*****·BD·Un auteur...

Oleg

La BD!
BD de Frederik Peeters
Atrabile (2020), 184p., One-shot.

couv_405918

Coup de coeur! (1)mediatheque

C’est l’histoire d’un mec qui s’appelle Oleg. Il est dessinateur de BD le mec… C’est l’histoire d’un mec qui s’appelle Frederik. Il est aussi dessinateur BD… Oleg est Frederik, mais Frederik n’est pas Oleg. Ensemble ils partagent le quotidien d’un auteur, qui allie vie de famille et création, hyper-sensibilité sensorielle, observation du quotidien. Ils sont des spectateurs du monde qui nouent un partenariat entre une manifestation graphique de leurs pensées et influence du quotidien. Oleg ce n’est pas vraiment une autobiographie de Frederik Peeters mais c’est une autobiographie d’un auteur de BD…

Prix des libraires BD 2022, Oleg et Blanc Autour premiers en liceLe suisse Frederik Peeters (aucun rapport avec celui des Cités obscures) m’impressionne à chacune de ses sorties depuis ma découverte sur son OBNI Saccage paru en 2019 et qui m’avait totalement subjugué par la capacité à créer une forme de récit avec une liberté graphique propre au art-book. Il est question de la genèse de ce livre dans Oleg, forme de mise en abyme où l’on voit des croquis préparatoires et les réflexions de sa compagne ainsi que ses doutes propres sur ses envies, entre l’inspiration exigeante et le commercial grand public. Et on ne peut pas dire que Peeters vise la facilité, tant dans les sujets de ses projets que dans le style graphique qu’il adopte et qui pourra en rebuter… au premier aperçu. Car cet auteur est pour moi l’un des plus impressionnants dessinateurs du circuit, au sein des plus grands dont les planches ne nous choquent pas forcément au premier regard mais qui respirent une vérité immédiate. On dit souvent que Picasso a dû déstructurer son dessin après avoir atteint très jeune la perfection technique. C’est le cas de beaucoup de grands auteurs BD qui semblent chercher la difficulté, tels des Pratt, Giraud, ou Vivès. On ressent cette aisance chez Peeters et l’absence d’intrigue a proprement parler lui permet de donner libre court, non à un lâchage mais plutôt à un œil libre. Comme dans Saccageil s’astreignait à donner une structure narrative, un fil à ses explosions imaginaires, dans Oleg il utilise le récit du quotidien pour exprimer graphiquement des sensations: un éclat du soleil, un effleurement tactile, le son intermittent du nageur…

Oleg», ou Frederik Peeters entre imaginaire et quotidien - PressReaderEntre ces visions à la première personne, ce sont les relations interpersonnelles qui habillent notre lecture, d’un langage intelligent, référence, drôle. Car Peeters est aussi un excellent scénariste qui donne une justesse à ses personnages pourtant souvent caricaturaux. Cette famille simple, normale, est touchante. Ce père aimant, très amoureux de sa femme entrée dans un âge mur comme on dit. Elle doute, intégrée dans la norme sociale plus que lui, ermite de la table à dessin. On peut deviner un sacrifice professionnel de la femme pour que son compagnon n’ait pas à assumer des boulots plus dans le système. Ce n’est pas dit et aucun reproche n’est exprimé. L’amour est vrai, simple, quotidien, de petites attentions, d’un regard, d’une caresse. Oleg est presque agaçant à ne jamais s’énerver. Touchant de naïveté lorsque le racisme ordinaire lui saute au visage, agressant son moi le plus profond en suggérant sa participation à ces idées nauséabondes. On aime le voir partager sa passion du cinéma Frederik Peeters, auteur culte bientôt adapté au cinéma par Shyamalan, sort  une nouvelle BD, "Oleg"à sa grande fille, ces moments de complicité avec son ado qui se cherche. Il la titille sur ses copains-copines sans jamais être lourd. Ermite, il n’est pas asocial, s’astreignant à un partage en se rendant dans des établissements scolaires pour parler de BD… avant d’être rappelé rapidement à la médiocrité omniprésente de son temps. Si le dessin est simple et les dialogues nombreux, l’expressivité générale de cet album laisse sans voix. Chaque case, chaque mouvement des corps joue son rôle pour faire ressentir. Plus qu’une simple chronique de vie Frederik Peeters nous propose un ouvrage sensoriel qui traduit la magie du dessin, ce que l’on aime dans ces traits qui expriment le monde sans le copier. Un regard artistique et humain sur notre existence. Un superbe moment et une lecture obligatoire pour tout amoureux de BD.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

*****·BD·Nouveau !·Service Presse

Le zizi de l’ange, chroniques d’un spectacle vivant.

BD du mercredi
BD de Marion Achard et Miguel Francisco
Delcourt (2021), 142p., one-shot.

couv_431907

bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance!

Farid, Mireille, Mathilde, Ben et Saïlen forment la compagnie Tour de Cirk, une troupe de circassiens qui jongle au quotidien entre leurs impératifs familiaux, la gestion des égos et personnalités et les tracasseries administratives. Enthousiastes ils s’engagent à produire un nouveau spectacle dans un an. Alors que le carnet de commande se remplit, le stress de la « piste blanche » commence à monter…

Coup de coeur! (1)Le Zizi de l'ange - One-shot. Chroniques d'un spectacle vivant | BdphileQu’est-ce qu’on les aime ces tranches de vie chargées d’humanismes et laissant le pathos au loin! Le Zizi de l’ange est un projet autobiographique de Marion Achard, circassienne, qui nous plonge dans un quotidien qu’elle connaît bien. Ce qui impressionne tout le long c’est ce sentiment de vérité, de ce que Cedric Klapisch et Agnès Jaoui montrent si bien dans leurs films sur ce milieu de l’art-tisanat, fait de passion, d’entièreté comme de faiblesse humaine. Les personnages ne sont ni des héros idéalisés ni des enfants immatures… juste quelque chose entre les deux. Il n’est ainsi pas question de galères dans cette chronique. Ces artistes sont bons et même sacrément! Leurs dates se remplissent très vite, ils bossent avec une administratrice de production qui les laisse s’occuper de leur métier: la création et la performance scénique. On voit bien sur leur inadaptation sociétale lorsqu’il faut gérer les réunions parents-prof des enfants qui n’ont pas demandé une vie de Bohème ou que Pole emploi les fait tomber dans un monde kafkaïen où ils doivent justifier des choses irréelles. Car comme toute passion, pour réussit il faut le faire à fond et cela cohabite mal avec les contraintes d’une vie normée par des contraintes diverses.

Le zizi de l'ange - Chroniques d'un spectacle vivantLa bande à Mathilde est très pro, on ne les voit jamais glander une bouteille à la main comme une certaine image voudrait décrire les artistes. Eux ce sont plutôt les tisanes et les gros pulls. Un peu image d’Epinal sans doute mais cela permet aussi de montrer que come tout métier ce sont les gens sérieux qui s’en sortent. Et que l’on peut vivre dans une vraie maison, avoir des enfants et assumer cette vie finalement pas plus contraignante que toute autre profession libérale ou de restaurateur. Farid et Mathilde (les parents) sont conscients que ce qu’ils imposent à leurs mioches n’est pas drôle tous les jours, qu’ils aimeraient parfois une vie plus organisée, plus rangée. Il n’y a pourtant ni regret ni tensions. C’est la vie qu’ils ont choisi et le contexte dans lequel grandissent les enfants, avec des avantages et des inconvénients.

Des engueulades aussi il y en a lorsqu’on passe beaucoup de temps ensemble et que chacun est certain de son choix. La troupe c’est une alliance d’égos et d’individualités qui forment une alchimie. Les brouilles font partie du processus et sont admises, sainement, avant que la tension retombe. Du coup on est surpris de leur difficulté à monter leur spectacle tant on pétille devant les mille et une petites idées qu’ils animent tout au long de leurs journées, qu’ils soient en répétition ou non. Ce qui nous entraîne c’est cette chance qu’ils ont d’assumer ce côté enfantin, d’avoir refusé la vie que la société voudrait nous contraindre à adopter, toute de sérieux et de renoncements.  Et si l’âge rend la santé plus fragile ou que l’on finit par douter du bon moment pour raccrocher, jamais on ne s’enfonce dans les idées noires qui remettraient en question ce choix de la passion.

Le Zizi de l'ange - Chroniques d'un spectacle vivant - cartonné - Marion  Achard - Achat Livre ou ebook | fnacPour accompagner cela l’espagnol Miguel Francisco impressionne lui aussi par la vérité de son dessin. Sous des formes douces, très BD et une colorisation extrêmement agréable, il excellent autant dans les grimaces et expressions faciales que dans les acrobaties d’une justesse technique parfaite. On est souvent surpris de la finesse des décors et des détails comme de la variété des cadrages. Utilisant avec un grand dynamisme les formats du gaufriers au strip comme des pleines pages, voyant les personnages en scène ou s’adressant au lecteur, on a l’impression de participer par moments au spectacle et on ne veut plus quitter cette bande de joyeux drills.

Magnifique tranche de vie qui nous rappelle combien la vie peut être agréable quand on aime et trouve du sens à ce que l’on fait, cette BD fait un bien fou et donne envie d’aller voir un spectacle de cirque et de soutenir ces êtres humains si essentiels à nos sociétés.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·La trouvaille du vendredi·Littérature·Rétro·Un auteur...

Page noire

BD de Frank Giroud, Denis Lapière, Ralph Meyer et Caroline Delabie (coul.)
Futuropolis (2010), 102 p., one-shot.

couv_113972

Kerry Stevens est une critique littéraire débordant d’ambition, déterminée à bousculer son destin vers la gloire. Pour cela elle est déterminée à dénicher le grand romancier Carson MacNeal, qui vent des millions de volumes mais que personne n’a jamais vu et qui ne donne jamais d’interviews. Loin de là Afia se bat avec sa mémoire torturée, traumatisée par son passé et tombée dans la spirale de la drogue et la prostitution… Rien ne relie ces deux personnes. Leur itinéraire va pourtant converger vers ce Carson MacNeal qui semble aimanter bien des intérêts…

Amazon.fr - Page Noire - Frank Giroud, Denis Lapierre, Caroline Delabie,  Ralph Meyer - LivresAvant Undertaker (la série qui l’a consacré et dont le dernier volume vient de sortir –  chronique la semaine prochaine ) et après Berceuse assassine (celle qui l’a révélé, avec le défunt Tome, scénariste mythique des meilleurs Spirou!), Ralph Meyer avait réalisé cet étonnant polar entièrement construit dans une mise en abyme vertigineuse entre récit et fiction, auteur et création… Meyer n’est pas encore une star mais participe déjà à de gros projets, notamment le premier XIII mystery où il rencontre Dorison, son futur scénariste sur Asgard et Undertaker donc.

Alternant deux récits qui vont progressivement converger, Meyer et sa coloriste attitrée Caroline Delabie proposent deux univers graphiques tranchés: le premier encré dans le style habituel du dessinateur et colorisé en palette bleutée, le second en couleur directe, peu encré et habillé de rouge-rosé… avant de converger dans un croisement très discret et révélateur, entre ces deux styles. Etonnant! Joignant le graphisme à l’écriture sophistiquée des deux scénaristes chevronnés Lapière et Giroud, les planches nous font ainsi suivre deux jeunes femmes qui ne semblent reliées en rien, l’une aux Etats-Unis, l’autre que l’on imagine en France, l’une mordant la vie avec morgue, l’autre détruite et acceptant difficilement de l’aide. Un peu perdu (moins que chez Urasawa…) mais acceptant de suivre deux récits juxtaposés, on comprend que le fil conducteur est bien l’histoire de la blonde Kerry. Parvenant un peu trop facilement à ses fins, on commence alors à plonger dans le texte lui-même. Dès les premières pages de l’album on nous insère des vues du roman en cours de Carson MacNeal qui nous font progressivement douter de la frontière entre fiction et réalité. Comme au cinéma, tout le plaisir de l’image est de la rendre mensongère, laissant le lecteur se débattre entre ce qui est vrai, ce qui est fictif, la narration principale et la secondaire… On prend alors plaisir à voir s’entrecroiser ces trois personnages en doutant toujours de quel récit s’insère dans quel autre, en rejoignant les effets du polar où l’auteur s’amuse à laisser son lecteur se construire des scénarii. On est ainsi par moment proche de l’atmosphère des Nymphéas noirs où époques et réalité s’enchevêtrent brillamment.

Page noire » par Meyer, Giroud et Lapière | BDZoom.comA ce récit dans le récit les auteurs approfondissent l’immersion en nous faisant pénétrer dans le processus créatif, partiellement autobiographique comme souvent, du romancier. Par les yeux de Kerry on observe l’homme derrière le nom, ce qui inspire, les fulgurances nocturnes et finalement l’interrogation sur l’invention créative en nous posant la question: toute invention n’est-elle pas directement inspirée par l’expérience de son auteur, que ce soit ses lectures, rencontres, sa propre vie? L’expérience est passionnante et personnellement je n’avais jamais lu de BD aussi bien pensée sur le travail d’auteur, sachant allier un vrai polar avec une expression des créateurs sur leur propre travail. Comme je le dis souvent sur ce blog, il est important pour que la BD puisse rester un média artistique, que ses lecteurs se questionnent sur ce qu’ils lisent et ne se contentent pas de consommation simple et infinie. Comme support grand public le neuvième art rejoint les éternels questionnements du cinéma entre art et entertainment consumériste. Des albums comme Page noir, en sachant proposer une vraie histoire littéraire immersive qui joue sur les récits tout en s’interrogeant, associe le ludique et le réflexif. L’alchimie que tout amateur de BD recherche?

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·Manga·Nouveau !·Service Presse

Adam l’ultime robot #1-3

esat-west

Manga de Ruyko Azuma
Pika (2020-2021), 212 p./volume, série finie en 4 volumes.

bsic journalismMerci aux éditions Pika pour leur confiance.

Tetsuwan Adam (en référence au Tetsuwan Atom, le culte Astroboy de Tezuka) est a priori le premier manga de Ryuko Azuma, commencé en 2016 au Japon et conclu en quatre tomes. Entre chaque chapitre l’auteur se lace dans de passionnantes discussions de vulgarisation sur des sujets scientifiques aussi variés que le rôle de l’alcool pour les humains, la disparition des Dinosaures ou la Fusion nucléaire, tout en lien avec le manga. Une référence d’ouvrage sur le sujet est ensuite proposée avec un court strip d’humour décalé utilisant les personnages. Sous les superbes illustrations de la jaquette nous trouvons un personnages en tête dessiné tout le long de la couverture. Edition très élégante et complète.

2045. Depuis quelques mois l’espère humaine a découvert une existence extra-terrestre par des attaques d’entités appelées Psyché, des créatures semi-humanoïdes envoyées comme super-bombes pour exploser à la surface de la Terre. Le dernier espoir de notre planète réside dans le programme Adam, un robot doté d’une IA émotionnelle et seul capable jusqu’ici de résister à ces attaques. Mais bien entre les manigances de l’armée américaine pour récupérer la direction du programme et d’étranges liens qui semblent exister entre le concepteur d’Adam et les Psyché, les assauts de ces dernières se rapprocher à chaque attaque d’un succès synonyme d’extinction pour la race humaine…

ない暇つぶし: 鉄腕アダム#23感想La vulgarisation scientifique semble en vogue dans les manga depuis quelques temps, avec notamment les deus séries phares de Boichi, Dr. Stone et Origin (également chez Pika). Si ce dernier faisait des efforts, notamment sur les premiers tomes, pour rendre accessibles les concepts parfois très techniques de SF, le Shonen pétrificateur reste le mètre-étalon de la vulgarisation en s’amusant! Eh bien les aventures de Senku ont aujourd’hui leur pendant Seine, avec Adam l’Ultime Robot! Se rangeant humblement dans les pas de ses aînés (on nous explique rapidement la référence au chef d’œuvre d’Osamu Tezuka avant de citer Dr. Stone), l’auteur ne cherche pas à révolutionner un genre déjà couru mais à aborder des sujets scientifiques en apportant sa propre réflexion. Ainsi les pages de journal dialogué abordant un des thèmes traité dans le chapitre précédent sont à la fois très agréables à lire et passionnantes. Les personnages de la série, des scientifiques très pointus, sortent ainsi de l’intrigue pour développer le background effleuré dans les pages assez épurées à la fois graphiquement et textuellement. Du coup ces séquences, si elles hachent un peu la lecture, deviennent indispensable pour densifier un manga qui aurait été un peu léger sans elles.

La surprise viens des dessins. Plutôt élégants, en évoquant à la fois le Bertrand Gatignol des Ogres-dieux et le Gou Tanabe des adaptations de Lovecraft, je les attendais plus impressionnant… Les pages sont plutôt froides sous un blanc cru avec des trames très légères. Si le design technique est franchement réussi j’ai eu un peu de mal avec celui des aliens issus de l’influence organique des monstres de manga. Les séquences d’affrontement spatiales, un peu répétitives faute d’explication (et pour cause, ce thriller sf distille très progressivement les graines de son intrigue…), jouent sur un montage brutal, affichant soudainement chaque nouvelle variante de Psyché en quasi-pleine page pour alterner avec le ballet propulsé d’Adam. Avec peu de textes, ces séquences sont à la fois impressionnantes par ce superbe contraste entre le noir spatial et la blancheur des dessins et parfois peu lisibles du fait d’une anatomie métamorphe des créatures et d’une mise en planches très graphique. Chacun trouvera cela à son goût ou pas mais disons que l’action n’est pas la force première de ce manga.Les Trésors du Nain: Tetsuwan Adam, tome 1 | Gaak

Comme je le disais, assumant ses références avec discrétion, Ryuko Azuma ne craint pas la comparaison avec Evangelion (l’invasion désespérée par des créatures à peu près invincibles), et s’approche de la finesse du récent Carbone & Silicium en proposant dès les premières pages la spécificité de cette IA conçue pour ressentir des émotions. L’auteur vise ainsi bien le cinéma SF intello dans le sillage de Kubrick (2001 évidemment) ou du Alex Garland d’Ex Machina (la relation Adam l'ultime robot #1 • Ryuko AzumaCréature/créateur). De ce fait la lecture s’avère exigeante, notamment sur un premier tome assez austère. La progression globale sur les trois premiers volumes est tout à fait bien gérée et il est conseillé (comme souvent sur des séries courtes) d’enchaîner les quatre volumes pour profiter de la conception fort maîtrisée et réfléchie.

Avant la conclusion du tome quatre, l’origine des monstres reste bien énigmatique mais le nombre et la qualité des thèmes abordés et l’élégance de l’écriture de Ryuko Azuma suffisent à nous emporter dans ce futur proche dans une aventure dont l’originalité est d’utiliser les mathématiques et des concepts physiques poussés pour créer la problématique à priori basique (l’extermination de l’humanité par une attaque apocalyptique). Comme je le disais, la trame d’Evangelion n’est qu’une coquille où mille auteurs différents peuvent insérer leurs problématiques. C’est donc d’apparence répétitif mais recouvre une grande intelligence réflexive autour de l’énigme sur l’origine du robot et son lien avec ces créatures que les journaux intermédiaires peuvent rattacher à n’importe quel concept, du multivers quantique à la physique atomique en passant par le rôle de l’information dans la trame de l’univers… rien de moins. Si vous aimez la SF sophistiquée et vous cultiver via l’imaginaire, n’hésitez pas une seconde pour plonger dans cette œuvre remarquablement maîtrisée pour une première création.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·Nouveau !·Service Presse

Maudit sois-tu #2: Moreau

La BD!

BD de Philippe Pelaez et Calros Puerta
Ankama (2021), 53 p., série en 3volumes.

bsic journalismMerci aux éditions Ankama pour leur confiance.

Comme le premier tome l’ouvrage se conclut par un important cahier documentaire revenant (iconographie de films et romans à l’appui) sur le contexte littéraire du roman gothique qui a inspiré ce projet. C’est bien écrit, documenté, intelligent. En fin d’album les premières pages de l’ultime opus Shelley sont présentées. Un calvin pour cette très belle édition.

9791033511946-475x500-1

Un siècle et demi avant les évènements du premier volume, les premiers Zaroff et Moreau convient un aréopage de beaux esprits des lettres et des sciences dans un manoir afin de découvrir et célébrer le grand œuvre du savant. Bientôt Charles Darwin, Marie Shelley, Emily Brontë et Richard Burton vont découvrir un jeu de faux-semblants et l’abomination d’un savant fou recherchant l’adoubement de ses pairs…

Philippe Pelaez est un auteur exigeant. Maniant ses textes et dialogues avec aisance, il souhaite avec la trilogie Maudit sois-tu proposer une résurrection du genre du cinéma d’horreur gothique en format BD. A ce titre la technique hyper-réaliste de Carlos Puerta, si elle a ses amateurs comme ses détracteurs, s’avère tout à fait pertinente en nous plongeant dans des images qui semblent souvent extraites d’un film… qui n’existe pas. Les deux créateurs se rejoignent sur cet esprit intellectuel et hyper-référencé de leur série où sont abordés les détails des vies des Charles Darwin, Emily Brontë ou Mary Shelley, cette dernière étant le véritable cœur de l’intrigue à mesure que l’on remonte le temps.

wp-1611252482880.jpgSi le premier volume reprenait un schéma archétypal de la chasse à l’homme sur fonds d’expérience contre nature, cet épisode intermédiaire reprend peu ou prou la même structure et les mêmes personnages dans un parallèle intrigant. Le risque de la redite était réel mais Pelaez sait par un pas de côté dans ce XIX° victorien en diable relancer sa machine au travers de cette intrigue familiale autour de Shelley. Imperceptiblement il fait ainsi glisser le curseur du personnage de Zaroff à celui de Shelley. Ces deux-là et Moreau sont intimement liés et nous saurons comment sur le troisième et dernier volume. Si le duo de fous du premier volume citait l’origine de leur vengeance (que nous allons donc voir ici), ils ne disaient rien de la genèse dramatique liée à Lord Shelley (auteur du poème Ozymandias qui inspira Alan Moore pour Watchmen) et au mythe de Frankenstein… que la romancière et épouse Mary n’a pas déniché toute seule. Au travers de cette inter-influence monstrueuse du chasseur et du savant fou dans la BD c’est un écho à la collaboration artistique intense qui donna naissance au genre littéraire fantastique de monstres sur une courte période, entre Lord Byron, Polidori, Shelley, Welles et Stoker. Ce contexte hyper-référencé est très intéressant même s’il étouffe un peu le fil de la narration, pourtant aussi simple que dans le premier tome. Faute d’une grosse culture personnelle, malgré les notes de bas de page destinées à faciliter la lecture, une partie de l’intérêt de ce volume nécessitera quelques visites à wikipedia. Rien d’éreintant et on remercie le scénariste de nous inciter de la sorte à se cultiver!

wp-1611253018201.jpgComme précédemment l’histoire est basée sur les personnages, réels donc, dont Richard Francis Burton, le fantasque aventurier, est de loin le plus intéressant, comme moule historique de tous les héros d’aventure imaginaires. Les autres personnages apparaissent un peu courts entre le duo monstrueux et ce mâle iconoclaste qui est dans tous les morceaux de bravoure de l’album. L’avantage de cette transposition en BD des schémas des films de la Hammer est que ce sont les apparitions monstrueuses et l’action qui sont attendus et que personne n’attend de vraisemblance. Les débats intellectuels sur la Création et la place démiurges de l’homme grâce à la science ne sont pas inintéressantes mais simplement déjà vus.

Dans toute série le second tome est le plus compliqué. La structure ternaire à rebours créée par Philippe Pelaez a l’avantage de jouer sur la redite tout en faisant de ce tome une porte vers l’origine. Comme hommage au roman gothique et aux films de monstres Moreau est une réussite qui parvient sans trop de casse à lier un grand nombre d’envies pour nous plonger dans un XIX° siècle effrayant et fascinant. L’aspect grandiloquant, le graphisme sans compromis de Puerta et une certaine redite narrative freinent un plein enthousiasme mais n’en donnent pas moins envie de poursuivre l’aventure jusqu’au début-conclusion sur Shelley, à paraître en fin d’année.

*****·BD·Cinéma·Un auteur...

Visionnage: Bourgeon, le passager du vent.

Un auteur...

A l’occasion de la sortie des intégrales des séries de François Bourgeon chez son nouvel éditeur Delcourt (… quel éditeur n’aura pas eu Bourgeon dans son fonds?…) j’ai pris le temps de visionner le magnifique film qu’a fait son comparse Christian Lejalé en 2010 et dont est sorti un gros ouvrage, sorte de Art-book ultime sur cet auteur incontournable bourgeon-le-paager-du-ventdu neuvième art. Lejalé est le compagnon de route de François Bourgeon depuis longtemps et l’ai aidé de nombreuses fois dans son travail documentaire au travers de vidéos dont on peut voir des aperçus dans ce film. Conçu comme une entrée privilégiée et calme dans l’antre d’un monstre de la BD franco-belge, on le documentaire alterne reportage de l’époque des Passagers, à la glorieuse époque du journal (A suivre) de Casterman, que l’auteur considère encore comme une époque bénie, une anomalie qui permit à des auteurs ambitieux et exigeants de produire des albums comme le Dernier chant des Malaterre, fabuleux one-shot de 120 pages en donnant au dessinateur le luxe du temps pour le réaliser en étant payé. A l’heure d’une précarité galopante des auteurs et d’une production déraisonnable, on saisit le changement d’époque. Il est marquant de voir l’auteur à la trentaine dans la maison bretonne qu’il a acheté et quarante ans plus tard dans le même atelier, disposé de la même manière, le temps figé. Comme beaucoup j’étais convaincu que Bourgeon faisait partie de la légion de dessinateurs bretons qui nous offre si souvent de magnifiques albums teintés de culture… et bien non! Il est parisien et breton d’adoption, mais comme il le dit, sera toujours un étranger…

Projection du documentaire sur François Bourgeon et rencontre avec ...François Bourgeon a la particularité de travailler sur des modèles et maquettes. Il nous parlait de son travail de reconstitution de Montmartre dans la gazette du Sang des cerises. On le voit ici dessiner des personnages après sculpture d’un visage, se documenter au musée de la Marine sur les bateaux des Passagers ou créer des ambiances devant la caméra de son ami Lejalé.

La saga des Passagers du vent bientôt de retour | www.cnews.frCe film est passionnant en ce qu’il permet en un agréable moment agrémenté de douces musiques, de voir l’artiste au travail, son environnement professionnel, l’entendre parler autant de processus de création que d’économie de la BD avec le point de vue de celui qui a toujours été à part dans cette économie si particulière. Le succès immense de ses séries l’a aidé à maintenir ses exigences, il en est conscient. Mais il s’autorise aussi sans langue de bois un avis sur le marché actuel, difficile également pour des monuments François Bourgeoncomme lui.  Celui qui disait « Je n’ai pas publié de livre entre 1998 et 2005. Ce furent des années très dures, avec des huissiers qui venaient chez moi. Mais je ne sacrifierai jamais mon indépendance à quelques pourcentages de ventes supplémentaires » est un insoumis.

Un des derniers artisans de la BD, qui prends le temps nécessaire, le travail nécessaire pour produire les planches qui feront vrai et réaliste, Bourgeon est un historien de la BD, comme incarnation d’une époque et comme auteur d’albums toujours impressionnants. Si vous aimez Bourgeon ce visionnage est très recommandé!

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

 

Ci-dessous un reportage réalisé par Lejalé pour France3 et qui donne une idée de ce documentaire plus long

****·BD·Documentaire·Graphismes·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Joe Shuster, un rêve américain

Le Docu du Week-End

 

Roman graphique de Julian Voloj et Thomas Campi
Urban (2018), 184 pages, one shot.

bsic journalism

joe-shusterL’album comprend 158 planches, une préface, une post-face du scénariste expliquant le projet et une vingtaine de pages de références et citations de différentes cases de l’album. Il s’agit d’un véritable roman graphique qui n’est pas lié à l’éditeur DC mais lancé par Julian Voloj  qui a recruté l’italien Thomas Campi pour l’occasion. La dimension documentaire est évidente et c’est ce qui rend l’album passionnant, avec la post-face qui détaille l’enquête du scénariste et l’aspect très documenté du livre. L’ouvrage a été lu en numérique, je ne peux donc commenter la fabrication par l’éditeur français Urban.

Deux jeunes américains installés avec leurs familles à Cleveland vont inventer un mythe en même temps qu’un genre éditorial dont la popularité est aujourd’hui mondiale: Superman et les super-héros! Le récit est fait au travers du dessinateur, jeune juif dont la famille a émigré récemment au Canada et qui rêve de faire de la BD. On apprend comment son ami Jerry Siegel invente Superman et son histoire, comment ils parviennent dans un premier temps à vivre de leur création avant de constater qu’ils se sont fait manipuler par un éditeur cupide qui les laissa ensuite dans une quasi-misère!…

Résultat de recherche d'images pour "joe shuster campi"Comme souvent c’est le graphisme qui m’a fait venir à cet album improbable, et c’est l’histoire qui m’a passionné! Une histoire humaine, les auteurs derrière le mythe. La chronique d’une époque, l’Amérique des années 30-40, le monde de l’édition de comics de l’intérieur, où l’on croise certains Stan Lee ou Bob Kane, où l’on apprend mille détails peu connus sur la réalité de ces héros de l’imaginaire (comme après exemple le fait que Bob Kane co-créa Batman en s’accaparant toute la gloire, auteur qui avait les pieds sur terre et que le dessinateur Campi n’hésite pas à comparer à son Joker…). C’est une histoire dramatique que l’on lit. Après les premières années de jeunes rêveurs, très vite la réalité des froids capitalistes les rattrape et les écrase: on leur vole leur création par un contrat trop vite signé, qui cède l’intégralité de la propriété du personnage à l’éditeur, de façon perpétuelle! De jeunes naïfs ont commis l’erreur de leur vie et alors que le créateur de Batman et d’autres auteurs aujourd’hui réputés deviennent rapidement très riches, eux passent une vie de rigueur, Siegel hanté par ce vol et Shuster rattrapé par des problèmes de santé et de vue. Ce n’est finalement que grâce à la sortie du film de Richard Donner et de l’argent que le studio Warner s’apprêtait à engranger que les deux auteurs sont finalement reconnus comme les créateurs de Superman et mis hors du besoin, à soixante ans passés… Une histoire incroyable que personnellement je ne connaissais absolument pas et qui donne beaucoup de précisions sur le fonctionnement d’un monde éditorial qui n’a sans doute pas tellement changé de l’autre côté de l’Atlantique. La question du droit d’auteur est essentielle et la situation chez l’Oncle Sam explique la fréquence des rappels des auteurs des personnages, chose moins courante chez nous.

Résultat de recherche d'images pour "joe shuster campi"Côté dessins Campi aborde deux techniques entre le récit de Shuster et l’époque récente. Le scénariste souhaitait représenter la vieille Amérique de l’Age d’Or dans un graphisme proche des tableaux de Hopper et son dessinateur y parvient parfaitement en offrant des planches très belles, colorées et esthétiques. L’élégance très rétro nous immerge dans une époque utopique où les valeurs semblaient simples et raccord avec l’idéal d’auteurs perdus dans leurs imaginaires. Résultat de recherche d'images pour "joe shuster campi"L’album nous montre aussi beaucoup de références qui ont permis d’aboutir à Clark Kent ou à Superman: Harold Loyd, les immeubles de l’époque, Moïse et les BD pulp de science fiction de l’époque… mais aussi des planches originales très rares des autres créations du duo.

L’album est gros mais se lit d’une traite, passionnant de bout en bout en nous présentant autant la démarche créative, l’amitié de deux gamins des années 30, le marché du comics et l’argent qu’il génère… on a le sentiment d’avoir absorbé une histoire du comic américain aussi facilement que le visionnage d’un documentaire animalier. Le travail de Julian Voloj a du être très conséquent et accouche d’un grand album que je vous invite très vivement à vous procurer, que vous soyez amateur de comics ou non.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez-le

badge-cml

***·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Bluebell woods

BD de Guillaume Sorel
Glénat (2018), 96 p.

9782344021804-l

Glénat a servi un très bel objet à un auteur que l’éditeur affectionne: grand format style broché (les pages sont bien collées mais comportent un liseré tissu décoratif à l’intérieur de la couverture). Le papier est épais, mettant en valeur les planches. L’album comporte une préface du scénariste Pierre Dubois (auteur de Sykes et grand connaisseur du Petit peuple), une post-face de l’auteur expliquant la genèse de cet ouvrage et rien de moins qu’un cahier graphique de 21 pages. Le grand luxe pour seulement 19€. Comme quoi il n’y a pas toujours besoin multiplier les formats « commerciaux » quand un éditeur tient à mettre en valeur une œuvre…

Un artiste peintre vit retiré sur une crique en contrebas du Bluebells Wood, le bois des jacinthes baignant dans une étrange atmosphère mystique. Vivant difficilement un deuil il ne parvient pas à créer, malgré le soutien de son ami qui vient régulièrement lui rendre visite. Cette vie entre harmonie avec la nature et regrets de son amour passé bascule le jour où il découvre la présence de sirènes…

Bluebells WoodComme je l’avais expliqué sur le très beau Horla, j’ai une petite faiblesse pour Sorel, extraordinaire coloriste et artiste inspiré et intéressant, malgré quelques défauts techniques récurrents dans ses albums. Dès le début de cet ouvrage le préfacier nous rappelle que lorsqu’on ouvre un album de Sorel on ne quitte jamais vraiment Lovecraft et le fantastique. Or, comme la post-face nous le confirmera, Bluebells Wood n’est pas véritablement un album fantastique, ou plutôt un album romantique dans une ambiance fantastique. En effet l’auteur explique que c’est un véritable lieu qui l’a lancé dans cet album, une crique de Guernesey très proche de ce qu’il a dessiné et qui lui a inspiré une rencontre entre un homme et des sirènes, dont les planches du cahier graphique témoignent. Bluebells WoodLe problème de cette genèse c’est qu’il a dû greffer une histoire sur des visions et que comme souvent chez les illustrateurs, la greffe entre images et histoire est un peu compliquée. Alors oui, Bluebells Wood est imprégné d’une ambiance comme seul Sorel sait les poser, une inquiétude permanente inhérente au genre fantastique qui reste l’essence du travail de cet illustrateur. Mais la narration reste compliquée, notamment du fait d’une gestion du temps très floue (la sirène est là, puis plus là, combien de temps s’est-il passé?), peut-être recherchée si l’on regarde la chute de l’album, mais qui ne facilite pas l’immersion. De même, certaines scènes sont difficiles à expliquer (la séquence d’introduction) et à raccrocher au reste de l’intrigue et l’histoire se clôture de façon un peu obscure. J’ai eu l’impression que plusieurs envies graphiques (les sirènes, le Mythe de Cthulhu, les jacinthes, la mer) et thématiques (l’artiste, le deuil, la folie, l’isolement) pas forcément cohérentes avaient abouti à un album dont la colonne vertébrale est compliquée à définir.

Alors bien sur il y a l’histoire d’amour avec la sirène qui occupe deux tiers de l’album en juxtaposition avec les problèmes créatifs du narrateur. Cette histoire permet à Guillaume Sorel de nombreuses cases de nu qui sont parfois très belles mais qui souvent buttent sur les problèmes anatomiques récurrents de cet auteur (disons le clairement, ce n’est pas le meilleur dessinateur de corps féminin du monde de la BD) et qui deviennent donc plutôt secondaires sur le côté visuel. Sorel sait très bien dessiner des expressions, des angoisses et des ambiances, moins les corps. Les séquences pleinement fantastiques sont puissantes et auraient peut-être nécessité de trancher dans ce sens. Ou alors les séquences naturalistes, contemplatives (les plus belles car permettant cette confrontation de couleurs vives, le bleu des jacinthes, le vert de l’herbe, le rouge des renards et écureuils) qui auraient orienté l’album sur l’inspiration artistique…

Le cahier graphique illustre donc ces hésitations qui empêchent Bluebells Wood d’être un grand album en confirmant une faute originelle: une illustration de sirènes n’est pas un album de BD. Sorel a peut-être confondu les deux. C’est dommage car il ne fait pas de doute de son investissement sur ce projet qui reste un magnifique objet et par sa fabrication et par ses dessins. Une petite déception qui confirme l’importance d’un scénario et la difficulté des dessinateurs à traduire en intrigue leurs visions et envies artistiques.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Noukette.

Un autre avis chez Ligne claire.