*****·BD·La trouvaille du vendredi·Rétro

Le port des marins perdus

BD Teresa Radice et Stefano Turconi
Glénat (2016), 294p., one-shot.

couv_281923

mediathequeCoup de coeur! (1)Un matin d’été sur une plage ensoleillée du Siam, un jeune homme est recraché de la mer. Recueilli par l’équipage de l’Explorer, navire de la Compagnie des Indes orientales, il n’a d’autre souvenir que son nom. Pourtant ses talents de marin et sa grandeur d’âme surprennent les hommes, surtout pour un si jeune garçon. De retour au pays, Abel sera pris sous l’aile protectrice du capitaine Roberts où il entamera un long périple sur les eaux comme dans son cœur, pour comprendre qui il est, quel est son rôle dans ce théâtre étrange de la vie. Un aventure au bout de l’âme, jusqu’au mystérieux Port des marins perdus…

Amazon.fr - Le Port des Marins Perdus - Radice, Teresa, Turconi, Stefano -  LivresJ’ai découvert ce couple d’auteurs (elle écrit, lui dessine) lors de mon unique voyage à Angoulême et obtint une très jolie dédicace sur la série jeunesse Violette autour du monde. Les jolis crayonnés et l’intelligence des scénarios mêlant relations humaines, culture et poésie naturelle m’avaient bien plus et j’avais très envie de me plonger dans ce gros one-shot sorti juste après et salué largement par la critique. Alors que le couple a sorti (l’an dernier) un spin off, les filles des marins perdus, je peux enfin parler de cette aventure en grand format qui rejoints le panthéon des albums exceptionnels! Le chef d’œuvre de la carrière des auteurs, qui sont retournés depuis dans le registre jeunesse auquel se prête très bien les dessins de Stefano Turconi.

Le dessin d’abord, qui est un parti pris radical, pour des raisons autant pratiques qu’esthétiques. Etant donné le pavé de trois-cent pages, il est compréhensible que l’absence totale d’encrage (comme le fait Alex Alice avec talent depuis le début de sa saga steampunk Le Chateau des Etoiles) fait gagner un temps gigantesque au dessinateur sans avoir à passer cinq ans sur son projet. Etant données les compétences techniques de l’artiste ce choix permet aussi une spontanéité et une élégance qui siéent totalement à l’ambiance Le Port des Marins Perdus, envoûtante course au largevaporeuse qui enrobe cette saga semi-mystique. Pour qui apprécie les carnets bonus en fin de certains albums, les sketchbooks et autres croquis préparatoires publiés sur les réseaux sociaux de nos dessinateurs préférés, ce volume est un enchantement de la première à la dernière page, qui montre tout ce qu’on est capable de produire avec une simple mine de plomb, de l’absolue finesse à des transparence qui nécessitent habituellement des effets spéciaux de colorisation. Avec l’outil du pauvre il arrive ainsi bien mieux à produire un univers précis et évocateur qu’avec deux étapes supplémentaires. Cela fait ainsi réfléchir à la norme du dessin de BD qui exige habituellement le passage par l’encrage (qui souvent dégrade la finesse du dessin) puis par la couleur. Assez fréquents sont les albums en noir et blanc, beaucoup plus rares les albums entièrement crayonnés… et encore plus avec un rendu aussi fini.

Le texte totalement inspiré de Teresa Radice n’est pas en reste puisque (a priori directement en français car il n’est pas indiqué de traducteur), souvent en narration, il parvient à nous immerger tant dans un champ lexical de marine et son vocabulaire si particulier que dans une poésie de l’amour, du voyage et du lien, tout à référençant fortement son récit d’une somme d’auteurs et d’ouvrages de la littérature classique anglaise quand ce ne sont pas des chants de marins qui viennent habiller les planches. De la première page à la dernière, Radice construit son récit comme une pièce de théâtre ou comme un film, jouant sur les enchaînements de parties, jusqu’à un « générique » de fin qui prolonge le plaisir avec son épilogue tardif.

C'est pas les hommes qui prennent la mer... / Le Port des Marins Perdus Vs.  Master and Commander - Conseils d'écoutes musicales pour Bandes DessinéesIl y a une humanité folle dans ce récit construit sur un faux-semblant qui nous fait rencontrer Abel, puis le capitaine Roberts, puis les filles du héros disparu, avant de glisser sur le cœur de l’ouvrage, cet amour impossible entre le vaillant capitaine MacLeod, sorte de double du capitaine Stevenson (nom très référencé bien entendu) et de la prostituée Rebecca. Il y a ainsi deux parties dans cette grande saga qui utilise une once de fantastique pour interroger philosophiquement sur le sens de la vie et comme dans les histoires de vampires, permet d’aller à l’essence du lien et de l’amour entre deux êtres. Il y a du drame, des morts et de l’aventure dans Le port des marins perdus qui est aussi une vraie histoire de pirates. Mais le texte est tellement intelligent, tellement nostalgique et les visages si mélancoliques que l’on est pris tout le long dans une sorte de torpeur émouvante en nous prenant d’affection pour ces trois belles âmes que sont Abel, Rebecca et Nat’ MacLeod.

Rappelant par moment la perfection d’un Malgré tout dans son alliance symbiotique du texte, de la construction et de l’image, Le port des marins perdus est de ces ouvrages que l’on veut choyer d’une belle place dans sa bibliothèque, que l’on parcourt ensuite avec l’amour de feuilleter ses superbes dessins  avec l’envie d’y replonger, un peu, juste ce qu’il faut entre le souvenir et le regard. Un album qu’il faut lire dans sa vie de lecteur.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1note-calvin1

***·BD·Mercredi BD·Nouveau !

Cyan

BD de Jérôme Hamon en Antoine Carrion
Soleil-Métamorphose (2017), 52p. Série Nils terminée 3/3

nils-tome-2-vf.jpg

Déjà portée par une des plus belles couvertures de 2016, la série Nils fait encore plus fort avec cette illustration de couverture du T2 tout simplement à tomber! Pour le reste c’est la même qualité que le tome 1 avec vernis sélectif et 4° de couverture très soignée. Dommage que la tranche ne soit pas de la même couleur sur chaque album (on suppose un choix de dégradés de bleus). Six illustrations  pleine page voir double page sont également présentes en fin d’album en plus de la double page de titre (comme pour le premier tome).

Le clan d’Alba est parti en guerre contre le royaume de Cyan et ses machines tandis que Nils est à la recherche de l’Yggdrasil, l’Arbre des 9 mondes situé loin dans le nord. Pendant ce temps les déesses continuent leurs observations et décident d’intervenir dans la destinée des hommes…

Résultat de recherche d'images pour "nils cyan carrion"Le tome 1 de cette série était doté de beaucoup d’atouts: le dessin très élégant d’Antoine Carrion, des références à Myazaki assumées et passionnantes, un background esquissé très intriguant, des dieux, un lien entre science et magie chamanique… Beaucoup d’attentes étaient portées sur ce second volume qui devait développer tout cela. Et bien je dois dire que j’ai été assez, voir très déçu de constater que les petits défauts de l’ouverture se confirmaient et se renforçaient, avec pour problème central, justement, l’absence de fonds. Les arrières plans de Carrion, beaux mais relativement vides, étaient finalement symptomatiques d’un scénario qui recouvre le même problème. Le monde proposé est pourtant passionnant, mais les auteurs n’abordent presque rien, restent au premier plan de leur histoire. C’est frustrant et rend la compréhension de l’intrigue difficile, d’autant que Hamon utilise très étrangement des ellipses brutales en début d’album. L’articulation entre la fin du tome 1 et le début du 2 est totalement absente et le lecteur doit deviner seul ce qui est à peine suggéré dans l’album précédent. Résultat de recherche d'images pour "nils cyan carrion"Les personnages ont été déplacés sans explication, des relations sont nouées hors champ, on passe d’une scène à l’autre sans transition et les combats sont là encore étonnamment écourtés. Je ne m’explique pas ces choix perturbants et qui enlèvent des atouts à cette, par ailleurs, excellente BD. Pourtant le scénariste sait amener des séquences très oniriques avec notamment cette articulation entre les déesses dissertant sur les actions des hommes et les incidences de leurs choix dans le monde physique. La cité de Cyan donne envie d’être découverte, de même que sa technologie. Mais l’on passe d’un personnage à un autre sans développement, avec trop d’induit pour avoir une lecture fluide.

Malgré ces difficultés, Nils reste une BD dans le haut du panier. D’abord grâce au dessin qui bien que très sombre (plus que dans le tome 1) et relativement monochrome (Cyan malgré son nom est très grise) reste totalement inspiré et globalement magnifique! J’ai d’ailleurs rarement vu autant de doubles pages contemplatives dans une série grand public (c’est assumé par les auteurs comme expliqué dans l’interview du scénariste), ce qui montre l’importance du graphisme pour les auteurs, au risque parfois de tomber dans la BD d’illustrations… Mais ne boudons pas notre plaisir visuel, qui permet de passer outre les problématiques citées plus haut.

Résultat de recherche d'images pour "nils cyan carrion"

D’ailleurs la seconde partie de l’album, plus posée, centrée sur les explications scientifiques de l’Ethernum et de la disparition de la vie, en un double débat des déesses et du conseil de Cyan, retrouve l’intérêt des interrogations scientifico-écologiques du premier album. On découvre alors que la technologie de Cyan est bien plus développée qu’on le pensait, jusqu’à rendre centrale dans la série l’éternelle problématique des pulsions démiurgiques des scientifiques: la science peut-elle contrôler la vie et la mort? Face à cela le pouvoir des êtres surnaturels peut-il lui-même être bloqué, voir contrôlé ? La fin de l’album, tout de bruit et de fureur nous laisse en haleine.

Nils est pour l’instant une série bancale mais jouissant d’une formidable aura, que je qualifierait d’hypnotique, qui permet (si vous êtes sensibles aux dessins et aux fortes thématiques de cette BD) de dépasser ces désagréments. Rares sont les séries aussi sombres et pessimistes (voir dépressives). Attention, ce n’est pas un défaut: cela change du mainstream et l’on n’a strictement aucune idée de comment peut bien s’achever la série, notamment à la lecture de la dernière page apocalyptique… Ressemblant à une œuvre de jeunesse, Nils vaut néanmoins le coup d’être découverte en espérant que le troisième volume comblera ces quelques lacunes.

note-calvin1note-calvin1note-calvin1

Cet article fait partie de la sélection de22528386_10214366222135333_4986145698353215442_n, cette semaine hébergée chez Mille et une frasques.

D’autres critiques de blog chez: Mo‘,