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Un dernier soir à Pékin

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Manhua de Golo Zhao
Glénat (2022), 256p., one-shot.

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bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

He Liu passe une soirée à Pekin avec son amie. Les effluves de repas le replongent dans son passé provincial, dans cette petite ville industrielle où il a passé son enfance, bercé de souvenirs liés à la nourriture…

Un an après son magnifique et monumental Plus belle couleur du monde, celui qui apparaît comme le chef de file des auteurs de BD chinoise revient chez Glénat avec un album moins volumineux et moins ambitieux, qui se présente comme quatre tranches de vie d’un jeune chinois nostalgique de son enfance faite de petits bonheurs, de rencontres humaines et de vexations.

Un dernier soir à Pékin - broché - Golo Zhao - Achat Livre ou ebook | fnacLa partie graphique est toujours superbe chez Golo Zhao dont la science du cadrage et de la mise en scène nous plongent littéralement dans un film, faisant de la plus insignifiante scène une immersion magnifique. Cela compense la relative fragilité de ces quatre intrigues dont l’absence de liens renforce l’aspect Nouvelle. Ce n’est pas inintéressant, loin de là, mais faute de liant on passe d’une histoire à une autre avec le très léger artifice culinaire destiné à donner une homogénéité à l’ensemble. Cela rend l’ensemble bien moins fort que le précédent album avec des chroniques que l’on risque d’oublier assez vite.

Golo Zhao reste néanmoins un formidable passeur culturel, parvenant à transmettre une époque achevée dans un pays bien lointain de nous. L’Asie n’est jamais simple à montrer à des européens tant les différences culturelles sont importantes, qui plus est dans ce pays communiste qui ne nous semble pourtant , dans cet album, pas si distant. Car les humains et leurs relations (ce qui intéresse l’auteur) restent un sujet relativement universel et même sur un album mineur on se prend au jeu de la découverte, aidé en cela par ces planches et ces couleurs qui nopus émerveillent.

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Nourrir l’humanité

La BD!
BD de Sylvain Runberg et Miki Montllo
Delcourt (2022), 123p., one shot. Collection « Les futurs de Liu Cixin » #4.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur fidélité.

Hua Tang est un assassin. Le meilleur. Lorsque les plus riches magnats de la planète font appel à lui pour éliminer trois personnes il s’interroge. Pourquoi d’aussi puissants personnages veulent-ils effacer d’insignifiants inconnus? Alors qu’un Premier contact a lieu, entraînant des bouleversements de l’ordre social, Hua va devoir interroger son passé et sa morale pour déterminer ses prochains actes…

Nourrir l'humanité (par Sylvain Runberg, Miki Montlló et Liu Cixin)Runberg et Montllo nous avaient enchanté sur la superbe saga Warship Jolly Rogers, où l’espagnol proposait un étonnant travail numérique issu de l’Animation. Toujours dans la SF mais dans un style beaucoup plus classique, ils décrivent ici à la suite de Liu Cixin le dilemme d’un tueur élevé dans la crainte du parrain et la violence de sa condition dès l’enfance. Alors que très loin dans le cosmos une révolte survient au sein d’ouvriers opprimés, nous allons suivre l’itinéraire d’un enfant-tueur plongé dans le monde du crime, des trafics et des mendiants dès son plus jeune âge. Le schéma est connu et le cœur devra être bien accroché à suivre les méthodes barbares du mafieux Dent et sa scie qu’il ne quitte jamais.

LES FUTURS DE LIU CIXIN - NOURRIR L'HUMANITÉ (Sylvain Runberg / Miki  Montlló) - Delcourt - SanctuaryOn retrouve dans Nourrir l’humanité une problématique écologique et sociale (comment cohabiter à plusieurs milliards sur une même planète tout en résolvant les injustices les plus criantes) et la structure classique de l’écrivain en juxtaposant une trame space-opera avec un quotidien trivial de notre époque. Comme sur Les trois lois du monde, l’auteur nous fait suivre l’évasion d’un peuple parti loin dans l’espace à la recherche d’une solution à son problème en même temps que la dureté de la vie sur terre pour les gens de peu. On troque l’instituteur pour l’assassin mais les deux se retrouvent sur le refus des injustices et le sacrifice pour le bien commun.

LES FUTURS DE LIU CIXIN - NOURRIR L'HUMANITÉ (Sylvain Runberg / Miki  Montlló) - Delcourt - SanctuaryComme sur le précédent Cixin nous présente les problématiques de surpopulation, de sacrifice juste pour le grand nombre et de l’inéluctabilité du rôle social… sans que l’on entende une critique. Conscients ou non du problème Runberg et Montllo se contentent d’une illustration certes efficace dans son aspect action (on aime toujours les lone-soldiers stylés et leur vengeance légitime contre les pires ordures que peut porter la Terre!) mais qui aurait pu proposer une variation critique. On ne peut cependant complètement rejeter la thèse de l’écrivain qui apporte une véritable problématique que l’on pourra prendre comme cynique. Reste que le système n’est jamais combattu et les hommes restent soumis à l’ordre social légal sans jamais vraiment s’en extraire… Une lecture en forme de beau polar social mâtiné de SF et solidement réalisé. Pas révolutionnaire mais intéressant pour qui veut lire à la fois une création du pape de la SF et une vision non occidentale de problématiques universelles.

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Les trois lois du monde

La BD!
BD de Xiaoyu Zhang
Delcourt (2022), 106p., one shot. Collection « Les futurs de Liu Cixin » #3.

couv_447502Montrant en parallèle une cataclysmique guerre galactique antédiluvienne et le rôle éducatif déterminant d’un enseignant de campagne dans une Chine minée par la pauvreté, Lui Cixin nous rappelle l’importance fondamentale de l’Education pour la construction d’une civilisation…

Trois Lois du monde (Les) (par Zhang Xiaoyu, Liu Cixin et PanL’heure est à l’incursion des auteurs majeurs de la SF mondiale en BD puisque avant le one-shot de N.K. Jemisin (vainqueur de trois prix Hugo consécutifs) sur les Green Lantern dans la fort qualitative collection Black Label de DC, c’est Delcourt qui lance sa collection d’adaptation de nouvelles de Liu Cixin, star littéraire chinois et lui aussi vainqueur du prestigieux prix Hugo.

Pour le troisième volume de la collection, c’est le chinois Zhang Xiaoyu qui s’y colle. Dessinateur très doué, il se spécialise très tôt dans la SF en livrant chez Mosquito ou les Humanos des albums solides, notamment sur une autre adaptation d’un classique de la SF, l’Autoroute sauvage qui m’avait plutôt impressionné. Auteur complet, il s’occupe ici du scénario et des dessins sur une nouvelle probablement assez courte puisque l’intrigue, si elle fait la part belle à de monumentaux plans spatiaux en double voir triple page (oui-oui!) garde un récit assez simple voir simpliste. Pour résumer (sans spoiler), l’Education est la mère des valeurs et permet tout, y compris de sauver une civilisation…

Les œuvres chinoises sont toujours un peu dérangeantes à prendre en main tant la société communiste s’est bâtie sur un formatage des esprits par une éducation très rigide qui influe forcément même les artistes les plus indépendants. J’avais ressenti cela lors de ma lecture du monument Le Problème à trois corps qui proposait déjà une double temporalité dans la ruralité « mythique » de la Chine communiste et dans un futur lointain. Sans juger Les Futurs de Liu Cixin (tome 3) - (Xiaoyu Zhang) - Science-fiction  [BDNET.COM]une société différente, on ne peut s’empêcher de voir transparaître une vision simpliste du monde qui promeut un imaginaire national de l’essor du citoyen prolétaire par l’Ecole et au service de la Nation. Ainsi les aliens qui se retrouvent à devoir choisir quelle civilisation ils vont protéger peuvent symboliser un État tout puissant qui a le pouvoir de vie et de mort sur ses compatriotes pour le bien du collectif. Est-ce que Cixin envisage une critique a demi-mots de son Régime ou est-il inféodé à l’idéal du Parti? En tout cas il est certain que le projet d’un Fred Duval sur Renaissance (qui revêt un peu la même idée d’une civilisation extra-terrestre qui vient en aide aux terriens) semble plus complexe et plus riche.

Restent de superbes planches dans une technique traditionnelle qui devient rare de nos jours et donne une texture fort agréable à ces dessins. Si l’éditeur Mosquito (qui choisis de grands dessinateurs mondiaux pour son catalogue) a déjà publié plusieurs albums de Xiaoyu ce n’est pas pour rien! Les trois lois du monde est donc un one-shot à la lecture assez rapide, fort agréable aux yeux et qui ne révolutionne pas la SF mais est une excellente introduction au style de Liu Cixin ainsi qu’à des créations chinoises, encore assez inhabituelles dans nos contrées. Cela exige du reste le même recul que sur nos lectures comics, qui semblent plus familières mais finalement pas moins exotiques sur une société américaine aussi nationaliste que celle de Liu Cixin.

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Fang, chasseuse de démons

La BD!

Premier tome de 64 pages, avec Joe Kelly à l’écriture et Niko Henrichon au dessin. Parution le 13/10/2021 chez les Humanoïdes Associés.

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Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

Des souris (des loups, des cerfs, des ours, des renards) et des hommes

Dans un royaume fantastique d’extrême orient, dans lequel humains et animaux anthropomorphes cohabitent, Fang, jeune renarde au regard acerbe et qui ne s’en laisse pas conter, parcourt les terres hostiles avec une mission: traquer et éliminer les démons qui se cachent sous une apparence anodine afin de contaminer le monde.

Formée au combat et aux techniques de chasse, Fang va de village en village, pour débusquer les créatures et les forcer à se révéler sous leur véritable visage, avant de les occire. La concurrence est rude parmi les chasseurs, parmi lesquels il n’est pas inhabituel de trouver quelques charlatans, ce qui, conjugué à l’étroitesse d’esprit des villageois, rend souvent la tâche plus ardue pour notre goupile héroïne.

Bien entendu, Fang n’est pas une chasseuse ordinaire et cache un lourd secret, qui fait sa force mais peut aussi constituer un défaut fatal. La chasseuse de démons va accepter à contrecœur une mission de sauvetage qui risque bien de la confronter à sa dichotomie interne et révéler quelques failles.

Une menace pour en détruire une autre

Joe Kelly est un auteur américain connu notamment pour avoir fait du personnage de Deadpool ce qu’il est aujourd’hui, à savoir le mercenaire méta déjanté conscient d’être un personnage de comics. Parmi les oeuvres notables de Kelly, on trouve aussi des runs de X-men, de Daredevil, ou encore de Justice League et le roman graphique I Kill Giants (Chasseuse de Géants en VF), qui a généré une adaptation cinématographique sur laquelle l’auteur est également crédité. Plus surprenant encore, Kelly a travaillé en tant que scénariste sur la célèbre série How I Met Your Mother.

Fang

Tout ça pour signifier que l’auteur en question n’est pas un manchot, loin s’en faut. Or, il demeure à la lecture de ce premier tome de Fang un léger goût d’inachevé, comme si l’auteur n’avait pas exploité intégralement les possibilités de son univers, où qu’il gardait des billes pour la suite. La seconde idée paraît logique dans le sens où il s’agit du premier tome d’une série, dont la suite pourrait dévoiler des pans plus intéressants de l’univers en question.

La Chine médiévale telle qu’elle peut être fantasmée par nous autres occidentaux est toujours un terrain de jeu propice pour un auteur, surtout lorsqu’il est accompagné d’un artiste talentueux comme Niko Henrichon, qui livre des planches superbes dans un style crayonné et couleurs directes qui magnifie à la fois les décors et les personnages. Des thématiques comme la tolérance et la cohabitation pacifique sont de mises avec ce genre de prémisse, mais sonnent comme une légère redite, une solution de facilité lorsqu’on met des animaux en scène (La Ferme des Animaux de George Orwell, ou Zootopie plus récemment).

Le dessinateur s’en tire avec les honneurs sur ce point, surtout si l’on prend en considération la difficulté que peut représenter un monde mêlant animaux anthropomorphes et humains pur jus. La mise en scène, en revanche, peut être confuse par moment, notamment lors des combats, ce qui se ressent dans le découpage, parfois trop elliptique.

Subtil mélange entre De cape et de crocs et Tigre et Dragon, Fang démarre correctement avec ce premier album, notamment grâce au graphisme, mais laissera sûrement le lecteur sur sa faim, espérant que la suite prévue en 2022 saura combler ces attentes.

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La plus belle couleur du monde

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Manhua de Golo Zhao
Glénat (2019) 2021, 584 p., one-shot.

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bsic journalismMerci aux éditions Glénat pour leur confiance.

Coup de coeur! (1)

Rucheng est au collège dans une classe d’arts. Peu à l’aise dans les relations humaines, il aime en secret la talentueuse Yun. Autour de lui la vie du collège se passe, faite d’amourettes, de rivalités et de normes sociales imposées par le régime communiste. Tiraillé entre ses idéaux, sa lâcheté et ses émotions, il s’efforce d’être celui qu’il veut être, un simple adolescent dans la Chine des années quatre-vingt-dix…

Plus belle couleur du monde (La) (par Golo Zhao)Je suis très content de pénétrer l’univers coloré du chinois Golo Zhao à l’occasion de ce monumental pavé de plus de cinq cent pages! J’avais découvert l’auteur à l’occasion de mon unique séjour au festival d’Angoulême alors que sa première série La Ballade de Yaya était en cours de publication dans un petit format à l’italienne chez l’éditeur associatif Fei. J’avais immédiatement été scotché par la puissance des couleurs et le professionnalisme de cet auteur présenté sur les stand amateurs du festival. Entre temps l’artiste a beaucoup publié en variant les genres graphiques et les formats, que ce soit sur des séries jeunesses, adultes ou des one-shot, en couleur comme en noir et blanc. Si La meilleur couleur du monde et ses séries les plus populaires sont remarquables par leur aspect Anime (Zhao est diplômé des beaux-arts mais aussi en cinéma) et leur colorisation très agréable, il a montré l’étendue de sa technique dans des découpages et des traitements qui le rapprochent bien plus de la BD franco-belge que du manga.

La plus belle couleur du monde est sans doute le projet le plus ambitieux, le plus personnel aussi, de son auteur. Véritable chronique d’une Chine post-guerre froide, on ressent au fil des pages un certain vécu de Golo Zhao bien que l’époque du récit soit antérieure à ses propres études (Zhao est né en 1984 et trop jeune pour avoir été collégien lors de la sortie de la gameboy pocket). S’inscrivant dans une mode de la nostalgie 1980-90 (notamment au cinéma), le découpage est parsemé de moments, d’objets qui marquèrent cette époque. Si nous français connaissons mal l’histoire récente de la Chine, on ressent les frustrations communes d’une jeunesse désargentée confrontée à des gosses de riches paradant en Nike Air Jordan, prenant d’énormes La plus belle couleur du mondeplateaux à MacDonalds et exhibant leurs discman sony et leurs gameboy. Le principe communiste renforce ce sentiment d’injustice pour le héros en nous montrant les effets de l’ouverture économique où des happy few s’engouffrent pour s’enrichir malgré l’égalitarisme initial du pays. On découvre pourtant une certaine modernité, loin des images misérables que l’occident se plait souvent pour montrer l’URSS et la Chine communiste. En cela l’album est une très belle tranche d’histoire à hauteur d’homme (ou d’adolescent) et pourrait presque se réclamer du documentaire.

L’aspect psychologique est le plus travaillé et le plus intéressant. Monté presque comme un thriller, La plus belle couleur du monde progresse à mesure que Rucheng constate, hésite, lance des hypothèses sur ce qu’il pense avoir vu. Vu à la première personne, le récit est parsemé de réflexions intérieures joliment illustrées par des séquences très drôles destinées à matérialiser les émotions du personnage. L’auteur ne donne jamais de réponses, laissant le collégien à ses conjectures. Nous, lecteur, prospectons également, pris dans un jeu où nous voulons des réponses et impliqués en cela dans un procédé très immersif. Si l’aspect artistique, non négligeable, fait penser à Blue Period (antérieur à cet ouvrage), les côtés réflexifs pourront évoquer le très beau My broken Mariko. Très dur par moment, sur les questions de harcèlement notamment, l’histoire garde pourtant un ton léger parsemé de visions urbaines et végétales avec un aspect contemplatif qui sied parfaitement aux pensées du personnage.

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH971/z-012-3d1d0.jpg?1625573153Graphiquement c’est bien évidemment un régal continu. D’abord par ses couleurs très douces et magnifiquement pertinentes, Zhao parvient avec un immense talent à poser des atmosphères que seul le cinéma parvient habituellement à capter. Le caractère cinématographique saute aux yeux avec un sens du découpage, en cadrages très serrés et très grandes cases (entre 2 et 4 en moyenne par page) qui permettent de nous jeter dans ces journées ensoleillées de collège. On ressent le temps passer, le cerveau de Rucheng mouliner sans cesse et les émotions passer sans dialogues, par des regards, des cadrages, des mouvements. Sous un trait qui paraît simple, l’auteur montre une maîtrise technique incroyable, jouant sur les éclairages et les nuances pour donner une véracité étonnante à ses personnages.

Tout cela fait logiquement de La plus belle couleur du monde un franc coup de cœur à la lecture très facile qui ne voit pas passer les presque six-cent pages. Un très beau moment d’émotions, de vérité humaine autant qu’une chronique historique, et l’œuvre de maturité d’un grand auteur.

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Le livre des merveilles

La BD!
BD d’Etienne le Roux et Vincent Froissard
Soleil (2021), 76p., one-shot.

bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour leur confiance.

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Un vieil homme tire péniblement une carriole en rejoignant Rimini où l’attend un navire. Au jeune homme fasciné par son accoutrement et qui offre de l’aider, l’oriental raconte alors le fabuleux voyage qu’il entreprit enfant vers l’Orient où à la cour du grand Kubilaï Khan, le plus grand empereur que le monde n’ait jamais connu, celui qui se faisait appeler Marco Polo il parcourut le monde et des merveilles inimaginables…

Bam! Il est des livres qui restent bloqués dans vos mains, refusant de se refermer, les yeux comme collés aux planches que l’on ne finit pas de parcourir à la découverte de nouvelles merveilles. Comme le précédent du duo, un couple artistique qui est en train de poser sa marque dans l’univers de la BD! Les deux ont commencé dans l’écurie Delcourt à la grande heure des albums SF en compagnie des Lauffray (le Serment de l’ambre c’est eux qui l’ont repris à sa suite), Le Roux d’abord aux dessins avant de migrer vers la plume quand son comparse Froissard a officié essentiellement aux couleurs avant de commencer à dessiner épisodiquement, déjà avec son style actuel marqué par une matière et un effet de flou saisissant, affinant sa technique pour arriver aujourd’hui avec clairement le plus bel album (si ce n’est le meilleur?) de l’année entamée.

Bien arrivé dans la toujours esthétique collection Métamorphose, Le livre des merveilles est graphiquement proche de la Mille et unième nuit, qui revisitait déjà un récit mythique et du précédent qui illustrait le récit de voyage d’un aventurier allemand. On voit que la recette ne change pas mais se précise pour le duo. Ce qui marque chez Vincent Froissard c’est outre son utilisation d’une technique artisanale dont l’aspect flouté peut rappeler une Cruchaudet, une maîtrise de la profondeur sidérante. Sur un découpage généreux proposant de très grandes cases, proches du format manga avec parfois deux-trois vignettes voir des pleines pages, on se retrouve happé par un monde décrit de manière poétique, aux contours toujours imprécis, nimbé de voiles permanents qui découpent des silhouettes itinérantes quand ce ne sont pas des géants dont on distingue le contour lointain. Chacun de ses dessins est construit avec la volonté de nous immerger en proposant un grand nombre de plans qui font vivre des décors tous incroyables. La variété des décors permet ainsi subtilement de reprendre les estampes chinoises qui s’insèrent parfaitement dans le style du dessinateur. On pourra noter une gamme de couleurs assez ternes qui sont rehaussées par une utilisation de fins fils d’argent ou d’or donnant un relief qui fait presque sortir les personnages et éléments du cadre. Il ressort de cette technique très particulière et multiple un effet de trois dimensions rarement vu en BD.

Alternant entre le petit voyage du vieillard et ses quelques péripéties et l’immense périple de vingt-quatre ans de Marco Polo à travers l’Asie le récit est bien entendu très narratif, sur un texte très finement ciselé qui nous envoie dans ces pays de cocagne semi-fantastiques. Car le récit (et son illustration graphique) abonde d’éléments qui semblent sortis de l’imaginaire du voyageur… à moins qu’il n’illustre la réalité d’un monde inimaginable? C’est ce double jeu entre le récit historique et l’imaginaire fantastique participe à faire de cet album one-shot (et qui aurait-pourrait donner lieu à une suite sans forcer l’intrigue) un formidable dépaysement à la lisière entre l’adaptation et la fantasy. Jusqu’à un dénouement d’une grande intelligence qui interroge sur la réalité du récit et mets en abyme la vie passée du vieillard et celle débutant du jeune apprenti, bouclant parfaitement et logiquement un projet parfait jusqu’à la dernière page.

C’est bien sur d’abord les phénoménales planches qui font au premier chef de cet album un chef d’œuvre graphique mais elles s’appuient sur une narration d’une grande fluidité qui ferait dévorer l’album si notre regard n’était pas bloqué sur les mille et un détails des dessins. Magnifique ouvrage qui fait honneur au mythique récit de Marco Polo, Le livre des merveilles est (pour l’instant) le sommet de la carrière des deux artistes et un album indispensable à votre bibliothèque. Et l’on se demande bien lequel des innombrables récits picaresques de la littérature ils vont vouloir adapter par la suite pour notre immense plaisir.

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Shaolin #1: l’enfant du destin

La BD!
 
BD de Di Giorgio, Looky et Olivier May (couleur).
Soleil (2020), 48p., couleur, 1/3 volumes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Soleil pour cette découverte.

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Le monastère des sept royaume abrite une communauté de jeunes moines shaolin passant leur journées à l’entraînement. Nuage blanc est persécuté parce qu’il est étranger, orphelin… et parce que ses visions le rendent inquiétant pour les autres élèves! Il va pourtant bientôt apprendre qu’il est lié à une prophétie, alors qu’à l’extérieur de redoutables combattants se mettent en chasse d’un orbe détenteur d’un bien terrible pouvoir…

Cette belle couverture au logotype efficace a attiré mon intérêt alors que je n’ai jamais lu d’album des deux auteurs qui ne sont pas à proprement parler des débutants. Jean-François Di Giorgio a une vingtaine d’albums dans sa bibliographie et reste en terrain connu puisque son nom est rattaché à sa grande série Samurai, série concurrente chez Soleil du Okko de Hub sorti chez Delcourt la même année, à l’époque où les deux maisons se disputaient le secteur de la BD ado et fantastique. Looky est un autodidacte (j’aime les autodidactes parce qu’ils progressent sans arrêt!) qui s’est étrangement spécialisé dans des réinterprétations de contes et histoires célèbres, sans être resté particulièrement fidèle à une maison d’édition. En parcourant des galeries de ses albums j’ai été marqué par l’évolution non linéaire de son style, passé d’un classique de la BD à la Lanfeust à ses débuts à des planches impressionnantes sur la version SF d’Heraklès de Morvan, avant de revenir à une technique plus habituelle.

Cela se ressent en parcourant les planches très agréables de Shaolin, réhaussées par une colorisation plutôt chatoyante grâce à un choix de teintes élégant malgré un aspect final où ressort le numérique. Pour une BD de ce type ce n’est pas dérangeant. Surtout, le gros point fort des planches sont la finesse des décors, qui sont souvent le parent pauvre de la BD à l’heure des fournées pléthoriques hebdomadaires. Looky est très pointilleux sur ses arrière-plans alors que ses personnages sont encrés avec des traits un peu épais et ont d’étonnants problèmes techniques, surtout quand on voit la qualité sur de précédents albums. Très surprenant et assez inexplicable. Attention, la maîtrise générale est de très bonne qualité, les planches lisibles et par moment très agréables mais ces quelques soucis intriguent et rendent les scènes d’action pas aussi percutantes qu’elles auraient dû l’être. Un manque de temps? Sans doute…

Niveau scénario c’est plutôt surprenant puisque ce tome qui n’est pourtant pas avare en action et en révélations sur le contexte enchaîne les expositions d’un certain nombre de protagonistes en laissant à peine connaître le héros et en coupant le récit. Chacune des séquences est très inattendue dans son dénouement et l’on se retrouve vite intrigué malgré le peu de temps laissé à la découverte. Du coup l’album se lit assez rapidement jusqu’à une dernière planche destinée à lancer les aventures de Nuage blanc… que l’on n’aura finalement très peu vu et connu. L’album a ainsi les défauts de ses qualités, avec une réelle originalité dans un déroulé qui sait surprendre (cela n’est pas si fréquent!), un rythme tendu et des personnages qui savent nous accrocher mais aussi l’impression de n’avoir lu qu’un agréable prologue pour une histoire qui doit se conclure dans deux albums. Laissons les auteurs le bénéfice d’une belle exposition plus portée par des personnages secondaires que par un héros absent et profitons des superbes chateaux et paysages proposés par le dessinateur.

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Le Roi Singe 3: La disgrâce de Wukong

Troisième tome de 86 pages d’une tétralogie, écrite et dessinée par Chaiko. Parution le 15/07/20 aux éditions Paquet.

Road Trip Simiesque

badge numeriqueLe deuxième tome à peine sorti, nous voici catapultés dans la suite des aventures de Sun Wunkong, alias le Grand Saint Égal au Ciel, alias le Roi Singe. Après s’être frotté aux immortels du Royaume Céleste et en avoir tiré une amère leçon d’humilité, le prodigieux combattant simiesque a pris la route avec un moine en quête des Soutras qui l’aideront à atteindre l’illumination.

Sur leur route, le jeune moine et le singe facétieux ont rencontré bien des obstacles et des péripéties, qui ne constituaient en fait que les prémisses de leur voyage.

Équipée fantastique

Durant leurs pérégrinations, le moine et le Roi Singe ont accueilli parmi eux un nouveau venu, Bajie, créature porcine anthropomorphe dont la bonhommie va contraster avec l’impétuosité de notre héros Wukong.

La suite des aventures du Roi Singe reste dans le même esprit que les deux précédents tomes, avec des obstacles dressés sur la route des protagonistes de façon plutôt linéaire. Ici, Sun Wukong devra mettre à l’épreuve sa faculté à collaborer, lui qui est habitué depuis si longtemps à faire cavalier seul, pendant que les créatures du Royaume Céleste continuent de comploter contre lui.

Le graphisme de Chaiko est clairement le point fort de cette série. Son excellent trait donne des personnages très expressifs et aux mouvements dynamiques, empruntant juste ce qu’il faut aux codes du manga. La mise en couleur est subtile et participe à la cohérence graphique de l’ensemble.

Une épopée au scénario un tant soit peu linéaire mais dont le graphisme sublime la qualité !

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Le Roi Singe 2: Le voyage en Occident

La BD!

Deuxième tome de 82 pages d’une série écrite et dessinée par Chaiko, parution le 17/06/2020 aux éditions Paquet.

Une grimace connue pour un vieux singe

badge numeriqueLa légende de Sun Wukong, le Roi des Singes, s’est répandue à travers tous les royaumes,favorisant son ascension au Royaume Céleste, où le simiesque guerrier-monarque a attiré sur lui le courroux de nombreux dieux. Ces facéties l’ont mené à un duel avec Bouddha, à l’issue duquel il paya son arrogance en restant captif de la Montagne aux Cinq Doigts.

Ce châtiment ne prit fin que cinq cent ans plus tard, lorsque le jeune moine Sanzang Tripitaka le libéra. Sun Wukong, désormais disciple du Moine, s’embarque avec ce dernier dans un voyage périlleux, dont le but est d’atteindre l’illumination. Le vieux singe, malgré son âge et les expériences passées, n’en a semble-t-il pas tiré toutes les leçons…

Odyssée simiesque

Sun Wukong n’a donc pas fini d’apprendre, que ce soit sur le monde qui l’entoure ni sur lui-même. Son impétuosité et son arrogance sont ses pires ennemies, et ce n’est que grâce à l’intervention du Moine et de la Bodhisattva qu’il évoluera afin de devenir meilleur.

Après un fracassant premier tome, l’univers crée par Chaiko reste fascinant, grâce à ses magnifiques dessins, dont l’influence manga est ici sensiblement plus perceptible. L’histoire en elle-même reste fidèle au folklore chinois, ceux étant déjà familiers de la légende du Roi Singe n’y trouveront peut-être pas de réelle surprise.

La lecture de ce second tome demeure néanmoins tout à fait prenante, grâce à un découpage dynamique au service d’un travail graphique de grande qualité. Le tome 3 est disponible bientôt !

***·BD·Mercredi BD

La vallée des immortels

BD du mercredi
BD de Yves Sente, Teun Berserik et Peter van Dongen
Edition Blake et Mortimer (2018), 56 p. diptyque en cours.

couv_348626Le nouveau Blake & Mortimer sorti en fin d’année dernière est la suite directe et immédiate du mythique Secret de l’Espadon. Il s’agit du huitième album de la série scénarisé par Sente et le treizième album depuis la reprise post-Jacobs en égalant le nombre d’albums publiés par l’auteur original. La maquette ne change bien entendu pas d’un iota. A noter que la série a la particularité de proposer (pour la plupart) en intérieur de couverture une reproduction d’une image à l’exception d’un élément différent. Ici il s’agit d’un  pousse-pousse.

L’attaque des Espadons sur Lhasa, capitale de l’Empire jaune mets fin à la troisième guerre mondiale. Pendant qu’Olrik parvient à s’échapper sur un prototype d’Aile rouge, de l’autre côté du continent le pouvoir nationaliste chinois exfiltre les trésors archéologiques nationaux sur l’île de Taïwan, devant l’avancée des communistes. Parmi ceux-ci un manuscrit remontant au premier empereur qui est la cible de différentes factions. De voyage à Hong-Kong Philip Mortimer  va se retrouver au cœur de cette lutte chinoise…

Résultat de recherche d'images pour "la vallée des immortels blake et mortimer"Le précédent album de la série m’avais laissé sur ma faim en raison d’une intrigue qui sortait des canons fantastique/science-fiction/espionnage pour nous proposer une enquête historico-littéraire assez peu intéressante. Sente est désormais le scénariste attitré de la série. Il est efface mais peine à monter l’intensité dramatique. Avec de très bons échos et une couverture qui laissait envisager une aventure orientale exotique et rattachée aux grandes heures de Blake & Mortimer j’avais assez envie de me replonger dans les aventures du barbu le plus célèbre de la BD franco-belge. Le cahier des charges d’un B&M est tellement étoffé que (un peu comme pour les blockbusters hollywoodiens) il est souvent difficile de surprendre. Disons que ces albums se savourent souvent comme un bon thé. Avec habitude mais sans passion…

L’album commence plutôt bien puisqu’il prends la suite directe de l’attaque des Espadons sur Lhassa, sonnant la fin de la troisième guerre mondiale. On nous parle d’Olrik, de Nassir, de l’Aile rouge et l’histoire enchaîne avec une affaire de relique archéologique chinoise mise en danger par la fuite des nationalistes chinois vers Taïwan. Très tôt donc le scénariste, féru d’histoire, insère son récit dans une chronologie historique qui nous décale de l’uchronie originelle de B&M (où les événements ne sont jamais datés et où l’on ne nous a jamais expliqué où se situait la guerre « jaune » par rapport à la seconde guerre mondiale). C’est risqué car cela centre l’intérêt sur une cohérence ethno-historique qui n’est pas nécessairement ce qu’attendent les lecteurs.Résultat de recherche d'images pour "la vallée des immortels blake et mortimer" Sur ce plan l’album est très réussi et intéressant en nous décrivant (toujours avec une certaine distance qui évite d’avoir à juger) une société coloniale britannique où Hong-Kong  – centre géographique de l’album – est un des fleurons de l’empire anglais, avec une vie grouillante entre jonques et marchés chinois quand les élites occidentales occupent les clubs des grands hotels. J’attendais une histoire de sociétés secrètes vaguement fantastique (au vu du titre), ce que n’est pas La vallée des immortels. Je souligne d’ailleurs un problème de titre puisque si on imagine que le prochain volume abordera cette question, on est ici très loin de de cette thématique. On pourra objecter que le Secret de l’Espadon attend le troisième volume pour révéler le titre, mais bon… Cette histoire nous promène donc le bon vieux professeur Mortimer sur l’île chinoise alors que des espions d’un seigneur de la guerre conspirent dans son ombre. L’enjeu est un peu faible et peine à nous passionner, et l’on se dit qu’il faudra certainement attendre la conclusion de l’histoire pour apprécier l’ensemble.

Sur le plan de la continuité avec l’Espadon, si l’on a bien quelques scènes d’action aériennes et courses-poursuites très réussies, on reste également sur notre faim. J’attendais notamment plus d’interactions avec le triptyque (bien que quelques personnages reviennent), qui n’est finalement que le prologue de cette histoire relativement déconnectée de l’intrigue originale.

Résultat de recherche d'images pour "la vallée des immortels blake et mortimer"Graphiquement les deux dessinateurs s’en sortent très bien en proposant peut-être les planches qui se rapprochent le plus du trait original de Jacobs. Les décors et arrière-plans sont notamment particulièrement fouillés et agréables pour tout amateur de ligne claire.

On ressort donc de cette lecture avec un sentiment assez classique chez B&M comme toute série au long court formatée: une lecture agréable qui ne surprend guère et qui selon les centres d’intérêt du lecteur – on a beaucoup de thèmes dans cette série – pourra enthousiasmer ou juste passer le temps. La série s’est fait une habitude de faire traîner en longueur sur le début des histoires, aussi j’attendrais de lire le dernier tome de cette intrigue pour me prononcer. Je pense néanmoins qu’en perdant la virtuosité de Juillard sur le dessin on réalise que la variété des scénaristes sur les débuts du relaunch était profitable et que Sente commence à s’installer dans une routine où le rythme de publication oublie parfois le besoin d’une bonne histoire.

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