***·BD·Nouveau !·Service Presse

Talion Opus II: Veines

La BD!
BD de Sylvain Ferret
Glénat (2021), 60p., série prévue en 3 tomes.

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bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Tadeus et Billie ont du fuit la cité de Forenhaye après les tragiques évènements passés. Errant dans les terres mortes, entre toxicité et bellicisme des groupes humains qui y survivent, ils sont contraints de se rendre dans le royaume d’Orfèvre, où tout à commencé…

Talion tome 2 - BDfugue.comA ceux qui ont vécu la lecture du premier tome de cet ambitieux triptyque dans la frustration d’un récit touffu et par trop cryptique je les rassurerais sur le déroulé beaucoup plus linéaire de cette suite. Le mode d’expression de Sylvain Ferret n’est pas devenu soudainement accessible pour autant: comme expliqué précédemment son grand sens du cadrage cinématographique très créatif demande beaucoup d’interprétation au lecteur. La réduction du nombre de personnages (l’Opus I s’était terminé dans de belles effusions de sang…) et la concentration de la focale sur le duo central font pourtant beaucoup de bien et logiquement aident à s’immerger dans ce monde poisseux et désespéré.

Le worldbuilding et l’esthétique générale vaguement inspirés des design Wahammer 40K et des jeux vidéos convainquent parfaitement et frôlent parfois l’épique attendu. Les limites techniques pour une telle démesure empêchent des délires à la Ledroit qui demandent une grande lisibilité mais on ne peut que saluer le courage d’un si jeune auteur qui n’a pas attendu d’avoir dix ans de bouteille pour donner libre court à ses envies.

Talion tome 2 - Veines - Bubble BD, Comics et MangasL’évolution du scénario intègre le très tendance concept de transhumanisme ainsi que les plus classiques camps d’esclaves dans un néoféodalisme vu précédemment. Si le premier tome était centré sur Billie, ce second développe plus largement le passé du très mystérieux et charismatique Tadeus qui apparaît plus clairement comme le personnage principal. A la fois surpuissant, sombre, dramatique, il a tous les attraits du héros de BD que l’on a envie de voir vaincre l’injustice!

Avec un final qui assume un gros cliffhanger en mode veillée de bataille, on a la promesse d’une montée en puissance qui, libérée des scories d’un démarrage un peu poussif par l’envie de trop bien faire a tout pour proposer une conclusion grandiose, pour peu que l’auteur ailles là où il est le meilleur: un montage dément pour des batailles épurées et rageuses. La sophistication des concepts SF ne nécessite pas de brouillages narratifs. Si l’Opus III pousse dans la direction du II on devrait avoir du très bon l’année prochaine…

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***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

L’assassin qu’elle mérite

La trouvaille+joaquim

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BD de Wilfried Lupano, Yannick Corboz et Catherine Moreau (coul.)
Vent d’ouest (2010-2016), 46p./album série terminée en quatre volumes.

Dans la Vienne impériale de 1900 l’ancien monde se fracasse sur le nouveau. Si l’oppression féodale a été remplacée par une Lutte des classes entre prolétariat et bourgeoisie fortunée, cette dernière est loin d’être homogène, certains de ses membres abhorrant le carcan moral que fait peser l’ordre établi sur l’humanité. Ainsi vont se retrouvés liés à la vie à la mort deux riches hédonistes décidés à s’encanailler en créant une oeuvre d’art vivante: un pauvre naïf qu’ils ambitionnent d’élever au rang de criminel ultime chargé d’abattre la société morale. Ils vont s’efforcer de créer l’assassin qu’elle mérite…

L'assassin qu'elle mérite - BD, informations, cotesÉtrange série que cette quadrilogie qui se découpe en réalité en deux diptyque en forme de deux lieux/époques. Formé à Emile Cohl et déjà très solide techniquement et doté des atouts techniques des artistes de l’animation, Yannick Corboz (auteur plus tard de la Brigade Verhoeven et dernièrement des Rivières du Passé chez Maghen) sort d’un diptyque avec le golden-boy d’alors, Wilfried Lupano tout juste auréolé du succès de sa série majeure, Alim le Tanneur. Déjà chez les deux auteurs ce besoin de politique, cet esprit contestataire d’un ordre établi, d’une morale religieuse ou sociale qu’ils veulent mettre à bas. Et l’on sent dans le duo Alec/Klement une part de l’esprit créatif qui transpire dans cette reconstitution des Vienne et Paris de la Belle-époque.

Difficile de résumer cette intrigue très tortueuse qui, si elle suit résolument l’itinéraire assez piteux du jeune Victor tombé dans les filets machiavéliques de Victor, ne fait pas de lui un héros pour autant, loin de là. Ici les personnages sont bien un prétexte pour dépeindre deux sociétés au bord de l’explosion et que personne ne veut vraiment défendre. Le traitement scénaristique est ainsi perturbant en ce qu’hormis peut-être Klément, l’ami victime repenti on a très peu de compassion ni pour Alec le manipulateur ni pour Victor la victime. Car s’il a découvert la belle vie des héritiers gavé de l’argent de son mécène, le jeune garçon enchaîne mauvaises rencontres sur mauvaises décisions et n’est même pas capable de devenir le terrible révolutionnaire que l’on imagine.

L'Assassin qu'elle mérite - BD, avis, informations, images, albums -  BDTheque.comWilfried Lupano nous avait déjà habitué au refus de la linéarité sur Alim le tanneur et poursuit ici sa construction chaotique au risque de perdre un peu le lecteur quand aux finalités de son projet. Le décors et les acteurs permettent bien très efficacement de nous décrire la Vienne impériale où la Police est principalement là pour protéger le mode de vie rapace des riches et où le vernis moral s’efface bien vite derrière le sexe et les pulsions. Mais faute de point d’accroche auquel s’identifier (un héros, un méchant) on écoute les analyses intéressantes tout en cherchant la route. C’est une approche que l’o peut qualifier de complexe, l’auteur refusant de donner le mode d’emploi de sa carte postale. Ainsi la rupture de mi-série voit disparaître Alec et l’intrigue se voit transposée à Paris autour de l’Exposition Universelle et d’un projet d’attentat anarchiste. Des personnages disparaissent, d’autres apparaissent sans que l’on se souvienne bien si on les a déjà vu ou non.

L'Assassin qu'elle mérite - BD, avis, informations, images, albums -  BDTheque.comGraphiquement parlant Corboz propose de belles mises en scène avec une évolution que la couleur n’aide pas. En changeant de coloriste sur chaque album, on sent que le dessinateur n’est pas totalement convaincu, lui qui maîtrise pourtant une belle palette sur ses dernières publications. Et si l’encrage est un peu grossier sur le premier volume ce sont surtout les couleurs qui semblent faites au numérique qui détonnent avec l’approche artisanale du trait et de l’ambiance. L’évolution graphique est ainsi palpable tout au long de la série (en mieux) et propose quelques très belles atmosphères impressionnistes qui collent parfaitement à l’époque.

Série insaisissable, ni pamphlet politique, ni carte postale ou chronique sociale, L’assassin qu’elle mérite est tout cela à la fois dans un mode déstructuré qui demandera un lâcher-prise au lecteur sans chercher un sens à tout cela. Pas le meilleur scénario de Wifried Lupano mais une belle découverte graphique d’un dessinateur assez rare et qui pourrait bien exploser au grand public au premier succès commercial.

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****·BD·Nouveau !·Rapidos

Shi #5: Black Friday

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BD de Zidrou et Homs
Dargaud (2022), 56 p., Second cycle.

Jay et Kita sont les ennemis publics numéro 1 de l’Empire. Après les évènements des docks que tout le monde semble pressé d’oublier, elles ont entrepris un militantisme radical (que la bourgeoisie victorienne appelle Terrorisme), bâtissant une organisation clandestine appuyée sur les gamins des rues. Mais la police de l’Impératrice n’a pas dit son dernier mot…

Black Friday (par Zidrou et José Homs) Tome 5 de la série ShiRetour de la grande série socio-politique avec un second cycle que l’on découvre, surpris, annoncé en deux albums seulement. Reprenant la construction temporelle complexe juxtaposant les époques sans véritables liens, Zidrou bascule ensuite dans un récit plus linéaire et accessible où l’on voit l’affrontement entre la naissance du mouvement des Suffragettes  et la société bourgeoise qui ne peut tolérer cette contestation de l’Ordre moral qui étouffe le royaume. Les lecteurs de la série retrouveront ainsi les séquences connues, à la fois radicales, intimistes, sexy et violentes. Et toujours ces planches sublimes où Josep Homs montre son art des visages.

L’itinéraire de Jay et Kita se croise donc avec un échange épistolaire original à travers les années avec la fille de Jay, sorte de fil rouge très ténu qui court depuis le début sans que l’on sache sur quoi il va déboucher. L’écho contemporain bascule cette fois dans les années soixante (on suppose) où un policier enquête sur une disparition qui le mène sur la piste des Mères en colère. Pas plus d’incidence que précédemment mais l’idée est bien de rappeler que les évènements du XIX° siècle débouchent sur un combat concret à travers les époques.

Avec la même élégance textuelle comme graphique, Shi continue son chemin avec brio et sans faiblir. On patiente jusqu’au prochain avec gourmandise!

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****·BD·Nouveau !·Service Presse

Enfer pour aube #1/2

La BD!
BD de Philippe Pelaez et Tiburce Oger
Soleil (2022), 54p., bichromie, 1/2 tomes parus.

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Merci aux éditions Soleil pour leur confiance.

Janvier 1903. Alors que Paris est à nouveau éventrée par un chantier pharaonique, celui du métropolitain, des notables se retrouvent pris pour cible d’un mystérieux voltigeur à écharpe rouge. Dans cette III° République bourgeoise triomphante, l’élite veut oublier ces classes laborieuses si dangereuses pour leurs profits et chassée au-delà des murs, dans la Zone. Car la révolution rouge de 1871 est encore dans toutes les têtes…

Aube de Sang L'Enfer pour Aube, planche du tome 1 © Soleil / Oger / Pelaez  Paris, janvier 1903. Des avenues sont éventrées pour permettre la poursuite  de ma construction de nouvelles lignes du Métropolitain. Le conseiller du  Ministre des Travaux Publics ...Philippe Pelaez est l’un des auteurs BD qui monte. Depuis ma découverte de son très bon Alter en compagnie de son comparse qui revient sur le tout neuf Furioso) j’ai pu apprécier la qualité de ses textes, qui explosent ici sous une plume particulièrement inspirée. A cheval entre les mythes littéraires, la grande Histoire et celle plus triviale des hommes qui la font, l’auteur réunionnais se définit par une exigence créative très relevée, qui s’inscrit ici dans la tradition feuilletonnante du XIX° siècle.  Dans cette intrigue qui nous fait passer du chasseur (un policier incorruptible) au chassé (le tueur à écharpe rouge) on a nos chapitres entrecoupés par de fausses unes de gazette qui habillent joliment l’ensemble et densifient le background.

Si le récit est relativement linéaire, l’ensemble du propos, passablement énervé, porte sur ce peuple opprimé dont la violence physique n’est que le pendant de la violence économique et matérielle qu’il subit depuis la répression sanglante de la Commune de Paris par les troupes versaillaises. En s’inscrivant dans la tradition des auteurs parisiens populaires qui cultivent cette culture « apache » des faubourgs si particulière, Pelaez nous fait pénétrer un monde peu abordé en BD, tout en assumant un propos politique avec un parallèle évident sur notre société à l’argent si L'Enfer pour Aube (tome 1) - (Tiburce Oger / Philippe Pelaez) - Historique  [DERNIER REMPART, une librairie du réseau Canal BD]clinquant.

L’aventure endiablée et pleine d’action (l’histoire se termine en deux volumes, il n’est pas temps de traîner) respire par de nombreux aparté rappelant ce que dut subir le peuple parisien sous ces régimes bourgeois en attendant le Front populaire. Comme sur les gazettes du Château, l’album se conclut par un joli cahier de faux articles de presse agrémentés de jolies illustration, originales cette fois-ci. Il est simplement dommage que la partie graphique ne soit pas aussi ciselée que le texte, ce qui fait passer l’album à côté d’un coup de cœur. Malgré sa grande popularité je n’ai jamais été grand fan du style de Tiburce Oger qui compense un dessin parfois un peu rapide par un joli sépia agrémenté de touches de rouge bienvenues. L’ensemble reste très regardable et fort bien mis en scène, pour une lecture très agréable et qui nous sort de l’ordinaire.

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**·BD·Nouveau !·Rapidos

Talion Opus I: Racines

La BD!
BD de Sylvain Ferret
Glénat (2021), 60p., série prévue en 3 tomes.

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Le monde est mort. Réfugiés dans une cité verticale dominée par une élite dotée de moyens technologiques lui permettant d’assurer sa survie, l’humanité est corrompue par la Vermine, un virus qui contamine toute matière vivante, à commencer par l’eau. Là, Billie, jeune noble acquise à la cause de la plèbe va se retrouver au centre d’un conflit pour le contrôle de l’eau, alors qu’un mystérieux guerrier parcourt les terres désolées à la recherche d’un remède…

Sylvain ferret avait marqué les esprits sur sa première série des Métamorphoses 1858. Malgré des lacunes techniques (notamment anatomiques) et un usage appuyé du numérique, le dessinateur y démontrait une science du cadrage et une ambition très importante quand à la mise en forme de l’histoire. Très communiquant sur les réseaux sociaux, Ferret a commencé à diffuser assez tôt les premiers travaux de son projet solo dont la couverture et le design général de la maquette impressionne. Si ce n’est pas forcément la couverture de l’année on peut être surpris que ce projet n’ait pas vu le jour dans la collection Métamorphoses… bref.

Planète en danger | La Gazette Nord-Pas de CalaisDe l’ambition il y en a dans ce premier tome de la trilogie Talion. Un peu trop peut-être… Alors que le dessinateur s’appuyait sur une comparse pour le scénario dans sa précédente série, on sent à la lecture de l’album qu’il est peut-être un peu tôt pour partir en solo tant la complexité de sa narration (renforcée par un amour des encadrés narratifs décalés de l’image, qui ne facilitent pas la compréhension de ce qui se passe) rend la lecture un peu ardue. On pourra comparer son profile à celui d’un Mathieu Bablet dont l’envie et la minutie compensent des projets très exigeants et difficiles d’accès.

On ne peut pourtant pas dire que le concept soit extraordinairement original. La cité d’en haut et la cité d’en bas, l’environnement pollué et la néoféodalité ont déjà été largement abordés en BD. La construction graphique est chirurgicale avec des décors impressionnants tout le long. Les cadrages j’en ai déjà parlé, c’est bien évidemment un des points forts de Sylvain Ferret… en même temps qu’un péché mignon pas très facilitant pour le lecteur. Les séquences d’action sont très bien menées et l’aspect organique toujours présent dans le corpus de l’auteur plaira à certains, moins à d’autres.

Talion est donc un projet très solidement construit, très beau à regarder, mais par trop cryptique dans le déroulé de son introduction. Défaut majeur des dessinateurs en solo, on peut espérer que l’auteur saura revenir à plus de simplicité dans sa narration pour la suite de son grand œuvre

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****·Actualité·BD·Nouveau !·Numérique·Service Presse

Mon rond-point dans ta gueule

Le Docu BD
Bd de Sandrine Kerion
La boite à bulle (2022), 144p., One-shot.

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bsic journalismMerci à la Boite à bulle pour cette découverte

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On oublie vite. Une crise en remplace une autre et l’on se retrouve à la lecture de ce formidable reportage BD à se rappeler qu’il y a moins de deux ans s’est déroulé une des plus importantes révoltes populaires  de notre histoire, qui a fait vaciller le pouvoir jupitérien de la Cinquième République. Le Covid est depuis passé par là, concluant un moment qui s’était déjà refermé, participant à son oubli et aggravant les symptômes qu’avaient révélé les gilets jaunes.

https://media.ouest-france.fr/v1/pictures/MjAyMTEyMjFlNDYxYzE0N2QwOTAxYzZlOTlhNjVmODljY2RlMDQ?width=480&focuspoint=50%2C25&cropresize=1&client_id=bpeditorial&sign=3c3e628c1aa773f2228b999cb3ad13dc0f4039d70d1bbc94c2edda1724cabe6eBien qu’elle se présente comme une simple citoyenne la démarche et le travail de Sandrine Kérion sont résolument journalistiques et absolument professionnels dans sa réalisation. Refusant de se positionner (tout en expliquant en préface qu’elle a petit à petit découvert la pertinence de la révolte) elle se propose au travers de ces neuf portraits de raconter des histoires de vie, celle de la très grande majorité de nos concitoyens vivant souvent de petits boulots, plus ou moins abîmés par la vie, aux cultures familiales et sociales variées mais se rejoignant dans une certains modestie, souvent choisie, celle des gens qui n’attendent guère d’aide mais constatent que leurs efforts deviennent dérisoires au regard d’une France d’en haut qui les méprise.

L’ouvrage s’ouvre sur un remarquable récapitulatif de trente pages qui fait un bien fou à qui a raté le départ ou a eu du mal à comprendre le déroulé et les objectifs des manifestants dans un traitement médiatique qui a, on peut le dire, été fortement déloyal. L’autrice ne verse pas dans l’accusation facile et explique par moment les raisons d’une méfiance et d’une difficulté à comprendre l’identité d’un mouvement qui n’en avait guère d’autre que ce gilet. Les témoignages qui suivront rappelleront bien la présence de violents, de racistes, avec qui la cohabitation n’a finalement pas été possible. Ce fut une les raisons communes du retrait du mouvement parmi les personnes rencontrées par Sandrine Kérion. Le déclenchement de la violence en fut une autre, permettant au système politico-médiatique et à la frange « bourgeoise » de ne plus voir autre chose que le vernis sur la colère.

Ce qui marque dans ces itinéraires, outre de rappeler ce que sont les français, c’est qu’il n’y a pas de misérabilisme. Dans ce secteur particulier (il faut le reconnaître), cette Bretagne de l’agroalimentaire industrielle, ces gilets jaunes sont la frange gauche, majoritairement non violente, non raciste et plutôt encline à voter Melenchon. Comme on l’a vu si à l’origine l’autre frange, réactionnaire et raciste avait occupé les ronds-points, assez vite plus rien ne pouvait coller. Surtout, la répression policière féroce des Amazon.fr - Mon rond-point dans ta gueule: Portraits de gilets jaunes -  Kerion, Sandrine, Le Bolloc'h, Yvan - Livresmanifestation, après que le pouvoir eut compris qu’aucune structuration pérenne n’était à attendre du fait même de la trop grande différence entre les membres, a beaucoup joué dans le retrait des témoins.

Ces gens sont des français moyens, pas nécessairement dotés d’une famille dysfonctionnelle, n’ayant pas toujours échoué à l’école, simplement des gens qui n’ont pas de patrimoine, ni culturel ni matériel et qui pensent que seule la volonté suffit pour s’en sortir honnêtement. Quasiment tous convergent, après une pointe d’amertume, pour reconnaître le formidable mouvement d’éducation politique et des vertus du collectif parmi ces milliers de femmes et d’hommes qui ne savaient pas qu’ensemble on est plus fort que seuls.

Incroyablement honnête, juste, cet ouvrage tombe à point nommé pour rappeler d’où l’on vient et que rien n’est inéluctable. Et s’il confirme l’échec inéluctable de la révolte, Covid ou pas, il nous dit aussi que tous ces gens qui se sont redécouvert un pouvoir citoyen n’ont pas disparu et ne sont sans doute pas plus visible dans les radars des instituts de sondage qu’à la veille du déclenchement de la révolte des ronds-points.

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*****·Cinéma

Visionnage: Arcane saison 1

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Coup de coeur! (1)Dans la cité de Piltover les grandes familles gèrent la vie de la cité du haut du grand conseil où elles oeuvrent autant pour la sécurité de la population aisée d’en haut que pour la préservation de leurs intérêts. Dans les bas-fonds, la cité de Zaun est peuplée de va-nu pieds et de criminels qui luttent au quotidien pour survivre. Les relations entre les deux cités, reliées par un unique pont, est parsemée de révoltes violentes et d’expéditions punitives de la police aux ordres. Là, deux sœurs vont se retrouver tragiquement séparées et participer à cet affrontement alors qu’une découverte scientifique s’apprête à bouleverser l’équilibre technologique et magique de ce monde au passé très sombre que personne ne voir ressurgir… https://www.numerama.com/wp-content/uploads/2021/11/arcane-piltover.jpg

Quand on me parle de série d’animation Netflix adaptée d’un jeu vidéo à la mode je passe mon chemin… On a beau s’appeler Netflix, produire une série de neuf épisodes de quarante-cinq minutes ça coûte cher et les productions appuyées sur des franchises réputées mettent rarement les moyens (genre Castlevania). Pourtant des miracles il en existe… et Arcane est sans doute le plus beau miracle animé qui ait été produit depuis au moins vingt ans!

Date et heure de sortie Arcane Act 3, à quelle heure sortent les épisodes  7, 8 et 9 sur Netflix ? - topactualites.comJe ne connais pas du tout le jeu League of Legend mais le fait qu’il soit le jeu en ligne le plus joué au monde explique le budget de la série (réalisée pour les dix ans de LoL… ça me rappelle un autre grand succès de l’animation!) qui serait de plus de cinquante millions de dollars, soit presque dix fois plus que le budget moyen d’une série animée. Réalisée par un petit studio français rattaché commercialement à l’éditeur Riot games, Arcane semble avoir joui d’une immense liberté artistique tant les neuf épisodes ressemblent à un fantasme grandeur nature de concept artist et de créateurs de mondes.

Dans le cinéma il n’y a pas que les budgets et sur le plan purement artistique cette première saison (déjà renouvelée au vu des excellents retours) est un plaisir permanent. Que ce soie le design général tout à fait steampunk et coloré, les doublages fort réussis (j’ai visionné la VO) ou l’intrigue fort dramatique, on enchaîne chaque épisode en attendant le ventre-mou ou le cliché si fréquent dans les séries… las. L’exigence général des créateurs force le respect tant ils se sont fait une discipline de ne jamais aller là où on les attend, là où Revue Arcane : L'histoire des opposésl’intrigue mène. Outre les graphismes (j’y reviens), la très grande force d’Arcane ce sont ses personnages dont la psychologie et les relations (torturées) sont d’un grand réalisme. Élevées dans les bas-fonds les deux sœurs sont dures et ne devienne pas soudainement de belles héroïnes. Chaque personnage, des gentils aux méchants a sa part d’ombre, ses doutes, ses tendresses. Ainsi bien malin peut qualifier un personnage de méchant ou de gentil, les scénaristes ayant tout fait pour que chacun soit cohérent avec ses complexités. De même on évite soigneusement le manichéisme des nobles pourris oppressant sans morale un gentil peuple qui ne demande qu’a survivre. La réalité est bien plus compliquée et sincèrement aucun personnage ne laisse indifférent, que ce soit dans son design ou dans son itinéraire. Surtout, le personnage de Powder, à l’esprit détruit et schizophrène, impressionne et touche tant sa souffrance renvoie à une part humaine très crédible. Les dilemmes permanents, les manipulations, nous happent dans cette intrigue où l’on s’implique émotionnellement avec passion.Netflix Geeked on Twitter: "so cool seeing Vi's gauntlets in action  https://t.co/OzyU2ghTCm" / Twitter

L’aspect magique est occupé par une double technologie, une sorte de drogue utilisée par un seigneur du crime dans la basse ville, donnant des capacités surprenantes (mais très dangereuses) à ses consommateurs, quand la haute ville utilise une gemme énergétique dont la canalisation permet la fabrication d’artefacts surpuissants tels que la téléportation. La magie existe dans ce monde mais de façon lointaine, comme une réminiscence du passé glorieux que l’on n’ose plus invoquer.

Le graphisme donc… utilisant une technique CGI habillée de dessins de type brush typique des concept-design de jeux vidéo, il bluffera tous ceux qui sont un jour tombé sur un compte instagram de dessinateur ou un art-book de film d’animation ou de jeux-vidéos. Un miracle vous disais-je, tant l’animation est fluide, le montage très dynamique en empruntant par moments à l’univers du graph et des cultures urbaines (un peu comme Spider-man New generation). Chaque plan, chaque décors, chaque costume est un enchantement, jusqu’aux trognes des personnages, tous différents et caractérisés par une identité qui dépasse largement leur seule coiffure.Arcane | Netflix divulga trailer e data da série animada de League of  Legends

Je pourrais parler encore longtemps de cette formidable série mais vous qui aimez la BD et le dessin dans son ensemble, vous ne pouvez qu’être conquis par ce chef d’œuvre d’émotion, d’approche artistique et de worldbuilding. Une véritable anomalie comme on en voit peut-être une fois par décennie. La saison deux est annoncée avant 2023… à très bientôt donc!

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*****·Cinéma

Mortal engines

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Ils ne sont pas nombreux les billets visionnages sur le blog. Non que je n’aime pas ça mais d’une part le planning BD est toujours chargé et surtout les films justifiant graphiquement d’en parler ne sont pas légion. Pour rappel je m’astreint à parler ici de tout ce qui est graphique, donc soit d’adaptation de BD soit de films d’animation, soit (plus rarement) de films dont le traitement revêt un grand intérêt visuel.Mortal Engines : des mythes antiques dans un futur steampunk – Antiquipop |  L'Antiquité dans la culture populaire contemporaine

Ce Mortal Engines (sorti en 2018) est l’adaptation du premier roman de la série de quatre livres Tom et Hester parus à partir de 2003. S’étant complètement planté au Box-office en récoltant quatre-vingt millions de dollars sur un budget de cent, le film a reçu une moyenne de 26% sur l’agrégateur de critiques Rotten tomatoes et (un peu mieux) 3.1/5 sur les critiques presse françaises. A peu près le même résultat que le chef d’œuvre Jupiter ascending, autre fantasme visuel réalisé par les Wachowski. Tout cela ne va pas vous donner très envie de regarder ce métrage… et pourtant!Film steampunk : Y aura-t-il un Mortal Engines 2 ? | EL X CRË

Sur une trame que l’on sent issue de la littérature ado, Peter Jackson et ses comparses du Seigneur des Anneaux Fran Walsh et Philippa Boyens démontrent une nouvelle fois leur qualité de scénaristes. Car sur Mortal Engines ils ne sont pas que producteurs et ont simplement confié la réalisation à un dessinateur qui a travaillé sur tous les films de Jackson. Un dessinateur aux manettes, ce n’est pas un détail et cela se voir sur tout les plans.

Shrike : r/MortalEnginesCar outre une thématique SF steampunk bien plus sombre que l’on aurait attendu, le film déroule une univers d’une richesse graphique totalement folle, ne délaissant aucun plan et surtout ne se reposant pas que sur le visuel. Doté d’une équipe de jeunes acteurs à peu près inconnus (et portés par un Hugo Weaving en méchant subtile fort charismatique) mais très talentueux, il est tout à fait surprenant que cette œuvre n’ait pas trouvé son publie tant il regorgeait d’énormément de point qui auraient pu en faire une nouvelle mythologie majeure du cinéma. Une fois dépassé le pitch WTF voulant que les cités du futur sont montées sur chenilles et parcourent la Terre, on suit très vite l’itinéraire d’une jeune femme balafrée, poursuivant une vengeance et elle-même poursuivie par une Nemesis impitoyable avant de rencontrer la chef des pirates reliée à un peuple sédentaire que Hugo Weaving et la noblesse de Londres veulent éteindre…

On est immédiatement happé dans une intrigue qui ne souffre d’à peu près aucun ventre mou et démarre sans mise en place. La fuite de Hester va la mener dans les terres sauvages à la rencontre de marchands d’esclaves, de charognards, de pirates du ciel dans une séquence tout droit sortie d’un fantasme de designer graphique. Autant les jeux vidéo nous abreuvent d’univers et de visuels fous, autant le cinéma peine à assouvie cette envie que Star Wars fut à peu près le seul à satisfaire. Le design général sidère, tant dans l’élégance XIX° des costumes de Londres que dans les mécaniques steampunk et les engins frustes dégoulinant d’huile. La relation entre Hester et son poursuivant est très intéressante et traitée subtilement jusqu’à une progression qui joue sur la culpabilité familiale et l’identité propre qui touche au thème de l’IA. Comme on pouvait s’y attendre de la part de la bande à Jackson, l’épique est omniprésent et dramatique dans cette attaque finale entre les deux sociétés. Refusant les trames classiques et cliché d’une grande partie des films d’action US, Mortal engines réussit clairement grâce au talent de Jackson qui ne tombe jamais dans l’attendu et joue entre les émotions et les envies artistiques loin d’un manichéisme ricain.Mortal Engines - Airhaven by Nick Keller : ImaginaryMindscapes | Mortal  engines, Weta workshop, Fantasy concept art

Très mal vendu à sa sortie, trop appuyé sur une iconographie teen, Mortal engines mérite une seconde carrière via sa sortie récente sur Netflix tant il constitue l’un des meilleurs films de SF que j’ai vu depuis très longtemps, au même titre qu’un Alita Battle angel ou un Ready player one. Un visionnage impératif pour tout amateur d’univers graphiques!

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***·BD·Service Presse

Autopsie d’un imposteur

La BD!
BD de Vincent Zabus et Thomas Campi
Delcourt (2021), 88p., One-shot.

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bsic journalism Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Louis Dansart est un jeune étudiant en droit dans le Bruxelles des années cinquante. Il est surtout issu de classes populaires et cette origine lui colle à la peau comme une tâche indélébile qui semble braquer tous les regards de la bourgeoisie bruxelloise à laquelle il aspire de se hisser. Il lui faudra bientôt faire un choix entre sa morale personnelle et son besoin de reconnaissance…

J’ai découvert le duo Campi/Zabus sur le très joli documentaire Les larmes du seigneur afghan, paru il y a quelques années chez Air Libre puis sur l’excellent biopic sur le créateur de Superman. Cette fois nous partons sur une pure fiction qui s’inscrit dans un rétro semi nostalgique semi critique des auteurs belges sur la capitale du royaume au sortir de la Guerre (je pense notamment à La bête ou au spin-off sur Blake & Mortier). S’ils sont tout à fait légitimes pour aborder le passé de leur pays, cet environnement m’a personnellement laissé un peu hors du récit. Le contexte n’est pas le seul intérêt de cet album bien sur mais comme un genre à part entière il donne la couleur recherchée dont l’intrigue et la construction ne sont que le fil de fer.

Si l’aspect un peu glauque de ce jeune homme contraint à se prostituer ne m’a pas passionné, la critique de la société bourgeoise corsetée dans les apparences fait mouche en revanche. Comme toute critique sociale cette autopsie d’un imposteur met mal à l’aise avec un destin qu’on imagine difficilement finir positivement. Peut-être trop court pour vraiment dépasser la satire semi-allégorique, l’album nous empêche de nous intéresser sérieusement au destin de cet étudiant. C’est dommage car l’aspect graphique comme la construction proposent de belles idées, comme ce jeu sur les masques et surtout ce dialogue entre le héros et le narrateur. Dès le prologue on voit ainsi le personnage de Louis se confronter à ce discours lui traçant un destin. Outre l’aspect ludique, on ressent alors cette rage de ne pas se laisser soumettre à un destin qui se confirmera dans les actes de Louis. La galerie de personnages est aussi assez intéressante avec ce maître chanteur dont on ne saura jamais s’il est réel ou produit des délires du personnage.

Construit comme un cauchemar absurde (avec notamment une absence de temporalité qui nous perd volontairement dans les perceptions de Dansart) l’album atteint son but et se laisse lire avec plaisir… pour peu que l’on accepte cette plongée plutôt pessimiste dans l’itinéraire d’une jeunesse incapable de s’en sortir par elle-même sans se salir au passage.

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****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Lydie

BD de Zidrou et Jordi Lafebre
Dargaud (2010), One-shot.

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Dans l’impasse du bébé à moustaches la petite Lydie n’a pas vécu bien longtemps. Sa mère, un peu simplette, ne supporte pas cette non naissance et  déclare que sa fille est revenue du ciel. Par délicatesse son entourage joue le jeu. Puis les voisins et bientôt tout le quartier. Le temps passe et ce fantôme fait malgré tout partie de cette communauté…

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Lydie (Zidrou & Lafebre) | Bar à BDFormé comme ses monstrueux compatriotes Roger et Homs à l’école Joso de Barcelone, l’espagnol Jordi Lafebre est l’éminente figure de proue de l’écurie Zidrou. Et on peut dire qu’en la matière le scénariste belge est le Guy Roux du dessin tant il a permis à la France de découvrir une brochette de talents ibériques impressionnante. Lydie est le premier album solo de l’auteur sorti il y a dix ans (avec Zidrou donc) et impressionne déjà par sa technique, ses encrages (comme toute l’école hispanique) et surtout ses expressions de visages. Il est toujours éclairant de prendre le premier et le dernier album d’un auteur, surtout lors d’un passage à maturité scénaristique qui a permis Malgré tout, peut-être le meilleur album de l’année 2020 et un chef d’œuvre de construction. Si le dessin a peu évolué en dix ans (il était déjà très poussé), le point commun entre les deux ouvrages repose sur le formidable humanisme de l’auteur et un esprit très proche entre le scénario de Zidrou sur Lydie et celui de Lafebre sur Malgré tout. Comme dans toute histoire belge il y a de la dureté comme de la légèreté dans cet ouvrage. La dureté de classes populaires où les sales gosses et les vieilles peaux crachent leur venin sans filtre, la douceur d’être humains qui sentent la nécessité gratuite de cette petite entorse à la raison qui donnera tant de bonheur à la gentille Camille. J’ai ressenti le même humanisme que dans le magnifique Magasin général qui il y a quelques années proposait lui aussi un enchevêtrement d’humains dans toute la diversité de bêtise et de tendresse dont ils sont capables. De belles histoires dont on se demande parfois si nos cousins francophones ne sont pas les seuls capables…

Lydie - Jordi LafebreAinsi comme Jean-Louis Tripp (qui est plus de l’ancienne école) Lafebre croque des trognes qu’il aime déformer, en gros plan, en contre-jour, se faisant une discipline de faire ressortir les défauts de visage et les expressions grossières. Cela amène autant d’humour que de vérité dans ces anti-Brad Pitt qui nous parlent de la vraie vie comme un film de Ken Loach. Au travers de ce fantôme d’enfant qu’on se plait à « voir » grâce à une mise en scène et des cadrages très appropriés c’est à une simple tranche de vie qu’on assiste. Comme le montre la « photo » de couverture, c’est l’histoire d’une famille et des différents moments de la vie d’un enfant, les angoisses médicales de la maman, les bêtises et petits bobo, les premières fois et les rituels. Si l’enfant avait été « normal » cela aurait sans doute été moins intéressant, plus banal. Mais ce twist quasi-fantastique permet de nous accrocher en se demandant tout le long si untel va bien vouloir jouer le jeu ou si la réalité administrative va rattraper cette farce. Et l’on suit avec amour ce papy cheminot et sa simplette de fille qui embarquent avec eux tout le quartier par simple envie de faire du bien.

Graphiquement la maîtrise est juste parfaite avec certaines cases somptueuses lorsque Zidrou autorise un plan large de train où les encres deviennent massives. La vérité des expressions surtout est saisissante malgré ces gueules presque cartoon par moments. On rit et on est émus par ces petites gens sur qui la vie s’écoule simplement, dans des décors où quelques effets graphiques numériques habillent remarquablement les arrière-plans. Un régal pour les yeux, discret et vrai.

Au final la réputation de cet album n’est aucunement usurpée et il mérite de trôner dans toute bonne bibliothèque et peut être un bon motif de cadeau grand public en anticipant les fêtes.

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