BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

La trouvaille du vendredi #14

La trouvaille+joaquimBD de Milo Manara
Casterman (1998), 56p. Séries Giuseppe Bergman #4.

couv_1215Milo Manara est considéré à juste titre comme l’un des plus grands gâchis de la BD. Artiste doté d’un talent sidérante il a le plus souvent fait le choix de la BD érotique très commerciale et très médiocre ou des délires Jodorowskiens pas toujours pertinents. « Malheureusement » un crayon est tenu par un cerveau avec ses passions et ses envies et parfois ça ne colle pas…

Pourtant la biblio de l’artiste italien contient aussi quelques perles, parmi lesquelles la série des Giuseppe Bergman, aventures loufoques (un peu sexy quand-même…) mais surtout très liées aux univers de ses amis Hugo Pratt et Fellini avec des visions étonnantes et très artistiques.

Image associéeL’avant dernier épisode de la série, « Revoir les étoiles » est assez unique tant sur le plan graphique que thématique. Il forme une sorte de Requiem à la mémoire de ses deux mentor et à l’art, comme l’indique la couverture reprenant la Vénus de Botticelli.

 

 

Mes vieux ne sont pas méchants, on joue simplement à quelque chose de beau.

Manara aime les femmes et trouve de nombreuses occasion de les dénuder. Mais si l’on ne peut nier la qualité du trait et l’esthétique du corps féminin très présente du reste chez un très grand nombre d’illustrateurs, l’album devient intéressant lorsqu’il parvient à allier justement l’esthétique et la thématique: l’histoire de l’art et les liens entre monde réel et mondes fantasmés.

Résultat de recherche d'images pour "manara revoir les etoiles"L’intrigue, débordant de références qu’il peut être amusant de repérer, suit une ingénue un peu folle, sorte d’Alice perdue dans le monde des hommes, un monde fait des pires pulsions de la société italienne et européenne du XX° siècle, parcourant des représentations de tableaux classiques de la peinture et permettant à Manara de les revisiter. Cela pourrait être artificiel s’il n’y avait une cohérence de cette approche à double hélice, entre le monde de la beauté et de l’art de la fille et le monde réel de Giuseppe Bergman qui tente de la sauver d’elle-même et des dangers du monde.

 

L’humanité ne semble être que cruauté, corruption, irrémédiablement dominée par le mal, incapable de tendre vers le bien…

Résultat de recherche d'images pour "manara revoir les etoiles"L’intrigue n’a pas grand sens, autre que de permettre des tableaux, des regards (beaucoup de regards comme ce face à face entre la jeunesse magnifique et ces vieillards dont on imagine mille pensées, dans une longue digression autour de la « Suzanne et les vieux » chez Veronese, Tintoret ou Doré). Il n’y a (presque) rien de vulgaire dans cet album dessiné en lavis superbes qui revisite un grand nombre d’œuvres majeures, du Déjeuner sur l’herbe à lile des morts de Böcklin. Seule la séquence de la reine Pasiphaé ne relève que des fantasmes de Manara et tombe un peu dans le gratuit.

Résultat de recherche d'images pour "manara revoir les etoiles"Prenant Giuseppe pour Lucignolo (personnage de Pinocchio) et se croyant au pays des jouets (toujours dans Pinocchio), la fille se retrouve confronté à la réalité policière et d’un mouvement fasciste « Amour et Argent » ainsi qu’à deux loubards qu’elle prends pour le chat et le renard du conte de Collodi. On est tout de même dans un album de Manara, qui profite du fait que les filles sont souvent nues dans la peinture classique pour se faire plaisir!

Les pérégrinations l’amènent à Cinecita où se tourne un film sur l’Enfer de Dante, ce qui permet une très dure vision du véritable enfer, celui de la ville, de la Cité, du monde, bien plus détestable que le monde imaginaire des arts. La fin est la plus poétique: décidée à ne vivre que dans l’imaginaire, la fille se rend sur l’ile des morts où elle rencontre Picasso, Groucho Marx, Hugo Pratt ou Luccino Visconti… Une sorte de petit prince tente de la ramener à la vie grâce à des graffiti colorés, de Disney à Corto. Et l’album se termine magnifiquement par une case blanche invitant le lecteur à terminer l’histoire, bien ou mal, à lui de choisir… Revoir les étoiles est une très belle ode à l’imaginaire et à la beauté par un grand artiste qui devrait produire plus souvent des œuvres personnelles.

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BD·Graphismes·Mercredi BD

Natures Mortes

BD de Zidrou et Oriol
Dargaud (2017), 62 p.

couv_297432Album au format large et à la pagination relativement importante, doté d’une postface de Roser Domenech, professeur d’histoire de l’art en catalogne et spécialiste du peintre Vidal Balaguer. L’éditeur a doté l’album d’une couverture toilée sur l’édition grand public. Très belle édition assez classieuse et qui renforce l’album.

Barcelone, 1930, atelier du peintre Joaquim Mir. Le vieil homme raconte à son jeune modèle l’étrange histoire de son ami, le peintre maudit Vidal Balaguer, l’un des plus talentueux membres de la Colla del Safra, un groupe d’artistes catalans. Une histoire liée à une toile et à sa muse disparue de façon mystérieuse…

Pour leur troisième collaboration Zidrou et Oriol (illustrateur espagnol dont le vrai nom est Hernández Sánchez) nous font entrer dans le monde de la peinture espagnole, au travers d’une histoire sur un mode policier teinté de fantastique. L’envie des auteurs était de rendre hommage à ce peintre inconnu à qui le postfacier tente de redonner ses lettre de noblesse en organisant des expositions. Le texte de cet historien de l’art est très intéressant et l’on y apprend qu’un certain  Pablo Picasso avait déjà repéré Balaguer… Résultat de recherche d'images pour "natures mortes oriol"Zidrou (dont je découvre progressivement la bdgraphie) construit le récit en une court enquête sur la disparition de la muse que l’on peut voir en couverture: Balaguer l’aurait-il tué, comme il aurait fait disparaître d’autres personnes apparaissant sur ses peintures? Sous ce prétexte l’album nous introduit dans le milieu artistique de Barcelone à la fin du XIX° siècle. L’on a maintenant l’habitude de parcourir Montmartre dans des BD françaises, parfois aussi le milieu artistique américain, plus rarement l’espagnol. C’est chose faite et si ce n’est pas véritablement révolutionnaire, l’immersion picturale (grâce au trait et aux couleurs incroyables d’Oriol qui fait un travail impressionnant pour coller au style impressionniste) de l’album est fascinante. L’on a réellement le sentiment de pénétrer des peintures de l’époque et l’illustrateur espagnol intègre des productions originales du peintre afin de pousser encore plus loin l’entrelacement.

Résultat de recherche d'images pour "natures mortes oriol"Intéressé par cette histoire de peintre méconnu j’ai cherché quelques informations, d’abord sur les sites de BD, puis plus largement. L’absence de références au peintre m’a intrigué, alors j’ai poussé un peu… jusqu’à découvrir le fin mot de l’histoire. Non ce n’est pas un spoil (la BD reste vraiment excellente et se savoure pour elle-même), mais Victor Balaguer n’a jamais existé et ses peintures sont d’Oriol lui-même! L’espagnol souhaitait faire une BD rendant hommage au (vrai) peintre Joaquim Mir, peu connu en France et a proposé cette mystification à Zidrou. Les deux compères se sont alors associé à un vrai galeriste et un vrai chercheur espagnols pour pousser le projet. Ainsi une vraie exposition a vu le jour avec de vraies-fausses toiles de Balaguer, crées par Oriol. C’est un site espagnol qui vend la mèche et j’avoue que cette histoire m’a totalement bluffé. C’est la première fois que je vois un tel montage en BD et l’album mérite d’être lu rien que pour cela mais absolument pas que!

Résultat de recherche d'images pour "natures mortes oriol"Natures Mortes est une grande réussite, d’abord graphique, qui nous régale et m’a fait découvrir (encore… 🙂 un grand dessinateur espagnol dont l’album Les trois fruits m’intéresse beaucoup et que je vais lire dès que possible. L’album est également très poétique, avec ce personnage qui doute de sa réalité et qui nous fait voir encore une fois que le talent va souvent avec une inadaptation. La création est personnelle mais doit être vendue pour vivre, dilemme que connaissent tout les peintres. Balaguer refuse cela et se retrouver alors enfermé dans sa peinture au propre comme au figuré. Enfin, l’idée de l’enquête ajoute un piment qui fait dévorer les 60 pages bien trop vite. Et nous fait regretter que la base de l’histoire soit finalement fictive car l’on aurait aimé en apprendre plus sur ce peintre…

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Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Moka.

 

BD·Jeunesse

Violette autour du monde

Stefano Turconi, Teresa Radice
Dargaud (2015)

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Se présentant sous la forme d’une série de petits albums indépendants les uns des autres, Violette est bâti sur un concept intéressant de découverte d’un artiste majeur du XIX° siècle (époque à laquelle se déroulent les aventures de l’héroïne) et de son contexte. Le travail d’édition de Dargaud est habituel: sérieux, soigné, élégant jusqu’aux détails. Le livre comporte un vernis sélectif  pour le titre, un très intéressant D-barcode, une indication d’âge (6-10 ans… ce qui me semble bien tôt, j’y reviens plus bas) et une maquette cohérente sur la série (avec tranche homogène). L’intérieur comporte une page récurrente de présentation des personnages et un court cahier d’illustration ainsi qu’une biographie de l’artiste traité, en fin d’album. L’auteur dessine quasi exclusivement au crayon de couleur (avec peut-être un léger traitement ordinateur notamment pour les textes), ce qui donne une texture très agréable pour les enfants.

Les deux premiers albums sont très inégaux. Le premier introduit Toulouse-Lautrec et le monde de la peinture parisien, le second nous emmène en Amérique avec Dvorak. Si l’intérêt de faire découvrir la haute culture aux enfants au travers de cette série est évident, le niveau de langue et la complexité des thèmes rend peu évidente l’accroche pour des enfants avant 12-13 ans je pense. Mes enfants (8 et 10 ans), très bons lecteurs et habitués aux BD sont franchement passés à côté de l’élément documentaire. Cela permet néanmoins de leur « montrer » les œuvres en question et peut être une introduction avec de l’accompagnement…

Pour le côté BD proprement dit, le graphisme est très sympathique et la maîtrise du crayon assez impressionnante. Le public cible sera conquis, surtout que les personnages sont parfaits (une troupe de cirque venue des quatre coins de la planète) pour provoquer la curiosité des jeunes.

Le deuxième tome a une construction plus linéaire qui facilite la compréhension et les envolées poétiques restent limitées et annexes pour l’intrigue. L’on pourra regretter cependant la faible place donnée aux relations entre personnages principaux, cette troupe restant finalement en toile de fonds pour des intrigues centrées sur la rencontre entre Violette et ces grands artistes. Gageons que la série (qui semble remporter un beau succès) se construit tome par tome et finira par trouver son équilibre.

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Fiche BDphile