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Bagnard de guerre

Second volume de la série écrite par Philippe Pelaez et dessinée par Francis Porcel. Parution chez Grand Angle le 30/03/2022.

Merci aux éditions Grand Angle pour leur confiance.

Des tranchées au coupe-gorge

Ce début d’année marque le passage en force de Philippe Pelaez, car après Pinard de guerre et plus récemment Le Bossu de Montfaucon, nous le retrouvons aux commandes de Bagnard de guerre, où il préside à la destinée de Ferdinand Tirancourt, le protagoniste de Pinard.

Après avoir fait profit en temps de guerre en vendant du vin au poilus prisonniers des tranchées, Ferdinand finit par payer son arrogance et se retrouve, par une série de péripéties, obligé de subir lui aussi le feu allemand, les pieds embourbés dans la gadoue. C’est pourtant un acte altruiste qui le conduit à être exilé au bagne en Guyane, un enfer tropical dont peu reviennent. Encerclé par des bagnards que la rudesse des conditions de vie aura transformés en tueurs, Ferdinand devra également frayer avec les surveillants, dont certains rêvent déjà de le suriner…

Le scénariste renoue avec la veine historique qui faisait l’intérêt du premier volume, en explorant cette fois l’enfer du bagne guyanais, selon les codes du récit d’évasion. On pense d’emblée au film Papillon, inspiré du célèbre prisonnier (ou son remake de 2018), ou encore à l’Évadé d’Alcatraz, ou la Grande Évasion, qui contiennent eux aussi leur lot de tortionnaires et de prisonniers que le désespoir rend violents.

Cette échappée exotique donne un nouveau souffle à la série et évite les redites, puisque le champ des possibles s’ouvre à nouveau et permet de poursuivre l’arc narratif de rédemption de Ferdinand Tirancourt. En effet, on tient là un véritable anti-héros, que l’on adore détester dès les premières pages de Pinard, et que l’on se surprend à soutenir à la fin de l’album. Ce passage-là ne fait pas exception, sans pour autant que le protagoniste soit devenu un ange entre-temps.

D’ailleurs, il est aisé de tracer un parallèle entre les soldats du front que côtoyait le héros, et les bagnards: les deux sont des participants involontaires, envoyés contre leur gré dans un environnement hostile par une administration indifférente, voire nocive. Il y a même une sorte de continuité entre les deux volumes, au travers des personnages de Sacha (Pinard) et de David (Bagnard), qui sont deux éléments incongrus qui n’ont rien à faire sur le front ou au bagne et qui y auront pourtant une influence positive sur le héros, constituant ainsi pour lui une sorte de boussole morale.

Comme vous le voyez, l’écriture de Philippe Pelaez conserve sa grande qualité, et Francis Porcel ne démérite pas sur le plan graphique, grâce à des décors immersifs et des personnages charismatiques.

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On mars_

La BD!
BD de Sylvain Runberg en Grun
Daniel Maghen (2017-),  54P./album, 2 tomes parus sur 3

Comme beaucoup de BD éditées par Daniel Maghen cette série m’a intrigué par des couvertures très esthétiques et une thématique SF qui titille systématiquement mon imagination. Chacun des albums, outre un format très confortable, est doté d’un cahier graphique luxueux (coutumier chez Daniel Maghen), dont le second prend la forme d’un journal que l’on retrouve dans l’intrigue et qui développe le background.

Ancien policier d’élite antigang, Jasmine se retrouve condamnée à l’exile martien suite à une bavure. Là-bas elle découvre rapidement que la colonisation vendue à la population terrienne comme l’avenir de l’humanité repose sur des bagnards abaissés à leur seule force de travail. Laissant deux enfants sur Terre et ne se résignant pas à passer le restant de ses jours sur la planète rouge, elle décide d’entrer dans la nouvelle Eglise dont l’activité sur place semble jouir d’une grande influence sur le pouvoir local…

On Mars'. Sylvain Runberg, Grun. | L'actualité de la bande dessinéeSylvain Runberg étant un scénariste d’expérience capable du très bon comme du très banal je me suis attaqué à cette série carcérale prévue en trois tomes avec interrogations. Plongé sans introduction au sein de ces prisonniers patibulaires, on comprend rapidement que On mars ne fait que transposer les récits du bagne guyanais ou calédonien dont regorge la BD historique. Contre toute attente vous trouverez ainsi plus de proximité avec des ouvrages comme Forçats qu’avec de la SF space-opera ou worldbuilding. Si le sujet vous intéresse cela ne posera pas de problème, mais j’avoue que j’ai été surpris. Dès le second volume l’histoire s’oriente vers une révolte que l’on sent monter, plus pour des raisons de conspiration politico-religieuse que d’oppression des prisonniers. Le scénariste n’oublie pas le passage obligé des maltraitances diverses et procède à des flash-back nous relatant ce qui a amené l’héroïne dans ce enfer ou quelques séquences terriennes (un peu courtes…) destinées à densifier le contexte. De cela ressort, sur le premier tome surtout, une impression de mise en place, certes très belle, mais peut-être un peu longue à démarrer. La galerie de personnages est touffue et les intrigues entrecroisées relativement nombreuses, ce qui ne facilite pas forcément une lecture très fluide. Com On Mars T2 : Les solitaires (0), bd chez Daniel Maghen de Runberg, Grunme je l’avais ressenti sur Orbital, j’ai trouvé que Runberg tardait à dévoiler ses cartes, ce qui empêche de pénétrer pleinement dans une aventure que l’on pressent glorieuse. Soyons juste, On mars ne manque pas de coups fourrés, révélations et fausses pistes assez bien tenus et l’on prend un plaisir sadique à tenter de deviner si ce nouvel allié de Jasmine va la trahir ou mourir quelques pages plus loin…

Il est indéniable que Sylvain Runberg sait s’entourer de dessinateurs très talentueux qui savent flatter les rétines. Je ne connaissais pas Grun, dessinateur appartenant à l’école réaliste, dont la colorisation notamment (très contrainte par le rouge de l’idée martienne) procure à chaque planche une réelle beauté. Il n’y a rien à dire, ces albums sont magnifiques et le dessinateur sait à peu près tout croquer avec précision. Un vrai travail de design a été réalisé et les croquis préparatoires font envie… parfois plus que les planches elles-mêmes qui sont souvent un peu monotones du fait de costumes identiques des personnages et de décors minéraux… rouges. Si le design général est plutôt réussi dans un style un peu rétro parfois proche de Mad-Max, On Mars, rififi sur la planète rougej’ai trouvé les uniformes des bagnards assez bof. Il faut ainsi attendre le second volume et l’irruption de différentes factions au graphisme bien plus travaillé pour accrocher vraiment à chaque case. On connaît le risque des univers SF de se perdre dans des décors métalliques un peu vides. Ce n’est pas complètement le cas ici mais on ressent le manque de variété que seuls les intermèdes terriens aident à casser. Le scénariste, étonnamment, ne se précipite pas pour nous révéler le sens de tel engin comme ces araignées mécaniques qui récupèrent les morts…

Au final je suis un peu dans l’expectative d’un troisième volume qui viendra soit confirmer une montée en puissance totalement maîtrisée soit un petit manque de souffle et d’ambition pour une série certes très belle mais qui pour l’heure ne se démarque pas franchement de la moyenne des séries SF faute d’un élément scénaristique marquant.

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Forçats

Le Docu du Week-End

BD Pat Perna et Fabien Bedouel,
Les Arènes (2016-2019), série finie en deux volumes.

bsic journalismMerci aux éditions Les Arènes pour leur fidélité.

9782711201839_1_75La version critiquée est l’édition intégrale noir et blanc du diptyque sorti en 2016-2017. Si les encrages sont sublimés par cette édition, l’éditeur qui fait d’habitude un si bon travail éditorial fait sur cette intégrale un double choix discutable: tout d’abord la couverture a papier épais visant à renforcer l’aspect graphique sombre n’est pas pelliculée… si cela peut paraître esthétique, l’album se dégrade en revanche très rapidement sur ses coins. En outre les deux cahiers documentaires insérés en fin des deux volumes en édition classique, complément indispensables pour prolonger la lecture, ont été ici retirés! C’est incompréhensible et manque réellement quand on connaît le travail documentaire et l’importance des deux personnages qui nous obligent du coup à aller flâner sur Wikipedia. On pourra arguer que cette édition s’adresse aux bibliophiles, mais tout de même…

Eugène Dieudonné est condamné à tort aux travaux forcés pour une participation supposée aux crimes de la bande à Bonnot. Pendant plus de dix ans il subit l’horreur du bagne avant que le journaliste Albert Londres ne prenne fait et cause pour son cas et cherche à le réhabiliter et à obtenir la fermeture du système carcéral guyanais. Ce sont les combats de ces deux hommes, en aller-retour, c’est l’histoire des derniers jours d’un système inique, inhumain, que raconte Forçats…

Résultat de recherche d'images pour "forçats bedouel noir"Belle triple découverte que cet album: celle d’un magnifique dessinateur issu des Arts décoratifs (encore un!), d’un scénariste engagé proposant un travail de type journalistique, et un très beau sujet, de ceux qui nous rappellent les principes fondamentaux de la civilisation et de l’État de droit comme le rappellent superbement les citations d’Albert Londres qui parsèment les dialogues de la BD. Forçats résonne avec le tout récent Vagabond des étoiles adapté par Riff Reb’s de Jack London et qui nous rappelle aux mêmes questions. Pat Perna est habitué à soulever des lièvres de notre histoire, comme sur le très bon Morts par la France où il adoptait le même principe d’un témoignage académique (la doctorante) pour révéler une injustice que l’administration française, dans toute sa schizophrénie, ne peut pas reconnaître. Forçats nous parle donc bien d’une histoire vraie dont l’essentiel de ce qui nous est montré est véridique et sourcé.

20191127_185316.jpgComme dans tout bon docu on a un sujet très fort: l’injustice terrible dont a été victime Eugène Dieudonné, anarchiste tombé dans l’enfer du bagne guyanais sur une dénonciation dont on ne saura jamais s’il s’agissait d’une vengeance d’amour ou d’une simple malchance. Déjà on saisit la précision du travail documentaire du scénariste qui nous cite régulièrement des arrêtés de justice, déclarations d’Albert Londres ou de journaux d’époque. On voit aussi l’autisme de l’administration de la III° République, quelques années seulement après l’affaire Dreyfus, et encore une fois incapable de reconnaître son erreur malgré les nombreux témoignages innocentant Dieudonné. La construction de l’album n’est pas linéaire afin de construire un suspens destiné à accrocher le lecteur. L’histoire a été publiée en deux volumes qui ont chacun leur structure: le premier intitulé « dans l’enfer du bagne » présente une grosse séquence sur les multiples tentatives d’évasion de Dieudonné et l’origine de cette injustice, le second « le prix de la liberté » se concentre sur la volonté du journaliste et les différentes étapes pour réhabiliter le forçat. Cette construction un peu différente (l’intégrale présente bien la césure centrale) complique un peu la lecture mais ne la gêne pas tant la lisibilité des dessins est grande et le scénario comme les dialogues sont toujours pertinents, évitant le manichéisme même quand il s’agit de confronter l’idéalisme de Londres et le cerveau administratif du directeur du bagne.

Résultat de recherche d'images pour "forçats bedouel noir"Le thème de la prison est toujours passionnant et nous force à nous questionner sur des fondements démocratiques en ce qu’il constitue la limite entre la sauvagerie et la civilisation. Le personnage de Dieudonné est peut être montré un peu trop simplement comme un intellectuel qui n’a rien à faire là…. mais c’est sans doute vrai et Perna aurait été accusé de malhonnêteté s’il avait rendu plus gris le personnage. Comme toujours la figure du journaliste engagé est puissante, avec une figuration statique de Fabien Bedouel qui le fait arpenter les rues de la capitale comme les couloirs de Cayenne avec le même aspect élégant, chemise blanche,veston noir et barbe taillée sous un regard de braise. Ce choix renforce l’idée de lutte intemporelle de cet homme déterminé à aller jusqu’au bout en même temps qu’elle le fait incarner le personnage archétypal du journaliste héroïque. Albert Londres est un mythe et justifie cela. Dieudonné ne l’est pas alors que son histoire ressemble fort à celle de Papillon.

20191127_185241.jpgLe choix de cette intégrale change la lecture sur le plan graphique, permettant d’apprécier (comme dans tout Tirage de Tête NB) la pureté du travail de Bedouel. On y perd une certaine lisibilité de la mise en couleur (très simple du reste) qui souligne certains décors, comme prévu par le dessinateur. Je ne trancherais pas sur l’avantage des deux, ayant grandement apprécié cette version, mais préfère avertir les lecteurs qui découvriraient cette série sur la version noir et blanc. Ces magnifiques planches d’ombre et lumière se hissent très largement au niveau de la qualité d’un scénario solide, passionnant, pédagogique et qui font de Forçats l’un des meilleurs documentaires BD lus sur ce blog.

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