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Corb-nez

BD d’Emmanuel Civiello et Jérôme Charyn
Le Lombard (2018), 88 p. , cahier graphique.

couv_334329Pour leur première incursion dans la prestigieuse collection Signé, l’auteur américain Charyn et le peintre virtuose Civiello nous narrent la geste courtoise (et un peu barbare quand-même…) de Guillaume Corb-Nez ou Guillaume l’hébreu, compagnon de Charlemagne inspiré du personnage historique de Guillaume de Gellone.

La belle reine Witgar, épouse rebelle du duc de Bourgogne s’est enfuie chez le Wali de Cardona, à l’époque franque où Maures et basques parcouraient le sud de la France. L’empereur envoie Guillaume l’hébreu, féroce guerrier et fidèle compagnon d’arme pour récupérer la fuyarde et laver l’affront. Guillaume sera confronté tout au long de cette épopée à la contradiction entre sa fidélité envers Charlemagne et son amour pour la belle…

Résultat de recherche d'images pour "corb-nez civiello"Étrange album que ce gros volume de presque cent pages aux cases spacieuses en peinture directe auxquelles nous a habitué l’auteur de la Graine de folie. La difficulté de la technique en peinture directe (Rosinski aussi a eu quelques albums compliqués…) c’est que fondamentalement elle ne se prête pas à la BD: le découpage BD nécessite une certaine finesse et du mouvement, ce qui est difficile avec la peinture (à la différence de la colorisation en peinture directe qui utilise le dessin classique et l’encrage). La qualité graphique indéniable de la technique (notamment sur les plans serrés de visages) nécessite un découpage visuel, des dialogues, des paysages, des albums contemplatifs…

Ainsi dans cette histoire nous profitons de planches très différentes, tantôt sublimes lorsqu’elles sont en plans larges ou très cadrées, parfois un peu brouillonnes lorsqu’il s’agit d’illustrer des séquences d’action et de batailles que le style de Civiello rend un peu figé. En revanche, dès les premières pages montrant le moine entamer son récit alors qu’il enlumine des manuscrits, l’on est subjugué par la qualité artistique des pages et par la suite les visages prennent un réalisme saisissant. Le style est particulier et ne plaira pas à tout le monde. Mais si vous aimez la peinture et les ouvrages d’illustration cela devrait vous plaire.

Résultat de recherche d'images pour "corb-nez civiello"Ce qui est le plus intéressant dans ce récit très original c’est la description d’une époque que l’on connaît mal. La figure de l’empereur à la barbe fleurie se mélange aux mœurs frustes que l’on imagine de l’époque, l’amour courtois se mêle aux pulsions les plus primales et les moines du grand Suzerain sont autant des propagateurs de la foi et de la culture que des seigneurs de guerre. Le scénario parvient à allier subtilement cette vision romantique et réaliste de cette renaissance de l’Occident après la chute de l’Empire romain. Comme souvent dans ce genre de récit, les moins à l’aise en histoire seront peut-être égarés dans cette époque, mais ils pourront se raccrocher à l’histoire d’amour et cette figure héroïque en diable que celle de Corb-nez.

Le personnage, agencement de plusieurs figures plus ou moins historiques (on pense au Cide ou à Montecritso) est visuellement réussi avec sa figure en nez d’aigle, ses cheveux sauvages et ses cicatrices. La scène de combat dans la prairie est à ce titre très réussie en ce qu’elle illustre la rage et la puissance brute des corps nus en contraste avec l’apparat des tuniques du duc de Bourgogne ou du Sarrazin assiégé. La brutalité physique de Corb-Nez contraste avec sa pureté morale lorsqu’il se brouille avec la belle reine qui lui laisse entendre qu’il n’a pas l’obligation d’obéir à l’empereur. La réalité des relations féodales bouleverseront cette relation et l’approche du chevalier.

Résultat de recherche d'images pour "corb-nez civiello"Une drôle d’atmosphère flotte sur cette BD sur laquelle il est compliqué de fixer le propos. Est-ce une hagiographie d’un semi-héros? Une chronique historique? Une farce vulgaire ou encore une épopée médiévale? Le projet général me rappelle l’extraordinaire album Le chevalier à la licorne qui racontait la quête sans fin d’un chevalier revenu d’entre les morts et à la limite de la folie, pris entre la réalité brutale de son époque et ses valeurs chevaleresques… Le mélange d’histoire et de fiction participent sans doute à cela et à faire de Corb-Nez un album à part qui a toute sa place dans cette belle collection.

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Rapture

Comic de Matt Kindt, Cafu et Roberto de la Torre
Bliss (2018)/Valiant (2017), 152 p.

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L’édition de Rapture est un classique Bliss: couvertures originales, court résumé du contexte, table des matière complète des épisodes, couvertures alternatives en fin de volume et galerie de planches n&b très intéressantes pour comprendre le travail de colorisation. A noter une interview du scénariste Matt Kindt sur le site de l’éditeur.

Tama la géomancienne doit monter une équipe de toute urgence: le mage noir Babel, celui-là même qui était parvenu à percer les cieux avec sa tour dans l’Antiquité, a décidé de reproduire son « miracle » depuis le monde des morts. Seule l’aide du Shadowman peut empêcher la catastrophe. Mais ce dernier n’est plus que l’ombre de lui-même en subissant l’influence du Mal… La Géomancienne va devoir faire appel à Ninjak, Punk Mambo et un vieux guerrier de l’au-delà…

Mon odyssée dans l’univers des héros Valiant est un peu méfiante car il y a parfois un écart entre une envie plutôt solide, les échos presse et blogs (comme sur la reprise de X-O Manowar) et mon ressenti. Ainsi on varie entre hauts en bas (les hauts sur The Valiant, Shadowman ou Harbringer Wars, les bas sur xo ou warmother…). Rapture fait clairement partie des hauts. Notamment, ne nous le cachons pas, grâce à des graphismes qui sont pour moi l’album les plus aboutis et constants de la gamme Valiant. Seuls deux artistes interviennent sur cette histoire, notamment Roberto de la Torre dont j’avais beaucoup apprécié les planches du monde des morts sur Shadowman. On a donc une vraie implication et un travail vraiment propre de Cafu sur la partie principale et De la Torre sur les parties de récit sur l’histoire de Babel. La lecture de comics nécessite tellement souvent une adaptation à des changements de dessinateurs de niveau inégal que je ne cache pas mon plaisir devant cet ouvrage sans faute graphique du début à la fin, malgré un décors nécessairement pauvre puisqu’il s’agit de l’au-delà. Résultat de recherche d'images pour "rapture de la torre"Les artistes parviennent néanmoins à développer des concepts intéressants, sur les démons, les costumes ou les quelques décors naturels.

Côté scénario ensuite, si l’histoire est un peu court – c’est bon signe niveau plaisir de lecture! – et aurait mérité un autre volume pour permettre une entrée en matière et une clôture moins sèches, le thème simple mais évocateur est très bien choisi: une revisitation du mythe de Babel, quoi de plus pertinent pour une aventure entre mythologie (la Géomancienne) et monde des esprits (Shadowman). En outre la très bonne surprise est que ce volume peut faire office de suite directe de The Valiant (je suis loin d’avoir tout lu des comics Valiant et j’ai parfaitement raccroché les wagons entre ce Rapture et l’album introductif au guerrier éternel et la géomancienne). La narration de Matt Kindt est très fluide et relevée par des dialogues et des situations plutôt drôles avec un jeu sur le quatrième mur puisque Tama a potentiellement connaissance de toute l’histoire grâce à son livre qui décrit les événements à venir. Résultat de recherche d'images pour "rapture de la torre"Là aussi c’est un vrai plaisir tant on à l’habitude des scénarios artificiellement compliqués du côté des USA. Je conseille néanmoins d’avoir lu au moins The Valiant auparavant pour être un peu familiarisé et si possible Shadowman, mais la lecture en one-shot est également tout à fait possible et compréhensible, les auteurs faisant en sorte que l’on sache qui est qui.

Rapture est une vraie réussite en ce qu’il parvient à allier dans la simplicité un plaisir de lecture d’une histoire d’action qui prolonge et éclaircit le récit global de l’univers Valiant, avec l’ambition de thèmes imaginaires puissants en ce qu’ils se raccrochent à un mythe fondateur de la culture judéo-chrétienne. Lorsque la BD parvient à être jolie, agréable et intéressante, on peut considérer que la mission est remplie, non?

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La rose écarlate – missions: La belle et le loup

BD de Patricia Lyfoung et Jenny
Delcourt (2017-2018), 2 vol., 48p. /volume.

Couverture de La rose écarlate - Missions -5- La Belle et le loup 1/2

Les séries dérivées de la Rose écarlate (13 volumes parus), intitulées « Mission » compte actuellement trois histoires, chacune découpée en deux volumes et qui ont la particularité d’adopter un thème fantastique contrairement à la série mère. Ainsi la première mission a vu le couple de héros affronter un fantôme, dans la seconde c’est un vampire, dans la troisième un loup garou.

La rose écarlate et le renard vont se retrouver à enquêter sur les mystérieuses attaques d’un loup-garou dont les agressions semblent liées à un jeune héritier qui vient de prendre possession de son château. Le couple rencontre alors un père et sa fille, chasseurs de loups-garou qui vont les aider à résoudre ce mystère…

Couverture de La rose écarlate - Missions -6- La Belle et le loup 2/2

Dans la première partie Maud (qui n’endossera pratiquement pas son costume de rose écarlate) devient super copine avec la blonde Belladone, farouche chasseuse de lycanthrope, formée aux arts de la chasse et du combat par son paternel. Très rapidement le secret des deux justiciers masqués est dévoilé et l’on sait que Belladone deviendra une alliée fidèle. Maud, très peu concernée par la problématique fantastique de l’histoire et qui laisse Guilhem mener l’enquête, a décidé de marier sa nouvelle copine avec le jeune noble qu’ils ont rencontrés. L’histoire avance vite, pleine de mystère (on reste dans une série pour jeunes filles et le scénario reste simple) et l’aspect manga et l’humour autour d’une héroïne mièvre au possible est bien développé dans cette histoire. Le côté action est reporté sur la nouvelle arrivée que l’on imagine bien revenir dans de futures aventures.

Résultat de recherche d'images pour "la rose écarlate missions belle et le loup"Dans la seconde partie un nouveau jeune homme amnésique emporte Belladone dans la rivière et se retrouve à errer dans des dédales souterrains: les deux jeunes gens apprennent à se connaître et le lecteur voit l’amour poindre au bout du chemin… pour le plus grand plaisir de Maud de la roche! L’on passe très rapidement d’une séquence à l’autre et pour introduire des mystères Patricia Lyfoung va parfois un peu vite en nous dépaysant brutalement. Les ficelles sont néanmoins prévisibles (pour un lecteur adulte tout le moins) et le jeu sur les identités supposées du loup-garou occupent le cœur de l’histoire avec le plaisir des pronostics. Le côté fleur-bleue matinée d’enquête semi-ésotérique fonctionne toujours très bien et si le format double-album peut sembler un peu gros par moments, cela permet aussi de développer des séquences humoristiques avec une rose écarlate nunuche et romantique qui plaira beaucoup aux lectrices.

Cette série a une cible très définie: les jeunes filles modernes amatrices d’aventure mais aussi de héroïnes romantiques aux jolis cheveux brillants… Le dessin de Jenny colle très bien à la ligne originale de Patricia Lyfoung et le tout est très joliment colorisé à la mode manga (très brillant donc!) par un Philippe Ogaki qui avait produit une excellente série SF avec Fred Duval il y a quelques années. La recette fonctionne, permet de se renouveler en gardant les constantes. Une jolie réussite dans le genre et qui mérite son succès.

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Il faut flinguer Ramirez

BD de Nicolas Petrimeaux
Glénat (2018), 144 p.

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Après Zombies nechrologies (que j’ai du coup très très envie de lire), l’artiste lyonnais Nicolas Petrimaux qui a bossé notamment sur le jeu vidéo Dishonored mets tout son talent pour un ride échevelé dans les films policiers des années 80′, une lecture béate, sourire aux lèvres où vous passerez dix minutes sur chaque planches à admirer les couleurs flamboyantes, la minutie des arrières-plans et la précision des cadrages. Il faut flinguer Ramirez est une très grosse claque BD. Ce n’est que l’Acte I. Et c’est le premier album solo du bonhomme…

Arizona, années 1980, la société Robotop s’apprête à lancer en grandes pompes le dernier né de ses aspirateurs. Jacques Ramirez est la star du SAV de Robotop et surtout un adorable bonhomme muet au regard de cocker, adoré de tous. Mais lorsque deux truands croient reconnaître en Ramirez l’assassin d’élite utilisé par les cartels mexicains, un engrenage se mets en place. La paisible cité va passer des heures explosives…

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Il faut flinguer Ramirez est un album-concept. Un projet intégral où l’auteur s’est impliqué de la typo du titre au texte final en passant par l’habillage (des fausses pub et des transitions de chapitres en mode « XL »). Seule manque une bande originale Funk-jazzy pour que l’on se retrouve dans un film. Car dès le début Petrimaux annonce la couleur: « dessiné en mis en scène par…« . Oui, il s’agit de mise en scène et non d’un simple scénario, c’est dit, assumé et totalement confirmé au long de ces 144 pages qui passent bien trop vite. J’avais eu un peu la même impression avec le Shangri-la de Bablet sur lequel on sentait l’investissement total d’un auteur. Ici aussi, dès la couverture on sent que l’on va avoir quelque chose de spécial. On est clairement dans l’affiche de cinoche B des années 70-80. Petrimaux se réclame de Tarantino et d’Edgard Wright et cela se sent (en un peu moins déglingue que chez Tarantino); tout respire le cinéma, est inspiré par le cinéma.

Le travail de colorisation en premier lieu est ce qui marque le plus. Il ne s’agit pas seulement de couleurs vives, l’auteur utilise des filtres pour salir ses images, donner une ambiance de vieille pellicule. Les planches m’ont beaucoup rappelé le formidable Tokyo Ghost de Sean Murphy, tant dans la colorisation très spéciale que dans le trait à la fois fruste et extrêmement précis. Petrimaux marque même un point sur son confrère américain par un encrage fort qui permet de contraster entre premiers plans très noirs et arrières-plans fins et extrêmement précis. Rares sont les auteurs à ne délaisser ainsi aucun plans de leurs images (Petrimaux annonce avoir passé 1 an à préparer et un an à monter l’album), ce qui montre l’investissement et la conviction mise dans le projet.

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Ensuite la mise en scène donc… Le travail de découpage et le choix des plans est sidérante de réflexion et de pertinence. C’est la première fois que je passe autant de temps à zieuter une page montrant des employés en cravate dans une usine d’aspirateurs… La dynamique des cases (comme ce panache de fumée qui s’envole et nous hypnotise) montre un réel talent, jouant comme rarement sur les différents plans, enchaînements de cases et fil de textes. Pas un plan n’est standard, tout est pensé et sert la mise en scène donc. Totalement bluffant.Résultat de recherche d'images pour

Niveau ambiance, on est dans le rétro à fond, à base de lesbiennes braqueuses de banque, de gangsters mexicains semi-débiles et d’une Amérique reaganienne triomphante que l’auteur se fait un plaisir de dynamiter en remplissant son histoire et ses dialogues d’un venin savoureux (amoureux de Lupano vous allez être servis!). L’immersion est totale et même si l’on n’aime pas l’esthétique années 80 (c’est mon cas) la qualité du boulot est telle que cela ne pose aucun problème.Résultat de recherche d'images pour

Étonnamment il n’y a pas tant d’action que cela dans « Ramirez » car Petrimaux sait jouer sur les rythmes, donner envie, faire monter la tension et l’attente en nous en donnant juste ce qu’il faut pour repartir sans tout balancer. Le plus gros risque avec un album de ce type c’est que l’attente et l’envie sont tels qu’il ne faudra pas se louper sur la suite (série prévue en 3 Actes)…

A mesure que je m’enflamme je m’aperçois que ma chronique est finalement assez dérisoire: à un moment il ne reste plus qu’à plonger dans les aventures de Jacques Ramirez et à savourer (avec une musique Funk genre Isaac Hays et une bière!). Vivez ce chef d’œuvre de la BD, un incontournable pour tout amateur de BD et de cinéma. Cela fait très longtemps que je n’ai pas ainsi « vécu » une BD. Merci l’artiste!

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Skybourne

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Comic de Frank Cho
Delcourt (2018)/ Boom!s studios 2016, 133 p., comprend les épisodes 1-4 de la série US, en cours.

 

couv_333070Ah Frank Cho! Cet artiste est pour moi un truc fascinant, inatteignable, improbable… Je connais depuis pas mal de temps sa séries Liberty Meadows, Shannah et son amour des jolies filles pêchues mais je n’avais pas eu l’occasion de lire un album entier. Est-ce que le passage de l’illustration à la BD ne perdrait pas de la qualité, comme c’est souvent le cas? La précision anatomique des mouvements, la clarté de son trait et de ses encrages en font un de mes dessinateurs favoris, aussi je me suis précipité par cet album, le premier entièrement réalisé par l’artiste.

Niveau fabrication, on a un gros volume format comics avec reprise des couvertures des fascicules originaux et galerie de couvertures alternatives comme le font souvent les américains. Rien à redire ni à souligner.

Après sa résurrection, Lazar eut trois enfants portant le patronyme de Skybourne. Immortels, ils combattent le mal depuis deux-mille ans. Lorsqu’un étrange magicien s’en prend à l’un des membres de la fratrie, Thomas Skybourne est contraint de sortir de sa retraite et de se remettre au service de l’organisation occulte qui protège l’humanité des monstres. Le combat sera violent, rageur, cru…

Résultat de recherche d'images pour "cho skybourne"Allons droit au but: Skybourne est un petit miracle et une grosse claque dans la gueule! Pas étonnant qu’il soit édité aux Etats-Unis par l’une des petites maisons s’exonérant des réminiscences du Comic code authority: ça saigne et ça parle un langage de charretier (… mais étonnamment pour cet amateur de jolies filles il n’y a à peu près pas de nénés!). Car Frank Cho a la grande qualité d’être directe et de se faire plaisir en même temps qu’il nous fait plaisir. Comme quelques rares films au cinéma parviennent à trouver la pierre philosophale entre le plaisir coupable et la qualité artistique, Skybourne nous propose une révision du mythe arthurien à la mode « pain dans la gueule » en la personne de Grace Skybourne. La bimbo jure tout ce qu’elle peu (on appelle ça « badass » de nos jours…), étripe, désarticule ou tranche du dragon pour le petit déjeuner avec un froncement de sourcil permanent. Il ne faut pas enquiquiner la donzelle! Cela donne lieu à des séquences d’action d’une lisibilité folle, d’une élégance superbe et très loin du politiquement correcte. J’y ai retrouvé un peu de la passion primale que Toulhoat mets dans ses BD.

Résultat de recherche d'images pour "skybourne"Pour équilibrer cela son grand frère Thomas est d’un caractère posé, organisateur, mais tout aussi increvable, ce qui lui permet de faire du plane-jump sans parachute, de se réchauffer avec des bombes atomiques ou de faire digérer un dragon… Si le premier épisode de la série ne nous montre pas le troisième Skybourne on peut supputer que Cho en garde sous le coude pour les prochains volumes. Les cent-trente pages filent à deux-mille à l’heure dans un impressionnant équilibre scénaristique. Soyons clair: Skybourne est une BD d’action façon blockbuster mais qui instille rapidement plein de bribes d’informations sur l’univers. Pas de temps d’exposition, on entre sans aucun temps mort dans l’intrigue et l’on comprend (je parlais de lisibilité graphique, elle est aussi scénaristique) très bien qui est qui et ce qu’il se passe dans ce monde occulo-technologique. On pourra alors dénoncer une vision caricaturale mais n’est-ce pas le propre des albums de genre et d’action? L’équilibre entre maintien du mystère et avancée de l’action est remarquable. L’auteur a clairement pris le parti de mettre dans une grosse BD qui fait « boom » tout ce qui lui plait (… et qu’il dessine tellement bien): des immortels, des militaires, une organisation occulte dotée de moyens infinis, l’implication du Vatican, des dragons, minotaures et autres sirènes, des mafieux turcs et des bourre-pif qui ne se finissent pas qu’avec un coquard…

Résultat de recherche d'images pour "cho skybourne"Bien entendu (on est chez Frank Cho) le personnage le plus attrayant est celui de Grace Skybourne, bourrine au possible, plastiquement sublime, tête de cochon et sans peur. Le personnage de Dorison sur Red Skin reprenait clairement les grandes lignes de l’héroïne « Choïenne », pour notre plus grand plaisir. A côté d’elle son frère désabusé par sa vie immortelle n’arrive pas à se concentrer pour contrer la menace. Très charismatique également, il est entouré d’un cardinal très moderne (sic), d’un général bourru et d’un méchant très puissant en la personne de Merlin! Si les traces arthuriennes sont très ténues (on espère que la série prendra le temps de développer le background), l’idée de rattacher l’époque moderne à un Merlin passé du côté obscure est très bonne.

Résultat de recherche d'images pour "skybourne cho"Que dire du dessin de Cho? Si vous ne connaissez pas vous risquez de tomber amoureux de son trait (très subtilement colorisé)! Le bonhomme sait tout dessiner et sa pratique de longue haleine du format strip (sur Liberty Meadows) lui permet d’insérer nombre de scènes très drôles reprenant les codes de ce format.

Skybourne est une grande réussite dans un esprit « sale gosse » que j’ai adoré et où j’ai beaucoup ri. Ce n’est pas très fin, le langage est très fleuri (et les échanges verbaux très drôles du coup), l’immortalité permet à l’auteur de faire joujou avec ses personnages et on se régale autant à la lecture qu’aux images. Skybourne est pour moi l’un des gros plaisir BD de cette année 2018!

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Les oubliés de Prémontré

BD de Stephane Piatzszek et Jean-Denis Pendanx
Fututopolis (2018), 104 p., one-shot

couv_328836J’avais énormément apprécié un album scénarisé par Stephane Piatzszek, « le chevalier à la licorne, qui traitait aussi (sur un autre thème) de la folie et le numéro de la Revue dessinée chroniqué récemment comportait une excellente histoire assez proche sur la constitution d’un asile ouvert après la seconde guerre mondiale. Enfin, l’album « les désobéisseurs » présentait un étonnant infirmier psy qui prônait la libération des fous… Bref, après ces lectures, avec l’habitude de voir de très bons albums de la part de Futuropolis et en découvrant les très douces planches de Jean-Denis Pendanx on peut dire que ce joli album m’a parlé.

En 1914, près de Soisson, l’Asile de Prémontré, qui accueille des malades depuis le XII° siècle, se retrouve sur le front. Abandonné par la quasi-totalité de son personnel, seuls l’économe, les bonnes-sœurs et un jeune chauffeur refusent d’abandonner les fous à la merci de la guerre. Pendant trois années ce petit monde va devoir cohabiter avec différents régiments d’occupants allemands et constater l’ignorance totale de l’administration, qui les laissera dans le dénuement et la famine, ignorant même la demande d’évacuation. C’est le récit de la folie des hommes, de la force de conviction humaine de quelques uns et de la quête d’une personne aimée…

Résultat de recherche d'images pour "les oubliés de prémontré"Rares sont les couvertures capables à la fois d’attirer le regard par son esthétique propre et de refléter l’album précisément. L’on peut dire que celui des Oubliés de Prémontré réunit absolument ces deux caractéristique, en montrant le cadre des jardins, l’arrivée de la troupe allemande et l’attente des « résistants » de Prémontré, fiers et tenaces. J’exprimerais juste une réserve sur la typographie du titre qui fait furieusement penser à un catalogue de musée (volontaire?)…

Sous la forme du récit historique chronologie d’une histoire vraie, les auteurs dépeignent une aventure humaine multiple: entre l’économe, le jeune chauffeur et les autres personnels de l’asile chacun est là et y reste pour ses raisons propres. Mais tous sont tenaces par-ce qu’ils croient en l’humain, que l’on ne peut abandonner des hommes et des femmes, même fous. Dans cette histoire qui fait le choix intelligent d’éviter le pathos facile, seule la rage de l’économe contre son administration démissionnaire pointe une dénonciation. Pour le reste l’on est dans l’examen factuel d’une situation de guerre, absurde (on ne finit pas de le dire), à la fois proche du front (on est en « zone occupée » dépendant de l’administration militaire allemande qui finit par se préoccuper plus des fous français que Paris) et loin, avec surtout les effets concrets de la famine. Ce sujet a peu été abordé: faute d’hommes pour travailler aux champs, à cause des réquisitions, la campagne meurt littéralement de faim. Et bien entendu les fous sont les derniers que l’on nourrira. Le jeune homme à la recherche de sa sœur et l’économe incapable de capituler sont de puissants personnages qui structurent le récit par leur conviction. Dans cette histoire il n’y a pas de méchants, seulement une situation injuste amenée par la guerre.

Image associéeL’image ne se vautre pas; étonnement pour ce sujet sombre l’on a un bel album tout le long. Même les quelques séquences de destruction sont plutôt colorées, sous les peintures de Pendanx. Les visages ne sont pas très précis mais l’illustrateur s’efforce surtout de montrer les déformations physiques (comme l’explique le médecin allemand, la folie sculpte les corps) et y réussit. Dans un découpage construit en successions de séquences, il pose nombre de magnifiques paysages, plans larges et architectures aux tons pastel. Les images atténuent la dureté du sujet, peut-être en permettant de mieux le digérer, peut-être en diluant  le sujet, je ne sais pas bien qu’en penser. Mais le fait est que la lecture est un moment plutôt reposant et agréable.

Au final je dirais que Les oubliés de Prémontré, outre le fait de nous faire découvrir une séquences de notre histoire, de traiter du sort des fous (sujet ô combien essentiel sur la situation philosophique de notre société), vaut surtout pour la qualité de ses planches. Non que l’histoire soit inintéressante mais elle ne rentre peut-être pas assez dans le cœur, n’affronte pas suffisamment la dureté. Mais sans doute n’était-ce pas son propos.

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Shadowman

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Comic de Justin Jordan, Patrick Zircher, Peter Milligan, Roberto de la Torre, …
Bliss comics (2018) – Valiant (2012), 608 p.

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Shadowman est une étrange série qui demande de la patience… que remplit parfaitement l’intégrale proposée par Bliss, l’éditeur des comics Valant! Ce très gros volume est très bien mis en page (quelques coquilles néanmoins), notamment sur le plan graphique avec l’ensemble des couvertures originales des épisodes (j’adore celles de Johnson, dont l’illustration choisie pour la couverture de l’intégrale) et une véritable orgie d’illustrations (couvertures alternatives et planches n&b). Malgré une page d’aide de lecture pour raccrocher la suite des aventures du Shadowman dans les autres séries Valiant, on aurait aimé un peu plus d’éditorial comme une introduction à l univers du personnage et à son histoire éditoriale. A noter que la dernière page laisse entendre un reboot en 2019… La série Shadowman est parue en 1992 et a été relancée en 2012 avec six volumes présents dans cette intégrale.

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Jack Boniface est un cajun de la Nouvelle-Orléans, orphelin placé en centre d’accueil et ayant appris à se débrouiller seul. Mais il est aussi l’héritier des Shadowman, généalogie de porteurs de l’esprit vaudou (Loa) « ombre » qui combattent les créatures des ténèbres. Son père, le dernier porteur, à été tué dans son combat avec le très puissant maîtres des arts obscures Darque. Happé malgré lui dans un monde de magie, d’ombres et d’esprits, il apprendra la guerre occulte que se livres des groupes humains, la réalité des liens entre monde des morts et celui de ses vivants… mais surtout il apprendra à retrouver un passé enfoui est une relation complexe entre amour et mort…

Reprenant des éléments de Batman dans un univers vaudou complexe, Shadowman apporte une vraie originalité dans la relation que le porteur du Loa Jack Boniface assume avec cet esprit violent qui en fait le fléau des esprits maléfiques …mais aussi de ses contemporains! La part d’ombre et la violence intrinsèque du héros le rapprochent du Bruce Wayne tourmenté chassant ses chimères.

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La première partie qui entre en matière très rapidement introduit le porteur de Shadowman et son ascendance ainsi que le grand méchant Darque, une des grandes forces du comics! L’intrigue est très classique mais permet d’introduire les différents personnages et l’univers magique de la série.

Puis un second arc voit Darque tenter une bonne fois pour toute de rompre la barrière entre les mondes. Le fait de laisser son rôle très mystérieux en regard de sa puissance qui rend le Shadowman relativement dérisoire, apporte une tension inattendue. Si les pages se déroulant dans le monde réel sont très correctes graphiquement, celles situées dans l’autre monde sont remarquable, la technique utilisée instaurant une atmosphère voilée et sombre très originale et bien vues.

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L’intégrale nous propose ensuite de découvrir l’origine de Darque. Cette partie arrive a point nommé pour réactiver la connaissance de cet univers. L’un des meilleurs moments de l’intégrale.

Les épisodes suivants sont très anecdotiques, histoires courtes du Shadowman de couplées de l’intrigue principale, avec des dessins très inégaux. C’est un peu le principe d’une intégrale que d’avoir l’ensemble des histoires qu’elle que soit sa qualité.

Le gros arc s’oriente sur un Jack Boniface luttant avec son Loa, esprit qui le hanté et le rend violent… on continue à avoir une explication progressive de l’univers de Shadowman. C’est appuyé par des dessins remarquables de Roberto De la Torre qui avait introduit les séquences du monde des morts sur le premier arc.

Si le destin de maître Darque et de Dox sont très surprenants, ils prennent cohérence une fois toute la série achevée. Commençant en série d’action avec des dessins chouettes mais assez classiques notamment sur la colorisation, Shadowman évolue dans sa seconde de partie vers un drame plus intimiste, liant l’histoire tragique de Jack avec la malédiction familiale appuyée par un graphisme plus adulte, plus complexe et une chute à la fois inéluctable, tragique et permettant une prolongation passionnante.

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Cette intégrale paraîtrait au final presque comme une introduction à une large saga qui ne ferait que commencer. Quel plaisir en tout cas de voir une BD de super-héros ( mais en est-ce une?) aussi mâture et assumant des choix scénaristiques risqués.

Bliss vient de sortir le crossover ninjak/shadowman Rapture, qui devrait prolonger le récit. Après des hauts et des bas pendant la lecture, dus notamment aux nombreux changements de dessinateurs, à l’entrée en matière assez abrupte et aux quelques épisodes dispensables en milieu de volume, cette intégrale, outre le fait d’être un beau bouquin, est au final une très belle expérience, une belle découverte graphique et une immersion dans un univers fascinant que l’on n’a que très rarement l’occasion de voir en BD. Du coup j’attends avec impatience de lire ce qu’il adviendra de Jack Boniface…

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