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Movie Ghosts

Premier tome du diptyque écrit par Stephen Desberg et dessiné par Attila Futaki. 72 pages, parution le 27/04/2022 aux éditions Grand Angle.

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Merci aux éditions Grand Angle pour leur fidélité.

Les étoiles ne meurent jamais

Jerry Fifth est un détective privé qui écume les boulevards de Los Angeles. Depuis le temps, il connaît tous les sales petits secrets de ses habitants les plus fortunés, des divas d’Hollywood ou même des prostituées de Sunset Boulevard. Jerry Fifth gagne son pain en retrouvant des victimes, des bourreaux, des époux infidèles et des enfants illégitimes. La ville des stars lui a montré son vrai visage, mais ce n’est pas ce qui tourmente notre enquêteur.

Depuis aussi longtemps qu’il se souvienne, Jerry est parasité par des acouphènes, des sons qu’il ne parvient pas à étouffer. Lorsqu’il s’y penche de plus près, Jerry constate que ce ne sont pas de simples bruits parasites mais bien des voix, évanescentes et désincarnées, qui appellent à l’aide.

Malgré ce qu’il pourrait croire, le détective n’est pas fou: il entend bien des voix fantomatiques, celles d’anciennes stars décédées au faîte de leur gloire ou bien dans la déchéance, mais toujours avec des regrets et des secrets honteux. Alors qu’il explore ce don particulier, Jerry fait la rencontre des fantômes d’Hollywood auxquels il décide de venir en aide. Il va ainsi explorer le passé de Los Angeles et découvrir que ce qu’il savait déjà n’était que la partie émergée de l’iceberg…

Fantômes sur pellicule

Les lecteurs réguliers de polars connaissent bien la formule et ses éléments incontournables: son détective désabusé, sa ville tentaculaire, parfois corrompue mais toujours emplie de secrets, et sa voix-off aussi amère que sombre. Ajoutez-y une demoiselle en détresse et/ou une femme fatale, mélangez le tout et vous obtiendrez la recette consacrée du polar.

Stephen Desberg (IRS, Le Scorpion, Empire USA) se plie à l’exercice et semble bien connaître ses gammes. Son protagoniste Jerry Fifth se conforme en effet à l’archétype du détective solitaire et désabusé (sans le côté alcoolique), et Los Angeles représente le terrain idéal (voir sine qua none) de tout polar qui se respecte.

La cité des Anges y est représentée comme un personnage à part entière, fondée sur l’âge d’or d’Hollywood, l’auteur nous faisant traverser ses lieux emblématiques, du Sunset Boulevard à l’Observatoire Griffith. Les personnages qu’on y croise sont tantôt fascinants, tantôt inquiétants, et rappellent tous des figures archétypales de la ville, des acteurs, des magnats du cinéma, des malfrats…

L’intrigue prend néanmoins du temps à décoller, Jerry menant au cours de l’album deux enquêtes distinctes, ce qui peut créer un sentiment de césure à même de nuire à la globalité et au rythme. Alors que le pitch promet une rencontre entre Sixième Sens et Chinatown, l’aspect surnaturel n’est pas encore le point de mire du scénariste dans ce premier album, qui préfère se concentrer sur l’ambiance toute particulière du L.A. by night.

L’histoire d’amour que l’on voit naître dans les pages de ce tome 1 est bien pensée, mais, elle paraît quelque peu forcée et prétexte au regard du rythme et de la direction que semble prendre l’intrigue. L’idée d’une romance entre un être immatériel et un être de chair et de sang a déjà été explorée avec brio dans des films tels que Her ou Blade Runner 2049, et il faut avouer que la mise en image du lien entre Jerry et son love interest spectral n’a pas la même puissance que dans ces deux récits.

Sur le plan graphique, l’histoire de Stephen Desberg est magnifiquement servie par le dessin crépusculaire d‘Attila Futaki, que l’on avait déjà croisé l’an dernier dans le Tatoueur.

Sur ce premier tome, Movie Ghosts marque des points sur l’ambiance, mais doit encore se démarquer sur le second tome en prenant une direction plus originale et en explorant davantage l’aspect surnaturel de sa prémisse.

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Le Journal, les premiers mots d’une nation

Histoire complète en 56 pages écrite par Patrice Ordas et dessinée par Philippe Tarral.

Merci aux éditions Grand Angle pour leur confiance.

Origines du quatrième pouvoir

En 1781, le jeune Nathan Prius combat les anglais lors de la guerre d’indépendance. Étant l’un des seuls soldats de sa compagnie capable de lire et écrire, il se voit confier la tâche de tenir le journal de bord pour le compte du général La Fayette. Et ça tombe bien, car Nathan a des ambitions journalistiques. En effet, Nathan, au civil, travaille pour Georges Ellis, le propriétaire du Richmond News, journal renommé en Virginie.

Cependant, Ellis est un homme intéressé, vil, et corrompu, qui exploite le talent de Nathan sans le rétribuer à sa juste valeur. Profitant du succès de ses articles, Ellis entend bien s’enrichir sur le dos du jeune soldat journaliste sans se soucier de son devenir. Mais de retour du front, Prius réclame la reconnaissance qui lui est due, ce qui fait naître entre les deux hommes une rivalité qui s’envenimera au fil des ans, l’un tentant de fonder son propre journal tandis que l’autre n’aura de cesse de torpiller ses efforts.

Le sujet de Le Journal arbore une juste résonance avec des thématiques actuelles. Alors que le partage et la fiabilité de l’information sont sans cesse remis en question, ce qui a ébranlé les fondations de certaines démocraties, il était de bon ton de se plonger dans le passé du contre-pouvoir le plus important, à savoir la presse. La réalité étant souvent plus épique encore que la fiction, cela aurait pu donner une chronique captivante sur les coulisses des grands empires éditoriaux américains.

Malheureusement, le conditionnel restera de mise pour cet album. En effet, il m’a paru difficile de ne pas m’ennuyer à la lecture de cette histoire de rivalité, sur fond de dynamique persécuteur/persécuté. Ce genre de ressort scénaristique n’est pas mauvais en soi, bien au contraire, il se trouve que nous avons tous une sympathie naturelle envers les outsiders. Cependant, ici, la narration décousue, à base d’ellipses régulières, et le manque de caractérisation de la majorité des personnages rendent le tout assez indigeste.

Graphiquement, rien de honteux mais un style plutôt désuet (en phase avec le thème historique me direz-vous), qui finit d’opacifier le tout. En résumé, Le Journal tape un peu à côté, ce qui est bien dommage compte tenu du sujet abordé et de son lien avec l’actualité.

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Infidel

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Histoire complète en 154 pages, écrite par Pornsak Pichetshote et dessinée par Aaron Campbell. Parution en France chez Urban Comics le 08/10/2021 dans la collection Indies.

Le bombe samaritain

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La seule chose de radicale chez Aisha, c’est le changement de vie qu’elle a opéré il y a peu. Quittant le domicile d’une mère intransigeante, elle a laissé le New Jersey pour s’installer avec son compagnon Tom à News York. Tom vit avec sa mère, Leslie, ainsi qu’avec sa fille Kris, qui a retrouvé en Aisha la figure maternelle qu’elle a perdue plus jeune.

La cohabitation n’a pas été aisée entre Aisha et Leslie, mais il semblerait que les deux femmes soient parvenues à se parler, ce qui a permis à la belle-mère de ne pas camper sur ses aprioris culturels et ses biais racistes. Cependant, tout n’est pas rose pour Aisha, qui est hantée par des cauchemars oppressants, sans savoir à qui en parler. Craignant de passer pour une folle aux yeux de la femme qu’elle s’évertue à convaincre, le jeune musulmane garde pour elle son malaise, tandis que les visions et apparitions se font de plus en plus proches, de plus en plus tangibles, de plus en plus poisseuses.

Il faut dire aussi que le passé récent de l’immeuble donne du grain à moudre à tous ceux qui voient les hijabs et les tapis de prières comme d’inquiétants signes d’altérité invasive. En effet, il y a quelques mois seulement, une bombe y a explosé, concoctée par un homme musulman qui s’était radicalisé de manière isolée.

Sept morts représentent bien évidemment autant de raisons d’haïr l’auteur du crime, seulement, voilà, la haine a pour elle une certaine voracité, et ne s’arrête jamais à sa première victime. Les habitants de l’immeuble, chacun retranché chez lui, scrutent Aisha et tous les autres habitants non-blancs avec un mélange de crainte et de mépris, alors que la jeune femme sent l’influence morbide prendre son assise. Jusqu’au drame inévitable.

Les hijabs de la nuit

Récits de genre et critique sociale ne sont pas nécessairement antinomique, loin de là. Et pourtant, aux yeux du grand public, il aura fallu un certain temps pour associer les deux, et admettre qu’une histoire peut incorporer des éléments de genre, en l’occurrence l’horreur, tout en explorant des facettes de notre société qui donnent à réfléchir.

Il y a quelques années de ça, le film Get Out, de Jordan Peele, faisait sensation par son traitement d’un symptôme américain, le racisme, par le prisme de l’horreur. Comble du comble, l’auteur mettait en lumière un héros afro-américain, pris au piège d’une méchante famille WASP qui en avait après ce qu’il était, ce qui le définissait aux yeux de cette société biaisée par des considérations génétiques. Le ton était résolument satirique, la mise en scène choc, pour un résultat subversif qui en a fait un classique instantané. Cette production avait aussi pour intérêt non négligeable, outre sa critique d’une société américaine marquée par le racisme, de mettre au ban les poncifs de l’horreur, voulant que le personnage noir dans un groupe donné (ou par extension, tout autre communauté non blanche) soit souvent le premier à mourir.

Gageons que Jordan Peele aura fait des émules, puisque Infidel puise directement dans cette même veine, afin de renverser les poncifs, dans le but de traiter de la problématique du racisme en Amérique. Fait significatif, les deutéragonistes, Aisha et Médina, sont musulmanes, ce qui est assez rare pour être souligné (le seule autre occurrence qui me vient à l’esprit est Khamala Khan, alias Miss Marvel). Confrontées au jugement, à la bigoterie et à la xénophobie de leurs concitoyens, elles ont du chacune forger leur caractère, pour pouvoir y faire face, de la manière qui leur est propre. L’auteur profite donc de la situation pour glisser, de façon parfois assez évidente, il faut l’avouer, des réflexions pertinentes sur le racisme, et la façon dont il peut s’insinuer dans les valeurs, les discours, et les actes de tout un chacun.

Car ces biais racistes peuvent aller jusqu’à être inconscients, ce qui les rend d’autant plus difficiles à combattre et à éradiquer. Dans Infidel, le racisme devient une allégorie, manifestée sous la forme de spectres vengeurs et monstrueux, prêts à mutiler tous ceux qui se mettent en travers de leur route. Le fond de l’intrigue, m’a rappelé le dogme gnostique comme on pouvait le voir traité dans Wounds , évitant, de peu, les poncifs sataniques du genre.

Malgré les écueils potentiels, la caractérisation fonctionne, de même que les dialogues, fluides et naturels. En cherchant bien, cependant, on peut reprocher le petit déséquilibre qui existe au niveau du focus, accordé initialement à Aisha, mais recentré au forceps sur Médina, raison pour laquelle j’évoquais plus haut des deutéragonistes, et non une seule protagoniste.

Côté graphique, les superbes et dérangeants dessins d’Aaron Campbell rendent parfaitement l’ambiance glauque et poisseuse qui sied à ce type de récit. On regrette cependant un découpage assez peu engageant, et une mise en scène plutôt figée.

Infidel reste malgré tout un récit d’horreur efficace, traitant habilement du racisme sans compromettre l’une ni l’autre.

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Fausses pistes

La BD!BD de Duhamel
Grand Angle (2021), 76 p, one-shot.

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bsic journalismMerci aux éditions Grand-Angle pour leur confiance.

Son nom est Jake « wild faith » Johnson, il est Marshall de Woodstone. Il fait régner la loi dans l’Ouest sauvage… En fait il n’est que l’adjoint de son frère Morgan, et un fieffé fils de p… Frank incarne la légende et il va découvrir l’histoire réécrite à la gloire du mythe américain. Cela fait quinze ans qu’il est le Marshall. Quinze ans ça fait vieux au pays des coyotes et Frank ne sait plus trop dans quelle réalité il évolue…

Fausses pistesBruno Duhamel est de ces auteurs qui attirent une sympathie par leur entièreté, leurs doutes et le recul permanent qu’il accordent à leur œuvre. Ce qu’on appelle un auteur. Depuis qu’il est passé au statut d’auteur complet sur Le retour il impressionne par sa maîtrise de l’art séquentiel et par la variété de ses sujets tout en restant dans un écosystème de personnages au caractère bien trempé. Toujours porté sur des marginaux et proie au doute identitaire, il baisse d’un ton dans le registre de l’humour au vitriol pour nous proposer une envie d’Ouest sauvage en même temps que de regard acide sur le mythe américain et sur sa population. En créant ce personnage d’acteur de show western il crée tout au long de l’album en effet de miroir entre le passé sanglant fait de crapules devenues shériff par la simple apposition d’une étoile au veston, de généraux génocidaires et de citations indiennes inventées. Envoyé en voyage touristique Frank se retrouve confronté à des spécimen de l’Amérique sur lesquels la finesse de l’auteur impressionne. Loin de vouloir pointer le vilain militaire trumpiste confronté à la gentille guide mexicaine et aux sympathiques retraités bio il tire un peu sur tout le monde, retranchés dans leur habit bien pensant plus ou moins assumé. La vulgarité de Vegas nous saute aux yeux comme la beauté des paysages de la vallée de la mort.

Fausses pistes : les difficiles vies d'une légende de l'Ouest - Bubble BD,  Comics et MangasSi l’élégance des dessins (et surtout des couleurs) est désormais connue et repérable dans un découpage et un format d’album spacieux, la qualité des dialogues impressionne! Avec une aisance évidente, Duhamel claque ses répliques comme des morsures de pistolet ou de crotale en nous faisant enchaîner la lecture avec un plaisir continu. Le quasi-double format se lit très rapidement et on regrette presque d’arriver à la conclusion tant la galerie de personnages nous donne envie de rester en famille. Si le héros est moins marquant que les précédents personnages de Duhamel, son histoire n’en est pas moins touchante. Plus profond que ses autres albums, moins farceur,  Fausses pistes nous fait passer par différents univers, différents sujets avant de prendre la forme, dans sa dernière partie, d’un thriller (jamais trop sérieux tout de même) assez haletant. Ne tombant jamais dans la facilité, l’auteur profite de chaque scène pour trouver un décalage soit drôle soit critique avec une exigence qui fait sa marque de fabrique. Celle d’un auteur dont on peut acheter les albums les yeux fermés.

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Doggybags One Shot #4: Dirty Old Glory

La BD!

Histoire complète en 97 pages, écrite par Mud et dessinée par Prozeet. Parution le 23/04/2021 au sein du Label 619 d’Ankama.

La survie du plus fou

D.O.G nous plonge dans une Amérique ravagée par une nouvelle guerre civile. Après l’élection contestée du président Holster, le pays s’est embrasé dans les flammes de la dissension jusqu’à ce que six états proclament leur sédition. Cet acte à conduit le président à ordonner une intervention armée, qui a rencontré une forte résistance.

Parmi les milices encore actives, se trouve Chuck Hudson, qui a réuni autour de lui une communauté de survivants grâce à ses connaissances pointues en matière de survie. En effet, Hudson est ce que l’on nomme un « prepper« , un individu se préparant assidument à la chute des institutions et à la défaillance des structures étatiques, qui exposeront fatalement les individus à la loi du plus fort et à des dangers constants.

Parmi ses partisans les plus fervents, on trouve l’équipage du Pin-Up, un tank lourdement armé qui défend les dissidents contre les troupes du Président: Carl, Enapay, Ben, Pulp et Fritz. Lorsqu’une mission de sauvetage tourne mal, les cinq combattants vont se retrouver piégés dans leur tank, sous une montagne de débris. Commence alors pour eux un huis clos éprouvant, durant lequel chaque heure écoulée diminue d’autant leurs chances d’être secourus. Sous la pression, les personnalités vont se révéler, les secrets jalousement gardés par chacun vont refaire surface, avec des conséquences, on s’en doute, dramatiques.

What you are in the dark

Dans un pays qui s’est effondré, il n’est pas étonnant de croiser des femmes et des hommes aux destins brisés. Cependant, les apparences sont proverbialement trompeuses: les âmes les plus torturées ne sont pas celles que l’on croit. Les jours s’écoulant au sein du cercueil blindé, les failles de chacun vont se faire jour, et l’enjeu de la survie va bientôt éclipser les idéaux politiques et la camaraderie redneck.

Doggybags-One shot 4 : Dirty Old Glory – SambaBD

L’album s’ouvre sur une séquence d’action nerveuse et brutale qui donne le ton de l’album: une logique inique et cruelle, qui ne donne pas aux personnages ce qu’il leur faut, mais au lecteur ce qu’ils méritent. A l’image de sa conclusion, tout aussi cruelle et retorse, et qui s’inscrit dans la droite lignée de la collection Doggybags. Sur le plan graphique, Prozeet fait un excellent travail, qui oscille entre traitement réaliste de la violence et outrance caricaturale. Mud, vis à vis du scénario, puise encore une fois dans son vivier d’idées américaines pour créer un contexte dystopique glaçant de plausibilité. La tension du huis clos peut retomber par moments du fait des flash-back qui entrecoupent le calvaire de nos anti-héros, mais l’angoisse demeure présente sur l’ensemble de l’album malgré tout.

Dirty Old Glory mêle donc huis clos et dystopie pour livrer un nouvel album coup de poing dans l’escarcelle de Doggybags.

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Ennemis # 2: Blanc

La BD!

Dernier tome de 56 pages du diptyque de Kid Toussaint et Tristan Josse, parution chez Grand Angle le 28/04/21.

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Merci aux éditions Grand-Angle pour leur confiance.

La revanche des incapables

Alors que la Guerre de Sécession fait rage entre les États de l’Union et les États Confédérés, le Colonel Cooke, de l’Union, charge son homme de confiance, le Lieutenant Kaine, de mener un escadron ayant pour mission de capturer Jeb Stuart, officier confédéré dont les troupes harcèlent l’Union.

Cependant, le Colonel Cooke a omis de mentionner à Kaine que son escadron ne serait composé que de cinq soldats, et pas des foudres de guerre. Ainsi le valeureux nordiste embarque-t-il avec Livingstone, dandy égotiste, le robuste Noto, porté sur la boisson, Kaverin, artificier mutique, l’atrabilaire Reilly, et le jeune Watkins. Il y a des missions qui ressemblent à des missions-suicides. Et d’autres qui SONT des missions suicides.

Lors du premier tome, le scénariste distillait des indices et des pistes, laissant penser qu’aucun des membres de l’équipe n’était digne de confiance. En effet, chacun d’entre eux a un vécu singulier, et a quelque chose qui pourrait, ou pas, le lier au camp adverse.

Fidèle à la méthode employée dans le premier tome, KT utilise donc de nombreux flash-back afin d’entrecroiser les destinées de ces pieds-nickelés en tunique bleue. A première vue, il n’en ressort pas un sentiment de complétude, comme c’est le cas dans les bons récits chorals, mais plutôt d’heureux hasard.

L’action n’en demeure pas moins intéressante, notamment grâce au face-à-face final entre nos héros et les forces confédérées. Les sous-titres des deux albums, Blanc et Noir, laissaient entendre une éventuelle inversion de point de vue, mais il n’en est rien, l’attention est bel et bien maintenue sur Kane et sur ses hommes.

On parlait plus haut d’un final spectaculaire, mais on déplore qu’il ne se fasse qu’au prix de la résolution de certaines des sous-intrigues, qui sont expédiées en fin d’album, comme on le voit souvent sur un format de 56 planches.

Le diptyque s’impose néanmoins comme une aventure sympathique et débrouillarde, mêlant action et suspense.

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Shanghaï Red

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Histoire complète avec Christopher Sebela au scénario, Joshua Hixson au dessin. Parution en France le 21/04/2021 aux éditions Hicomics.

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Merci aux éditions Hicomics pour leur confiance.

L’enfer n’est rien face à la femme qu’on a shanghaïée

Molly « Red » Wolfram est une femme marquée par la vie à plus d’un titre. Après le départ de son père, Red a du assumer seule le rôle du soutien de famille, veillant sur sa mère et sa sœur tandis qu’elles faisaient route vers Portland. La particularité de la jeune femme est que pour subsister aux besoins des siens et intimider d’éventuels prédateurs, elle a pris l’habitude de se grimer en homme, se faisant appeller Jack.

Un soir où « Jack » alla noyer ses turpitudes dans l’alcool, il fut piégé par des hommes peu scrupuleux qui l’ont drogué, et emmené contre son gré sur le Bellwood, un navire où Jack et d’autres ont travaillé de force deux années durant. Après tous ces mois d’infernale navigation, le capitaine du Bellwwod laisse une alternative à ses marins captifs: débarquer à Shanghaï et rentrer par leurs propres moyens en Amérique, ou poursuivre leur odyssée déplaisante sur le bateau, cette fois sous contrat.

Ce choix ne satisfait pas du tout Jack/Red, qui choisit une troisième option: se rebeller et massacrer tout l’équipage, à l’exception des autres esclaves. Désormais maîtresse de son destin et capitaine de son âme, pour paraphraser Henley, Red se met en tête de regagner Portland pour retrouver sa famille, et obtenir sa vengeance contre ceux dont l’avidité l’ont condamnée à ces deux ans de supplice.

Red is raide

La vengeance et la double identité sont décidément deux items narratifs complémentaires tant on les retrouve en fiction (Le Comte de Monte Cristo et ses adaptations, par exemple). Comme beaucoup d’autres œuvres auparavant, Shanghaï Red choisit la voie sanglante comme catharsis pour son héroïne aux deux visages, qui va trancher, empaler, brûler ses ennemis les uns après les autres sur le chemin qu’elle s’imagine devoir emprunter.

Car en effet, après avoir vu la dévastation causée par son absence, Red ne concevra alors plus qu’un tonitruant massacre en guise de vengeance, seule façon pour elle d’obtenir réparation pour le grief subi sur le Bellwood.

L’histoire nous embarque rapidement dans cette épopée vengeresse, dans laquelle l’auteur donne à voir une Amérique corrompue et violente, tout juste sortie de la Conquête de l’Ouest. On peut toutefois regretter que la dichotomie entre Red et Jack ne soit pas davantage exploitée au service de l’intrigue. Elle est certes mentionnée et évoquée longuement au cours du récit, mais ne sert pas vraiment d’élément moteur pour ce dernier, car si l’on y réfléchit, l’intrigue se serait déroulée sensiblement de la même manière si Red était restée Red. L’alter-égo Jack est donc une bonne idée, mais sous-exploitée dans l’ensemble.

En revanche, la prose et les dialogues de Sebela sonnent rudement juste, chose suffisamment rare pour être mentionnée. Les dessins de Hixson, quant à eux, donnent aux texte une manifestation sombre, grâce à des enrages lourds et des palettes de couleur savamment choisies. Côté édition, on peut s’interroger sur l’utilité de mettre en avant le lettreur de la version originale, tout en sachant que la version française-pas terrible, avouons-le-est venue détricoter son travail.

Shanghaï Red est un récit de vengeance amer et sombre, qui noie les tourments de son héroïne dans un tourbillon de sang et une prose talentueuse.

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Year Zero #1

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Album de 110 pages comprenant les cinq volumes de la mini-série Year Zero, écrite par Benjamin Percy et dessinée par Ramon Rosanas. Parution en France chez Panini Comics le 17/03/2021.

Dur, dur d’être un zombie

En cette période pour le moins singulière où chacun de nous est un survivant, Panini Comics a jugé opportun de lancer deux nouveaux albums sur le thème de la pandémie. Cet argument de vente, certes opportun, d’en comporte pas moins des promesses de frissons, et, pourquoi pas après tout, de bonnes lectures.

Dans ce Year Zero, nous allons suivre les mésaventures d’un certain nombre de protagonistes, répartis dans le monde et ayant chacun leur manière d’affronter cette fin du monde.

Sara Lemons est en mission dans le cercle polaire, afin d’étudier les couches glaciaires. Elle espère y trouver un remède aux maux qui agitent notre siècle, qu’ils soient climatiques, énergétiques, sociétaux ou médicaux.

A Mexico, Daniel Martinez, jeune orphelin des rues, fait ce qu’il peut pour survivre et échapper aux cartels qui ont tué sa mère, convaincu qu’il survit par la grâce divine.

Saga Watanabe, lui, tue des gens pour vivre, principalement à Tokyo. Il exécute un dernier contrat censé lui offrir une porte de sortie, une retraite bien méritée avec l’amour de sa vie.

Fatemah Shah, quant à elle, vit en Afghanistan, où elle sert d’interprète et d’informatrice aux soldats américains.

B.J. Hool, enfin, est un américain moyen, un survivaliste nihiliste qui a passé sa vie à se préparer à ce genre d’événement.

Comment ces gens très différents vont-ils réagir lorsque les morts vont se relever, victimes d’un pathogène qui en fait des zombies anthropophages ? La réponse est simple: plutôt mal. Mais ça n’empêchera aucun d’eux de poursuivre ses objectifs ou de s’en trouver de nouveaux, car la vie, au contraire de la mort, n’a rien de permanent et évolue sans cesse.

Vaut mieux vivre avec des vrais morts qu’avec des regrets

Il apparaît assez vite après le premier chapitre que ces protagonistes ne sont pas destinés à se rencontrer. Oublions-donc tout de suite la perspective d’un récit choral ou de survie à la Walking Dead. Chacun des protagonistes possède sa propre ligne narrative, qui ne croise à aucun moment celle des autres, excepté celle de Sara Lemons, qui se déroule un an avant la pandémie, et qui influe donc sur le reste.

Les sauts et ellipses entre les différents personnages dynamise le rythme du récit mais donne également une sensation de survol, l’auteur se concentrant sur l’essentiel de sa narration sans étoffer davantage certains points qui auraient mérité de l’être.

Year zero - BDfugue.com

Le point de vue interne des protagonistes reste tout de même très intéressant, chacun d’entre eux ayant des croyances et un vécu qui définissent leur vision du monde, et nécessairement, leur réaction face l’apocalypse zombie. Saga Watanabe et Daniel Martinez recherchent la vengeance, tandis que Fatemah cherche l’émancipation et la rédemption. BJ Hool quant à lui, a vécu isolé toute sa vie et ne découvre que maintenant l’intérêt de créer du lien avec une autre personne.

Le parcours de Sara, qui sert de préquel, a des relents de The Thing (la base polaire, une créature sortie de la glace) mais n’exploite malheureusement pas le vivier horrifique que recèle cette prémisse, du fait des ellipses et du peu de temps consacré à cette partie. Le reste des trames individuelles est ô combien classique, hormis sans doute celle du nerd survivaliste qui tombe amoureux, qui comporte son lot d’ironie et d’humour grinçant.

Year Zero vous sera sans aucun doute un peu survendu par Panini Comics en raison du contexte pandémique, mais pas d’affolement: nous ne sommes pas en présence d’un incontournable du récit de zombies, même si l’exécution reste bonne et agréable à suivre. A priori, un deuxième volume est sorti aux US et ne devrait pas tarder à traîner des pieds jusqu’ici pour tous nous dévorer.

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Ennemis #1: Noir

La BD!

Premier tome de 48 planches d’un diptyque écrit par Kid Toussaint et dessiné par Tristan Josse, avec Vera Daviet à la couleur. Parution le 03/03/2021 aux éditions Grand Angle.

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Merci aux éditions Grand-Angle pour leur confiance.

Une Guerre Si Vile

Alors que la Guerre de Sécession fait rage entre les États de l’Union et les États Confédérés, le Colonel Cooke, de l’Union, charge son homme de confiance, le Lieutenant Kaine, de mener un escadron ayant pour mission de capturer Jeb Stuart, officier confédéré dont les troupes harcèlent l’Union.

Cependant, le Colonel Cooke a omis de mentionner à Kaine que son escadron ne serait composé que de cinq soldats, et pas des foudres de guerre. Ainsi le valeureux nordiste embarque-t-il avec Livingstone, dandy égotiste, le robuste Noto, porté sur la boisson, Kaverin, artificier mutique, l’atrabilaire Reilly, et le jeune Watkins. Il y a des missions qui ressemblent à des missions-suicides. Et d’autres qui SONT des missions suicides.

Les Dix petites tuniques bleues du Sécession Express

Comme si cela ne suffisait pas, il s’avère que l’équipe de Kane comporte très certainement un traître, fidèle aux confédérés et à la fameuse Cause Perdue. Au fil des pages, chacun des protagonistes aura donc droit à un portrait, dressé par les autres soldats de la compagnie du Colonel Cooke, nous révélant leur potentiel de traitrise. Cependant, au cœur d’une période aussi troublée, avoir des liens avec l’autre camp est presque inévitable et ne saurait être une preuve de sédition…à moins que ?

Ce début d’année voit le scénariste Kid Toussaint s’imposer avec pas moins de trois albums parus à quelques jours d’intervalles (Absolument Normal, Love Love Love et Ennemis). Pour celui-ci, l’auteur s’empare du contexte historique de la guerre de Sécession pour construire une aventure autour d’un aréopage de marginaux disparates comme on les aime généralement en fiction (qui en est généralement très friande, pensez à la Ligue des Gentlemen Extraordinaires, Armageddon, les Sept Mercenaires, Inglorious Bastards, Gardiens de la Galaxie, etc). Avec le thème de la taupe infiltrée, KT ajoute en sus un peu de mystère, façon Agatha Christie. Y-a-t-il bien un traître dans l’équipe ? Le sont-ils tous ? Le second album devra nous apporter la réponse.

Le thème choisi par l’auteur permet d’explorer une nouvelle fois les ramifications de l’esclavage au sein de la nation américaine et la dichotomie entre le Nord industrialisé et le Sud plus agricole donc plus dépendant de la main d’œuvre contrainte. Une guerre civile est avant tout une guerre fratricide, la Civil War n’est pas en reste puisqu’elle a causé pas moins de 750000 morts, déchirant des familles et des états en deux.

Côté graphique, Tristan Josse, dont c’est le deuxième album, se débrouille très bien en jonglant entre un style caricatural et des scènes au ton plutôt grave/violent.

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Undiscovered Country #1

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Premier tome de 192 pages, réunissant les 6 premiers numéros de la série écrite par Scott Snyder et Charles Soule, dessinée par Giuseppe Camuncoli. Parution le 06/012021 aux éditions Delcourt.

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Merci aux éditions Delcourt pour leur confiance.

Mutated States of America

Après de nombreux revers subis aux 20e et 21e siècles, les États-Unis d’Amérique ont unilatéralement décidé de la fermeture complète de leur territoire. Frontières, communications, tout fut subitement clos lors d’un évènement que le reste du monde, 30 ans après, nomme le Scellage. Depuis, les spéculations vont bon train alors que le pays le plus puissant du monde n’a plus donné signe de vie, retranché derrière un mur gigantesque qui couvre tout son littoral.

Pendant ce temps, le monde a été ravagé par un virus nouveau dénommé l’Azur, qui a forcé les deux grandes puissances, l’Alliance Euro-africaine et la Zone de Prospérité Panasiatique, à conclure une alliance instable pour éviter la catastrophe. En effet, les USA ont formulé un message cryptique pour inviter les deux blocs à leur envoyer une délégation, à qui ils donneront le remède à l’Azur…

Undiscovered Country #3 - Read Undiscovered Country Issue #3 Page 19

Terra Incognita ou Terra Non Grata ?

Le Dr Charlotte Graves, qui est sur le front sanitaire depuis deux ans au détriment de sa santé, est recrutée sans tarder parmi un aréopage hétéroclite afin de se rendre sur ce territoire désormais inconnu. Elle y retrouve son frère, le major Daniel Graves, avec lequel elle est brouillée depuis la disparition de leurs parents en Amérique. Le reste du groupe, deux diplomates rivaux, un héros de guerre, une journaliste et un expert complotiste de la culture américaine, s’embarque donc avec les deux frangins en quête du remède miracle. Mais ce qu’il les attend sur le nouveau-nouveau continent dépasse de loin ce qu’ils auraient pu imaginer… Les murs furent-ils érigés pour empêcher le reste du monde de pénétrer, ou pour empêcher la folie américaine de s’y déverser ?

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Après avoir marqué le Chevalier Noir, Scott Snyder s’attaque cette fois à un univers crée de toute pièce avec la complicité de Charles Soule. Imaginatifs, les deux compères installent dans ce premier tome le contexte géopolitique, avant de s’attaquer au microcosme déjanté qu’est devenue l’Amérique. Non sans rappeler Mad Max et son fameux wasteland empli de fous furieux sanguinaires régis par la loi du plus fort, Undiscovered Country nous fait le coup de l’excentrique métaphore de l’histoire des USA, en reprenant de nombreux symboles et thématiques chers au pays de l’Oncle Sam.

Bien qu’elle soit parsemée de quelques lourdeurs nécessaires (il ne faut hélas pas lésiner sur l’exposition avec un univers aussi complexe), la narration de ce premier tome embarque le lecteur en même temps que les personnages, avec qui il va découvrir l’étrange mutation de ce pays autrefois glorieux. L’idée de faire des USA, pays qui fut autant salué (WW2) que critiqué (Vietnam, Afghanistan, Irak) pour ses interventions extérieures, une enclave impénétrable est délicieusement ironique. Ce renversement de paradigme offre ici des possibilités de satire déguisée qui ne sera pas pour déplaire aux lecteurs en quête de sens et de sous-textes. Attention toutefois, les lecteurs trop perspicaces pourront vite déceler ça et là les foreshadowings insérés par les auteurs quant au mystère derrière le Scellage.

Le thème de la pandémie, s’il est étrangement d’actualité, sert surtout à installer une pression supplémentaire grâce au fameux compte à rebours. L’habillage post-apocalyptique que l’on doit principalement à Giuseppe Camuncoli, connu pour ses travaux arachnoïdes chez Marvel, est à la fois surprenant et franchement fun (des requins qui rampent, sérieusement ?).

Undiscovered Country fait donc une entrée remarquée en ce début d’année. Une fois les bases posées grâce à quelques inévitables séquences d’exposition quelque peu pondéreuses, le reste de l’intrigue se révèle palpitant, et promet une odyssée désaxée et palpitante !