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La fissure

Le Docu du Week-End

 

BD photo de Guillermo Abril et Carlos Spottorno
Gallimard (2017), 172 p.

Ouvrage sélectionné pour le prix MOTTS 2019.

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Cet ouvrage est une exception sur ce blog en ce qu’il s’agit bien d’un documentaire photo et non d’une BD. Le blog traite des imaginaires graphiques et pas a proprement parler de journalisme, mais l’éditeur et les auteurs ont souhaité donner à l’ouvrage une forme proche de la narration BD par le découpage des photographies. En outre, un certain nombre d’auteurs de BD documentaires (le tout récent Iran, Revolution publié par mon partenaire les Arènes et que je vais chroniquer prochainement) partent de photographies retouchées dans un style BD. Ce projet, outre le travail graphique sur les photos qui le rend intéressant, est à cheval entre deux mondes.

La fissure c’est celle d’une Europe assaillie de toutes parts; une forteresse dont les marches, éloignées de la tranquillité de l’Europe de l’Ouest doivent faire face aux afflux de migrants fuyant les guerres impliquant des membres de l’Union ou aux velléités d’expansion d’une Russie impérialiste. Pendant trois ans le journaliste et le photographe espagnols vont sillonner les frontières extrême du continent pour témoigner de la réalité de cette fissure démocratique et humaine.

Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"Assez perturbé par le statut de ce livre j’ai mis longtemps à l’aborder, ne sachant ce que j’allais y trouver. Je m’intéresse beaucoup à l’actualité géopolitique et je n’imaginais pas combien cette lecture s’avérerait fondamentale pour le citoyen que je suis. Confortablement installés derrière nos écrans et notre relative sécurité, il y a une marge gigantesque entre entendre parler de ces migrations massives, les voir à la télé… et les vivre au travers de l’objectif de Carlos Spottorno. Car c’est la très grande force de la photo que de supprimer l’évènementiel de la captation vidéo (qui peut être montée, orientée, voir perdre de sa force par sa banalisation) en ne posant qu’un unique regard sur la scène, triée, sélectionné, pensée avec un regard journalistique, voir artistique. En cela la photographie peut rejoindre la bande-dessinée dans sa composition graphique et par le message que la composition de l’image peut donner. Légèrement retouchés pour en faire sortir le grain et saturer les couleurs, ces clichés ne sont pas à proprement parler esthétiques mais induisent une vraie démarche artistique des auteurs.Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"

Je reconnais qu’entre des photos redessinées comme on le devine sur le fantastique Saison brune de Squarzoni et celles travaillées je préfère les dernières. Néanmoins la puissance de cet album ne vient pas de son graphisme mais bien de son propos, de la réalité indéniable des scènes et lieux qu’il décrit. Relativement statique, c’est quasiment un reportage géographique qui nous est proposé, nous emmenant de l’enclave espagnole africaine de Melilla, immense bunker barbelé et frontière la plus orientale de l’Europe, aux navires militaires italiens secourant les migrants en pleine mer, en passant par la Grèce, la Hongrie ou la Finlande… Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"Si l’évènement du sauvetage relaté en directe par les deux journalistes est très fort, c’est bien la seconde moitié sur la bordure Est de l’Union qui impressionne, en donnant une réalité que l’on imaginait pas à l’hypothèse d’un affrontement avec une Russie dont les incursions territoriales sont une habitude pour les pays à qui Bruxelles délègue la gestion de ces problèmes. Les anciens protectorats soviétiques connaissent l’ambition de leur grand voisin et ne rigolent pas avec ces tests militaires. Idem de l’enclave de Kaliningrad dont on connaît l’existence théorique mais dont on mesure à la lecture de la Fissure la complexité géostratégique à la fois pour les pays frontaliers et pour la Russie. Enfin ces exercices militaires en Finlande, par -30°C où des piquets matérialisent une frontière que seules quelques tours et caméras thermiques peuvent surveiller.

Ces pérégrinations ressemblent à ces images des Etats-Unis bien connues qui montrent qu’entre l’Alaska, la frontière mexicaine et Hawaï le seul lien est la Nation. Or en Europe pas de Nation et l’on se demande plus que jamais ce qui peut unir de tels territoires avec Résultat de recherche d'images pour "la fissure spottorno"l’évidence que plus que jamais l’exécutif européen et les gouvernements de l’Ouest considèrent les pays frontaliers de l’UE comme des supplétifs, des prestataires de sécurité dont on ne veut pas connaître les problèmes.

Ce livre devrait être lu par un maximum de monde pour prendre conscience de la crise majeur dans laquelle nous sommes et du risque absolument réel d’une dislocation de l’Union Européenne si elle ne donne pas une réponse rapide aux problématiques civilisationnelles qui lui sont posées.

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Joe Shuster, un rêve américain

Le Docu du Week-End

 

Roman graphique de Julian Voloj et Thomas Campi
Urban (2018), 184 pages, one shot.

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joe-shusterL’album comprend 158 planches, une préface, une post-face du scénariste expliquant le projet et une vingtaine de pages de références et citations de différentes cases de l’album. Il s’agit d’un véritable roman graphique qui n’est pas lié à l’éditeur DC mais lancé par Julian Voloj  qui a recruté l’italien Thomas Campi pour l’occasion. La dimension documentaire est évidente et c’est ce qui rend l’album passionnant, avec la post-face qui détaille l’enquête du scénariste et l’aspect très documenté du livre. L’ouvrage a été lu en numérique, je ne peux donc commenter la fabrication par l’éditeur français Urban.

Deux jeunes américains installés avec leurs familles à Cleveland vont inventer un mythe en même temps qu’un genre éditorial dont la popularité est aujourd’hui mondiale: Superman et les super-héros! Le récit est fait au travers du dessinateur, jeune juif dont la famille a émigré récemment au Canada et qui rêve de faire de la BD. On apprend comment son ami Jerry Siegel invente Superman et son histoire, comment ils parviennent dans un premier temps à vivre de leur création avant de constater qu’ils se sont fait manipuler par un éditeur cupide qui les laissa ensuite dans une quasi-misère!…

Résultat de recherche d'images pour "joe shuster campi"Comme souvent c’est le graphisme qui m’a fait venir à cet album improbable, et c’est l’histoire qui m’a passionné! Une histoire humaine, les auteurs derrière le mythe. La chronique d’une époque, l’Amérique des années 30-40, le monde de l’édition de comics de l’intérieur, où l’on croise certains Stan Lee ou Bob Kane, où l’on apprend mille détails peu connus sur la réalité de ces héros de l’imaginaire (comme après exemple le fait que Bob Kane co-créa Batman en s’accaparant toute la gloire, auteur qui avait les pieds sur terre et que le dessinateur Campi n’hésite pas à comparer à son Joker…). C’est une histoire dramatique que l’on lit. Après les premières années de jeunes rêveurs, très vite la réalité des froids capitalistes les rattrape et les écrase: on leur vole leur création par un contrat trop vite signé, qui cède l’intégralité de la propriété du personnage à l’éditeur, de façon perpétuelle! De jeunes naïfs ont commis l’erreur de leur vie et alors que le créateur de Batman et d’autres auteurs aujourd’hui réputés deviennent rapidement très riches, eux passent une vie de rigueur, Siegel hanté par ce vol et Shuster rattrapé par des problèmes de santé et de vue. Ce n’est finalement que grâce à la sortie du film de Richard Donner et de l’argent que le studio Warner s’apprêtait à engranger que les deux auteurs sont finalement reconnus comme les créateurs de Superman et mis hors du besoin, à soixante ans passés… Une histoire incroyable que personnellement je ne connaissais absolument pas et qui donne beaucoup de précisions sur le fonctionnement d’un monde éditorial qui n’a sans doute pas tellement changé de l’autre côté de l’Atlantique. La question du droit d’auteur est essentielle et la situation chez l’Oncle Sam explique la fréquence des rappels des auteurs des personnages, chose moins courante chez nous.

Résultat de recherche d'images pour "joe shuster campi"Côté dessins Campi aborde deux techniques entre le récit de Shuster et l’époque récente. Le scénariste souhaitait représenter la vieille Amérique de l’Age d’Or dans un graphisme proche des tableaux de Hopper et son dessinateur y parvient parfaitement en offrant des planches très belles, colorées et esthétiques. L’élégance très rétro nous immerge dans une époque utopique où les valeurs semblaient simples et raccord avec l’idéal d’auteurs perdus dans leurs imaginaires. Résultat de recherche d'images pour "joe shuster campi"L’album nous montre aussi beaucoup de références qui ont permis d’aboutir à Clark Kent ou à Superman: Harold Loyd, les immeubles de l’époque, Moïse et les BD pulp de science fiction de l’époque… mais aussi des planches originales très rares des autres créations du duo.

L’album est gros mais se lit d’une traite, passionnant de bout en bout en nous présentant autant la démarche créative, l’amitié de deux gamins des années 30, le marché du comics et l’argent qu’il génère… on a le sentiment d’avoir absorbé une histoire du comic américain aussi facilement que le visionnage d’un documentaire animalier. Le travail de Julian Voloj a du être très conséquent et accouche d’un grand album que je vous invite très vivement à vous procurer, que vous soyez amateur de comics ou non.

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Cinéma·Graphismes

Bilan ciné de 2018

Comme on est dans les bilan et que dès le début j’avais envisagé ce blog comme traitant de tout ce qui était graphique, tout média confondu, je vais faire un petit retour ciné sur les films qui m’ont paru le plus visuellement intéressants de l’année passée (pas forcément les meilleurs films de l’année):

https://i2.wp.com/fr.web.img5.acsta.net/c_215_290/pictures/18/02/14/09/15/3437390.jpg

Depuis quelques temps l’ami Steven aime à faire joujou avec les outils numériques, sans aucune honte à proposer un jeu vidéo en salle de cinéma. Du coup, comme il sait un peu faire des films on ne s’ennuie pas une seconde et il se permet en outre de poser pas mal de références plus qu’explicites à des films d’animation ou de cinéma, de Gundam à Shinning, avec une séquence entière totalement insérée dans le film de Kubrick. Ca reste un film pour ado, pas le plus intéressant ni novateur du siècle mais visuellement totalement ébouriffant.. pour peu que l’on ne soit pas un habitué des jeux vidéo dernière génération qui sont tout aussi jolis et souvent bien mieux écrits… Le serpent qui se mord la queue?

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Un premier film, de genre, très graphique, on en a eu plein en France, pas toujours réussis et rarement suivis par autre chose. La bande-annonce m’a plu, les images surtout et j’aime bien ces histoires simples de vengeance brutale en pleine nature. Il ressort du film un étonnant faux-rythme, une image saturée dans des paysages magnifiques et un travail radical (sur le sang par exemple) que l’on ne trouve que dans des premiers films. Ça se laisse franchement regarder, ça n’a pas plus d’ambition que celle d’une bonne série B et c’est très joli.

Résultat de recherche d'images pour "avengers infinity"

Que dire de ce coup de poing à l’estomac, de ce quasi acmé super-héroïque? Vous l’avez tous vu, comme Avatar en son temps… sauf que c’est finalement vachement mieux qu’Avatar! Alors paradoxalement, si je l’aurais aisément mis dans mon top des films de l’année, graphiquement ce n’est pas le plus réussi du Marvel cinematographic universe. On reste dans des canons très hauts, très colorés aussi, avec quelques illuminations visuelles et très peu de fautes techniques pour un film avec autant de plans synthétiques. La réussite du film est plus thématique (le méchant!!!!!) que visuelle, mais bon, c’est trop tard, il est sur ce billet et il y reste, voilà!

Spider-Man : New Generation

Vu juste après Asterix qui m’avait déjà bien claqué la rétine, j’ai eu la désagréable impression de voir le film en 3D sans lunettes à cause de cet effet de flou qui semble être au final volontaire. Dommage car sinon c’est l’un des objets animés les plus inventifs et gonflés que j’ai vu, un patchwork de culture urbaine du graph, de la BD de papa et de l’image de synthèse classique agglomérés comme une synthèse absolue de BD sur écran… C’est juste superbe, dérangeant visuellement et en plus très sympathique (et drôle)  question scénario. L’un des films de l’année certainement et l’un des meilleurs films de super-héros sortis au cinéma. Et last but not least, aucune nécessité de connaître l’univers de Spidey pour apprécier le film.

Résultat de recherche d'images pour "asterix et al potion magique"

Le précédent Asterix par Astier était déjà très joli mais sincèrement je pense que personne n’attendait ce film sur le plan visuel. Or c’est sa principale force en proposant quelque chose à la fois totalement fidèle au dessin d’Uderzo et vraiment très beau. Ça fait parfois penser à la saga Dragons (dont le 2 était également magnifique) et ça montre que les français savent totalement rivaliser visuellement avec les grosses prod’ d’outre-atlantique.

Résultat de recherche d'images pour "annihilation film"

Sans doute trop ambitieux et un peu pédant, le scénario n’arrive que peu à décrocher, mais l’ambiance visuelle de cet univers corrompu par la couleur est vraiment original. On pense par moment à des films de Gilliam ou de Tarsem dans un espèce de délire graphique. Ça n’a pas beaucoup d’autre vertu que son imaginaire graphique mais ça peut valoir le coup pour cela tout de même, . La critique est ici.

Résultat de recherche d'images pour "crimes de grindelwald"

Pour finir, la suite de la très grande réussite visuelle Les Animaux fantastiques… tout aussi réussie visuellement (bien que résolument plus sombre, comme une dramatique obligation à suivre l’assombrissement de la saga Potter?) mais franchement galère niveau scénario. Le drame des épisodes 2 (sauf que l’Empire contre-attaque mais bon…). J’adore toujours autant ce design rétro et l’imagination (mention spéciale aux séquences parisiennes et aux animaux pas assez présents) et si c’est un peu long ça reste vraiment très joli. Il faudra juste expliquer un jour aux réalisateurs que plus l’image est sombre moins on la voit à l’écran… je dis ça je dis rien…

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Le temps des sauvages

La trouvaille+joaquim

 

BD de Sébastien Goethals
Futuropolis (2016), 264 p., n&b.

Couverture de Le temps des sauvages - Le Temps des sauvagesLes éditions Futuropolis proposent toujours de très jolis livres, bien fabriqués et généralement dotés de couvertures percutantes. C’est le cas ici et le seul regret (pour une adaptation de roman) est qu’il n’y ait pas plus d’explication sur le travail d’adaptation et sur l’univers dans lequel se place cette BD, nécessairement plus concentrée qu’un roman.

Dans un futur indéterminé les multinationales ont pris le relais des structures étatiques et déterminent la vie des individus, de la conception à la mort: le vivant a été breveté, permettant tous les contrôles des puissances économiques. Quand un concours de circonstance aboutit à la mort d’une employée de grande surface, Jean, salarié aliéné dévoré par sa compagne, va se retrouver au cœur d’une chasse qui va remettre toute son existence en question.

Le temps des sauvages est une BD perturbante. Tout d’abord car Sebastien Goethals (qui sort justement cette semaine un nouvel album) ne nous donne que très peu d’informations (souvent délivrées de façon cryptique) sur cette société dystopique où tout est marchandisé et les seules valeurs sont celles de la concurrente et du succès. L’aboutissement absolu de l’idéal néo-libéral. Et pour cela déjà la BD vaut le coup d’être lue car c’est un gros coup de poing, de gueule ou de tout ce qu’on veut, un peu dans la même optique mais dans un autre genre que le Renato Jones de Kyle Andrews.

On peine à rentrer dans cette histoire à la construction un peu compliquée, passant sans que l’on sache si c’est une volonté ou non d’une séquence à l’autre, souvent aux tons très différents. La temporalité est parfois dure à suivre, comme ces quelques pages qui nous relatent de façon quasi muette la vie du personnage principal. Les images doivent nous donner les clés mais restent parfois obscures. De même, les personnages sont assez nombreux, présentés de façon très progressive au fil de la lecture (l’album est assez épais) si bien que l’on tarde à comprendre qui est au cœur de l’action. Sans doute l’auteur a souhaité exprimer une société déstructurée, mais cela ne facilite pas forcément la lecture. L’album commence par une remarquable séquence d’action, proche d’une mise en scène manga, avec ces personnages de loups humanoïdes donnant l’assaut à un fourgon bancaire. Puis le rythme se rompt pour entrer dans des séquences d’illustration de ce futur affreux. Si l’évolution sociétale est comprise rapidement, le thème de la manipulation générique permettant des croisements entre humains et animaux n’est abordé que factuellement, à mesure de l’exposition des scènes qui nous font comprendre cette réalité pourtant fondamentale. Cela explique des séquences sinon improbable dans un monde cartésien et seulement humain.Résultat de recherche d'images pour "goethals le temps des sauvages"

Je ne veux pas dresser un tableau trop négatif de cet album qui est doté de beaucoup de qualités, notamment graphiques, mais dont la structure est souvent bancale. Les thématiques sont riches, assumées et souvent originales. Ainsi le thème de l’addiction aux jeux vidéo, aux mondes virtuels, qui se transforme à mesure que l’on comprend mieux l’intrigue en un choix de vie contestataire, de reprise en main paradoxale de sa vie dans un univers où vous ne vous appartenez plus. Bien sur également la critique d’une société ultra-libérale extrapolée plus loin encore que ce que Fred Duval, le grand scénariste de l’anticipation à la sauce Delcourt produit formidablement depuis des années. La thématique de la famille est pour moi l’élément le plus faible car à la fois central et trop peu exploré. La meute des hommes loups est au cœur du récit face à un Jean insipide, creux, faible et auquel on se demande bien ce que les femmes peuvent trouver. Le décalage est cruel entre ces deux antagonistes (les loups veulent se venger en tuant Jean) et l’auteur laisse le lecteur seul pour juger de quel côté il veut se placer. Les femmes sont finalement les seules à même de garder le contrôle et de prendre des décisions dans cette histoire, comme la mère des loups assumant sa liaison, la compagne de Jean, otage volontaire de la meute ou Blanche de Castille (sic) à la fois instrument du système et totalement indépendante.

L’impression finale est celle d’un univers très riche, débordant d’idées, de sujets, lancés de façon un peu chaotique sans clé de lecture, sans fil de fer. Selon le lecteur, cela pourra déranger ou plaire comme une liberté de participer à la construction mentale de cette dystopie. Personnellement j’ai trouvé cela frustrant tout en me donnant bien envie de lire le roman à l’origine de l’ouvrage, qui permet probablement de structurer ce projet aussi rageur et sauvage que les hommes-loups qui en sont le cœur.

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Le toujours bien fourni blog Branchés culture propose également une critique (différente de la mienne) qui pourra vous éclairer sur les liens entre le roman et la BD.

Comics·Graphismes·Guide de lecture·La trouvaille du vendredi·Rétro

Travis Charest

La trouvaille+joaquim

Travis Charest fait partie des dessinateurs frustrants, de ceux qui vous subjuguent de facilité à chaque dessin mais après lesquels il faut courir pour trouver des albums de BD. Le dessin est un art injuste où qualité ne va pas nécessairement avec rapidité ou lenteur. Un Marini ou un Frank Cho ont une productivité incroyable, un Charest ou un Varanda sont plus laborieux. Chacun son rythme et malheureusement pour nous, si l’industrie BD européenne permet à ces auteurs industrieux de trouver leur place dans des projets adaptés, les Etats-Unis ne s’y prêtent guère, cantonnant toute une ribambelle de très grands dessinateurs à l’illustration de couvertures ou à l’illustration libre.

Je ne me souviens plus quand je suis tombé pour la première fois sur une image de Travis Charest, sans doute sur une couverture d’une BD Image (l’éditeur est né en même temps que mon intérêt pour les comics). En revanche, j’ai immédiatement sauté sur les premières publications en français de sa trop rare biblio:

  • Couverture de WildC.A.T.S / X-Men -1- L'âge d'orWildCATS/X-men l’âge d’or (soleil): dans ce one-shot en quasi noir et blanc laissant toute sa place au dessin magnifique du canadien, la WildCAT Zealot, guerrière extra-terrestre absolue, fait équipe avec Wolverine pour botter des fesses de méchants nazis alliés aux créatures Daemonites autour d’un parchemin aux pouvoirs incommensurables. On est pas loin d’Indiana Jones, Charest se fait plaisir dans cet univers rétro. C’est pour moi le meilleur album de l’auteur, avec une simplicité assumée, de l’action, de l’humour et un dessin magnifique sur l’ensemble des planches.
  • Couverture de WildC.A.T.S (Semic Books) -1- Wildcats 1WildCATS (SEMIC): toujours dans l’univers de la série créée par Jim Lee, ce one-shot est une succession d’histoires courtes dans l’univers des WildCATS. Le graphisme est encore une fois superbe, mis en couleur de façon très sympa (bien que je préfère les lavis du précédent) mais pour celui qui ne connait pas les personnages on ne comprend pas grand chose. Restent de vraies fulgurances visuelles et le plaisir des yeux.
  • Les armes du Méta-baron (Humanoides associés): cet album a toute une (difficile) histoire. Après avoir terminé la série La caste des méta-barons avec Jimenez, Jodorowsky a embauché Travis Charest pour un album dérivé, dans le même univers. Résultat de recherche d'images pour "les armes du méta-baron"Sans délais mensuel de publication, l’artiste pouvait se sentir plus confortable que dans son pays, mais après une trentaine de pages dessinées (et quelles pages!) en sept ans, le fantasque chilien a simplement viré Charest et complété l’album par le dessinateur Janjetov qui avait lancé la série Les Technopères. Histoire de caractères ou réel problème de rythme, toujours est-il que ce volume finalement sorti est inabouti tant l’écart graphique entre Charest en Janjetov est grand. Heureusement, le scénario insert la partie Charest dans un récit, ce qui permet de justifier ce changement. L’intrigue est assez redondante avec la série de Jimenez mais l’album propose sans doute les planches les plus abouties réalisées par Travis Charest jusqu’à ce jour. Très impressionnant.
  • Couverture de Spacegirl -1- Volume 01Spacegirl: sans doute dégoutté par cette expérience Travis Charest publie un webcomic, Spacegirl, qui aboutit en deux volumes publiés en petit tirage aujourd’hui spéculés sur internet. Heureusement l’auteur publie ses planches sur son blog, de même que Les armes du méta-baron.

Le style de Charest est plutôt européen, calqué sur une technique noir et blanc hachurée qui peut ressembler par moments à Serpieri, Sicomoro ou du Giraud. Plutôt un style 70’s mais avec des envies de bricolages rétro-futuristes. Contrairement à d’autres auteurs hyper-réalistes (je pense à Alex Ross), il parvient cependant à insuffler un certain dynamisme dans ses séquences. Le dessin n’est pas exempt de défauts mais l’ensemble dégage une telle personnalité artistique et une spécificité dans les textures qui rendent son trait tout à fait identifiable. Il est dommage que l’écurie de Travis Charest soit celle des Wildcats, série relativement mineure au regard des Big Two et que l’artiste soit finalement assez peu visible en comparaison avec des cadors du même niveau. L’avantage est que la taille de sa biblio vous permettra d’en avoir très rapidement une vision exhaustive. Il est pour moi l’un des plus grands dessinateurs en activité et je guette avec envie un éventuel futur projet de BD…

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***·Graphismes·La trouvaille du vendredi

Frank Cho art book

La trouvaille+joaquimArt-book de Frank Cho
Delcourt (2018) – Flesh (2017), 128 p.

9a7fe96b65cec7d5f0dd2d21a287dd75Dans la foulée de la publication du récent (et excellent!) Skybourne, les éditions Delcourt sortent un « Art-book »… qui n’en est pas vraiment un puisque nous avons ici une traduction de « Drawing beautiful women: the Frank Cho method » publié en 2014 et qui consiste plus en une méthode de dessin et de représentation anatomique que d’un art-book proprement dit, contrairement aux deux volumes du « Women » publié chez Image en 2006. Cela n’en est pas moins passionnant pour qui aime l’art de Cho.

Nous avons donc droit a 128 pages de dessin et croquis du maître, chapitrés entre anatomie, encrage, peinture, mise en scène et hachures (dessin au stylo bille), pour moins de 20€. De quoi de faire briller les mirettes pour pas très cher et j’espère vivement que Delcourt va continuer sur sa lancée en sortant les autres véritables art-book de Frank Cho.

Résultat de recherche d'images pour "frank cho drawing"L’auteur explique au fil de ces pages sa technique agrémentée de quelques conseils simples mais qui reviennent dans la bouche de tous les grands illustrateurs: dessiner tous les jours! Que vous soyez illustrateur en herbe, professionnel ou simple amateur de dessins, l’ouvrage vous passionnera tant il est fascinant de voir un très grand illustrateur montrer ses étapes de création avec la plus grande simplicité du monde, finissant par nous faire croire que dessiner comme lui n’est qu’une histoire de travail… L’ouvrage est également la confirmation que beaucoup est une question de technique (anatomique et perspectives) en dessin et que lorsque comme lui ou autre Kim Jung Gi on excelle dans la reproduction technique des corps et mouvements, tout paraît tellement facile, naturel et agréable à l’œil. Ou encore quand on est comme Varanda formé en dessin d’architecture… Loin de moi l’idée de dire que seuls les techniciens savent dessiner, mais même pour des styles plus déglingues on sent souvent une certaine maîtrise qui rend les Résultat de recherche d'images pour "frank cho drawing beautiful"dessins « propres ».

Cho agrémente ses « cours » par plein de petits messages rigolos, se référent à son penchant coquin pour les belles femmes dénudées ou au côté décalé de certaines illustrations. Ce making-of n’a rien d’austère, d’abord car les croquis dessinés par un tel talent sont toujours agréables mais aussi car une partie du livre présente également la mise en scène (construction) des illustrations, avec différentes techniques. On a donc droit à quelques images finies, moins que dans un art-book proprement dit mais ça reste très agréable et impressionnant. Pour ma part la technique du stylo bille me laisse pantois devant un tel réalisme réalisé avec une arme si peu « noble »…

Résultat de recherche d'images pour "frank cho drawing beautiful"

Que vous ayez découvert ce très grand illustrateur sur Skybourne ou sur vous connaissiez déjà son travail, un livre illustré par lui est toujours un très grand plaisir graphique et je vous invite vivement à vous procurer ce bouquin et à le contempler souvent!

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****·Graphismes·La trouvaille du vendredi·Littérature·Nouveau !

La trouvaille du vendredi #19

La trouvaille+joaquim
L’appel de Cthulhu
Nouvelle illustrée de Howard Philip Lovecraft et François Baranger
Bragelonne (2017), 64 p.

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Howard Philip Lovecraft est au même titre que Tolkien sur la Fantasy, l’inventeur d’un genre imaginaire, d’un univers visuels et thématique. Si le fantastique existe avant lui, la création d’un Mythe moderne et surtout son influence sur des générations « d’imaginateurs » (cinéastes, illustrateurs, musiciens, écrivains,…) est proprement sidérante et dépasse de très loin la portée propre de ses écrits. C’est bien le pouvoir d’évocation de ses textes qui a fasciné et continue de fasciner ces créateurs qui pour certains ont digéré le Mythe de Cthulhu pour en accoucher autre chose. Le fait que Lovecraft n’ait jamais été adapté au cinéma autrement que par des nanar est illustratif: il y a tellement de Lovecraft dans une multitude d’œuvres que les auteurs doivent se sentir à la fois incapables d’une adaptation « officielle » maisdoivent aussi se demander s’il y a toujours lieu d’une telle adaptation. Comme le fait d’adapter encore la légende arthurienne peut interroger, un univers passé dans l’imaginaire culturel commun n’a plus forcément de raison d’être.

Résultat de recherche d'images pour "cthulhu baranger"En BD les auteurs directement influencés par Lovecraft sont impressionnants: je citerais Lauffray, Ledroit, Bec, Sorel, mais aussi une bonne partie des auteurs américains ayant bossé sur Batman (Gotham, Arkham et son bestiaire rappellent évidemment les thèmes de la folie et du passé enfouis),… Un Godzilla comme un King Kong peuvent être vus comme les enfants de Cthulhu et a peu près tous les réalisateurs fantastiques ont l’univers de Lovecraft en livres de chevet.

La parution chez Bragelone d’une version illustrée et très grand format de la nouvelle initiale « L’appel de Cthulhu » est l’occasion rêvée pour tous les amateurs de fantastique de retourner aux sources, au matériau d’origine. La préface de John Howe (lui-même créateur avec Alan Lee de l’univers visuel du Seigneur des Anneaux, totalement intégré aux films de Peter Jackson) explique parfaitement le pouvoir visuel de ces textes et l’appréciation idéale de François Baranger de ce qu’est le fantastique: improbable, indicible, le Mythe doit rester tapis, esquissé, lointain et nappé de voiles. Les dimensions colossales des lieux et créatures du Mythe ne peuvent être appréhendés dans leur entièreté, comme Lovecraft rappelle sans cesse l’impossibilité de l’homme à cohabiter avec ces forces primaires.

Image associéeAinsi, si le texte (relativement court, environ 18 pages sans les images) pourra faire sourire par le style redondant et insistant d’un vocabulaire de l’impossible et incommensurable, il n’en demeure pas moins très puissant dans son côté épique et archétypal. Et c’est là que les illustrations de Baranger viennent produire un effet démultiplicateur, par leur qualité graphique d’abord (les allergiques à la peinture numérique risque néanmoins d’être frustrés), par leur puissance brute ensuite. L’illustrateur a travaillé comme designer pour le cinéma (l’Attaque des Titans avec le fameux Kraken, les films de Christophe Gans, Harry Potter et pas mal de blockbusters du jeu vidéo) et cela se voit dans les cadrages extrêmement cinématographiques des images pleine page. Le format est très confortable et permet d’apprécier la démesure du Grand Ancien et des structures cyclopéennes dont il sort. Accompagnant le texte sur les premiers chapitres, l’image prends le dessus ensuite en vous transportant littéralement dans un film sur grand écran et laissant imaginer ce qu’un Guillermo del Toro aurait produit sur son projet des Montagnes Hallucinées avec Tom Cruise et en imaginant ce que ses Kaiju de Pacific Rim ou le Godzilla de Gareth Edwards aurait été dans l’univers de Lovecraft.

Image associéeLa force de ce Mythe est de convoquer autant l’aventure dans des terres inconnues à la Indiana Jones que la hantise du fantastique caché et de la conspiration mondiale. Cet ouvrage est vraiment magnifique, de qualité et je ne saurais que le conseiller pour un shoot d’imaginaire pur.

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