Bilan·Edition·Littérature·Numérique

Amazon et les librairies

ActuUne fois n’est pas coutume je vous propose un billet de fonds sur le problème de la librairie et globalement du marché de la création graphique, avec chaque fois depuis pas mal d’années maintenant un acteur majeur (… titanesque) au cœur d’à peu près tous les débats au point d’empêcher de réfléchir: Amazon.

Comme bibliothécaire je connais bien le sujet des acteurs du numérique et de la diffusion du contenu sur internet. Depuis que je bosses  le grand méchant loup Google est montré du doigt par-ce que vous allez voir quand il sera tout seul il passera tout payant et ce sera l’horreur et on sera tous clients et les créateurs n’auront plus un rond etc. En attendant, sans être naïf sur la nature de l’ogre en question, je constate que hormis sur la question environnementale (et fiscale) avec ses fermes de serveurs qui font fondre la glace du pôle, Google a basé depuis le début son modèle économique sur la semi-gratuité et surtout l’omniprésence quel qu’en soit le coût pour lui. Il veut être indispensable et l’est devenu. En attendant il numérise à tour de bras, crée des bibliothèques numériques, des musées, des planisphères à la puissance dingue et tout ça gratuitement pour le commun des mortels (ou pour les Etats). Je ne parlerais pas des revenus qu’il génère sur les données personnelles, c’est un autre débat.Résultat de recherche d'images pour "usine amazon"

Amazon en revanche est ce qu’on peut appeler un vampire. Même objectif (être omniprésent), sauf qu’en matière de nuisance, en France on a des librairies, on est très attachés au livre papier et Amazon tue les librairies. Blam, c’est envoyé… mais plus précisément? On a régulièrement des appels de libraires ou de membres du gouvernement qui crient au loup contre le grand méchant Amazon. Alors oui c’est vrai Amazon bouffe les parts de marché des petits libraires. La librairie est un secteur difficile avec de très petites marges qui créent une vulnérabilité très grande aux aléas économiques. Mais la librairie est aussi une entreprise avec les impératifs de gestion et son insertion dans la loi de l’offre et de la demande. Historiquement très soutenu par les pouvoirs publics, ce secteur a un statut à part qui pose question: est-il public ou privé?

Premier élément: la loi. La France a une relation particulière au livre depuis la loi fondatrice de Jack Lang sur le prix unique qui interdit toute concurrence tarifaire et oblige Amazon ou Carrefour à vendre au même prix que La Librairie de la fontaine de votre commune. Sauf que la loi ça doit évoluer car la société évolue et se créent des fissures dans lesquelles s’engouffrent allègrement les vampires. Exemples: lorsque Amazon vend un petit classique comme Phèdre à 2.50€ avec frais de port gratuit, qui peut croire qu’il ne s’agit pas de vente à perte? Amazon n’est pas en cause, c’est un vampire et la nature du vampire est de se nourrir. En revanche comment se fait-il qu’aucune administration ne retape le vendeur pour non respect de la loi? Or on touche là le cœur du problème puisque le jour où les frais de port seront payants sur Amazon, personne n’aura plus d’intérêt à acheter sur Amazon que chez le libraire du coin… pour peu que ce dernier fasses le job.

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Ensuite la plateforme. Cela fait plusieurs années que des initiatives appuyées par le ministère sont lancées pour mutualiser les catalogues des petites librairies. Entre Chez mon libraire, feu 1001 libraires et le nouveau www.lalibrairie.com, l’idée est la même: mutualiser en permettant de récupérer gratuitement l’ouvrage chez son libraire de proximité. Malheureusement certains « détails » font tiquer, comme les délais réels de livraison, la limite du catalogue, absence d’appli, l’absence de remise ou carte de réduction (les fameux 5%). Considérant souvent que les consommateurs amoureux du livre doivent avoir une consommation solidaire et faire l’effort, ils oublient qu’il s’agit d’un secteur concurrentiel et qu’ils doivent apporter une plus-value… pourtant évidente par rapport à des plateformes numériques comme FNAC.com ou Amazon. La logistique ne devrait pas être un problème. Aujourd’hui un libraire doit être en mesure de fournir un ouvrage sous 7 jours maximum, fidéliser son client avec des remises et être capable de conseiller. Combien de fois me suis-je vu retourner un simple » je ne l’ai pas » en demandant une BD de plus de 2 ans…Résultat de recherche d'images pour "libraire sympa"

Enfin, vous, chers lecteurs! On parle souvent du pouvoir du consommateur pour faire changer les choses. J’y crois fermement et si on ne peut faire porter au seul acheteur la responsabilité de faire grossir Amazon, il a celle de s’interroger cinq secondes sur la nécessité de cliquer sur une commande Amazon. Personnellement j’utilise la plateforme comme panier permanent où je peux ajouter très rapidement des ouvrages que j’irais commander chez mon libraire réel. Les gros lecteurs ont souvent une PAL copieuse qui ne justifie pas un besoin de recevoir un ouvrage dans sa boite sous 24h. J’habite à la campagne mais peux aller régulièrement sur Lyon chercher ma liste de BD et je crois que c’est le cas de la majorité des lecteurs. On ne peut demander aux lecteur d’être tous des militants de la cause des librairies, mais une consommation raisonnable ne vous coûtera rien et participera à contrôler le vampire qui se joue allègrement du droit du travail et de l’impôt. Et puis si certaines librairies sont un peu feignantes, la majorité sont tenues par des passionnés qui se feront un plaisir de vous faire découvrir plein de trucs, par exemple de passer du Manga à la BD ou de Satrapi à Jim Lee…

Voilà, j’espère que je vous aurais convaincu à réfléchir sur votre « consommaction » et que vous retrouverez le plaisir d’aller papoter avec un libraire et y dénicher des achats imprévus! Par exemple ce que je vais vous faire découvrir dès samedi avec un nouveau Sushi & Baggles

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BD·Documentaire·Nouveau !·Service Presse

Paroles d’honneur

 BD de Leïla Slimani et Laetitia Coryn
Les Arènes BD (2017)

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Le travail d’édition (les Arènes n’est pas à l’origine un éditeur BD) est de très bonne qualité, avec un beau livre doté d’une maquette élégante et soignée jusqu’à la quatrième de couverture. Une préface de Leïla Slimani explique l’origine du projet et une biographie des personnes rencontrées clôt le livre.

Suite au succès de ses ouvrages, les éditions des Arènes ont demandé à la médiatique Leïla Slimani d’adapter son travail sur la sexualité des marocaines dans une version BD. Ce qui aurait pu n’être qu’une transposition commerciale aboutit à un très bel objet cohérent, une véritable BD et planches_57895.jpgune belle réussite. Si la trame est celle du reportage BD, l’on sent le regard de l’illustratrice dans certains plans larges, paysages, vie de rue au Maroc et l’on reste bien dans un cadre BD avec son appropriation graphique. Les textes sont élégants, les dialogues très fluides et le tout s’enchaîne sans difficulté malgré la structure qui passe du récit de Slimani aux entretiens avec les autres personnages. L’album est découpé en chapitres qui aèrent le tout et jamais l’on ne sent la lourdeur que peuvent revêtir certains albums de reportage BD. L’illustration y est sans doute pour beaucoup. Ce sujet est passionnant, plein de découvertes, mené sans pathos, avec quelques révoltes et l’on sent la sincérité de la retranscription des témoignages. Le format BD apporte une légèreté qui permet de passer beaucoup d’informations sans plomber la lecture, si bien que Paroles d’honneur se parcoure d’une traite.

paroles-d-honneur_5942524.jpgLaetitia Coryn a surtout travaillé dans la BD d’humour dans un style plutôt cartoon et la technique utilisée ici démontre une remarquable maîtrise technique dans un ton plus réaliste notamment dans les expressions des personnages que l’on distingue bien physiquement et qu’elle parvient à rentre touchantes. La colorisation (réalisée par une coloriste) est très agréable, l’effet crayonné ajoutant une texture très agréable. L’exercice n’est pas évident puisqu’il s’agit d’une succession de discussions entre deux personnages. Les planches sont pourtant très aérées avec des alternances de portraits, de paysages, de représentations de scènes familiales ou de cases façon strip. L’on est immergé dans les familles et les rues marocaines, avec quelques focus sur des costumes traditionnels, des échoppes, etc. C’est documenté, fait avec le plus grand sérieux, très chouette.

Au final nous avons un pari réussi qui fait le pont entre la BD classique et le reportage journalistique (souvent plus austère), sans oublier l’importance du graphisme dans ce média. Je recommande chaudement cet album, sur un sujet peu abordé dans les médias français et qui nous fait nous questionner y compris sur la place de la femme dans les familles françaises.

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Vu aussi chez Mon coin lecture, Khadie litSab’s pleasurs, Au milieu des livres, Mes échappées livresques, D’une berge à l’autre, 

Comics·Guide de lecture·Rétro

Comment débuter avec Batman?

Question que je me suis posé il y a une poignée d’années avec l’envie d’entrer dans cet univers BD très particulier (circulaire?), fait de dizaines d’albums allant du chef d’œuvre au très anecdotique. Personnage mythique s’il en est, Batman a la particularité de revenir avec les mêmes antagonistes, lieux, thèmes, en une multitude de variantes, le poids du temps ayant fait de certains albums des cathédrales qu’il est peut-être temps de réévaluer. Surtout et enfin, la propension des éditeurs de comics à lancer de nouvelles formules, sortes de plans pluriannuels justifiant la vente de moultes fascicules presse, pousse à lire les versions reliées publiées aujourd’hui par la filiale de Dargaud, Urban Comics, toujours à la tête d’un très bon travail éditorial.

– Les albums mythiques:

killing-joke-joker-alan-moore-l-w00vyvLorsque l’on parcourt le Web comme moi à la recherche de conseils, différents classements de lecteurs arrivent tous à la même short-list incluant Killing Joke (Alan Moore et Brian Bolland, 1988), Dark Knight (Frank Miller, 1986) et Year One (Miller et Mazzucchelli, 1987). L’objet de ce billet étant une mise à jour avec un avis personnel, je vais m’autoriser une profanation tout en confessant n’avoir pas lu la totalité des Batman cités…

Beaucoup du mythe porté sur ces ouvrages des années 80 repose sur le fondement et le changement de ton qu’ils apportent sur le personnage et son univers. En cela, il est certain que sans Moore et Miller le Batman 2017 n’existerait pas. Cependant il faut reconnaître que tant graphiquement que thématiquement, ces albums ont vieilli (voilà, c’est fait…) et ont depuis largement été recyclés, réappropriés et revisités par des illustrateurs et des scénaristes de grand talent. Les albums que je vais citer ci-dessous doivent beaucoup aux pré-cités qu’ils remplacent pour beaucoup. Petite précision: les ouvrages que je considère comme majeur ont comme point commun d’être chaque fois l’œuvre de deux auteurs (scénariste/illustrateur) et non d’une écurie de tacherons comme les américains en ont malheureusement l’habitude…

– Le triptyque de Tim Sale et Jeph Loeb:

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En 1996 sortait un monument du polar ramenant le chevalier noir à ce qu’il était à l’origine, un détective (l’éditeur DC signifie « Detective Comics« ). Un long halloween plonge Batman et le commissaire Gordon dans une enquête sur un tueur en série qui n’officie que pendant les fêtes américaines. Nous voilà plongé dans la noirceur de Gotham et de sa mafia, avec un traitement tout en ombres et en aplats de couleurs par le grand Tim sale. L’album introduit Harvey Dent et d’autres personnages iconiques de l’univers de la chauve-souris dans une ambiance visuelle classique de Gotham, celle des années 40. Suivra Amère tumblr_lhpz8l0iyn1qfejy5o1_500victoire, du même duo, suite directe qui revêt les mêmes qualités et qui est pour moi indissociable de Halloween. Enfin, souvent oublié et tout aussi indispensable, l’intermède de Catwoman à Rome (situé pendant Amère victoire) nous propose de suivre la féline accompagnée d’Edward Nygma partie chercher des réponses auprès de la Mafia italienne, sur l’enquête du Batman, mais pas que… Cet intermède, s’il ne porte pas directement sur Batman, est pour moi le meilleur album du tandem créatif Sale/Loeb. Ce triptyque est indispensable pour faire connaissance en douceur avec Batman.

Batman: un long Halloween, 416 p, relié, Urban comics. Une version N/B existe chez le même éditeur.
Batman: Amère victoire, 392 p, relié, Urban comics. Une version N/B existe chez le même éditeur.
Catwoman: à Rome, 132 p, broché, Panini comics. L’album n’est plus édité mais trouvable à un prix raisonnable en occasion.

Silence devant le crayon de maître Lee:

news_illustre_1369480692_460Jim Lee est un monstre sacré pour tout lecteur de comics. Sorte d’exception de qualité dans un océan éditorial s’accommodant souvent du médiocre, il est un modèle pour toute une génération d’illustrateurs. Associé (encore) à Jeph Loeb, il livre avec Silence, une pépite graphique bien plus insérée dans la mythologie de Gotham (le lecteur novice pourra par moment être perdu entre les personnages) que les ouvrages de Tim Sale mais qui donne le plaisir de voir apparaître la totalité du « bestiaire », incluant Superman. Comme souvent dans les comics on se fait balader, manipuler avec plaisir, tout hypnotisés par le trait de Jim Lee, au sommet de son art. Et la version Noir et blanc est encore plus belle

Batman: Silence, 320p, relié, Urban comics. Une version N/B existe chez le même éditeur.

– La saga de Snyder et Capullo:

76520377.jpgAvec La Cour des Hiboux (publié en deux tomes avec « La Nuit des Hiboux« , Snyder et Greg Capullo ont marqué une pierre blanche en créant ex-nihilo une organisation occulte et adversaire de Batman à Gotham. Le tour de force est d’avoir réussi cela en l’insérant chirurgicalement dans l’ensemble de la mythologie existante sans rien briser. Hormis l’absence du Joker (qui reviendra dans le volume 3 de la saga), tout est cohérent, si bien que l’on irait presque vérifier dans les vieux albums si des références aux hiboux n’apparaîtraient pas. Capullo, connu surtout pour Spawn et Sam&Twitch, devient un auteur majeur du comics par son trait extrêmement précis et élégant qui n’a par moment rien à envier à Jim Lee. L’investissement des deux auteurs et la précision des dessins malgré des plans et des visions fantasmagoriques parfois dantesques force l’admiration. Cette histoire est passionnante et le Batman n’a jamais été aussi charismatique. Il est étonnant qu’aucun projet de film inspiré de cette histoire originale n’ait vu le jour.

news_illustre_1360746947La saga est publiée en albums reliés par Urban, en 10 volumes faisant des aller-retour dans l’histoire du chevalier noir (avec une reprise de Year One de Frank Miller). Les deux volumes de la Cour des Hiboux et le 3° « Le deuil de la famille » (référence directe à l’album culte « Un deuil dans la famille » illustrant la mort de Robin) sont de loin les meilleurs. Ce troisième volume, voyant le retour du Joker après que son visage lui ait été retiré (littéralement) est absolument terrifiant et pour moi peut-être le meilleur album de Batman existant.

Ces trois créations illustrent par ailleurs une évolution du romantisme graphique à un certain réalisme dur, comme une évolution de la société et de l’édition de comics. Maintenant il ne reste plus qu’à vous y mettre!

 

Un autre avis chez Lire en bulles et My Gook actu.