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Primordial

Histoire complète en 164 pages en 124 pages écrite par Jeff Lemire et dessinée par Andrea Sorrentino. Parution chez Urban Comics le 28/10/22.

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Merci aux éditions Urban pour leur fidélité.

Ultime frontière et bien-être animal

L’Homme a toujours été un explorateur. Sa soif de conquête et de découverte l’a mené plus loin que n’importe quelle autre espèce, jusque dans chaque recoin de cette planète. Mais s’il veut s’assurer un avenir, L’Homme n’aura pas d’autre choix que de se tourner vers l’immensité des étoile, par delà la rassurante membrane protectrice de notre planète.

Une nouvelle frontière à explorer, une nature indomptable à dominer, rien de plus stimulant pour l’esprit humain. Mais avant de se mettre en danger, on va quand même d’abord envoyer des animaux, histoire de s’assurer que ce n’est tout de même pas trop dangereux. C’est ainsi que Laïka, Able et Baker, une chienne et deux singes, ont été envoyés par les USA et l’URSS lors de la course aux étoiles qui débuta dans les années 50.

Officiellement, Laïka cessa de donner signe de vie quelques heures après sa mise en orbite, tandis que Baker et Able sont parvenus à survivre à leur voyage et revenir sur Terre. Jeff Lemire choisit de nous raconter une autre histoire, dans laquelle le sort des animaux cosmonautes fut bien différent. Après avoir été interceptés par une intelligence extraterrestre, les trois cobayes sont embarqués dans une odyssée spatiale qui va les transformer, et qui va également déterminer le sort de l’Humanité toute entière.

Sur Terre, cependant, les choses ne sont pas aussi simples. Si les programmes spatiaux russes et américains se doutent que quelque chose ne s’est pas passé comme prévu là-haut, ils gardent néanmoins le secret, chacun à sa façon: désinformation et cloisonnement pour les uns, coercition et assassinats pour les autres. Le professeur Donald Pembrook va l’apprendre à ses dépens lorsqu’il sera recruté à la NASA en tant que consultant. Impliqué malgré lui dans une quête de réponse sur le devenir réel des animaux, il rencontrera Yelena Nostrovic, la gardienne qui prépara Laïka pour son voyage, elle-aussi persuadé que les autorités mentent sciemment à ce sujet. Jusqu’où les mènera leur enquête ?

On connaissait Jeff Lemire pour son travail sur Black Hammer, Sentient, et bien d’autres œuvres, dont certaines ont été récompensées. Pour Primordial, il met sur pied une intrigue baignant dans le complotisme, avec une dose d’uchronie. Fort à propos, quand on sait que les exploits spatiaux des années 50 et 60 ont fait l’objet, dans notre monde, de multiples théories du complot. L’histoire alternative proposée par l’auteur résonne d’ailleurs de façon inquiétante avec notre actualité géopolitique, tout en illustrant certainement les fantasmes de milliers de complotistes.

Côté SF, il faut bien avouer que Lemire nous a habitués à des univers plus fouillés et plus foisonnants (Ascender). Il se contente ici du strict minimum, tant dans l’utilisation de ses concepts que sur le background en lui-même. Le récit n’apporte en effet aucune réponse concrète sur les raisons qui motivent l’ordalie de Laïka et compagnie, ni sur l’issue finale de cette odyssée. Ce qui est quelque peu frustrant lorsqu’on ferme l’album et qu’on s’aperçoit que l’intrigue peut se résumer en un aller-retour dans l’espace, sans davantage de réponse.

C’est peut-être aussi parce que le coeur du récit ne se trouve pas là. Peu importe finalement ce que représente cette entité extraterrestre, peu importe le sort véritable de Laïka, l’important réside dans la relation profonde qui unit la chienne à sa maîtresse, un amour sincère qui transcende les années-lumière et permet des miracles.

Graphiquement, le duo qui faisait déjà des merveilles sur Gideon Falls réitère l’exploit en proposant une narration éclatée. Sorrentino scinde son style en deux, pour distinguer les deux parties du récit: photoréaliste d’une part, et déstructuré lors des scènes cosmiques. On retrouve même certaines références graphiques, comme une planche qui reprend la couverture de Dark Side of the Moon de Pinkfloyd.

Primordial est donc un récit de SF, certes moins exigeant en apparence que les autres travaux du même genre de Lemire, mais qui contient des trouvailles graphiques et narratives, ainsi qu’une profondeur thématique chère au scénariste.

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Le Bossu de Montfaucon #2: Notre-Père

Seconde partie du diptyque de Philippe Pelaez et Eric Stalner, 57 pages, parution le 25/05/22 aux éditions Grand-Angle.

Merci aux éditions Grand-Angle pour leur confiance.

Bosse-toi de là

Dans le précédent tome, nous assistions à la quête de vengeance de Pierre d’Armagnac, enfant bâtard dont le père fut trahi par des nobles avides de pouvoir. Afin de mettre ses plans à exécution, Pierre sauve Quasimodo, un colosse difforme au cœur d’or, et se met au service de Louis d’Orléans, qui convoite le Trône de France, occupé par le jeune Charles VIII sous la régence de sa perfide sœur Anne de Beaujeu.

D’Armagnac sait se rendre indispensable. En effet, lui seul est capable de remettre la main sur deux lettres marquées du sceau royal prouvant la bâtardise du Duc d’Orléans, ce qui l’empêcherait d’accéder au Trône après avoir renversé Charles. Or l’insurrection des Bretons fait rage et pourrait bien provoquer l’abdication du jeune monarque, à moins que la régente n’ait son mot à dire…

Philippe Pelaez ne ménage pas ses efforts et nous propose son huitième album de l’année, venant boucler le diptyque historico-romanesque que ne renieraient ni Alexandre Dumas ni Victor Hugo. Le premier tome promettait des intrigues de cour et des complots sanglants, et il faut bien avouer que ce second tome tient ses promesses. Néanmoins, le flot de l’intrigue est quelque peu perturbé par des retours en arrière, dont la survenue importune est susceptible de faire perdre le fil au lecteur.

On sent que l’auteur avait encore beaucoup d’informations à nous délivrer et que le cadre contraignant d’un 57 pages a posé problème. Néanmoins, le romanesque est là, les évènements historiques sont détaillés avec soin et l’intrigue se conclue proprement.

On pourrait toutefois déplorer une fausse note sur la fin, mais il convient de la détailler dans une partie spoiler en bas d’article.

A l’issue de sa campagne vengeresse, Pierre d’Armagnac, le héros, s’apprête à quitter la scène pour enfin vivre sa vie, libéré du poids qui pesait sur ses épaules (même s’il déclame le fameux discours-obligatoire mais résolument cliché-de « la vengeance n’arrange rien »). Il a même mis la main sur les lettres compromettantes, permettant ainsi au Duc d’Orléans d’étouffer l’affaire. Et là, alors qu’il devrait savoir qu’il n’est désormais rien de plus qu’un témoin gênant pour cet homme perfide, il se départit de sa vivacité d’esprit, de ses capacités d’analyse, enfin, d’à-peu-près tout ce qui lui a permis de survivre jusqu’ici, pour se vautrer dans les bras d’une fille clairement envoyée pour le distraire par son ennemi/commanditaire, boire un vin qui pourrait vraisemblablement être empoisonné, et, au final, provoque sa propre fin, ce qui est pour le moins frustrant.

Hormis cette fin, Le Bossu de Montfaucon est un diptyque plus qu’intéressant, bien documenté et porté par un grand souffle romanesque.

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We only find them when they’re dead #2: les voleurs

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Comic de Al Ewing, Simone Di Meo et Mariasara Miotti (coul.)
Hicomics (2022) – Boom! (2022), 144 p., série en cours.

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Merci aux éditions Hicomics pour leur confiance.

We Only Find Them When They're Dead #10 Review -Malik est revenu d’outre-espace. Un corps gigantesque aux traits du capitaine Malik. Cette apparition met fin à la manne des corps divins avec le développement d’une religion malikiste qui proclame la Révélation. Une cité spatiale s’est constituée autour, gardienne de la relique, alors que les planètes internes fomentent des complote pour rééquilibrer les relations commerciales dans la galaxie…

Le premier tome nous avait envoûté et la nomination aux Eisner Awards semblait confirmer le statut de série majeure pour We only find them… Les auteurs exigeants cherchent à éviter les redites et les facilités. La construction sophistiquée du précédent volume cachait à peine une trame très simple de vengeance intelligemment amenée dans un drame familial auréolé du mystère de ces corps divins…

Je ne vais pas faire durer plus que nécessaire le suspens: ce second tome est assez raté. Le choix d’Al Ewing de refuser tout attendu et de changer tous les marqueurs mis en place est (pour l’instant) une fausse bonne idée. Alors que le cliffhanger du tome précédent nous laissait sans voix avec cette révélation attendue, le second s’ouvre au même moment… pour aussitôt refermer la porte et sauter cinquante ans plus tard. Changement de décors, changement de personnages, changement de narration et changement de genre (la conspiration politico-religieuse prenant la place de la poursuite limier-proie), cela fait beaucoup pour nous pauvres lecteurs. L’auteur nous laisse un maigre os en la personne d’un Jason Hauer vieillissant (seul lien We Only Find Them When They're Dead - Tome 2 - We Only Find Them When They're  Dead - T2 : Les Voleurs - Simone Di Meo, Al Ewing - cartonné - Achat Livre  ou ebook | fnacavec les évènements précédents) qui restera un simple ballot de paille dans la tourmente. Qui plus est, si la narration en va et viens chronologique est maintenue, le jeu de massacre ne nous laisse pas le temps de nous attacher à tel ou tel personnage et on a aussitôt appris les tenants et aboutissants de la conspiration que l’on saute encore sur une nouvelle trame. Pire, le cadre fantastique majeur de la série (l’apparition des Dieux) est ici totalement occulté pour se concentrer uniquement sur la figure du héros Malik réapparu en dieu. Une temporisation malvenue qui vient avorter tout ce qui avait été mis en place si brillamment.

Gageons que le scénariste sait où il va et pourquoi il détruit si vite sa création avec, espérons, un enjeu plus grand qui justifie la casse. En attendant on avance poliment, concentré pour être sur de ne rien rater, et à peine réveillé lors des quelques scènes d’action. Pour une fois le classieux de l’habillage ne suffit pas à maintenir l’attente. Frustrant.

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Far sector

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Comic de NK Jemisin et Jamal Campbell
Urban (2022), DC (2021), one-shot, collection Black label.

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bsic journalismMerci aux éditions Urban pour leur fidélité.

La Cité éternelle est une utopie située dans un secteur éloigné de la galaxie, hors de la juridiction des Green Lantern. Pourtant c’est là qu’est envoyée Jo Mullein, sur demande de la Trilogie dirigeant cette base spatiale, afin de résoudre un meurtre. Le premier depuis des siècles… Loin de tout, dans une société qu’elle ne comprend pas, de codes sociaux indéchiffrables, perdue dans sa propre morale, la Green Lantern Mullein va devoir puiser dans toute son humanité pour comprendre ce qui se trame dans ce grand étranger…

Far Sector (par Jamal Campbell et Nora Keita Jemisin)Pour sa traditionnelle fournée pré-estivale les éditions Urban comics ont fait les choses en grand, avec un planning extrêmement ambitieux et pas moins de deux Black label potentiellement majeurs. Après un Strange Adventures qui a mis la barre très haut en matière d’enquête détournant les codes classiques des personnages DC, nous voilà avec rien de moins que le premier album de N.K Jemisin. Je m’arrête deux seconde pour ceux qui ne lisent pas du tour de littérature science fiction pour préciser que celle-ci est une des plus importantes autrices de SF anglo-saxonne depuis plusieurs décennies et qui a remporté coup sur coup trois prix Hugo (les prix Nobel de la littérature fantastique) pour sa trilogie de la terre Fracturée. Ce prix que des Arthur Clarke ou Isaac Asimov ont moins remporté, n’avait jamais été attribué successivement à trois œuvres de la même série et du même auteur. Tout ça pour dire que c’est là une sacrée prise pour l’éditeur DC, qui l’accompagne du très qualitatif Jamal Campbell, un des jeunes artistes les plus prometteurs qui nous avait déjà ébloui sur Naomi.

First Look: Far Sector #1 From N.K. Jemisin and Jamal Campbell - GeekMomUne fois ce petit pedigree annoncé, que donne ce volumineux Far sector? Tout d’abord, comme souvent sur un Black Label (dont le principe est de proposer des one-shot hors continuité) le thème de Green Lantern est tout à fait décoratif puisque l’héroïne est une nouvelle venue et que la mythologie GL est totalement absente. En clair c’est bienvenue aux novices et c’est tant mieux! Ensuite nous avons la forme d’une classique enquête policière, avec narration intérieure du héros, intrigue vaporeuse et relations interpersonnelles centrales et compliquées. Si l’habillage ultra-futuriste change le style, la structure est totalement dans les codes du polar. Enfin pour ce qui est de la forme nous avons deux auteurs noirs qui suivent une héroïne noire et abordent naturellement quelques réflexions liées à la communauté afro-américaine, sans que cela en fasse pour autant l’objet central de l’intrigue.

First Look: Far Sector #2 | DCL’intérêt principal de Far Sector repose sur la grande habitude de Jemisin à soulever, comme tous les auteurs de SF, des questionnements intellectuellement très intéressants et référant à notre contexte terrien. Ainsi si l’intrigue va rapidement aborder les questions politiques de l’Etat autoritaire et du libre arbitre, la cohabitation de trois populations radicalement différentes (nature VS culture) et l’absence d’émotions décidée il y a longtemps pour permettre cette cohabitation va créer des problématiques originales. Outre les amourettes incertaines et bisexuelles de l’héroïne avec alternativement homme, femme et Intelligence Artificielle, la scénariste retranscrit bien l’atmosphère de perte totale de repères sociaux pour la green lantern avec le risque de perdre également le lecteur. Car c’est là la principale difficulté de cette lecture: sur trois-cent pages on patauge allègrement entre des noms aussi originaux que « Stevn du glacier des ténèbres vacillantes », des concepts technologiques très poussés, un complot aussi tarabiscoté que tout bon complot, le tout guère facilité par des planches certes graphiquement superbes mais fourmillant tant de détails et d’idées graphiques compliquées que l’image n’aide guère à se concentrer.

REVIEW: Far Sector #12 ends a maxiseries we can't wait to read in trade —  Comics BookcaseAinsi on parcourt cette grosse lecture avec un peu de difficulté et si les quelques séquences d’action sont très agréables, si le personnage principal (et les secondaires) est fort attachant et si l’image flatte continuellement les mirettes, on achève la lecture sans trop être sur d’avoir saisi les tenants et aboutissants et un peu épuisé de trop plein. Le passage du format roman à la brièveté de la BD a sans doute été compliqué pour Jemisin et la tentation de balancer foules d’idées passionnantes trop grande pour se restreindre véritablement à une trame simple à suivre. Il est alors compliqué de critiquer et d’émettre un avis sur cet album à la réalisation sans faille, débordant de générosité, mais dans lequel il ne sera pas aisé de s’immerger.Je ne suis pas certain que les lecteurs habituels de GL y trouvent leur compte et les lecteurs occasionnels de comics risquent d’être un peu perdus. Cette proposition d’une qualité rarement atteinte en BD (du niveau conceptuel d’un Carbone et Silicium) mérite pourtant qu’on y jette un œil et plus si vous avez envie d’une lecture intellectuellement riche et graphiquement novatrice.

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La petite voleuse de la Tour Eiffel

La BD!

Histoire complète en 62 pages, écrite par Jack Manini et Hervé Richez, et dessinée par David Ratte. Parution aux éditions Grand Angle le 01/09/2021.

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Merci aux éditions Grand Angle pour leur confiance.

Volera bien qui volera le dernier

En 1904, le parvis de la Tour Eiffel attirait déjà les badauds, qui par milliers venaient admirer la grande dame de fer parisienne. Une aubaine pour un voleur habile, qui, chaque midi, profite du coup de canon tiré chaque jour pour détrousser les passants. Portefeuilles, sacoches, bijoux, tout y passe ! Rien n’échappe à la pickpocket, tandis qu’elle échappe sans cesse aux policiers lancés à ses trousses depuis plusieurs semaines.

Bien embêté par cette affaire, Jules Dormoy, inspecteur parisien introverti mais compétent, va se retrouver malgré lui aux prises avec un complot menaçant les fondations mêmes de la République, lorsque la mauvaise sacoche sera dérobée à la mauvaise personne…

Gente dame cambrioleuse

Plus tôt cette année, nous avions croisé Jack Manini pour Total Combat, qui se voulait être une immersion dans la discipline favorite de l’auteur, le MMA. On peut dire ici que le changement d’ambiance est radical, puisqu’on change de lieu, d’époque est de de genre. Assez étonnamment, les auteurs basent leur histoire sur un scandale connu de la IIIe République (que je ne connaissais pas), romancé pour la cause, et bâtissent autour un récit choral reprenant certains personnages du Canonnier de la Tour Eiffel. Le ton est léger et vaudevillesque, mêlant récit policier et comédie romantique. Cela aboutit, grâce à des personnages bien campés et attachants, à un scénario ingénieux, émouvant mais non dénué d’humour.

L’aspect politique et les remous de l’affaire en elle-même sont peut-être délicats à saisir réellement, mais il faut bien avouer que ce qui fait le sel de l’album, ce sont bien les quiproquos et les situations romanesques, que l’on prend un plaisir croissant à suivre.

David Ratte, au dessin, nous donne l’impression d’être très à l’aise dans l’exercice. Son Paris de la belle époque fait plaisir à voir et participe en grande partie à l’immersion proposée par le duo de scénariste.

Un album léger, à la fois drôle et émouvant, plongée agréable dans le Paris du siècle dernier !

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Le château des étoiles (Gazette) #17-18-19

La BD!

BD d’Alex Alice
Rue de sèvres (2021), cycle III, volume 2.

Après le dernier album relié je reprend la série en format Gazette sur ce qui constituera le dernier volume de ce cycle. Consultez le précédent billet pour une explication sur le montage compliqué des dernières gazettes, le #19 revenant à l’édition classique avec plus de pages du Château après la fin des Chimères de Vénus.

Sept mois se sont écoulés depuis la rencontre avec l’Empereur et l’incarcération de Séraphin… Alors que l’Exposition interplanétaire de Paris s’ouvre, les Chevaliers de l’Ether ont mis en place un plan pour contraindre les dirigeants européens à intervenir pour le sort des populations martiales…

LE CHÂTEAU DES ÉTOILES – TOME 6 | Rue de SèvresCes trois derniers épisodes confirment le sentiment précédent: en revenant sur Terre les Chevaliers de l’Ether renouent avec ce qui avait tant plu sur le premier cycle lunaire! Les intrigues techno-coloniales colorées de rivalités historiques entre Prusse et France, l’aspect uchronique et steampunk avec ce paradigme ethérique qui en bouleversant les bases physiques permet une infinité de séquences originales. Appuyé sur une grande galerie de personnages tout relativement complexes, Alex Alice arrive à ne pas se diluer en restant concentré sur une intrigue relativement simple et linéaire qui prend la forme d’un braquage.

Le contexte de l’exposition universelle parisienne donne lieu à des panorama gigantesques et incroyablement précis où l’auteur se régale à recréer la ville lumière dans son nouveau monde. L’abolition du problème de la gravité installe des escouades de dragons « volants » aux quatre coins des pages en oubliant de rendre ces soldats d’élite de Napoléon III idiots. Du coup les séquences d’action sont particulièrement dynamiques et tendues. A ce titre, contrairement à nombre de BD où le temps ne semble jamais avoir d’effets sur les organismes, Seraphin semble ici devenu presque adulte, déployant sa musculature devant une Sophie vaguement impressionnée et n’hésite pas à affronter à l’épée ses adversaires coriaces.

Le château des étoiles : Gazette N° 17.... de Alex Alice - Album - Livre -  DecitreArticulé autour de trois groupes (Sophie et Loïc le breton gueulard – la journaliste et l’officier prussien – Seraphin), l’opération de libération de la princesse martiale (en notant un nouveau jeu de langue d’Alice qui refuse de parler de « martien » comme pour confirmer la spécificité de son uchronie) se retrouve tout à fait épique et prenante. L’exotisme des paysages martiens trouve son pendant dans celui des technologies mises en œuvre par les forces impériales et colorent avantageusement la résolution de l’intrigue.

Le fait de voir réapparaître l’impératrice d’Autriche qui souhaite retrouver son roi Ludwig permet de retisser des liens avec les débuts de la série. Alors que la conclusion et les textes annexes commencent à évoquer Mercure et Jupiter, l’on réalise que la conquête du système solaire par les empires du XIX° siècle ne fait que commencer. Ce cycle est l’un des tous meilleurs de la saga en revenant à une simplicité scénaristique qui allie aventure, géopolitique et SF ambitieuse. Les équilibres entre personnages sont encore bien mobiles, permettant d’envisager encore bien des épisodes, tant Alex Alice semble se passionner pour cet univers, même s’il doit y passer encore une partie de sa carrière. Avec autant de panache et un héritage vernien si brillamment endossé on ne peut que dire oui!

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Le Tatoueur

La BD!

Histoire complète en 46 pages, écrite par Matz et dessinée par Attila Futaki. Parution chez Grand Angle le 31/03/2021. 

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Merci aux éditions Grand-Angle pour leur confiance.

Oh, le Zoli Tatouaz !

Bien malgré lui, Zoli est un vagabond, qui navigue de ville en ville pour vivre de son art du tatouage. L’homme aux aiguilles a du quitter sa Hongrie natale pour d’obscures raisons, et vit depuis sur le fil du rasoir, toujours inquiet de ce passé qui aurait tôt fait de le rattraper. Heureusement pour lui, Zoli est un excellent tatoueur, pourvu d’un réseau et d’une clientèle qui lui permettent de travailler n’importe où, et surtout, discrètement. 

Car outre le graphisme épidermique, Zoli a une autre passion, celle de survivre. Conscient qu’un homme qui a des habitudes est un homme vulnérable, il s’ingénie à déjouer de façon préventive toute tentative de filature, en n’empruntant jamais deux fois le même chemin et en ne se faisant jamais déposer devant son domicile. Un soir comme un autre, après avoir tatoué un nouveau riche client, Zoli, enfoncé nonchalamment dans la banquette arrière d’un taxi parisien, écoute distraitement les diatribes du chauffeur, Laszlo, qui, concours de circonstance, est également d’origine hongroise. 

Laszlo déblatère sur un grand projet qui, à coup sûr, va faire trembler les fondations du pays et remettre le statu quo en question. Zoli, peu intéressé, pense qu’il est encore tombé sur un hurluberlu. Mais la paranoïa latente du tatoueur va semer la graine lancinante du doute dans son esprit. Qui sont ces « ils » dont parle Laszlo ? Savent-ils vraiment tout sur tout le monde ? Ont-ils autant de pouvoir que Laszlo le prétend ? 

Invasion of the taxi snatchers

Bien vite, Zoli a la preuve que les élucubrations de Laszlo étaient plus sérieuses qu’il ne voulait le croire. Le président du Sénat est assassiné, et dans les jours qui suivent, d’autres hommes supposément influents tombent sous les balles d’assaillants anonymes. La paranoïa de Zoli a donc du bon, puisqu’elle lui évite, pour un temps du moins, d’être alpagué par les révolutionnaires conspirateurs, qui se révèlent être…des chauffeurs de taxi. 

Matz s’est inspiré d’une anecdote personnelle pour créer ce polar à la fois sombre et délirant. Partant du principe que les chauffeurs de taxi sont les plus à même, de par leur profession et leur nombre, de récolter des informations sensibles sur tout le monde (adresses, habitudes, petits secrets inavouables), il imagine ces mêmes chauffeurs former une confrérie et fomenter une révolution (ou un coup d’État, le récit n’est pas très clair là-dessus). 

Le pitch est donc WTF comme on les aime, et promet un récit paranoïaque à la Invasion Los Angeles (They Live! de John Carpenter) ou encore l’Invasion des Profanateurs (Invasion of the body snatchers de Philip Kaufman), en moins surnaturel, bien entendu. En somme, un récit où le protagoniste met à jour une conspiration secrète et se rend compte qu’il ne peut compter que sur lui-même, le danger pouvant provenir de n’importe où et de n’importe qui. Chaque licence de taxi serait un danger potentiel, chaque mine patibulaire derrière un volant augmenterait la sensation d’oppression du protagoniste et l’intensité du danger. Monter à l’arrière d’un taxi reviendrait alors à jouer sa vie, pour peu que l’on soit un homme influent ou détenant des informations capitales. 

Le thème est donc bien suggéré par la prémisse, seulement voilà, tous ces éléments sont absents de l’album. Tout ce à quoi on aura droit, ce sont deux conversations relativement cordiales entre Zoli et Lazslo à l’arrière de son taxi. Puis, en guise de développement, on trouvera les conspirateurs-taxis réunis en mode clandestins, avec même un « mouahahaha » résolument cliché en fin de scène. Rien ne vient vraiment approfondir ni même expliquer leur plan ou leurs motivations, ce qui gâche un peu l’ensemble. 

Certes, ils sont décrits comme dangereux et tuent des personnalités publiques, mais ces actions en soi n’ont rien de spécifique à ce que pourrait faire un chauffeur de taxi (on aurait pu avoir par exemple, conduire son « client » dans une allée déserte avant de le supprimer, piéger des faux taxis pour les faire exploser, ou faire une embuscade lors d’une opération escargot, exploiter spécifiquement les informations compromettantes, que sais-je !), et c’est dommageable à l’ensemble du récit. Encore une fois, nous sommes donc en présence d’un concept assez fort et très original (et d’autant plus angoissant que sa base, à savoir que les taxis peuvent en apprendre beaucoup sur les gens, est relativement vraisemblable!), qui ne va pas au bout de ses possibilités. 

Concernant la thématique et la faiblesse de son traitement, vient également se poser le problème du protagoniste, qui donne son titre à l’album. Le tatouage, étant donnée la mystique qui l’entoure, et l’art qu’il représente, devrait être un sujet à part entière. Ici, le scénario tente, assez difficilement, de se partager, entre le complot des taxis d’une part, et une réflexion sur l’art du tatouage, sans parvenir à les faire briller, car ce sont deux éléments qui ne sont pas liés dans le récit, et qui ne se mêlent pas efficacement, comme si l’auteur avait versé à la fois de l’eau et de l’huile dans son verre narratif, en espérant un mariage des deux. 

Le constat est simple: le tatouage n’a pas sa place dans ce récit aux forts accents de polar. Rien ne vient justifier le fait que Zoli soit tatoueur, cette profession n’ayant d’ailleurs que peu, voire pas, d’impact sur le reste de l’intrigue. Le héros, aurait du/pu être un opposant politique en fuite, ou même un chauffeur de taxi, ou tout autre chose qui aurait fait écho au thème de la conspiration et du coup d’État. Ou à l’inverse, il aurait été gratifiant que le tatouage de Zoli soit utilisé d’une façon ou d’une autre dans l’intrigue (il aurait pu être débusqué grâce à l’un de ses singuliers tatouages par exemple). 

Bref, le Tatoueur présentait toutes les caractéristiques d’un bon polar à la fois sombre et déjanté, mais la greffe thématique n’a pas pris, preuve que les bons bouchers n’ont pas toujours que de la bonne viande sur leur étal. 

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L’Évadé de C.I.D. Island

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Récit complet en 125 pages écrit et dessiné par Ibrahim Moustafa. Parution française chez les Humanoïdes Associés le 07/04/2021.

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Merci aux Humanos pour leur confiance.

Monte-Cristo à Alcatraz

Le jeune Redxan Samud n’avait pas tout pour réussir, mais la chance semble tout de même lui sourire. De basse extraction, il a du redoubler d’efforts pour faire ses preuves sur le navire marchand où il trime depuis des années.

Après un énième exploit qui attire sur lui l’attention de l’armateur, Redxan est désigné capitaine de son navire. Cette promotion inespérée, qui récompense des années d’efforts, va lui permettre de demander l’élue de son cœur, Meris, en mariage.

Ulcéré par cette ascension, Onaxis, un homme fourbe et cupide issu de la noblesse, fomente un complot contre Redxan afin de provoquer sa chute. Accusé de trahison envers le régime, Redxan est condamné lors d’une glaçante parodie de justice, puis jeté dans les geôles de C.I.D. Island, une prison impénétrable dans laquelle il rejoint nombre de prisonniers politiques. Clamer son innocence ne fait que précipiter sa disgrâce et durcir son châtiment, si bien que Redxan perd tout, son honneur, son avenir et la femme qu’il aimait.

Forcé de lutter pour sa survie lors de combats à mort, Redxan perd peu à peu espoir et sombre presque dans la folie. Un jour, il fait la rencontre d’Aseyr, un vieil homme enfermé depuis des décennies, avec lequel il va se lier d’amitié. A partir de là, Redxan va retrouver la volonté de vivre, puis préparer sa vengeance, contre ceux qui lui ont tout pris…

Un homme trahi en vaut deux

Nous sommes ici face à une adaptation du célèbre Comte de Monte-Cristo, d’Alexandre Dumas. Un homme est trahi et perd tout, puis revient des années plus tard sous un nom d’emprunt pour accomplir sa vengeance.

L’auteur s’approprie bien sûr l’histoire à sa manière, notamment en utilisant un décorum SF, qui n’impacte toutefois pas l’intrigue de façon significative. Si la première partie reste fidèle au modèle, la suite prend néanmoins une tournure plus personnelle à l’auteur. En effet, sur fond de lutte des classes, le scénario va passer du cadre intimiste de la vengeance personnelle à celui plus large de la révolution.

Cette direction élude donc tout un pan des manœuvres originelles d’Edmond Dantes, qui dans l’œuvre de Dumas, éliminait un à un ses anciens persécuteurs avec patience et froideur. Dans C.I.D. Island, la duplicité du héros ne dure qu’un temps, puisque le tout bascule bien vite dans l’action pure et les affrontements frontaux, ce qui est finalement dommageable, bien qu’entendable dans le cadre d’une adaptation.

Le tout est traversé par un souffle épique, en grande partie grâce aux fabuleux graphismes d’Ibrahim Moustafa, qui fait mouche tant sur les personnages que sur les décors. Vaisseaux volants, robots de guerre et îles flottantes, duels au sabre, tous les ingrédients sont réunis pour constituer ce récit prenant et divertissant.

En bref, L’Évadé de C.I.D. Island est un récit d’action et de vengeance fort bien réalisé, ambitieux et cohérent dans son ensemble, même si l’on aurait aimé que la partie mascarade, qui fait tout le sel de l’œuvre originale, soit davantage mise à l’honneur.

**·BD

Les Chroniques d’Under York #3: Confrontations

La BD!

Troisième tome de la série écrite par Sylvain Runberg et dessinée par Mirka Andolfo. Parution le 08/07/2020 aux éditions Glénat.

Un ver dans la Grosse Pomme

Conclusion de la bataille qui oppose le démon babylonien Marduk aux sorciers de l’Under York, ce microcosme souterrain ancré dans les fondations de la Grosse Pomme. 

Allison Walker, qui s’était imposé l’exil à la surface pour ne pas avoir à subir le joug de sa famille, a remis le couvert et s’est lancée, accompagnée de son frère Bayard, dans une mission dangereuse visant à stopper le démon avant qu’il ne s’empare de la ville. 

Alors que les deux précédents tomes abordaient habilement les thèmes de l’acceptation de soi et de l’empowerment féminin, grâce à une habile prémisse, ce troisième volume se concentre sur la conclusion du récit, avec en base thématique le sacrifice. 

Car en magie, on le sait, tout est question d’équilibre et de prix à payer. Le souci qui s’impose toutefois ici, et qui pointait déjà le bout de son nez dans l’album précédent, est que ces règles ne sont peu ou pas expliquées par l’auteur. Bien qu’implicites, elles  auraient gagné à être rappelées dans le cadre du récit, qui aurait ainsi gagné en puissance et en cohérence lors de sa conclusion. 

A la lecture de Confrontations, on est vite submergé par une sensation de hâte, voire de lassitude, que l’on imagine partagée par l’auteur, qui s’empresse d’enchaîner les événements, comme pour franchir enfin la ligne d’arrivée. Les sorciers parviennent à leurs fins, certes, mais de façon mécanique et sans grand intérêt, étant donné le système de « magie douce » qui rend tous les affrontements superfétatoires.

Il aurait été bien plus intéressant qu’Allison et Bayard formulent un plan durant le deuxième tome, grâce à une connaissance acquise chèrement, puis que ce plan, ô surprise, ne survive pas au contact de Marduk, qui au lieu d’assister passivement à la vampirisation du NYPD à la façon d’un rentier qui surveille narquoisement son cash flow mensuel, aurait justement œuvré pour éviter de revivre la même défaite que jadis.

Ceci aurait forcé Allison, Bayard et les autres sorciers à puiser en eux-mêmes pour vaincre le démon en usant d’un autre procédé et le sacrifice final n’en aurait été que plus fort. Une telle articulation, pourtant pas si savante, aurait dynamisé ce troisième acte quelque peu brouillon. 

Le dessin de Mirka Andolfo n’est ici pas en cause, puisqu’il reste dynamique et d’agréable facture, comme pour les deux précédents tomes. Les Chroniques d’Under York se terminent donc par une fausse note, la dysharmonie est d’autant plus forte que la série débutait très bien. 

Gageons que le scénariste Sylvain Runberg a raté cet album, occupé qu’il doit être à confectionner le prochain Wonder Woman avec Miki Montllo… 

*****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Mind MGMT #3: Savoirs opératifs et leurs impacts sur l’individu

Troisième volume de 328 pages de la série réalisée par Matt Kindt. Comprend les épisodes 25 à 36, parution le 07/01/21 aux éditions Monsieur Toussaint Louverture.

bsic journalism

Merci aux éditions Monsieur Toussaint Louverture pour cette découverte!

Management vertical des capacités corticales

Après un tome 1 vertigineux et un tome 2 fracassant, Matt Kindt vient apporter la touche finale à son œuvre phare. Après avoir découvert les ramifications du Mind Management, Meru, jeune écrivaine en mal d’inspiration, a découvert avec effroi son implication passée dans l’organisation et le caractère récursif de son parcours depuis qu’elle l’a quittée. [SPOILERS!]

Forcée par Henri Lyme de revivre sans cesse les mêmes évènements dans une suite implacable de lavages de cerveaux et d’enquêtes futiles, Meru Marlow est parvenue à briser le cercle en apprivoisant ses formidables capacités psychiques. Avec d’autres anciens agents du Management, elle s’est mise à la poursuite (ou vice versa) d’un redoutable agent surnommée l’Effaceur, déterminée à faire renaître l’organisation.

Alors que la course au recrutement bat son plein, il semblerait bien que Meru et son escouade improvisée aient été pris de cours par les facultés adverses. Après une embuscade meurtrière, l’équipe de Meru est mal en point, laissant l’héroïne seule pour contrer l’Effaceur et son armée d’agents psychiques.

Toutefois, Meru a prouvé par le passé qu’elle était pleine de ressource, et surtout, tenace. La jeune femme, forte de ses souvenirs d’agent retrouvés, va remonter à la source du Mind MGMT, et obtenir des atouts de taille dans son combat, tandis que l’Effaceur avance sûrement ses pions sur l’échiquier, sûre de sa victoire.

Bataille au centre de l’Esprit

Après nous avoir plongés dans des abîmes de paranoïa et de complots, Matt Kindt se décide enfin à lever les doutes de son héroïne tout en nous éclairant sur les origines du Mind MGMT, et plus précisément sur ce qui a déraillé. L’auteur explore donc cette fois encore le caractère corrupteur du pouvoir, et fait réaliser à sa protagoniste que même (et surtout) des intentions louables peuvent se transformer en ignominie si on les laisse être teintées par des intérêts personnels.

Kindt revitalise donc le comics indépendant en mêlant super-pouvoirs et intrigues politiques, en superposant réflexion philosophique et remise en question de la réalité. Une œuvre incontournable qui aura mis du temps à parvenir jusqu’aux lecteurs français, mais l’attente en valait la peine !