***·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

L’assassin qu’elle mérite

La trouvaille+joaquim

couv_115156
BD de Wilfried Lupano, Yannick Corboz et Catherine Moreau (coul.)
Vent d’ouest (2010-2016), 46p./album série terminée en quatre volumes.

Dans la Vienne impériale de 1900 l’ancien monde se fracasse sur le nouveau. Si l’oppression féodale a été remplacée par une Lutte des classes entre prolétariat et bourgeoisie fortunée, cette dernière est loin d’être homogène, certains de ses membres abhorrant le carcan moral que fait peser l’ordre établi sur l’humanité. Ainsi vont se retrouvés liés à la vie à la mort deux riches hédonistes décidés à s’encanailler en créant une oeuvre d’art vivante: un pauvre naïf qu’ils ambitionnent d’élever au rang de criminel ultime chargé d’abattre la société morale. Ils vont s’efforcer de créer l’assassin qu’elle mérite…

L'assassin qu'elle mérite - BD, informations, cotesÉtrange série que cette quadrilogie qui se découpe en réalité en deux diptyque en forme de deux lieux/époques. Formé à Emile Cohl et déjà très solide techniquement et doté des atouts techniques des artistes de l’animation, Yannick Corboz (auteur plus tard de la Brigade Verhoeven et dernièrement des Rivières du Passé chez Maghen) sort d’un diptyque avec le golden-boy d’alors, Wilfried Lupano tout juste auréolé du succès de sa série majeure, Alim le Tanneur. Déjà chez les deux auteurs ce besoin de politique, cet esprit contestataire d’un ordre établi, d’une morale religieuse ou sociale qu’ils veulent mettre à bas. Et l’on sent dans le duo Alec/Klement une part de l’esprit créatif qui transpire dans cette reconstitution des Vienne et Paris de la Belle-époque.

Difficile de résumer cette intrigue très tortueuse qui, si elle suit résolument l’itinéraire assez piteux du jeune Victor tombé dans les filets machiavéliques de Victor, ne fait pas de lui un héros pour autant, loin de là. Ici les personnages sont bien un prétexte pour dépeindre deux sociétés au bord de l’explosion et que personne ne veut vraiment défendre. Le traitement scénaristique est ainsi perturbant en ce qu’hormis peut-être Klément, l’ami victime repenti on a très peu de compassion ni pour Alec le manipulateur ni pour Victor la victime. Car s’il a découvert la belle vie des héritiers gavé de l’argent de son mécène, le jeune garçon enchaîne mauvaises rencontres sur mauvaises décisions et n’est même pas capable de devenir le terrible révolutionnaire que l’on imagine.

L'Assassin qu'elle mérite - BD, avis, informations, images, albums -  BDTheque.comWilfried Lupano nous avait déjà habitué au refus de la linéarité sur Alim le tanneur et poursuit ici sa construction chaotique au risque de perdre un peu le lecteur quand aux finalités de son projet. Le décors et les acteurs permettent bien très efficacement de nous décrire la Vienne impériale où la Police est principalement là pour protéger le mode de vie rapace des riches et où le vernis moral s’efface bien vite derrière le sexe et les pulsions. Mais faute de point d’accroche auquel s’identifier (un héros, un méchant) on écoute les analyses intéressantes tout en cherchant la route. C’est une approche que l’o peut qualifier de complexe, l’auteur refusant de donner le mode d’emploi de sa carte postale. Ainsi la rupture de mi-série voit disparaître Alec et l’intrigue se voit transposée à Paris autour de l’Exposition Universelle et d’un projet d’attentat anarchiste. Des personnages disparaissent, d’autres apparaissent sans que l’on se souvienne bien si on les a déjà vu ou non.

L'Assassin qu'elle mérite - BD, avis, informations, images, albums -  BDTheque.comGraphiquement parlant Corboz propose de belles mises en scène avec une évolution que la couleur n’aide pas. En changeant de coloriste sur chaque album, on sent que le dessinateur n’est pas totalement convaincu, lui qui maîtrise pourtant une belle palette sur ses dernières publications. Et si l’encrage est un peu grossier sur le premier volume ce sont surtout les couleurs qui semblent faites au numérique qui détonnent avec l’approche artisanale du trait et de l’ambiance. L’évolution graphique est ainsi palpable tout au long de la série (en mieux) et propose quelques très belles atmosphères impressionnistes qui collent parfaitement à l’époque.

Série insaisissable, ni pamphlet politique, ni carte postale ou chronique sociale, L’assassin qu’elle mérite est tout cela à la fois dans un mode déstructuré qui demandera un lâcher-prise au lecteur sans chercher un sens à tout cela. Pas le meilleur scénario de Wifried Lupano mais une belle découverte graphique d’un dessinateur assez rare et qui pourrait bien exploser au grand public au premier succès commercial.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·Jeunesse·Nouveau !·Rapidos·Service Presse

Les spectaculaires contre les brigades du pitre

BD de Régis Hautière et Arnaud Poitevin, couleurs de Christophe Bouchard.
Rue de sèvres (2021), série en cours les Spectaculaires , vol. 5., 54 p. par volume.

bsic journalismMerci à Rue de Sèvres pour leur confiance.

couv_416100Le Paris bourgeois est en ébullition! Une bande de clown sème la pagaille en apposant des slogans anarchistes partout dans la capitale… Lorsqu’un baron vient demander les services des Spectaculaires pour retrouver sa femme kidnappée, Pétronille est loin de se douter de l’importance de cette enquête…

Après un épisode très drôle mais en demi-teinte en matière d’intrigue, les Spectaculaires reviennent avec la régularité d’un métronome pour une cinquième aventure de retour dans les lieux marquants du Paris  1900. Depuis le précédent tome on a pris l’habitude de retrouver des trombines connues éparpillées dans les cases à la mode Asterix, modèle évident mais suffisamment digéré pour rester une simple inspiration. Vraie série jeunesse, cette BD assume de plus en plus un sous-texte résolument politique, inhabituel dans le genre et particulièrement savoureux! Ainsi, revenant à une intrigue policière plus classique, Hautière et Poitevin introduisent purement et simplement un faux frère du Joker dans les pattes de nos anti-héros, dans cette figure de pitre qui fait la nique aux bourgeois en bousculant la morale simpliste des héros. L’année des 150 ans de la Commune de Paris ce n’est bien sur pas un hasard, c’est gonflé de la part de Rue de sèvres et particulièrement appréciable en rejoignant le compère Lupano dans une démarche de propos de fonds impliqué sous des habillages de farce.

Spectaculaires (Une aventure des) #5 (Hautière, Poitevin, Bouchard)On aime les références dans cette série toujours drôle (les running-gags graphico-sonores comme la trompette du mouchoir de Félix nous décrochent toujours un sourire) et en la matière on n’est pas déçu: on citera pêle-mêle Orange-mécanique, Batman, Rouletabille, James Bond, Depardieu, Zorglub, Picasso, M. Demesmaecker ou le professeur Mortimer… Arnaud Poitevin maîtrise parfaitement les techniques d’action et des gags dans une lecture fort dynamique. Sur le plan de l’intrigue, si la série n’a pas toujours été très surprenante dans ses chutes on se prend ici à la surprise de savourer une révélation finale très réussie qui rajoute une couche de féminisme bien pensé à un album qui parvient à associer avec talent l’enquête humoristique, le fonds qui fera réfléchir y compris les jeunes et une ribambelle de références à la culture BD. On regrettera juste que le désormais fameux Arsène Lapin ne soit pas repris depuis son introduction fort réussie du précédent tome et on espère que les aventures familiale de Pétronille vont prendre l’ascendant d’une intrigue transversale qui peut donner encore plus de corps à cette série familiale que l’on attend toujours avec plaisir.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

****·BD·Documentaire·Rétro

Les désobéisseurs

Le Docu du Week-End

BD collective
Vide cocagne (2013), 83p. NB.

couv_188621Ah ça fait plaisir les BD associatives ou de tout petits éditeurs qui atteignent ce sérieux et cette qualité! Agrémenté d’une préface détaillant le contexte politique (essentiel à la compréhension de l’album), d’une courte auto-bio de chaque auteur et d’un petit descriptif de la démarche qui a conduit ce projet, l’album souple est agréable à lire, avec une couverture classique du dessin militant (on peut faire plus lisible et plus efficace). Graphiquement c’est assez varié, du moyen au très pro. Mais presque aucune section n’est désagréable à lire visuellement.

Ainsi l’ouvrage est issu d’une rencontre entre le collectif d’enseignants résistant au programme Base élève mis en place par Xavier Darcos, ministre de l’Education Nationale sous la présidence de Nicolas Sarkozy et de l’éditeur militant Vide cocagne. Il propose au travers de 8 histoires courtes en forme de témoignage, un tableau du démantèlement des services publics en France sous couvert de la bonne gestion et des économies prônées par le modèle néo-libéral. On aborde ainsi la Poste, la SNCF, EDF, l’hôpital psychiatrique, l’Education nationale, Pôle emploi,… L’ensemble des grands services publics est traité de l’intérieur, permettant au lecteur de faire le lien entre ce qu’il lit dans les journaux (licenciements, manifestations, grèves, réformes) et ce qui est vécu sur le terrain.

Résultat de recherche d'images pour "les désobéisseurs vide cocagne"Comme tout documentaire, la part de subjectivité est grande et l’album ne s’en cache pas tout en visant l’équilibre avec des auteurs étonnamment neutres dans leur traitement. Il s’agit de témoignages de militants en résistance contre un système ou carrément anarchistes comme ce retraité d’ERDF qui reconnecte un camp de Rom ou l’infirmier psy entré dans une démarche utopiste en marge de l’administration qui l’emploie. Mais ces différents personnages, différents parcours (qui ont souvent en commun néanmoins d’être entré dans le Service public par hasard, sans vocation particulière et donc sans adhésion préalable à ce système étatiste) permettent de voir dans chaque histoire une part d’universalisme, de bon sens. Image associéeAinsi le directeur d’écoles refuse de remplir le fichier décrié Base élèves et est sanctionné par un refus de son détachement comme formateur IUFM: l’administration se protège d’un élément contestataire qui risque de faire des émules auprès des jeunes professeurs. Le postier lui refuse simplement de faire le boulot  supplémentaire du poster dont le poste a été supprimé et l’assistante sociale qui se réclame comme non militante et non syndiquée participe à l’occupation d’un local simplement par-ce qu’elle a besoin de moyens pour faire son travail…

L’on voit au travers de ces parcours différentes motivations qui se rejoignent sur l’esprit du service public: ils sont au service du public et non de l’administration!

 

Une nuance dangereuse pour l’Etat mais qui fait réfléchir sur le principe même de Résultat de recherche d'images pour "les désobéisseurs vide cocagne"démocratie et de République. Ainsi l’album fait comprendre qu’au-delà des postures idéologiques Gauche-droite des syndicats ou de certains militants, il s’agit du fondement même de la société: bien sur une Nation ne peut être gouvernée par les options de chacun de ses citoyens… mais il n’est pas plus légitime que des administrations décident contre leurs agents des orientations qui auront un impact concret sur les travailleurs et les usagers. Ces désobéisseurs sont les gardien des services publics.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1