***·Documentaire·Manga

Colère nucléaire

Le Docu du Week-End

Manga de Takashi Imashiro
Akata (2015-2016) – Comic beam (2012), 118p., série achevée en 3 volumes.

mediathequecouv_261678

La série très courte (trois volumes) propose en couverture une déclinaison très originale autour du pictogramme nucléaire qui va se corroder progressivement. J’aime beaucoup les idées de déclinaisons de couvertures, genre difficile et rarement réussi. Chacun des trois volumes de cette série comprend une postface, un lexique touffu témoignant du sérieux de l’auteur et un entretien très intéressant (avec un politicien de gauche, un diplomate et un professeur d’économie) qui permet de saisir dans le jus les débats et problématiques de la société japonaise. On ne peut rien demander de plus sur une BD documentaire, il y a tous les éléments pour prolonger le sujet. Les éditions Akata proposent en outre sur le premier volume un texte explicatif d’un spécialiste français.

Après la catastrophe de Fukushima, la société japonaise est tétanisée. Manipulée par un opérateur privé pris à la gorge par les enjeux et les coûts de la catastrophe, par des politiciens refusant de revoir la politique nucléaire du pays et un milieu économique, soutenu par les Etats-Unis, qui cherche à pousser l’avantage de l’agenda néo-libéral, la population voit poindre une contestation via des manifestations régulières. L’auteur, comme ses compatriotes, manifeste sa colère et son impuissance au travers du personnage de ce manga, observateur des mois qui suivent le plus grave accident nucléaire de l’Histoire… 

Résultat de recherche d'images pour "colère nucléaire manga"Colère nucléaire est peut-être le plus austère documentaire que j’ai lu depuis l’ouverture de cette rubrique. Le format est à la limite de la BD puisqu’il consiste en des réflexions permanentes, personnelles du personnage sur ses craintes et colères suite au changement majeur engendré par la catastrophe dans la société et les mentalités japonaises. Et c’est cela le premier élément passionnant de la série, qui nous fait découvrir ce peuple unique au monde de par son histoire (le féodalisme forcené auquel a succédé la  fermeture totale au monde extérieur du shogunat Tokugawa), structuré psychologiquement autour de l’obéissance au chef et de la droiture qui découvre les mensonges d’Etat et l’alignement des décisions des gouvernements sur les attendus économiques et diplomatiques des Etats-Unis. Ce que nous présente le personnage est un Japon sous protectorat américain, dirigé par une caste politique corrompue qui ne se préoccupe pas de sa population. C’est orienté, sans doute simpliste, mais très proche des thèses d’Occupy Wall Street et de tous les mouvements contestataires occidentaux. Le traitement biaisé (et peu concerné) de nos médias de l’évènement et la profonde méconnaissance que nous avons de l’actualité et des évolutions de la société japonaise marquent un contraste profond avec l’immersion psycho-politique dans les pensées d’un japonais moyen (sans doute « de gauche » mais tout de même très représentatif de ses compatriotes).

Résultat de recherche d'images pour "colère nucléaire manga"Les trois volumes de distinguent simplement par l’évolution de l’actualité, qui permet de faire évoluer les thématique sans que l’on ressente une volonté de construction de l’auteur. Colère nucléaire est un manga spontané qui sort des tripes. En cela le dessin assez old-school et peu intéressant (voir redondant) n’apporte pas grand chose hormis d’assister à quelques scènes illustratives de la vie des japonais à ce moment, entre restaurants à sushi, transport en commun, manifestation et consultation de l’actualité sur internet. Il n’y a pas de filtre d’analyse, simplement les pratiques du personnages, qui ne consulte par exemple que le net sur son téléphone, débouchant sur une dénonciation du contrôle de la pensée par de grands médias inféodés au pouvoir. La complexité vient de la grande précision (documentaire donc..) politique du personnage, très au fait des membres du gouvernement et de l’histoire du pays. Chaque tome renvoie à une aide de lecture très touffue détaillant qui est tel personnage, organisme, ou tel évènement. On est proche d’un ouvrage scientifique avec ses nombreuses notes de bas de page, qui ne vous en appendront pas beaucoup plus à moins que vous ayez déjà étudié l’histoire récente du Japon.

Voir des manifestations quotidiennes très fournies demander de la transparence et l’abandon du nucléaire aux gouvernements qui se succèdent est saisissant tant nous avons en tête l’image de japonais obéissants jusqu’à la soumission. L’auteur nous parle dès le second tome du rôle du projet de traité de libre échange trans-pacifique que le président Obama souhaite imposer au Japon. Il voit cela comme une vente de l’identité japonaise, de sa culture moderne-traditionnelle, à l’Oncle Sam. Il nous parle aussi de corruption, des mensonges des opérateurs du nucléaire et des dirigeants, de l’opacité des discutions concernant une catastrophe d’ampleur internationale et historique. Cela nous en avons entendu parler de ce côté du globe mais voir un citoyen lambda aussi terrifié sur l’avenir de son pays (devra t’on évacuer l’archipel?…) est passionnant par son côté immersif et vrai.

Résultat de recherche d'images pour "eau radioactive fukushima pacifique"Si les premières pages sont un peu plus didactiques sur les premiers jours suivant la catastrophe, ce manga ne doit pas être lu pour comprendre ce qu’il s’est passé et comment le Japon a géré l’évènement mais bien par le côté photographie instantanée des colères et des craintes d’une Nation remise en question dans tout son être par une crise unique. Cela nous ouvre les yeux avec quelques miroirs sur ce que l’on a appris d’aussi loin sur un accident qui impacte tout le monde mais que l’on oublierait presque tant la distance est grande. En sonnant comme un rappel, en ces heures de crise environnementale, que le capitalisme débridé ne s’accomode pas de questions de santé et de sécurité et que comme lors de Tchernobyl, on en viendrait trop vite à croire que nous sommes protégés, par la distance, par tel relief, tel océan.. où les gouvernements japonais ont sans hésitation choisi de déverser l’eau hautement radioactive produite par la centrale de Fukushima. L’installation très récente de l’Arche sur la centrale nous rappelle qu’il n’en est rien et que le problème est encore loin d’être réglé.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Achetez le sur Decitre, librairie en ligne, achat et vente livres

***·BD·Nouveau !

Bug

BD d’Enki Bilal
Casterman (2017), 82 p., 1 album paru, série en cours.

9782203105782L’album est de belle facture, au format comics, que je trouve particulièrement pertinent du fait du découpage assez aéré des productions de Bilal (grandes cases). La couverture est très jolie, comme d’habitude chez l’auteur. Petite réticence (là encore désormais habituelle chez cet auteur) sur la typo très informatique des cases de narration… c’est moche et un côté carré qui rompt avec le dessin artisanal de l’illustrateur.

En 2041 un événement mondial fait disparaître toute donnée numérique, provoquant un cataclysme dont personne n’est en mesure de comprendre la portée… Dans la sidération totale, dans un monde déjà soumis aux soubresauts des évolutions géopolitiques voyant des califats et conglomérats économiques s’émanciper des États, dans un monde totalement dépendant de ses technologies, un père et sa fille vont se retrouver au cœur de toutes les convoitises, détenant peut-être la clé de cette crise historique.

Résultat de recherche d'images pour "bilal bug"Bilal et moi c’est une succession de déceptions et d’envies d’avoir envie… Je me suis éveillé à la BD avec notamment La Foire aux immortels, puis les Partie de chasse, Phalanges de l’ordre noir, etc. Son univers géopolitique et/ou SF m’a toujours parlé et, bien sur, les dessins, si particuliers! Si ses meilleurs scénarios sont ceux de Pierre Christin du temps de leur collaboration, Bilal reste un très bon scénariste, avec son style pas forcément grand public, mais une franchise et un politiquement incorrecte que j’aime. Pourtant son cycle du Monstre m’a énormément déçu. En partie du fait de l’attitude hautaine voir méprisante de l’illustrateur pour ses lecteurs, mais surtout par-ce que tout simplement ce n’était plus de la BD! Il y a eu tromperie sur la marchandise comme on dit. Voir même arnaque: le premier volume Le sommeil du monstre est l’un de ses meilleurs albums… puis progressivement une série prévue en 3 tomes devient 4 et se mue en un obscure objet pédant à cheval entre l’illustration libre et la philosophie de bazar. L’artiste dira qu’il est libre de sa création. Mais la BD reste un format balisé qui doit être intelligible. On n’achète pas une BD que pour son auteur… Bref, je m’étais promis que Bilal c’était fini.Image associée

Puis vint cet album au sujet compréhensible, d’actualité et un premier écho plutôt favorable dans la blogosphère (par-ce que dans la presse… Bilal c’est comme Woody Allen, c’est forcément bien…). La bibliothèque m’a permis de tenter l’objet sans risque… et je dois dire que j’ai été plutôt (re)conquis!

Résultat de recherche d'images pour "bilal bug"Bug (premier album d’une série) est même étonnamment didactique, prenant le temps de poser, d’expliquer, d’avancer. On est loin de l’obscure objet graphique qu’ont été beaucoup d’albums de l’auteur. La principale difficulté vient du dessin de Bilal, ses personnages (on en a l’habitude) ont tous la même tête et malgré des coiffures originales, on peine parfois à savoir qui est qui. Nouveauté en revanche, dans l’utilisation pour les décors de photographies retouchées. Ça peut être vu comme une facilité mais c’est très efficace et aide au côté « propre » et un peu moins fou-fou de l’album.

Résultat de recherche d'images pour "bilal bug"Le scénario classique de Science-fiction aurait presque pu être écrit par un Christophe Bec (Prométhée) ou un Fred Duval (Travis, Carmen Mac Callum, etc) et pour une fois c’est vraiment sage, presque trop. Car en 82 pages (cases larges aidant), on a plus une atmosphère qu’une véritable intrigue. Personnellement j’aime ses dialogues à l’emporte-pièce, ses jeux de mots vaseux et ses trouvailles toujours un peu punk et hyper-actuelles (comme ces journaux en mauvais français du fait de la disparition des correcteurs orthographiques…). Le plus intéressant dans Bug c’est bien les effets (montrés par l’absurde) de la disparition brutale de toute technologie numérique sur une société devenue dépendante. Les thèmes chers à Bilal sont eux aussi présents mais plus en sous-texte (la mémoire, l’obscurantisme, les conventions,…). Hormis quelques excentricités, on est assez loin du Bilal fou de ces dernières années. Pas de poissons volants ou d’animaux miniatures, seul le graphisme sort un peu de l’univers d’anticipation standard qu’il décrit. Un Bilal sage pour une BD de SF grand public aux thèmes hyper-actuels. Au risque de tendre vers la platitude si le dessinateur n’arrive pas à décoller dans les prochains albums. Un a priori plutôt positif qui me donne envie de lire la suite.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Noukette.

Et l’avis de Sophie.