BD·Rapidos

Renaissance #1: les déracinés

BD du mercrediBD de Fred Duval et Emem
Delcourt (2018), Série Renaissance T1.

Fred Duval est le grand Manitou de la SF d’anticipation. Depuis des années il propose régulièrement des ouvrages et des séries qui sont toujours rattachées à l’histoire ou au principe même de l’anticipation et de son « et si… ». Uchronies, dystopies, anticipation sont des variantes d’un principe: utiliser des variations pour parler d’aujourd’hui.

C’est ce qu’il fait dans sa nouvelle série (courte) avec le dessinateur de la saga Carmen Mac Callum, le talentueux Emem (qui a remplacé Gess, dessinateur d’origine). La couverture vraiment réussie et intrigante a beaucoup fait parler d’elle et la communication efficace (avec une couverture au texte « extra-terrestre » par exemple) donne très envie de savoir ce que sont ces extra-terrestres.

Résultat de recherche d'images pour "renaissance emem"Le travail de préparation graphique est conséquent. Ce n’est jamais évident en SF tant le mauvais goût et le déjà-vu peuvent très vite pointer le bout de leur nez… Ici pas de faute de goût même si le choix assez classique d’un univers E.T. très coloré peut paraître facile. Le projet étant une BD SF grand public les auteurs n’ont vraisemblablement pas cherché à déranger mais plutôt à assurer un design classieux, aidé par la jolie patte du dessinateur. Le plus intéressant visuellement repose sur la science des visiteurs et notamment les vaisseaux asymétriques.

Le grand intérêt de cet album est de nous proposer à la fois une inversion (les humains sont colonisés en tant qu’êtres inférieurs) et une projection de l’interventionnisme onusien et occidental sur notre monde actuel. Dans une Terre dévastée par les catastrophes climatiques issues (on ne suppose) de l’action débridée du capitalisme industriel et mercantile, une civilisation supérieure vote l’intervention (dans le cadre d’un protocole très stricte), afin de sauver la civilisation humaine car elle dispose d’un élément particulier qui pourrait enrichir toutes les espèces: la capacité artistique des humains. Ce premier tome est très linéaire bien qu’il superpose l’intrigue en cours avec un long flashback expliquant comment le protagoniste extra-terrestre en est venu à participer à ce corps expéditionnaire.

Résultat de recherche d'images pour "renaissance emem"Le contexte planétaire est très proche de l’univers pessimiste et cynique de Travis/Carmen Mac Callum. Deux familles humaines seront les témoins de l’intervention et aux premières loges des écueils d’une préparation naïve. Duval touche là les déboires des interventions américaines mal préparées en mode « zéro morts » et où la violence basique à l’arme blanche peut remettre en cause l’armée la plus moderne en attaquant au moral. Malgré leur supériorité scientifique et technique absolue, les envahisseurs doutent de la pertinence de leur arrivée, de l’accueil sombre qui leur est réservé malgré leur pacifisme affiché… On ne peut forcer une population malheureuse à être secourue. C’est en substance cette constante que Fred Duval nous rappelle avec cet album hautement politique qui donne envie de connaître la suite.

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Esclaves de l’île de Pâques

Le Docu du Week-End

 

BD de Didier Quella-Guyot et Manu Cassier
La boite à bulles (2018), one shot, 80 pages.

L’illustration de couverture est jolie, colorée et explicite sur le contenu de l’album. Elle est composée comme une affiche de cinéma et c’est efficace. L’album comprend un gros dossier documentaire très essentiel (comme dans toute BD documentaire) en fin de volume, permettant de tisser un lien entre la BD et l’Histoire tragique de cette île martyr.

A la moitié du XIX° siècle les premières déportations de pascuans (habitants de l’île de Pâques) ont lieu pour en faire une main d’œuvre corvéable dans l’extraction du guano sud-américain. Après cela les prêtres entament l’évangélisation d’une communauté réduite à la portion congrue. Alliance de colonisation, de conquête religieuse et d’aventures capitalistes, c’est l’histoire de la disparition d’un peuple qui nous est relatée…

Résultat de recherche d'images pour "esclaves de l'ile de paques"Didier Quella-Guyot aime les îles et les connaît. Du Facteur pour femmes (île bretonne) à Papeete (Tahiti) ou sur le très bon Ile aux remords avec son compère Sébastien Morice, il aime à nous faire revenir dans ces terres aux cultures fortes et soumises aux soubresauts de l’Histoire, souvent coloniale. Ici c’est à une histoire largement méconnue qu’il nous convie en compagnie de Manu Cassier et son trait simple qui rappelle la BD jeunesse mais permet une grande lisibilité des planches et de superbes couleurs. De l’île de Pâques l’on connaît les Moaï, ces géants de pierre qui ne seront que très peu abordés dans l’album. Ce n’est pas le mystère de cette civilisation perdue qui intéresse les auteurs mais bien le processus brutal et semblant tellement facile d’acculturation et d’exploitation des indigènes par un système capitaliste allié de Image associéecirconstance à l’Église.

L’histoire est découpée en trois parties agrémentées d’un prologue relatant les razzias sud-américaines qui ont dépeuplé l’île et d’une épilogue. Les annexes proposent un résumé de l’histoire des pascuans au XIX° siècle par Didier Quella-Guyot, une biographie rapide des protagonistes historiques et un texte sur Pierre Loti (qui apparaît dans l’album), ses carnets de voyage et des reproductions de gravures de l’époque illustrant les récits de voyage. Cette structure très didactique permet une lecture facile et de s’intéresser à un drame connu car malheureusement commun à bon nombre de peuples dits primitifs au XIX° siècle, que ce soit en Afrique ou dans les Îles. Résultat de recherche d'images pour "esclaves de l'ile de paques"L’on comprend combien la faiblesse de ces population a permis à quelques pauvres prédicateurs de leur imposer une religion dont ils n’avaient pas besoin et comme cette petite terre n’a été pour beaucoup de blancs  – dont cet aventurier qui se fit proclamer Roi de l’île – qu’une ressource gratuite pour leurs projets personnels. Le plus intéressant dans ce récit est l’histoire de cet homme, enfiévré de navigation et terrorisé à l’idée d’être enfermé dans une affaire en France avec femme et enfants et qui s’imposa par la force, se maria à une fille d’ascendance royale avant de s’autoproclamer seigneur de ce caillou perdu au cœur du Pacifique et que bien peu souhaitaient lui contester.

Le dessin accompagne cette narration de façon élégante. L’illustrateur n’est pas un virtuose mais sa maîtrise des plans et découpage est remarquable et la mise en couleur donne une lumière très agréable en évitant de sombrer dans le misérabilisme. Car cet album se veut plus un récit d’histoire qu’un pamphlet, adoptant un ton relativement neutre, factuel, ne cachant rien des exactions mais restant classique dans son propos. Le sentiment d’impuissance qui reste après cette lecture nous rappelle combien le rouleau compresseur de la colonisation a causé de ravages de par le monde et le fait de poser des images sur ces drames est salutaire en nous forçant à regarder à hauteur d’hommes ce que l’on apprend dans une Histoire souvent par trop extérieure.

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Conquêtes: islandia

BD du mercredi
BD Jean-Luc Istin et Zivorad Radivojevic
Soleil (2018), 78 p.

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Je ne suis pas grand fan des séries commerciales de chez Soleil dans lesquelles officie Jean-Luc Istin, du coup je ne connais pas le travail de ce scénariste. Pourtant le concept de cette série annoncée en 5 tomes me paraît alléchante: une planète à coloniser par album, un contexte différent, des personnages différents. Avec une très percutante couverture et un petit truc dans le dessin, cela m’a suffit pour entrer dans l’histoire.

La flotte arrive enfin en orbite d’Islandia après des milliards de kilomètres et trente années de cryosommeil. Une flotte de colonisation. Une planète habitée par des indigènes pacifiques. Mais très vite pour l’oberleutnant Konig quelque chose semble clocher dans cette arrivée. Commence une enquête pour découvrir une conspiration qui va remettre en cause ce voyage sans retour…

Islandia, le premier tome d’une nouvelle série de SF militaire est une très agréable surprise dont je n’attendais pas tant, ayant commencé la lecture surtout pour les dessins de Zivorad Radivojevic. Je découvre cet illustrateur qui a, malgré quelques failles techniques de perspectives, une patte très intéressante qu’il faudrait voir en noir et blanc pour apprécier plus précisément son dessin (la couleur n’est pas honteuse mais très informatique, elle donne cet aspect interchangeable qu’ont beaucoup de comics et de BD de chez Soleil).

Le premier aspect novateur est dans le choix d’une culture germanique à cette flotte de colons avec un design très réussi vaguement inspiré de l’armée du troisième Reich. Istin évite la fausse bonne idée de calquer des idéaux nazis sur cette armée, qui a simplement le comportement classique de toute armée de conquête envoyée là après ce qu’on comprend avoir été un Armageddon sur terre… Aucune information directe de contexte, du pourquoi de la présence de cette flotte mais le scénariste distille quelques miettes qui laissent penser que le contexte général prendra forme à mesure de la lecture des cinq one-shot de la série. J’aime bien l’idée d’un univers cohérent dans lequel nous assistons à des histoires séparées (un peu ce que fait Fred Duval sur ses séries SF). Istin a construit cela avec ses séries fantasy depuis pas mal d’années et a donc de la bouteille.

L’histoire de cet album, après le réveil des militaires et le premier contact du lecteur avec l’héroïne, nous plonge rapidement dans une sorte d’enquête policière entre l’Oberleutnant Konig, son compagnon et l’IA de la flotte. Pas mal de concepts intéressants sont proposés (comme cette IA qui est tout sauf la voix de son maître!) et l’ensemble des personnages secondaires sont étonnamment développés quand on aurait pu s’attendre à des archétypes de jeu vidéo. Istin accorde un vrai rôle à chacun (l’héroïne est très réussie en mère acariâtre et Badass) et malgré l’intrigue nécessairement assez simple du fait du format one-shot, on apprécie les dialogues. La relation avec les autochtones ne propose guère plus de choses que depuis Aquablue (à savoir une vision écologiste face à une société technologique d’invasion) mais pas de faute de gout non plus. Le fin mot de l’intrigue m’a semblé un peu tiré par les cheveux et surtout en décalage avec une ambiance techno-réaliste sur la plus grande partie de l’album. Rien de risible mais l’effet Slasher vu dans une majorité de films de SF se retrouve malheureusement ici.

On reste avec un album très grand public de très bonne facture et dans la moyenne haute pour un produit aussi formaté. De quoi donner envie de lire les autres volumes de la série, pour peu que le niveau graphique soit aussi bon que sur Islandia.

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Morts par la France

Le Docu du Week-EndBD de Pat Perna et Nicolas Otero
Les Arènes-XXI (2018), 130 p. , One-shot.
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Je tiens à remercier les éditions des Arènes (qui ont fusionné avec la revue XXI) pour leur disponibilité et la qualité de leurs ouvrages qu’ils envoient très volontiers aux blogueurs (j’avais commencé l’an dernier mes partenariats avec eux sur l’excellent Paroles d’honneur). Ce genre de partenariats vertueux permettent de vraies découvertes et font généralement honneur au travail éditorial… Sur ce plan donc, on a droit à un très gros album au papier épais et à la très élégante couverture. L’album est découpé en chapitres ouverts par un poème, de Césaire ou de Hugo. L’ouvrage s’ouvre sur un avertissement concernant les éléments de fiction et ceux documentés et se termine par l’article dans la revue XXI qui a donné naissance au projet. Une excellente chose, qui aurait même pu être suivie par un entretien avec les auteurs sur l’adaptation… mais avec une telle pagination on ne peut pas trop en demander. Pour finir, je tiens à préciser que j’ai découvert cet album via un article de Mediapart et ne connaissais pas cet événement.

En décembre 1944, l’armée française tire sur des tirailleurs sénégalais rassemblés dans une caserne de Thiaroye avant leur démobilisation, provoquant un massacre. L’historienne Armelle Mabon découvre cette affaire et tente de démontrer les falsifications et mensonges autour de ce qui s’avère un crime et une affaire d’Etat tachant l’honneur de l’Armée…

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Ce récit est une fiction. Un scénario basé sur des événements réels et sur l’histoire vraie d’une thésards hantée par ce drame depuis le jour où elle en a entendu parler. Que le format soit celui de la fiction ne recouvre pas l’objet de l’ouvrage qui est bien de dénoncer un mensonge d’Etat fomenté par l’armée coloniale. La grande force de ce récit est de montrer la démarcation très fine entre la recherche scientifique froide et argumentée et le travail journalistique, fait de conviction et de récits. Ici on est plus dans l’enquête journalistique, parue dans la revue XXI, qui pointera du doigt toutes les incohérences administratives du récit officiel vis a vis des réalités des témoignages. La BD montre les difficultés d’Armelle Mabon, ancienne assistante sociale et douée en cela d’un très fort esprit de compassion et de révolte… qui ne colle pas forcément avec ce qui est attendu d’un chercheur, comme le lui rappellent sans cesse sa directrice de thèse et son compagnon. La structure scénaristique vise à montrer la pugnacité d’une femme convaincue et seule contre tous, mais ne tombe pas dans le piège du manichéisme de l’institution forcément à côté de la plaque. La directrice lui pointe des réalités et le rôle de chacun, lui faisant comprendre qu’une fois sa thèse validée elle pourra se lancer sur des travaux de son choix, pour peu qu’ils suivent une démarche scientifique. Car en histoire seuls les faits basés sur des preuves comptent. Dans ce cas là cela ne suffit pas car les documents ont été falsifiés. Il faut alors démontrer l’incohérence des dates, des chiffres.

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Là dessus on est un peu en manque, l’album comme l’article de la revue nous présentant les découvertes de l’historienne sans forcément beaucoup de faits. Étonnamment, les témoignages de familles de victimes ont été cherchés mais peu ceux des militaires. Les reportages nous montrent pourtant souvent (comme chez Davodeau) que c’est du cœur du crime que vient souvent l’information cruciale. Mais dans le cadre d’un massacre impliquant l’armée, la grande muette a sans doute su faire disparaître ou taire toute voix qui puisse dénoter. Ceci transforme alors cet album plus en témoignage qu’en une enquête pointilleuse comme l’excellent album Cher pays de notre enfance chroniqué ici ou le Saison brune de Squarzoni. Il n’en reste pas moins passionnant et remarquablement structuré, autour des doutes, des convictions et des indignations d’Armelle Mabon. L’aboutissement de l’histoire (pour l’instant) est la reconnaissance par l’Etat (en la personne du président Hollande) de ce massacre, minimisé mais reconnu. Ce n’est pas assez pour Armelle Mabon et les descendants des soldats assassinés qui luttent en justice pour le rétablissement de l’honneur militaire de leurs pères ou grand-pères. L’un des protagoniste rappelle à Armelle Mabon que le seul soldat réhabilité de l’histoire s’appelait Dreyfus…

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Graphiquement l’ouvrage est très élégant. Le dessinateur Nicolas Otero n’est pas le plus technique du circuit mais son dessin est très propre, arborant des couleurs douces et qui habillent parfaitement les traits. Il y a beaucoup de visages dans ces pages et il sait produire des expressions vivantes et distinguer ses visages d’hommes noires sans qu’ils soient interchangeables comme dans beaucoup de BD. Je ne connaissais pas cet auteur et ai beaucoup apprécié ses découpages et cases graphiques intercalées entre les scènes de dialogues. La BD documentaire a cela de difficile que les dialogues sont rarement graphiques et tout l’art des dessinateurs est de rendre fluide la lecture. Les auteurs proposent ainsi de nombreuses scènes illustrant le passé, dans les camps de prisonniers allemands ou autour de l’évènement du premier décembre 1944.
Cet album, outre être une très bonne BD, a le grand mérite de soulever une page noire de notre histoire a peu près méconnue du grand public. Il joue en cela parfaitement son rôle de documentaire en donnant envie de se renseigner plus avant sur cette affaire tragique.

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Note: Armelle Mabon m’ayant contacté pour apporter quelques précisions, je signale donc que l’enquête a bien à porté à la fois sur les familles de victimes et sur les officiers.

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Le château des étoiles #11-12

BD du mercredi
BD d’Alex Alice
Rue de sèves (2018), cycle 2 « les chevaliers de Mars » épisodes 5/6 et 6/6.

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Le Château des étoiles achève son second cycle « les chevaliers de Mars » avec cette saison de prépublication en gazette (#10-11-12). Pour rappel, chaque cycle de cette série qui occupe Alex Alice (auteur du Troisième Testament et de Siegfried) depuis 2014 comporte deux albums reliés sortant à l’automne, chacun de ces albums étant prépubliés au printemps en trois gazettes. Des versions grand format des albums sont également publiées (… qui restent moins grands que le format journal ici chroniqué).

Séraphin a été abandonné « seul sur mars » et rencontre une étrange princesse qui lui parle par la pensée. S’ensuit une odyssée à la découverte des paysages de la planète rouge au fil des canaux en suspension. Le héros rencontrera différentes castes qui habitent la société martienne et les plans de conquête de l’astre par la puissance coloniale prussienne…

Si la lecture de séries album par album provoque plus ou moins de perte du fil, le redecoupage en épisodes accentue cela. Si les premières planches sur la planète rouge étaient un peu confuses, les deux derniers épisodes ramènent de l’action et des révélations qui vont comme depuis le début nous projeter vers la suite des aventures des chevaliers de l’Ether. Étonnant scénario d’Alice qui enchaîne ainsi ses cycles sans vraie rupture… jusqu’où?

Outre les habituels rédactionnels qui continuent de nous détailler les implications terriennes de la conquête de l’Ether ces épisodes introduisent un vrai intérêt sur l’ethnologique des peuples de Mars en transposant le phénomène qui a accompagné la colonisation au XIX° siècle dans un contexte du système solaire. L’idée est excellente! C’est le principe même de la Science-Fiction et, allié à l’élégance des dessins grands formats d’Alice c’est à une véritable exploration exotique que nous assistons. Le principal reproche que l’on pourrait faire à la série est celle d’en garder trop sous le coude, d’hésiter à se lâcher en révélant l’entièreté de la société et des technologies martiennes. Le processus fonctionne puisque le mystère attise la curiosité, mais les articles de la prépublication jouent beaucoup pour enrichir le hors champ et il faudra faire attention à ne pas trop tirer sur la corde au risque de lasser les lecteurs à mesure que la série s’allongera. Disons que le côté épique est peut-être ce qui manque à la série, toute accaparée qu’elle est à exploiter le genre littéraire d’aventure de Jules Verne et de l’époque en générale, très descriptive et sensitive.

Pour l’instant nous n’en sommes pas là et certains liens avec le premier cycle sont introduits, de manière à maintenir une colonne vertébrale et l’auteur sait proposer néanmoins des révélations qui nous laissent coi, tout préparés que nous sommes à un univers naïf, manichéen, romantique du XIX° siècle. Le design général est toujours superbe, proposant de jolies scènes avec la princesse ou le retour du méchant Gudden et toujours ces phénomènes incroyables jouant de la physique que nous connaissons.

Le Château des étoiles  est une série que l’on aime retrouver, avec ses défauts et ses forces et toujours un petit cœur battant pour cet auteur qui sait nous faire retrouver une âme d’enfant.

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BD·Documentaire

Lucha

Le Docu du Week-EndBD de Justine Brabant et Annick Kamchang
La boite à bulle (2018), 77 p. n&b.

Le volume est issu d’un partenariat entre l’éditeur La boite à bulle et Amnesty International, avec l’optique de proposer à des auteurs de traiter un sujet sur lequel Amnesty fournira son expertise, sa documentation et sa caution. Les auteurs choisissent librement leur sujet. L’album propose une préface d’Anjélike Kidjo, une postface d’un des militants des droits humains africain et un texte d’Amnesty sur les défenseurs des droits humains.

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La Lucha voit le jour à la suite des mouvements indignés et de la révolution tunisienne de 2011. Le mouvement impulsé par de jeunes étudiants de la classe moyenne congolaise dégoûtée par l’impasse de leur pays, la corruption, la pauvreté, s’inspire tant de la non violence que des mouvements citoyens aux préoccupations très concrètes. Le fait de ne pas à voir de hiérarchie coupe l’herbe sous le pied du système de corruption installé très solidement dans beaucoup de pays du tiers monde. Cette non organisation perturbe beaucoup une répression habituée au système de chefs, plus faciles à corrompre. Les militants, qui se voient persécutés, intimidés, emprisonnés, doivent combattre au moins autant les mentalités des populations que la répression politique qui est finalement souvent un colosse aux pieds d’argile dès lors que les mouvements sont médiatisés. Le mouvement commence par l’accès à l’eau puis part en lutte contre la mainmise de l’église catholique sur les écoles et la taxe qu’elle fait peser sur l’accès à l’école.

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L’association essaye de gérer sa crise de croissance en gardant une neutralité absolue, notamment vis à vis des partis. Les soutiens qu’ils reçoivent des ONG vise à compenser les attaques judiciaires et intimidations pénales dont ils sont victimes. Finalement le clivage entre la classe politique composée d’hommes ayant la culture du chef et de l’obéissance, n’est guère différent de la situation démocratique en Europe (si ce n’est d’échelle) où toute une génération tente de changer le fonctionnement de vieilles démocraties bourgeoises.

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C’est à mon sens la réflexion la plus forte et la plus grande vertu de cet album que de nous faire réaliser, nous occidentaux centrés sur des problématiques qui pourraient paraître futiles, que nous avons les mêmes combats: environnementaux, démocratiques,… La jeunesse du monde aspire à balayer les réminiscences de ce terrible XX° siècle qui aura fait tant de mal et dont les élites auto-reproduites s’accrochent violemment à leur domination. Mais les choses bougent et en Afrique peut-être plus qu’en Europe finalement l’on voit apparaître (au Libéria avec George Weah, au Sénégal avec Macky Sall, …) de nouvelles figures issues de la société civiles et qui semblent décidées à combattre la corruption. Un très bel album qui donne de l’espoir.

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Red Sun

BD de Louis et Alessandra de Bernardis
Kamiti (2018), 54 p., volume 1/2.

couv_327358La superbe couverture nous mets sous de bons auspices pour la lecture du premier album d’un nouvel éditeur à qui on pardonnera les quelques coquilles de textes. La maquette est simple, rien d’exceptionnel mais rien à reprocher non plus. L’album est annoncé en deux parties (j’aime ça) et les auteurs expliquent en fin d’album les découvertes des systèmes d’exo-planètes, réalité scientifique qui leur a donné l’idée de ce projet. C’est original et intéressant. Enfin, un making of des étapes conception d’une page par l’illustratrice clôture le volume, ainsi qu’un aperçu d’une page du prochain tome. On sent l’effort éditorial pour développer l’après-lecture et c’est très bien.

En 2627 l’humanité a été asservie par un bloqueur génétique qui interdit toute violence, et donc toute révolte. Dans le système « Red Sun one » Cass et Bord’ sont frères et sœurs, mineurs travaillent dans des champs d’astéroïdes. Couvé par sa frangine, Bord’ ne rêve que de rejoindre la rébellion qui s’est émancipée du bloqueur génétique et combat pour la liberté des humains contre un mystérieux adversaire…

Dans la série « une couverture c’est (très) important », Red Sun se pose là! Reprenant les codes de l’affiche de cinéma, avec des personnages forts et ses teintes chaudes solaires, l’album a l’une des plus belles couvertures de l’année. Tant mieux pour l’éditeur tant il est difficile de faire son trou. Là où ça devient intéressant c’est que la couverture est réalisée par l’illustratrice de l’album (assistée d’Antonio Di Luca mais l’on n’est pas dans la démarche commerciale utilisée par beaucoup d’éditeurs sur le modèle des comics US et que je trouve détestable)… et surtout qu’elle n’est pas trompeuse puisque les dessins intérieurs sont largement du niveau de la peinture de cette couverture. Comme on dit, « on ouvre un album pour ses dessins, on l’aime pour son scénario »…

J’ai pris grand plaisir à la lecture de cette histoire SF qui sait instiller un mystère tenace tout au long du volume en induisant subtilement des informations sur les antagonismes. Les deux frangins sont attachants et crédibles par leurs options de vie opposés et les personnages secondaires (très peu développés, un peu dommage) appuient ce duo. L’intrigue progresse sans longueurs, essentiellement autour de ce frère que Cass va tout faire pour protéger et c’est justement au moment où l’on sent que l’on a besoin d’un événement pour progresser dans l’intrigue que survient la révélation finale. La tension est donc tout le long sur le fil et le côté tardif de l’accélération renforce l’envie de lire la suite. Gros cliffhanger, joli coup scénaristique, c’est très efficace.

Niveau graphique, pour un premier album c’est déjà très fort. Le making-of explique la technique essentiellement numérique d’Alessandra de Bernardis dont la maîtrise anatomique (les postures des personnages dans toutes les situations sont sans faute) et la caractérisation des visages est vraiment intéressante. Le côté très numérique des couleurs et des textures peut paraître un peu lisse mais cela apporte aussi une ambiance typique de la SF spatiale. Peut-être un peu trop d’effets de lumières mais franchement, beaucoup de dessinateurs chevronnés ne s’en tirent pas mieux. Pour peu qu’elle progresse en publiant, on tient là l’une des illustratrices à suivre de ces prochaines années et qui pourra sans doute dessiner dans tous les styles tant sa technique paraît solide.

Je suis vraiment content pour les auteurs et l’éditeur de parvenir à publier un premier album si costaud et qui pourra sans difficulté lancer une carrière à suivre.

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