de Sir Arthur Conan Doyle. figurez-vous que ces deux-là ce sont déjà croisés auparavant, mais il était grand temps de remettre des deux géants de la littérature face à face. De l’audace française ou du flegme britannique, qui l’emportera ?

Depuis des années, Sherlock Holmes traque l’insaisissable Arsène Lupin, sous ses différentes identités. En effet, alors que le gentleman cambrioleur nargue les forces de police et leur échappe grâce à son incroyable talent pour le déguisement, Holmes, lui, ne se laisse pas berner, grâce à son don pour la déduction et son esprit acéré. Sentant le sol se dérober sous ses pieds, et poussé par son amour pour Raymonde, Arsène prend la décision de raccrocher, et s’apprête à prendre sa retraite, échappant ainsi à ses poursuivants.

Mais Sherlock ne l’entend pas de cette oreille. Incapable d’envisager la défaite face à Arsène, le détective lâche la rampe et prend sa mère adoptive en otage. Il en résulte une confrontation violente durant laquelle Holmes laisse exploser sa rage, et tue accidentellement Raymonde alors que c’est le cambrioleur qu’il visait. Des années plus tard, alors que plus personne n’entend parler de Sherlock Holmes, Arsène Lupin, lui, continue de faire des étincelles. N’ayant plus aucune raison de sortir du crime, Arsène s’est replongé dans ses mesquineries, commettant des vols toujours plus audacieux, sans personne pour l’arrêter. Alors qu’il se rend à Rouen, Arsène découvre qu’un vieil alchimiste aurait, juste avant sa mort, percé à jour le secret de la transmutation du plomb en or. Il n’en faut pas davantage à notre cambrioleur pour faire ressortir son côté gentleman et à se mettre en chasse. Mais Sherlock risque bien de ressortir du bois, pour finir ce qu’il avait commencé, à savoir mettre un terme définitif à la carrière de Lupin.

En entamant la lecture de cet album, alléché par la perspective d’un duel au sommet entre deux personnages connus pour leur roublardise et leur esprit vif, j’ai été quelque peu étonné par le parti-pris affiché, de faire de Sherlock Holmes l’antagoniste revanchard. Cette image est en effet à contre-courant du rôle habituellement attribué à Holmes, dont l’intelligence et la froide analyse engendrent souvent un détachement émotionnel.

Le voir donc aux abois, prenant en otage une vieille dame innocente pour atteindre son adversaire en vociférant, a quelque chose de déroutant. Une fois passé cet élément de caractérisation surprenant, on est pas au bout de nos surprises, puisqu’après la fameuse ellipse de quatre ans, on a de nouveau droit à des choix hasardeux de caractérisation. Je m’explique.

Page 11, Arsène s’introduit dans une demeure, expliquant qu’il est venu chercher un bien spécifique, en l’espèce un tableau de Velasquez, et assène à son fidèle acolyte « c’est mon métier de savoir ». Cette phrase, prononcée sur un ton péremptoire, est supposée nous indiquer qu’Arsène est un professionnel du cambriolage, qu’il est bien informé et qu’il ne laisse vraisemblablement rien au hasard.

Puis, sur la même page, Arsène semble surpris de constater que le tableau est un faux. Cette révélation vient annihiler l’image du cambrioleur virtuose qui maîtrise tout, puisque si c’est « son métier de savoir », comment pouvait-il ignorer qu’il lorgnait sur un tableau contrefait ?

L’exemple ne s’arrête pas là, puisqu’à la page suivante, la page 12, Arsène poursuit son exploration de la maison et décide, qu’en lot de consolation, il volera l’argenterie et les bijoux…avant de se raviser après être tombé sur une médaille militaire qui prouve que le propriétaire des lieux est un héros de guerre, ce qui lui fait changer d’avis. Là encore, le voleur qui est supposé détenir toutes les informations nécessaires à la bonne exécution de son forfait ignorait paradoxalement le statut de sa cible, et repart bredouille !

Ce genre d’éléments peut paraître anecdotique au premier abord, mais il relève malheureusement d’une erreur d’écriture qui peut, si elle se répète, nuire à la qualité de l’ensemble. Je sais toutefois que l’auteur souhaitait avant tout montrer que Lupin vole selon un code moral strict auquel il ne déroge pas, ce qui le met en opposition directe avec Holmes, qui, bien qu’il soit situé du bon côté de la loi, n’hésite pas à commettre des actes répréhensibles pour atteindre son objectif. Mais cette dichotomie pouvait être montrée autrement, sans prendre le risque de se contredire sur la caractérisation et la cohérence des personnages.

Le reste de l’album se déroule néanmoins sans encombres, et se concentre sur la dynamique familiale autour du fameux alchimiste, ainsi que sur la mascarade employée par Lupin pour parvenir à ses fins. On s’amuse d’ailleurs en même temps que lui de la crédulité du « meilleur limier de France », et l’on attend avec impatience le retour de Sherlock, qui ne semble pas avoir complètement lâché la rampe.

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Rorschach

Histoire complète en 320 pages, écrite par Tom King et dessinée par Jorge Fornès. Parution en France chez Urban Comics, collection DC Black Label, le 03/06/22.

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Merci aux éditions Urban pour leur fidélité.

Armageddon et compromis

Trente-cinq ans après la conclusion de la saga Watchmen, qui voyait le plan minutieux d’Ozymandias se réaliser, le monde a poursuivi sa route, évitant, de peu, l’apocalypse nucléaire que promettaient les projections les plus pessimistes de la Guerre Froide.

Pour cela, Ozymandias, l’homme le plus intelligent du monde, avait du commettre un acte ignoble, à savoir lâcher secrètement une créature artificielle sur la ville de New York, qui tua des millions d’américains. Face à cette tragédie causée par un ennemi commun, supposément extraterrestre, les nations les plus puissantes du monde, qui jusque-là étaient prêtes à s’envoyer des pluies d’ogives nucléaires sur le coin de la tête, ont mis de côté leurs différends pour créer enfin un monde meilleur, comme le prévoyait Ozymandias. Et trente-cinq ans après ce compromis, que reste-t-il de ces velléités utopistes ? Pas grand-chose, c’est ce que nous allons voir.

En 2020, le monde n’a certes pas été englouti dans les cendres d’une guerre nucléaire, mais l’ambiance et les esprits sont plus désespérés que jamais. Depuis seize ans maintenant, le président Redford mène le pays dans une certaine hégémonie, soutenu par le 51e état qu’est devenu le Vietnam, après la victoire obtenue grâce aux pouvoirs du Dr Manhattan. En cette période d’élection, les regards se tournent vers l’adversaire le plus sérieux de Redford, le Gouverneur Gavin Turley, qui mène une campagne au vitriol contre le Président Redford.

Lors d’un meeting de campagne, l’impensable survient. Deux individus sont abattus, alors qu’ils s’apprêtaient à assassiner le gouverneur Turley. Compte tenu des profils atypiques des deux terroristes, à savoir un vieux dessinateur de 80 ans déguisé en Rorschach et une jeune cowgirl de 20 ans, un détective, dont nous n’apprendrons jamais le nom, est dépêché pour mener une enquête parallèle à celle du FBI.

Qui étaient Wil Myerson et Laura Cummings, et qu’est-ce qui a pu les pousser à planifier ce crime ? Cette question lancinante va mener le détective au cœur d’une enquête troublante où les lignes qui séparent le bien et le mal vont se brouiller irrémédiablement.

Une enquête qui tache(s)

On ne présente plus le chef d’œuvre d’Alan Moore qu’est Watchmen, le roman graphique qui a révolutionné le genre en cassant les codes super-héroïques. Doté de plusieurs niveaux de lecture, Watchmen offrait alors au public de multiples interrogations politiques et philosophiques, sur le mythe du surhomme et sur ce qu’impliquerait leur présence dans un monde traité de façon réaliste.

L’un des personnages emblématiques de Watchmen est bien évidemment Rorschach, le justicier au masque taché rappelant le fameux test du même nom. Ce personnage ambigu, violent et psychotique, est inspiré à la fois de Mr A et de Question deux créations de Steve Ditko, génie des comics plus connu pour avoir cocrée Spider-Man et Doctor Strange.

Au moment de la création de Mr A et Question, Steve Ditko était un partisan de la doctrine objectiviste, un mouvement de pensée philosophique qu’Alan Moore avait en horreur. L’auteur anglais a donc amalgamé ces personnages qu’il abhorrait pour en faire Rorschach, un fanatique violent dont la philosophie est une version caricaturale de l’objectivisme.

A son tour, Tom King s’empare du mythe Rorschach pour dresser un portrait de son époque, et traite le personnage davantage comme un concept qu’un être pensant. Dans le scénario, le Rorschach original est mort depuis longtemps, mais son héritage demeure, un héritage sanglant qui réfute toujours toute compromission. King nous plonge, au cours des 300 pages qui composent son enquête, dans la psyché torturée de personnages désespérés, qui n’ont rien à perdre. La folie qui grignote les fondations du monde de Watchmen semble tout droit sortie de notre monde à nous, où la vérité à perdu son V majuscule pour se subdiviser en considérations, en opinions travesties en faits (soit tout le contraire de l’objectivisme).

Il est plaisant également de constater que l’auteur a su conserver la veine uchronique, en extrapolant les éléments qui découlaient de la première mouture. Ici, la victoire au Vietnam permise par l’intervention du Dr Manhattan a engendré la création d’un 51e état, sur lequel s’appuie le Président Redford pour ses multiples réélections. Nous avons aussi quelques pivots majeurs de l’Histoire contemporaine, tel que le 11 septembre, qui sont affectés par cette version alternative. L’auteur nous permet aussi de constater la vacuité relative du sacrifice consenti par les héros, notamment Ozymandias, Manhattan et Rorschach, en faveur de la paix.

En effet, le mensonge originel, concocté par Ozymandias, soutenu par Manhattan mais conspué par Rorschach, qui consistait à simuler une attaque extraterrestre dans les plus grandes villes du monde afin d’unifier les nations qui s’apprêtaient à se faire la guerre, n’aura eu qu’un succès relatif, puisqu’il aura engendré paranoïa et désespoir, au point que des décennies plus tard, les citoyens les plus radicaux croient encore qu’une attaque est imminente et que les « calmars » continuent de s’insinuer dans les cerveaux humains.

Gageons que « l’homme le plus intelligent du monde » n’avait pas anticipé cette issue, ni les complications qu’elle engendrerait. Pourtant, Ozymandias n’était pas ce que l’on pourrait qualifier de naïf, bien au contraire, mais sa foi en l’Humanité était sans doute déjà trop grande, ou ses standards trop élevés pour le commun des mortels, tandis que des personnages comme le Comédien ou Rorschach avait percé le voile de la prétendue civilisation pour scruter la véritable nature humaine, celle que l’on tente vainement de dissimuler derrière un vernis normatif.

Pour en revenir au sujet, King écrit une enquête au long cours qui détonne par rapport à ses travaux habituels. On n’y retrouve ni ses formats de planche favoris, ni le style particulier de ses dialogues. Le protagoniste en lui-même est un canevas vierge, comme si, à la façon de Rorschach dont le masque change constamment, c’était au lecteur d’y projeter sa conscience et ses a priori politiques et philosophiques.

Graphiquement, le style de Fornès est tout à fait en phase avec le ton de l’œuvre, et rappelle le travail de Michael Lark sur Gotham Central.

RORSCHACH est donc, vous l’aurez compris, une œuvre pertinente écrite par un auteur concerné, à lire absolument si vous vous êtes intéressé à Watchmen.

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Joker Infinite #1: la chasse au clown

Premier volume de 160 pages de la série écrite par James Tynion IV et dessinée par Guillem March. Parution en France chez Urban Comics le 25/02/22.

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Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

Lorsqu’on a que la mort

On ne présente plus le Joker. Depuis 80 ans maintenant, il terrorise Gotham City et met Batman face à un insoluble dilemme: le tuer et ainsi transgresser sa règle d’or, ou continuer d’endosser le poids sans cesse croissant de ses victimes.

Dans la continuité de Joker War, on retrouve le Clown Prince du Crime au centre d’une série qui lui est consacrée. A la suite d’une énième exaction au sein de l’asile d’Arkham, le Joker est traqué par plusieurs factions criminelles, qui veulent chacune venger une victime. Gotham redevient une poudrière, mais cette fois, James Gordon n’est plus concerné. Depuis qu’il a pris sa retraite, Gordon est pourtant hanté par les traumatismes subis aux mains du Joker. Tout d’abord, sa fille, abattue par balle (lors du célèbre Killing Joke d’Alan Moore), puis son fils. Gordon doit donc beaucoup de souffrance au Joker, aussi, lorsqu’il se voit proposer une mission qui lui permettrait de se venger enfin, l’ancien partenaire de Batman n’hésite pas longtemps à lancer à ses trousses. Et contrairement au chevalier noir, Gordon n’a pas fait serment de ne pas tuer.

En pleine frénésie batmanienne, Urban nous offre une nouvelle série centrée sur sa Nemesis. Cependant, élément relativement remarquable, le point de vue n’est pas celui du psychopathe éponyme mais celui de son poursuivant, offrant ainsi une plongée dans les pensées souvent négligées d’un personnage secondaire qui a souvent fait les frais de sa folie.

James Tynion IV, que l’on suit actuellement sur la série Wynd, parvient bien à retranscrire les effets de tels traumatismes sur la personnalité d’une victime du Joker. On sympathise donc automatiquement avec la cause de Gordon, et l’on souhaite presque le voir réussir, car, si Batman possède les skills nécessaires pour neutraliser Joker, seul le commissaire a la possibilité de franchir le cap en pressant la détente. Ce décloisonnement de la relation Batman/Joker est donc salutaire, et contient des rebondissements, qui, s’ils ne sont pas nécessairement inattendus, emmènent tout de même l’histoire dans une direction intéressante.

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Cadres Noirs #1

La BD!

Premier tome de 72 pages d’une trilogie écrite par Pascal Bertho, d’après le roman de Pierre Lemaître. Dessins de Giuseppe Liotti, parution le 16/02/22 aux éditions Rue de Sèvres.

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Merci aux éditions Rue de sèvres pour leur confiance!

Prise d’autre âge

A première vue, Alain Delambre a tout d’un homme heureux. Cadre dans une entreprise, il gagne suffisamment bien sa vie pour offrir à sa famille un environnement prospère et éloigner les problèmes.

Toutefois, rien n’est vraiment acquis dans la vie et Alain l’apprend à ses dépens lorsqu’il est licencié. Commence alors une lente désocialisation, qui l’éloigne de l’emploi et précarise l’ensemble de la famille. Heureusement pour notre quinquagénaire, ses deux filles sont grandes et ont fini leurs études. Mais Alain, lui, ne parvient pas à retrouver de travail dans sa branche d’activité, et se voit contraint d’accepter des jobs précaires pour lesquels il est surqualifié.

Un jour, Alain voit passer une opportunité dans les petites annonces. Un job taillé pour lui, qui représente l’espoir d’une seconde chance. Galvanisé de nouveau, Alain se prépare comme jamais pour décrocher ce poste, mais il doit avant cela passer une série d’entretiens et de tests, dont certains s’avèrent illégaux.

Car la mission qu’on lui propose, c’est de simuler une prise d’otage parmi un groupe de cadres candidats, afin de déterminer les plus aptes à gérer les situations de crise et de pression extrême. Plutôt que de renoncer, Alain s’immerge complètement dans le rôle et s’endette même auprès d’une de ses filles pour pouvoir gérer la logistique de cette fausse prise d’otage. Mais quelque chose tourne mal, la situation vire au drame et des gens sont blessés. Pris pour un forcené, Alain est interpellé et placé en détention provisoire, dans l’attente de son jugement.

Quelle sombre vérité se cache derrière cette prise d’otage ? Comment Alain parviendra-t-il à assurer sa défense ?

Des fentes aux enfers

Publié en 2010, le roman de Pierre Lemaître a remporté un franc succès, notamment pour sa description sans concession de l’univers cynique des grandes entreprises, gangrénées par la cupidité et les techniques modernes de management. L’adaptation BD, assurée par Pascal Bertho et Giuseppe Liotti, prend le même

Cadres noirs - Tome 1 - Cadres noirs - Pascal Bertho, Pierre Lemaitre,  Giuseppe Lotti - cartonné, Livre tous les livres à la Fnac

chemin et dresse un portrait peu ragoutant du monde moderne du travail. A noter que l’histoire a été adaptée à la télé dans la série Dérapages (visible sur Arte et Netflix).

La fongibilité des employés, la recherche du profit et de la performance au détriment de l’éthique et du bien-être des individus, tout est mis en exergue pour expliquer la descente aux enfers d’Alain, travailleur qualifié typique auquel il est aisé de s’identifier.

Cependant, si l’intrigue est immersive et articulée autour de révélations amenées de façon cohérente, j’ai été quelque peu gêné par certains détails qui ont empêché une totale immersion. Je parle principalement de l’environnement carcéral, qui comprend des erreurs et/ou clichés non conformes à la réalité: les parloirs ne sont pas organisés comme dans l’album, il n’y a évidemment pas de réfectoire dans les prisons françaises, sans parler des liens avec le surveillant d’étage, les gradés, et le SPIP qui n’est même pas mentionné… J’espère que la suite sera mieux documentée, tant sur l’environnement pénitentiaire que sur la procédure judiciaire, car cela permettra d’apprécier encore mieux les méandres de cette intrigue policière ainsi que sa critique sociale.

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*·Comics·East & West

The Banks

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Histoire complète en 152 pages, écrite par Roxane Gay et dessinée par Ming Doyle pour TKO Studio. Parution en France chez Panini Comics le 25/08/2021

Family Business

Dans le Chicago des années 60, Clara fait la rencontre de Melvin Banks, un jeune homme charmeur immédiatement séduit par le charisme de la jeune femme. Mais le sympathique courtisant s’apercevra que Clara ne s’en laisse pas compter, ce qui ne fait qu’ajouter à sa détermination. Au fil du temps, Clara se laisse apprivoiser, mais finit par découvrir la vérité sur Melvin: c’est un cambrioleur, plutôt futé et doué de ses mains, qui ne volent qu’aux blancs et ne se laisse jamais guider par la cupidité.

Bientôt, Clara et Melvin forment un couple uni, ayant promis de ne jamais se mentir et de rester fidèles à leurs principes. Alors que naît leur fille Cora, Melvin et Clara poursuivent leur carrière criminelle, enchaînant les vols avec grâce et maîtrise, jusqu’au jour où Melvin se sacrifie lors d’un cambriolage qui tourne court. Après quelques mois de prison, le jeune Melvin retrouve les femmes de sa vie, et reprend le cours de sa chapardeuse existence.

Les années passent, Cora se marie et donne naissance à une fille, Celia, qui grandit en ignorant tout du business familial. Bien que toujours fidèle à son crédo, Melvin assume les risques du métiers lorsqu’il est contraint de travailler pour un baron de la drogue qui cherche à récupérer de la marchandise perdue. Un cambriolage raté plus tard, le voici redevable à l’un des pires criminels du coin, qui se venge de façon sanglante. Désormais veuve, Clara Banks doit utiliser tout son savoir faire pour poursuivre son mode de vie, avec sa fille Cora. Mais la petite-fille Celia, qui est devenue entre-temps une financière à succès, s’est éloignée d’eux pour suivre sa route. Lorsque Celia subit un revers professionnel, elle a l’idée de se venger en utilisant les compétences familiales, pour un coup juteux, mais aussi très dangereux, qui mettrait la famille à l’abri tout en rendant justice à Melvin.

Bank-eroute

Repue depuis quelques années déjà grâce à son monopole sur l’adaptation des comics Marvel, Panini poursuit son exploration des catalogues indés, entamée auparavant par des éditeurs comme Urban, Glénat ou Delcourt.

TKO Studio est aux US, un éditeur dynamique et touche-à-tout, dont on a pu voir l’an dernier quelques titres de très bonne facture, comme Sara ou encore Sentient. Ici, TKO donne sa chance à Roxane Gay, auteure, essayiste éditorialiste américaine. Cette dernière optimise donc cette tribune pour mettre en exergue des thèmes sociétaux comme le racisme, le sexisme et le harcèlement au travail, en enveloppant le tout dans une intrigue criminelle.

Malheureusement, si le scénario en lui-même semble convenable, on note une faiblesse importante du côté des personnages, qui manquent d’épaisseur autant que de crédibilité. Cela commence par la motivation de Celia, qui, à la manière d’un Michael Corleone, commence l’histoire en étant éloignée autant que possible de sa famille criminelle, pour ensuite plonger elle-même dans le crime et prendre la tête des opérations. Or, si le futur parrain est doté d’une psychologie crédible et d’un parcours qui l’amène malgré lui à devenir un criminel, ici, la pauvre Celia échoue dans le crime de façon trop soudaine, à la suite d’une déception professionnelle que l’on a d’ailleurs du mal à justifier. Ce point de départ foireux laisse plus tard la place à la vengeance, mais de façon trop tardive, si bien que l’on a à ce stade ni attachement ni sympathie pour la cause familiale.

Certaines incongruités d’écriture et de mise en scène, comme par exemple la fâcheuse habitude qu’ont plusieurs personnages de penser à voix haute pour décrire leurs intentions de façon assez plate, finissent de nous sortir d’un récit qui se voulait pourtant immersif, comme la majorité des polars.

On tombe aussi assez facilement dans le fameux piège du show, don’t tell, notamment lorsqu’il s’agit des skills de la famille Banks. On comprend que ce sont de talentueux voleurs parce que la scénariste nous le dit, mais sans nécessairement le montrer: en introduction, on voit le couple Celia/Melvin rentrer sans grande difficulté dans une maison, ouvrir un coffre comme qui rigole, sans qu’aucun obstacle n’ait besoin d’être surmonté.

Prenez d’autres films de casse, comme L’affaire Thomas Crown, ou même Ant-Man. On ne nous dit pas seulement que Crown et Scott Lang sont des cambrioleurs géniaux, on nous le montre au travers de séquences inventives, au cours desquels les protagonistes déploient des trésors d’ingéniosité, d’inventivité, et de préparation pour mener à bien leurs méfaits. Dans The Banks, on a droit aux obligatoires rebondissements, genre « le coffre est vide », « la cible est au courant », etc, sans que cela n’amène rien coté suspense et cambriolage. Tout ça pour mener à un happy end confondant de naïveté.

Et que dire des antagonistes, qui ne sont définis que par un ou deux traits distinctifs (cupidité et priapisme, plutôt caricatural). Coté graphique, Ming Doyle nous sort la totale: proportions inappropriées, personnages inexpressifs ou dont l’expression n’est pas en adéquation avec les dialogues…il en ressort une sensation d’amateurisme qui finit d’achever l’album. Bref, quand c’est raté, c’est raté !

***·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Shanghaï Red

esat-west

Histoire complète avec Christopher Sebela au scénario, Joshua Hixson au dessin. Parution en France le 21/04/2021 aux éditions Hicomics.

bsic journalism

Merci aux éditions Hicomics pour leur confiance.

L’enfer n’est rien face à la femme qu’on a shanghaïée

Molly « Red » Wolfram est une femme marquée par la vie à plus d’un titre. Après le départ de son père, Red a du assumer seule le rôle du soutien de famille, veillant sur sa mère et sa sœur tandis qu’elles faisaient route vers Portland. La particularité de la jeune femme est que pour subsister aux besoins des siens et intimider d’éventuels prédateurs, elle a pris l’habitude de se grimer en homme, se faisant appeller Jack.

Un soir où « Jack » alla noyer ses turpitudes dans l’alcool, il fut piégé par des hommes peu scrupuleux qui l’ont drogué, et emmené contre son gré sur le Bellwood, un navire où Jack et d’autres ont travaillé de force deux années durant. Après tous ces mois d’infernale navigation, le capitaine du Bellwwod laisse une alternative à ses marins captifs: débarquer à Shanghaï et rentrer par leurs propres moyens en Amérique, ou poursuivre leur odyssée déplaisante sur le bateau, cette fois sous contrat.

Ce choix ne satisfait pas du tout Jack/Red, qui choisit une troisième option: se rebeller et massacrer tout l’équipage, à l’exception des autres esclaves. Désormais maîtresse de son destin et capitaine de son âme, pour paraphraser Henley, Red se met en tête de regagner Portland pour retrouver sa famille, et obtenir sa vengeance contre ceux dont l’avidité l’ont condamnée à ces deux ans de supplice.

Red is raide

La vengeance et la double identité sont décidément deux items narratifs complémentaires tant on les retrouve en fiction (Le Comte de Monte Cristo et ses adaptations, par exemple). Comme beaucoup d’autres œuvres auparavant, Shanghaï Red choisit la voie sanglante comme catharsis pour son héroïne aux deux visages, qui va trancher, empaler, brûler ses ennemis les uns après les autres sur le chemin qu’elle s’imagine devoir emprunter.

Car en effet, après avoir vu la dévastation causée par son absence, Red ne concevra alors plus qu’un tonitruant massacre en guise de vengeance, seule façon pour elle d’obtenir réparation pour le grief subi sur le Bellwood.

L’histoire nous embarque rapidement dans cette épopée vengeresse, dans laquelle l’auteur donne à voir une Amérique corrompue et violente, tout juste sortie de la Conquête de l’Ouest. On peut toutefois regretter que la dichotomie entre Red et Jack ne soit pas davantage exploitée au service de l’intrigue. Elle est certes mentionnée et évoquée longuement au cours du récit, mais ne sert pas vraiment d’élément moteur pour ce dernier, car si l’on y réfléchit, l’intrigue se serait déroulée sensiblement de la même manière si Red était restée Red. L’alter-égo Jack est donc une bonne idée, mais sous-exploitée dans l’ensemble.

En revanche, la prose et les dialogues de Sebela sonnent rudement juste, chose suffisamment rare pour être mentionnée. Les dessins de Hixson, quant à eux, donnent aux texte une manifestation sombre, grâce à des enrages lourds et des palettes de couleur savamment choisies. Côté édition, on peut s’interroger sur l’utilité de mettre en avant le lettreur de la version originale, tout en sachant que la version française-pas terrible, avouons-le-est venue détricoter son travail.

Shanghaï Red est un récit de vengeance amer et sombre, qui noie les tourments de son héroïne dans un tourbillon de sang et une prose talentueuse.

***·BD·Nouveau !·Service Presse

Monsieur Vadim #1: Arthrose, crime & crustacés

Premier album de 56 pages d’un diptyque écrit par Gihef et dessiné par Morgann Tanco. Parution le 03/02/2021 aux éditions Grand Angle.

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Merci aux  éditions Grand Angle pour leur confiance.

Ô vieillesse ennemie

Au sein de sa maison de retraite de la Côte d’Azur, Vadim est de ces pensionnaires taciturnes mais attachant que le personnel prend en charge avec une distance respectueuse mais empreinte d’affection. Le vieil homme coule donc des jours tranquilles jusqu’à ce qu’on se rende compte que son curateur, un homme peu scrupuleux , l’a spolié de ses maigres ressources.

A la rue du jour au lendemain, Vadim se retrouve au mauvais endroit au mauvais moment, lorsque l’établissement dans lequel il espérait se restaurer est braqué. Bien malgré lui, ses vieux réflexes de combattant lui reviennent, et le vieil homme neutralise à lui tout seul trois malfrats, ce qui ne manque pas d’attirer l’attention de la police et de la pègre locale.

La proposition du « Belge« , le propriétaire du restaurant susmentionné, ne se fait pas attendre. Le bandit wallon aimerait louer les services de Vadim, pour se débarrasser d’une concurrence plutôt tenace. Qu’à cela ne tienne, Vadim a pris sa retraite il y a un moment. Mais le besoin d’argent est là, surtout que le vieux légionnaire polonais aimerait pouvoir continuer à assurer l’avenir de Sacha, son petit-fils.

Seulement, même pour un ancien légionnaire, il y a vouloir, et il y a pouvoir. Vadim n’est plus dans sa prime jeunesse, et son arthrose risque bien de lui causer quelques soucis lorsqu’il faudra appuyer sur la gâchette…

La retraite vous va si bien

Voilà de retour le prolifique Gihef au commande d’une série qui détone avec sa série actuelle. Ici, le pitch est simple mais accrocheur, puisqu’il a déjà fait ses preuves ailleurs: un ancien soldat doit reprendre du service pour une raison personnelle. Toutefois, le scénariste prend la chose sous un angle différent, et pour ainsi dire plus terre à terre. Que ferait un badass à la retraite s’il devait remettre le couvert ? Son corps usé le lui permettrait-il ?

Ce postulat permet des situations cocasses et/ou dramatiques, en ce sens que Vadim pourrait ne pas être à la hauteur de la tâche, tant par ses limites que par la férocité de ses adversaires. L’album se termine par un cliffhanger habilement pensé qui nous fait attendre la suite impatiemment !

Monsieur Vadim oscille entre un Bryan Mills et un Léon pantouflard pour le plus grand plaisir du lecteur. Un diptyque de qualité !

****·BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

La Force de l’Ordre

Le Docu du Week-End

One-shot de 100 pages, adapté du livre éponyme de Didier Fassin, qui est ici assisté par Frédéric Debomy au scénario, et Jake Raynal au dessin. Parution le 2/10/20 aux éditions Seuil-Delcourt.

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Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Monopole de la violence légitime

Il est fascinant (voire parfois fascisant) de réaliser que le crime est en soi un phénomène endogène à toute société. En effet, c’est du concept même de société et de civilisation, propre à l’Homme, que découle celui de Loi, et donc, par voie direct de conséquence, celui de crime.

En effet, le crime n’existe pas dans l’état de Nature, et l’on ne saurait reprocher au lion d’avoir étripé une gazelle. C’est donc tout le paradoxe que l’Homme s’impose à lui-même et qui détermine son comportement avec les autres.

Dans un monde toujours plus complexe, parcouru de nos jungle civilisées, une question devient récurrente: qui est la gazelle, qui est le lion ? Dans un système rejetant et condamnant la violence des individus, qui peut se prévaloir d’une violence légitime ?

Suis-je le gardien de la Paix ?

La sociologie nous apporte des pistes de réflexions intéressantes. L’Etat, cette entité intangible et supérieure à la somme de ses parties, a bel et bien le monopole de la violence légitime sur son territoire. Il est paradoxal de penser que pour maintenir la paix dans une société, il faille parfois recourir à la violence. De ce point de vue, il semblerait que ce soit la raison d’être d’institutions étatiques telles que l’armée ou la police. Violenter pour protéger, protéger en violentant, voilà un sacerdoce oxymorique qui pourrait expliquer les heurts récents et la défiance actuelle envers elles.

Didier Fassin a accompagné une Brigade Anticriminalité (BAC) durant deux ans afin de mieux en appréhender le fonctionnement, les enjeux et les difficultés. En effet, beaucoup de problématiques liées aux forces de l’ordre se cristallisent autour de ces BAC, connues pour leur virulence et pour les frictions avec les habitants de certaines zones urbaines.

Ce que le professeur a découvert s’éloigne radicalement de l’imagerie véhiculée tant par la fiction que par les médias, et tend à dépeindre un quotidien morne, un ordre social maintenu par des agents partagés entre la désillusion et la pression institutionnelle.

Face à ces découvertes édifiantes, les a priori d’un lecteur peu familier du domaine judiciaire/pénal en seront certainement ébranlés. Loin du manichéisme généralement de rigueur sur les chaines de la TNT, les auteurs font la retranscription d’un système conçu pour reproduire les inégalités, favorisant ainsi la perpétuation d’un cycle sans fin de violence.

Servi favorablement par la transition graphique, l’ouvrage choc de Didier Fassin est à diffuser largement. Plus vous pensez savoir ce qu’il se passe entre les jeunes de cité et les policiers, dans la rue et au commissariat, plus il est urgent pour vous de lire cette BD/ce livre.

****·Comics·Nouveau !·Service Presse

Far South

Histoire complète en 112 pages, écrite par Randolfo Santullo et mise en image par Leandro Fernandez. Parution le 17/06/2020 dans la collection Grindhouse de Glénat.

bsic journalism

Merci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Le rêve argentin

Invariablement posté derrière son bar, Montoya, dit « l’espagnol« , passe son temps à essuyer compulsivement ses verres tout en regardant la vie défiler dans son troquet malfamé. Ah, ça, il en voit, du beau monde, le Montoya, c’est à croire que tous les gangsters d’Argentine finissent par fouler le plancher décrépit de la Pulperia.

Ainsi, le barman taiseux n’interdit son établissement à personne, toutefois, gare à ceux qui chercheraient à y régler leurs comptes, ils auraient alors affaire à son courroux, silencieux mais rudement efficace. Far South commence justement par une visite impromptue, celle de Servetti, qui cherche des réponses quant à la mort de son frère Nico, la veille, dans ce même bar. Pendant ce temps, dans la région, a lieu la grève des camionneurs, qui bloque tout le transport de marchandises, et dont on dit qu’elle pourrait se régler à grands renforts de biftons, glissés subtilement sous les bonnes tables syndicales. Au sein de cet imbroglio vont se croiser toutes sortes de personnalités louches, véreuses ou opportunistes. Cependant, qu’elles soient motivées par l’appât du gain ou la vengeance, elles craignent toutes celui qu’on nomme Carpincho Lopez.

Usual Fiction, Pulp Suspects

Randolfo Santullo a choisi de construire son récit en chapitres courts, pour mieux tisser son intrigue criminelle autour d’un casting choral, à la façon d’un Guy Ritchie (Arnaques, crimes et botanique, Snatch) ou d’un Quentin Tarantino (Pulp Fiction). Au fil des scénettes qui s’enchainent, certains personnages vont devenir récurrents, jusqu’à former un réseau assez complexe dont on suit l’évolution avec grande délectation.

En guise de fil rouge, Santullo dévoile la figure mystérieuse de Carpincho Lopez, émule à peine plus douce que le Kaiser Sozë de Usual Suspects (Bryan Singer), criminel à la réputation nimbée d’exploits plus ou moins vérifiables mais qui ont achevé de construire sa légende. Tous les gauchos, tous les gangsters d’Argentine parlent de Carpincho, certains affirment même l’avoir vu commettre ses méfaits, sans que personne ne vienne démentir la légende. Le reste de l’intrigue nous donne à voir des complots retors, du racket qui finit mal, et des entourloupes entre hommes de peu de foi, autrement dit, un régal pour les amateurs du genre.

La partie graphique est somptueusement assurée par Leandro Fernandez, qui par un trait semi-réaliste réhaussé par des aplats de couleurs pâles, parvient à saisir parfaitement l’ambiance du récit criminel. Ses personnages sont tous reconnaissables grâce à certains traits caricaturaux, et son encrage lourd finit de poser le décor.

Cela commence à devenir une habitude, la collection Grindhouse tient encore une fois ses promesses !