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Le cosmos est mon campement

BD de Eric Henninot
Delcourt (2017), 74p., La Horde du contrevent t1.

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L’édition simple (à grosse pagination!) comprend une préface joliment écrite de l’auteur du roman, Alain Damasio, ainsi qu’un cahier graphique en fin d’album. Pas d’information sur l’auteur (biblio etc), c’est toujours dommage. Il existe une édition N&B… plus chère comme de coutume, pratique que je ne comprend pas hormis pour faire payer les fans. Franchement, même si le dessin d’Henninot est très bon, je pense que la version couleur reste meilleure. La couverture est un peu terne à mon goût et aurait mérité quelque chose de plus énigmatique, de plus poétique.

Sur une terre balayée par des vents continus et puissants, depuis huit siècles la cité d’Aberlaas forme la Horde, équipe de spécialistes de différents arts destinés depuis l’enfance à remonter la « bande de contre » à destination de l’extrême-amont, la source des vents. Huit siècles que le but n’a pas été atteint. Mais cette trente-quatrième Horde est certaine d’être la dernière.

Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"Quelle surprise cet automne lorsque j’ai appris la publication d’une adaptation BD de ce chef d’oeuvre qu’est la Horde du contrevent! J’avais découvert le bouquin lors du projet de film d’animation il y a quelques années (projet avorté après échec du financement  participatif). J’adore la SF et plutôt en one-shot. De bons souvenirs de romans SF avec Bordage et surtout un pitch très alléchant. L’ouvrage a été dévoré et j’ai été comme beaucoup fasciné par l’inventivité, les dialogues percutants, la dramaturgie aux petits oignons et la maîtrise de la langue de l’auteur avec notamment ce duel de palindromes qui restera dans les mémoires… Bref, l’adaptation d’un livre adoré est toujours dangereuse pour un lecteur. J’étais très sceptique, n’ayant en outre pas une très bonne image des BD de Henninot. Comme je suis curieux et que j’adore néanmoins voir ce que d’autres font d’une oeuvre, j’ai lu la Horde version BD.

Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"Et bien c’est absolument excellent! D’abord les dessins, pas extraordinaires, pas d’une originalité folle, mais dotés d’une personnalité, d’une finesse dans les traits des visages notamment, qui le mettent dans la moyenne supérieure de ce qui se fait. Le design ensuite, risqué dans le cadre d’une adaptation, est réussi, même si je chipoterais en disant que sur un monde de vents la logique voudrait que les tenues ne soient pas amples… mais c’est moins graphique. Mais la très grande force du dessinateur repose sur le travail… des vents! Si les paysages montrés sont a peu près ceux que l’on imagine, comment dessiner les vents? La grande inventivité de Henninot a été d’associer des courbes omniprésentes à des effets de souffles (comme dans les manga ou les traînées d’avions à réaction) et d’onomatopées. De l’ensemble ressort un sentiment de bruit omniprésent, de mouvement, celui que l’on ressent en pleine bourrasque. Les images sont saturées visuellement, ce qui donne une impression de plein. L’atmosphère si importante est pleinement rendue et c’est un tour de force. Parmi les petits regrets je trouve dommage de ne pas avoir plus représenté l’effort permanent, l’horizontalité des hordiers, ainsi que la séquence du Furvent. Henninot a choisi la même voie que le livre: ce n’est pas représentable, donc ellipse. C’est son choix, respectable, mais cela aurait été tellement beau…

Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"Je tiens à préciser la remarque de Damasio dans la préface: une adaptation est personnelle et il est illusoire de chercher à retrouver un livre dans une BD ou un film. L’adaptation est autre chose. Ce que l’on doit rechercher c’est un plaisir, un cœur. Et ce cœur y est! Eric Henninot a réalisé l’ouvrage seul et son scénario est très bon. Le découpage et surtout les dialogues, centraux dans l’oeuvre, dans l’articulation entre les personnages, sont vraiment réussis. Les personnalités sont là, les échanges vifs, percutants, permettent de cerner la psychologie de chacun dans cette situation extrême, aberrante. La BD commence en prologue, à la fin de la formation des hordiers à Aberlaas, soit avant le roman. C’est bien car cela permet de mieux situer le contexte. De même la présentation en plan du monde des vents, du trajet et des lieux à parcourir facilite l’immersion dans cet univers. En revanche, (dans le tome 1 tout au moins) la particularité du texte original d’utiliser la ponctuation pour décrire les vents et les symboles représentant les personnages ont disparu au format BD. Ça ne touchera que les fans mais je trouve que cela aurait pu être utilisé facilement. De même (je chipote) dans cet univers horizontal et avec un matériau si exceptionnel, pourquoi ne pas avoir opté pour des planches horizontales? Ce n’est pas le format classique de la BD mais d’autres expériences plus extrêmes ont déjà vu le jour en BD, à commencer par les destructions et retournements chers à Olivier Ledroit.  Tout ça pour dire qu’un brin de folie aurait pu réhausser encore cette excellente BD.

Je tiens à finir en m’adressant à ceux, majoritaires qui n’ont pas lu le roman. D’abord pour dire que la BD ne le nécessite pas, elle est excellente toute seule, comme tome Résultat de recherche d'images pour "horde du contrevent henninot"unique et comme démarrage de série (que j’imagine en 5 ou 6 parties au regard de la progression du tome 1 et de l’intrigue globale). Fans de SF ou novices (voir réticents), lisez la car il s’agit d’abord d’une aventure humaine, de relations au sein d’un groupe, de membres ayant chacun son univers, sa philosophie, sa morale (tiens du coup ça me rappelle une autre « expédition », celle de l’Endurance, chroniquée ici). Le but est illusoire, impossible, alors pourquoi passent-ils leur vie entière à remonter cette terre? Chacun pour des raisons qui lui sont propres, à la fois unité et partie d’un organe appelé la Horde. Il n’y a pas a proprement parler de fantastique dans la Horde et la seule part SF est celle de se situer sur un autre monde.

Laissez-vous porter par l’image, le son, par les mots. Un auteur totalement impliqué dans son projet ne laisse généralement personne de marbre. Surtout que le tome 2 devrait présenter ma séquence préférée du livre: le navire fréole.

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Ar-men: l’enfer des enfers

BD d’Emmanuel Lepage
Futuropolis (Gallimard), 96p. + 1DVD documentaire.

couv_312102Ar-men est le phare le plus à l’ouest de la Bretagne. Un phare construit de main d’homme au milieu du XIX° siècle sur un rocher de quelques dizaines de mètres, au milieu des flots. De sa construction à sa dernière occupation, c’est le récit d’une partie de la Bretagne, d’une culture, d’une persévérance et d’un lien des hommes à la mer qui nous est relaté. C’est également le récit d’un homme et de ses fantômes.

Chaque nouvel album d’Emmanuel Lepage est désormais un événement dans la sphère bdphile. Auteur entier ne recherchant pas la facilité, doté d’une technique sans faille et d’une sensibilité esthétique qui ne fait pas de doute, il parvient livre après livre à parler de ses passions et questionnements très personnelles dans des œuvres passionnantes. Je le suis depuis la Terre sans mal, magnifique voyage ethnographique en terre d’Amazonie (pour moi son plus bel album) mais j’avais passé mon chemin sur ses carnets de voyages, genre qu9782754823364_p_1.jpg‘il a entamé il y a quelques années et qu’il peaufine désormais en des albums à cheval entre la fiction et le reportage. La Lune est blanche, relatant l’expédition en Antarctique de l’Institut Polaire qu’il a suivie (à travers une BD agrémentée de photographies de son frère)  m’avait littéralement passionné et j’ai entrepris de reprendre mon retard. Son dernier album inspiré des Voyages d’Ulysse m’avais laissé sur ma fin, trop réflexif. Ar-men est cette fois beaucoup plus classique et forme l’une de ses plus belles réussites.

Dès l’introduction, très cinématographique, Lepage laisse exploser son talent, sa maîtrise des plans aériens, de couleurs maritimes éclatantes en suivant une mouette progressant  et nous emmenant de la pointe du raz à l’île de Sein et jusqu’au phare proprement dit. planches_58153.jpgLà, deux hommes et une jeune fille résident dans un fut de dix-mètres de diamètre au milieu des flots… Chaque soir une grosse vague risque de briser la porte ou jusqu’aux vitres de la lanterne. Pourtant ils sont là pour sauver des vies, celles de marins au large qu’ils guident par leur lumière salutaire. La vie dans le phare est rapidement relatée avant d’entamer le récit à la jeune fille des légendes bretonnes de la ville d’Ys, de Dahut et de l’ensevelissement par les eaux, puis de la construction du phare il y a un siècle en creusant barre de fer à la main une roche battue par les flots. C’est une véritable aventure, du même souffle que celle de l’Endurance que j’ai chroniqué sur ce blog, qui nous est relatée via des planches toutes plus magnifiques, tantôt historiques, tantôt naturaliste (les flots, les oiseaux, le vent). Lepage est breton et fusionne avec sa terre, comme jamais dans cet album. L’on sent le lien aux éléments qui unit ces hommes simples de Sein, cette nécessité de vivre sur la mer, de la mer, pour la mer. Ironie de leur situation, ces marins vivaient des naufrages et vont vivre par et pour le phare destiné à éviter ces naufrages…

182985491Lepage sait agencer l’histoire, le mythe, le contemplatif et le cheminement personnel de ses personnages en une alchimie parfaite, passionnante, graphiquement superbe et variée. Et ici l’album prend une dimension supérieure lorsqu’est révélé brutalement le passé du gardien. Tout en subtilité, en maîtrise Emmanuel Lepage réalise alors un grand album comme son talent, humain, sensible.

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NB: l’album a été lu en numérique ce qui m’empêche malheureusement de mettre 5 calvin…

Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Noukette.

D’autres avis chez: Mo‘,Brize, Blandine, Jérôme, Antigone, Lecturissime, Bricabook,