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Frieren #1-2

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Manga de Kanehito Yamada et Tsukasa Abe
Ki-oon (2022) – Shogakukan (2020), 208p., série en cours, 2/6 volumes parus

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bsic journalismMerci aux éditions Ki-oon pour leur confiance.

Après une quête qui dura des années, l’elfe Frieren et ses compagnons d’arme rentrent victorieux: le roi des démons a été vaincus. Une nouvelle ère de paix s’ouvre sur le Royaume. Pourtant la condition de quasi-immortelle de Frieren la rend hermétique aux évènements de ce monde, sa relation au temps et aux autres est différente. Bientôt elle voit partir ses amis rattrapés par le temps des mortels. Que va t’elle faire du reste de sa vie?

Frieren (tome 1) - (Tsukasa Abe / Kanehito Yamada) - Shonen [LA PARENTHÈSE,  une librairie du réseau Canal BD]Pour la sortie de cette série qui propose une approche novatrice de la fantasy, l’éditeur Ki-oon a mis le paquet. Outre l’assez habituelle sortie simultanée des deux premiers volumes, certains ont pu voir passer sur les réseaux sociaux un impressionnant kit presse dont vous pouvez avoir un aperçu sur des vidéos unboxing. Outre ce que vous y voyez, s’ajoute carrément un médaillon métal et un petit art-book très joli. Je ne reviendrais pas sur le très intéressant débat sur le rôle des « influenceurs » et des kit presse que l’Apprenti Otaku a lancé (vous pouvez lire ça sur son blog et je vous invite à y participer). A titre personnel je m’interroge toujours sur l’intérêt de ces kits certes très créatifs mais qui, en série très limitée et non vendus, ne touchent qu’une très faible minorité de lecteurs et laissent la place à une indécente spéculation lors d’inévitables reventes jouant sur la frustration. Comme sur la BD il est toujours préférable de sortir en simultané plusieurs versions d’un album, y compris des tirages très limités luxueux qui trouveront toujours des fana très heureux de débourser de grosses sommes. Par exemple l’édition Tirage de tête très luxueuse de la très alléchante République du Crâne est à 179€. C’est fréquent en BD et les éditeurs manga pourraient sans risque proposer de tels kits (probablement pour des sommes inférieures).

Frieren est un shonen s’approchant du seinen de part son approche féminine et relationnelle du personnage principal, en visant le lectorat cible du shonen soit environ 10-12 ans. Graphiquement le trait des personnages est assez élégant et certaines cases laissent entrevoir un dessin encré très précis qui frustre un peu au regard de l’ensemble des deux premiers volumes. Ces derniers subissent ce que l’on voit fréquemment en manga, une impression qui semble trop légère, laissant des traits presque estompés, comme usée, affaiblissent le dessin. Les arrière-plans sont eux assez basiques, très rectilignes et industriels, utilisant des textures certes de qualité mais qui là encore n’aident pas à habiller les pages. Il ressort de ces pages une impression un peu vaporeuse, peut-être recherchée car elle correspond tout à fait à l’atmosphère générale de la série.

Frieren -1- Volume 1Sur la première page on nous explique ainsi que la Quête est achevée et l’objet de la série sera de suivre cette elfe millénaire qui voit passer les siècles lentement, comme un spectateur extérieur alors que les humains qui l’entourent vieillissent, aiment, souffrent,… Rapidement séparée de ses compagnons d’armes, elle va se retrouver malgré elle associée à des apprentis qui la forceront à s’impliquer dans leur formation et dans une nouvelle quête vers le royaume des Démons. L’aspect émotionnelle est le plus intéressant dans Frieren, en imaginant ce qu’un tel être pouvait ressentir alors que les risques de la vie ne sont pas les mêmes que ceux d’un humain.

Au croisement du Dernier des Dieux (pour la déconstruction), de la Quête de l’Oiseau du Temps (pour l’apprentissage) et de Carbone & Silicium ou Origin (pour le témoin immortel), ce manga revêt un aspect philosophique au travers d’une narration très lente, contemplative, jouant sur le stoïcisme de son personnage. Si l’ensemble est assez froid le manga réussit parfaitement à nous faire ressentir la distance de l’elfe vis à vis du monde et cette envie de comprendre ce qui fait les humains. Un peu d’action point en fin de second volume et permet de dynamiser un peu le tout qui sinon nous implique peu. L’équilibre est ténu pour les auteurs mais l’on saisit bien ce qu’ils visent et pour peu qu’ils rythment un peu plus leur récit Frieren revêt un intérêt certain et sort indéniablement des pelletées d’histoires de fantasy.

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Bitter root #3: héritage

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Comic de David Walker, Chuck Brown, Sanford Green et Rico Renzi
Hi comics (2022) – Image (2021), 160 p.

Lauréa du Eisner award 2020 pour la meilleure série.

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bsic journalismMerci aux éditions Hi comics pour leur confiance.

Avec cette conclusion, en trois ans la série Bitter Root aura marqué les esprits et lancé fort logiquement une adaptation ciné qui s’annonce fort alléchante avec le réal de Black Panther comme producteur et le toujours brillant studio Legendary au Bitter Root Tome 3: Legacy - Comics de comiXology: Webtiroir caisse… Si vous avez lu les précédents volumes vous n’avez peut-être pas pris le temps de lire le volumineux dossier composé d’analyses d’auteurs, chercheurs, artistes noirs qui contextualisent le comic dans une culture de l’imaginaire noire assumée comme une fierté spécifique. Car sous son aspect Ghostbusters noir Bitter Root est une saga tout à fait intello qui propose des réflexions très profondes sur l’identité noire, le racisme endémique des Etats-Unis et la culture de cette minorité. Sorte de prolongement de la Blaxploitation, la série s’inscrit dans une réappropriation de genres aussi balisés que l’horreur lovecraftienne et la SF steampunk.

C’est là le plus grand succès de cette proposition qui du reste adopte autant de qualités que de défauts du média comics. A commencer par une narration inutilement hachée qui nous perd à force d’aller-retours dans le temps et dans l’espace. En cela le premier volume, le plus linéaire et inscrit dans les codes de la BD d’action fantastique était le plus accessible. Si le troisième retrouve une cohérence Bitter Root No.14 - Comics de comiXology: Webgraphique mise de côté sur le second tome, il tarde aussi à préciser son propos en nous enivrant dans des design et des séquences d’actions toujours remarquables. Plus centré sur les relations familiales avec plusieurs membres retrouvés cet ultime volume présente une nouvelle menace alors que la venue du démon Adro sur Terre a déclenché une réaction en chaîne qui semble rapprocher la famille Sangerye de la fin du monde. Alors que les humains mutent, que les jeunes rivalisent de rage pour « amputer » les monstres de leur haine, l’ancienne génération devra convaincre le clan de sortir de l’engrenage mortifère.

Alors que l’Epilogue annonce déjà de prochaines suites pour le clan Sangerye, on reste vaguement sur notre faim à cette demi-conclusion qui confirme le talent créatif et intellectuel indéniable des auteurs mais donne le sentiment que la parabole a peut-être pris un peu le dessus sur la simplicité pull d’un Skybourne

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Shigahime #1

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Manga de Sato Hirohisa
Mangetsu (2022) – Tokuma Shoten (2016), 208 p., série en cours, 1/5 volumes parus.

bsic journalismMerci aux éditions Mangetsu pour leur confiance.

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Lorsqu’un jeune lycéen suit un camarade de classe à la sortie des cours sa vie bascule: il devient le familier d’une vampire aussi envoûtante que redoutable. Transformé en créature de la nuit, il devra faire le deuil de son amour naissant pour une camarade…

shiga hime - photo #12652604 - MangagoMangetsu est le nouveau label manga des éditions Bragelonne, grosse maison littéraire spécialisée en fantasy dont l’incursion dans le comics nous a proposé depuis quelques années de sacrées pépites indé comme le primé Bitter Root (dont le dernier tome est chroniqué demain), le vampirique indien These savage shores, le féministe Coyotes et bien sur la très populaire série au long court des Tortues ninja. Derrière cette belle sélection c’est l’éditeur Sullivan Rouaud, dont j’étais bien intrigué de voir ce qu’il allait pouvoir dénicher dans un secteur déjà saturé.

Sur une série courte en cinq volumes, Hirohisa Sato ne perd pas de temps puisqu’il justifie l’avertissement « public averti » du manga dès les toutes premières pages où l’arrivée de la vampire, érotique à souhait va donner le LA du manga: radical, trash, gorissime et sans chichi côté sexe (en évitant néanmoins les plans fanservice à la Boichi). Vous êtes prévenu, ce n’est pas pour les fillettes! Pourtant comme toute bonne histoire d’horreur, l’aspect cru et parfois cliché ne cache pas une sincérité dans l’histoire d’un pauvre type tombé dans un enfer dont on ne peut qu’espérer qu’il tire une solution pour rejoindre sa belle. Malgré une très rapide ouverture où la brutalité des évènements nous laisse coi, on prend fait et cause pour ce jeune garçon qui ne mérite pas ce qui lui arrive. La toute puissance de la méchante vampire, l’inéluctabilité de sa condition nous placent ainsi à la fin du premier volume dans une sidération tout à fait efficace: que peut-il lui arriver de pire et comment poursuivre cette histoire si mal embarquée? C’est toute la réussite de ce manga que de se dispenser tout à la fois de temporisation et de vernis, tout en se permettant une parabole sur la sexualité des jeunes gens au Japon.

All photos about Shiga Hime page 5 - MangagoSi vous suivez le blog vous savez que j’apprécie les propositions radicales, que ce soit dans le propos ou dans le graphisme. Ici les dessins classiques mais plutôt réalistes sont remarquables de technique (vues les déformations faciales et anatomiques il vaut mieux). Avec un découpage haché très efficace et 100% manga on a une mécanique graphique qui s’équilibre entre les moments de paix normale, le sexe cru de la vampire et l’explosion sanglante des corps qui lorgne parfois vers une fascination cronenbergienne. Une alchimie qui fonctionne parfaitement en nous hérissant, en nous attirant et en nous faisant souhaiter le bien pour le héros et son amoureuse innocente.

Alors que l’on pénètre à peine cet univers de la Nuit où l’on devine un Grand Jeu caché entre puissances démoniaques, on n’a qu’une envie, prolonger rapidement l’aventure pour découvrir comment Hirota va pouvoir utiliser ses nouveaux talents pour se défaire de la mainmise maléfique de sa maîtresse et recouvrer son identité humaine. Et ça tombe bien puisque l’éditeur prévoit une parution tous les deux mois, et donc une série complète dans l’année. Un excellent démarrage en tout cas pour cette série et pour Mangetsu.

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Les seigneurs de la misère

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Salut la compagnie! Ce n’est pas Halloween mais on commence une semaine spéciale chasse aux monstres avec la chance d’avoir, hasard des sorties, un manga, une BD et un comic de très bonne qualité qui se rassemblent sur cette thématique. On commence donc aujourd’hui par l’univers du Goon chez Eric Powell, avant d’aller chasser le vampire mercredi en compagnie de Nicolas Siner et on finira par un nouveau manga de Mangetsu (la branche manga de Bragelonne), chez les suceurs de sang… Allez on commence c’est par ici:


Comic de Eric Powell
Delcourt (2022), 152 p., one-shot.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance !

De 2005 à 2015 Eric Powell a dressé les aventures fantastiques du Goon, un gros bras envoyé chasser toutes les créatures de la Nuit que compte l’Amérique. Je précise que je n’ai jamais eu l’occasion de lire cette série que je connais néanmoins de sa (grande) réputation et sur les dessins impressionnants de Powell. Sorte de cousin du Hellboy de Mignola, Goon permet surtout toutes sortes d’aventures dans un monde qu’on aime tant: celui des vampires, zombies et autres invocations qui rappellent que toute cette génération d’auteurs a été élevée à Stephen King et aux Contes de la Crypte.

The Lords of Misery - (EU) Comics by comiXologyAlors que Delcourt sort justement l’intégrale du Goon en de très copieux volumes (on imagine quatre volumes au total), nous arrive la première suite-spin-off qui va mettre Goon et un équipage mal assorti aux prises avec une sorte de Rasputin, nécromant immortel que le groupe occulte des Seigneurs de la Misère, recrutés parmi les plus grands criminels au monde, aura l’obligation de combattre s’ils ne veulent pas voir leur commanditaire s’en prendre à leurs proches… Que de bons sentiments comme on peut le voir et pour qui a déjà parcouru le travail de Powell, on ressent dès le prologue sur la Diabla cet esprit sale gosse qui dit ce qu’il a à dire sans se préoccuper de la bienséance. On sera juste surpris par le caviardage systématique (du comic d’origine je suppose) du langage très fleuri du personnage Atomic Rage qui paraît étrange au regard de la philosophie de l’auteur.

The goon -HS- Les seigneurs de la misèreJe ne m’attarderais pas sur les dessins virtuoses de l’artiste qui propose une grande variété de techniques, tantôt crayonnés bruts, tantôt dessins sépia, tantôt colorisés et qui nous rappellent que Powell est un des tous meilleurs illustrateurs américains en exercice. Ce qui plait dès les toutes premières pages c’est cet art de la simplicité, du droit au but dans un univers pulp qui s’assume entièrement dans tout l’art du cliché. Le prologue sur la Diabla donc nous place dans les meilleurs dispositions tant ce personnage d’esprit vengeur féministe s’imprime comme une des meilleurs surprises depuis longtemps dans la galaxie des héroïnes! On espère qu’elle aura autant plu à son créateur pour lui donner envie de la lancer dans des aventures solo (la discrétion du personnage dans cet album nous laisse plutôt optimiste là-dessus). Outre la Diabla, Powell se plait à nous proposer autant de personnages originaux et qui vont jusqu’à inviter une mise en abyme du genre comics lorsque le gamin loup-garou rencontre celui dont il lit les aventures dans les Les seigneurs de la misère de Eric Powell - BDfugue.comalbum Atomic Rage, celui dont le cerveau atomique lance des rayons destructeurs. Le tout est ficelé dans des dialogues à la fois simples et savoureux de second degré et de morgue.

Après des aventures rocambolesques dans les Carpates, les héros voient la perspective d’une poursuite de leur action se confirmer et une suite à ce volume avec. Au final si l’ambition de ce relativement court album est assez mince, le potentiel de cet attelage est juste énorme et pourrait si Powell le décide, devenir un des comics les plus populaire des prochaines années. Wait and see!

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Joker Infinite #1: la chasse au clown

Premier volume de 160 pages de la série écrite par James Tynion IV et dessinée par Guillem March. Parution en France chez Urban Comics le 25/02/22.

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Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

Lorsqu’on a que la mort

On ne présente plus le Joker. Depuis 80 ans maintenant, il terrorise Gotham City et met Batman face à un insoluble dilemme: le tuer et ainsi transgresser sa règle d’or, ou continuer d’endosser le poids sans cesse croissant de ses victimes.

Dans la continuité de Joker War, on retrouve le Clown Prince du Crime au centre d’une série qui lui est consacrée. A la suite d’une énième exaction au sein de l’asile d’Arkham, le Joker est traqué par plusieurs factions criminelles, qui veulent chacune venger une victime. Gotham redevient une poudrière, mais cette fois, James Gordon n’est plus concerné. Depuis qu’il a pris sa retraite, Gordon est pourtant hanté par les traumatismes subis aux mains du Joker. Tout d’abord, sa fille, abattue par balle (lors du célèbre Killing Joke d’Alan Moore), puis son fils. Gordon doit donc beaucoup de souffrance au Joker, aussi, lorsqu’il se voit proposer une mission qui lui permettrait de se venger enfin, l’ancien partenaire de Batman n’hésite pas longtemps à lancer à ses trousses. Et contrairement au chevalier noir, Gordon n’a pas fait serment de ne pas tuer.

En pleine frénésie batmanienne, Urban nous offre une nouvelle série centrée sur sa Nemesis. Cependant, élément relativement remarquable, le point de vue n’est pas celui du psychopathe éponyme mais celui de son poursuivant, offrant ainsi une plongée dans les pensées souvent négligées d’un personnage secondaire qui a souvent fait les frais de sa folie.

James Tynion IV, que l’on suit actuellement sur la série Wynd, parvient bien à retranscrire les effets de tels traumatismes sur la personnalité d’une victime du Joker. On sympathise donc automatiquement avec la cause de Gordon, et l’on souhaite presque le voir réussir, car, si Batman possède les skills nécessaires pour neutraliser Joker, seul le commissaire a la possibilité de franchir le cap en pressant la détente. Ce décloisonnement de la relation Batman/Joker est donc salutaire, et contient des rebondissements, qui, s’ils ne sont pas nécessairement inattendus, emmènent tout de même l’histoire dans une direction intéressante.

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Sandman: The Dreaming #1

Premier recueil de 263 pages de la série écrite par Neil Gaiman et Simon Spurrier. Au dessin, Bilquis Evely, Tom Fowler, Max et Sebastian Fiumara, Dominike Stanton et Abigail Larson. Parution en France le 11/02/22 aux éditions Urban Comics, collection DC Black Label.

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Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

I had a Dream

Le comics désormais culte The Sandman, qui a été débuté il y a pas moins de trente ans, est devenu un parangon du 9e art, parvenant même à toucher un public habituellement réticent à lire des comics. L’univers onirique mis en place par Neil Gaiman a permis de transcender les frontières hermétiques entre roman et BD, ouvrant ainsi la voie alors balbutiante des romans graphiques.

Sandman, ou le Marchand de Sables, ou Morphée, est la personnification anthropomorphique du Rêve, une entité immortelle qui règne sur le Songe, un royaume onirique nourri et visité par tous les rêveurs, à savoir tous les humains durant un tiers de leur vie. Bien que Sandman soit omnipotent en son royaume, il doit cohabiter avec ses six autres frères et sœurs, les Infinis, qui représentent chacun et chacune un aspect primordial de la vie humaine: la Mort, le Désir, le Destin, la Destruction, le Désespoir et le Délire.

Au début de sa série, c’est un Morphée affaibli que l’on rencontre: privé de ses pouvoirs après avoir été enfermé soixante-dix années durant par un occultiste fou, le maître du Songe n’est plus vraiment celui qu’il était depuis le début de la création. Transformé par cette expérience traumatique, il fera durant près de 2000 pages une quête initiatique qui se terminera par son oblitération au cours d’un combat dantesque. Cependant, le Songe doit toujours avoir un régent, et les Infinis ne peuvent pas réellement être détruits: ils se réinventent, renaissent sous une autre forme, afin que leur principe se perpétue.

Ainsi naquit Daniel, nouvelle itération du Songe, qui a repris son trône de Rêve, puissant mais vierge de quasiment toute expérience. Heureusement, il a pu compter sur ses fidèles compagnons, des Rêves personnifiés qui l’ont guidé dans sa régence: Matthew le Corbeau, Lucien le Bibliothécaire, qui conserve tous les livres qui n’ont encore jamais été écrits, Mervyn Potiron, le concierge et homme à tout faire bougon mais loyal, Abel et Caïn, Eve, et bien d’autres.

Tout se passait plus ou moins normalement, jusqu’à ce qu’une faille lézarde le ciel du Songe, et que s’en déversent des millions de silhouettes hagardes, faites de tissu onirique pur et dépourvue d’âmes. Plus étrange encore, une forme géométrique protéiforme émerge à son tour, provoquant l’inquiétude de tous les habitants du Songe. En de pareils temps, tous les regards se tournent naturellement vers le leader, avec l’espoir que ce dernier saura tout arranger. Mais ce qu’ils ignorent tous, c’est que Morphée a déserté, et ce chaos est certainement causé par son absence. Seul Lucien est au courant et fait de son mieux pour cacher l’absence du maître.

De son côté, Dora, habitante inhabituelle du Songe, se demande quel rôle elle joue dans tout cela. Amnésique, ignorant tout de ses origines, elle profite de son don de passe-muraille pour visiter les rêves des gens, vivant au jour le jour. Mais elle se sent redevable de Morphée, qui l’a recueillie lorsqu’elle a échoué dans le Songe, pour des raisons connues de lui seul.

Rêves et réalités

Faut-il avoir lu l’œuvre originale pour apprécier ce revival ? J’aurais tendance à dire que oui, car de nombreux personnages font leur retour, même si la continuité n’a pas énormément d’impact sur l’intrigue.

En effet, Simon Spurrier utilise tous ces personnages connus, comme Lucien, Matthew, Mervyn ou encore Rose Walker, dans un contexte nouveau en s’attachant non pas aux évènements qu’auraient vécu ces personnages, mais plutôt à leur fonction initiale. Il est donc possible de comprendre l’intrigue et de déduire le rôle de chacun sans être nécessairement féru de l’univers de Sandman.

Second question qui mérite d’être posée: retrouve-t-on l’esprit original de l’œuvre ? Là encore, c’est un entre-deux, car si le Sandman de Gaiman était plus philosophique et contemplatif, le nouveau scénariste n’hésite pas à pousser le curseur onirique vers le coté délirant et anarchique propre aux rêves.

Il ne faut pas non plus oublier que The Sandman ne parle pas que de rêves, c’est aussi une œuvre métafictionnelle, une histoire à propos des histoires. Le Songe est le lieu où tous les archétypes narratifs se manifestent, où tous les procédés narratifs ont cours. Cette nouvelle série ne fait pas exception, puisqu’elle reprend ce concept avec aisance pour l’appliquer à une mise en scène et une narration plus modernes.

Si le Songe n’est pas LA réalité, on voit toutefois qu’il en est un reflet, une émanation biaisée par l’esprit humain. Il est d’ailleurs intéressant de se demander si les humains rêvent parce que le Songe existe, ou si à l’inverse le Songe n’existe que par la capacité des humains à rêver ? Pour illustrer ce propos, on peut prendre pour exemple le Juge Ezekiel Potence, qui personnifie la peur primale du châtiment, le repli sur soi et par extension, la xénophobie. Est-il étonnant qu’en temps de crise, alors que les bases sont fragilisées et que l’avenir est incertain, les habitants d’un pays se tourne vers un personnage qui impose l’ordre, traque des boucs émissaires pour les punir en place publique et, après avoir accepté à contrecœur d’assurer l’intérim du pouvoir, cherche avant toute chose à s’y maintenir ?

Comme vous le voyez, les niveaux de lecture sont multiples dans Sandman. La lecture est exigeante et ne se limite pas à une lecture popcorn ou un simple divertissement. On peut déplorer que la dynamique narrative ne se mette véritablement en branle qu’au bout de trois chapitres entiers, mais il semble difficile de faire mieux avec de telles exigences en terme de worldbuilding.

En résumé, The Dreaming reprend le matériau de base de ce comics culte des années 80/90 pour l’extrapoler et livrer une œuvre spéciale, qui sous ses aspects de délirium tremens, livre un propos plus profond qu’il n’y paraît.

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Wynd #2: Le Mystère des Ailes

Second tome de 235 pages de la série écrite par James Tynion IV et dessinée par Michael Dialynas. Parution aux US chez Boom! Studios, et chez Urban Comics en France, le 21/01/2022.

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Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

Tempête sous un crâne

Wynd est un jeune garçon introverti qui a passé sa jeunesse à Tubeville, mégapole fortifiée dans laquelle seuls les humains sont tolérés. Manque de chance, Wynd est un Sang-Blêt, un être infecté par la magie qui habite les immenses forêts qui enclavent Tubeville.

Recueilli très tôt par Mme Molly et sa fille Olyve, Wynd mène une existence discrète et doit constamment dissimuler les stigmates de sa condition, à savoir ses oreilles pointues qui pourraient le trahir au yeux de ses compatriotes. Rêveur, Wynd observe souvent la ville, bien à l’abri sur les toits, et s’est amouraché de Ronsse, le fils du jardinier en chef de la maison royale, qui est aussi le meilleur ami du Prince Yorik.

I Believe I can Fly

Yorik est a priori l’enfant gâté archétypal que l’on peut s’attendre à trouver au sein de n’importe quel palais: colérique, capricieux, et inepte, il n’en porte pas moins les espoirs de son peuple sur les épaules. En effet, promis à la succession du trône de Tubeville, Yorik pourrait abolir les Lois du Sang et permettre aux différents Royaumes de s’unir enfin au lieu de se faire la guerre. Malheureusement, les fanatiques sont partout, et le jeune prince devient la cible de partisans d’une cause extrême, tandis que Wynd est démasqué à l’occasion d’une purge.

Poursuivi par le redoutable Écorché, Wynd fait cause commune avec Olyve, Yorik et Ronsse pour s’échapper de Tubeville et rallier Norport, connue pour être plus cosmopolite et plus tolérante. Le quatuor poursuit donc sa quête et fait la rencontre du peuple des fées, et ainsi en découvrir davantage sur les origines du monde et le rôle que chaque espèce doit y jouer.

Néanmoins, le roi de Tubeville n’a pas dit son dernier mot. Prêt à tout pour récupérer son fils, il se compromet avec les dangereux Vampyres, risquant ainsi la sécurité de tous les royaumes.

Après nous avoir emportés avec le premier tome, James Tynion IV poursuit l’exploration de son univers mi-fantasy, mi-steampunk avec ce tome 2. Les personnages sont toujours aussi attachants, et permettent d’explorer les thèmes chers à l’auteur depuis le début de la série, à savoir le passage à l’âge adulte, l’amour, la tolérance et l’altérité.

La série déploie donc littéralement ses ailes, en même temps que le protagoniste, qui illustre avec d’autant plus d’impact la métaphore de l’adolescence et des transformations qu’elle favorise. Fait suffisamment rare pour être souligné, les dialogues sont très bien écrits, et donc bien traduits par l’éditeur, ce qui n’est pas souvent le cas chez d’autres (Panini, c’est toi que je regarde).

Les lecteurs les plus tatillons remarqueront toutefois quelques répliques coups-de-poing clairement destinées à notre monde moderne, mais à peine maquillées dans le contexte géo-politique de l’oeuvre. Il est vrai que l’on aurait pu s’attendre à davantage de subtilité de la part de l’auteur, mais l’ensemble est si qualitatif que ce petit défaut pâlit en comparaison.

Pas besoin d’en dire davantage, Wynd est, depuis la fin de Voro, l’une des meilleures séries jeunesse en cours !

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Batman: Imposter

Recueil de 152 pages de la mini-série écrite par Matson Tomlin et dessinée par Andréa Sorrentino. Parution en France aux éditions Urban Comics, collection Black Label, le 25/02/2022.

Merci aux éditions Urban pour leur confiance!

Beware the Bat

Depuis trois ans, la ville de Gotham subit une campagne violente, menée par un homme anonyme dont certains doutent même de l’existence. Le but apparent de cette figure nocturne est de lutter contre la criminalité et la corruption qui gangrènent la cité depuis des décennies, quitte à se mettre à dos la police et se mettre au ban d’une société devenue apathique.

Cet homme, déterminé, entraîné et disposant de ressources considérables, n’est autre que Bruce Wayne, héritier de la fortune colossale de ses défunts parents, assassinés sous ses yeux dans une ruelle sordide. Mû par une colère dévorante, Bruce est devenu le Batman, le justicier de l’ombre craint par les criminels et méprisé par le système.

Batman est peu à peu devenu le symbole d’une justice alternative, qui ne fait pas de compromis, remportant une certaines adhésion populaire malgré la traque officielle qui lui est donnée. Et contre toute attente, les efforts colossaux de Bruce ont fini par porter leurs fruits, car pour la première fois depuis 54 ans, le crime recule à Gotham. C’est même la première fois, ce soir-là, qu’aucun crime violent n’est répertorié dans la cité. Une vraie consécration, que tout homme censé aurait pris le temps de célébrer.

Mais vous l’aurez compris, Bruce n’a rien d’un homme censé. Noyé dans sa croisade, il ignore sciemment ses limites jusqu’à être grièvement blessé, par deux crétins anonymes qui s’en vont sans demander leur reste. A cours d’options, Bruce échoue chez la Docteure Leslie Thompkins, qui l’avait suivi enfant. Leslie découvre ainsi avec effroi que le jeune patient qu’elle connaissait est en réalité un justicier ultra violent. Partagée entre sa volonté de sauver Bruce de lui-même et les enjeux liés à sa croisade contre le crime, elle décide de l’aider en lui imposant des séances de psychothérapie, auxquelles le jeune homme devra se plier au risque d’être dénoncé par sa psy.

Malheureusement, ce n’est pas le seul problème que va devoir affronter notre héros. Un autre justicier, arborant lui aussi le symbole de la chauve-souris, exécute des criminels, franchissant ainsi la seule limite que le véritable Batman s’impose. Harcelé de tous cotés, traqué par le GCPD et par les élites corrompues de Gotham, Batman n’aura peut-être pas l’occasion de laver son nom et d’attraper l’imposteur.

Le film le plus attendu de l’année, The Batman, débarque dans nos salles obscures, poussé par une vague de hype comme en voit que pour les icones de la pop-culture. Ça tombe bien, l’Homme Chauve-Souris en est une, avec ses éléments clés, ses poncifs et piliers, que de nombreux auteurs, en 80 ans de continuité, se sont amusés à manier et remanier. Après des interprétations toujours plus excentriques (Batman, la série télé avec Adam West, Batman Forever et le trèèès controversé Batman & Robin), Christopher Nolan est entré en scène et a livré une trilogie qui a redéfini en profondeur le personnage et sa mythologie aux yeux du public.

Son leitmotiv ? Une approche sombre et réaliste, centrée sur les tourments et la psychologie ambigüe de son héros. Dans quel but un homme peut-il se lancer dans une telle croisade ? Quelle motivation, quelles ressources et quel entrainement cela requiert-il ? Narrativement parlant, Nolan n’est bien sûr par le premier à tenter cet angle d’approche, puisque des auteurs comme Frank Miller l’avaient déjà envisagé 20 ans auparavant (Batman Year One, The Dark Knight Returns, etc). Ces œuvres ont d’ailleurs servi de base de référence à Nolan pour sa trilogie.

Aujourd’hui, c’est Matt Reeves qui s’attaque au problème Batman, après une brève passade de Zack Snyder, avec le concours d’un Ben Affleck qui n’a pas fait l’unanimité parmi les fans. Le scénario du film de Reeves est cosigné par Mattson Tomlin, jeune auteur et réalisateur américain qui s’est d’abord fait la main sur The Imposter, dans lequel il développe la vision réaliste en vogue pour le justicier de Gotham.

Il s’agit donc ici d’explorer le coût personnel de la croisade du Chevalier Noir contre le crime, avec le plus de vraisemblance possible. Première idée imposée par le scénariste, son Batman est seul: ni Alfred, ni Gordon pour le soutenir ou appuyer ses actions. En effet, il est assez difficile d’imaginer que les proches d’un justicier, à plus forte raison un homme en colère comme Bruce, cautionneraient un tel comportement. Idem pour Gordon: un fonctionnaire de police qui collaborerait avec un homme en marge de la loi n’y laisserait-il pas sa carrière ?

La seconde idée est que la santé mentale et l’équilibre d’un justicier seraient réellement compromis, au point que l’on puisse douter de la cohérence de ses actions. Pour le reste, Tomlin met en lumière les fondamentaux de Batman, à savoir la préparation mentale et physique, les talents d’enquêteur et la dangerosité de Gotham. Il marque aussi des points en faisant rapidement de Bruce Wayne le suspect n°1 de l’enquêtrice chargée de traquer Batman.

Sur le plan graphique, Andrea Sorrentino, passé maître dans l’art de poser des ambiances glauques, est ici tout à fait à son aise. Inventif dans son découpage, il laisse la mise en scène au service de l’écriture mais n’excelle pas véritablement lors des phases d’action.

En résumé, Batman the Imposter est une exploration immersive de la psyché batmanienne, un avant-goût prometteur du film !

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Blue period #4-7

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Manga de Tsubasa Yamaguchi

Pika (2022), 208p./volume, série en cours 7/11 vol. parus.

bsic journalism

Merci aux éditions Pika pour leur confiance!

Blue Period Chapter 7 - Blue Period Manga OnlineLorsque j’ai démarré Blue Period, si j’ai été très accroché par le relationnel des personnages et la découverte positive d’un mode d’expression par un novice je me demandais comme pour tout manga si cet attrait allait pouvoir durer. Fort est de reconnaître au bout de sept tomes que la qualité narrative de Tsubasa Yamaguchi et la sincérité de son propos nous maintiennent totalement sous le charme d’un personnage fort complexe. A contre-courant du classique lycéen mal dans sa peau mais qui dépasse ses blocages, l’autrice propose un caractère qui renvoie une image d’assurance et montre qu’on peut être brillant et très peu sur de soi. Outre l’aspect pédagogique montrant l’intérieur des prépa et des grandes écoles japonaises, Blue period parle d’identité avec une approche très tendre et hautement bienveillante. Ce qui marque depuis le début c’est l’absence totale de jugement envers les personnages, laissant le lecteur se faire sa propre opinion sans l’orienter.

Mine de rien cette finesse, cette sensibilité toute féminine joue énormément dans l’immersion dans ce manga dont l’apparence reste celle d’un manga d’apprentissage comme on en voit mille.

Rapide résumé des volumes:

Volume 4: Yatora s’apprête à passer la première épreuve du concours de Geidai.

Volume 5: Après son succès inattendu à la première épreuve, le doute envahit Yatora dont la concentration pour préparer la seconde épreuve de peinture est bloquée par les comportements de son ami Riyuji.

Blue period tome 3 - BDfugue.comVolume 6: Le temps de la seconde épreuve de Giedai est venu. Alors qu’il s’apprête à entrer dans l’examen Yatora subit un terrible malaise qu’annonçaient ses démangeaisons. Derrière la carapace du lycéen idéal, beau, brillant, se cache en réalité une grande faille d’incertitude et de confiance en soi que va révéler l’acte créatif. Très addictif, ce sixième volume qui conclut l’arc de la prépa se monte comme un thriller en faisant du combat contre la toile une véritable enquête permettant à l’autrice de faire montre de pédagogie dans les techniques utilisées. Toujours aussi lisible et accessible, Blue Period fait partager une passion qui fait entrer dans la psyché d’un artiste en herbe. L’amour de Tsubasa Yamaguchi pour ses personnages, sa bienveillance, refusent le drama pour nous faire simplement suivre un jeune homme avec ses talents et ses doutes. Le manga mets en avant la puissance du lien, de l’amitié entre le héros et ses amis, sa famille, sans tomber dans la mièvrerie. L’enjeu est celui de réussir une épreuve difficile, ce qui ne nécessite pas de créer de tensions et d’adversaire. Cet itinéraire est passionnant et on se hâte de foncer vers la suite des études de ce formidable personnage.

Volume 7: La découverte de la vie d’étudiant et de l’école Giedai n’est pas simple pour Yaguchi qui voit monter en lui ce manque de confiance et de légitimité qui le taraude depuis le concours. Elève brillant, il n’a jamais eu à s’interroger sur sa personnalité et sur ce qu’il voulait pour lui. Devenu apprenti-artiste il voir sa capacité de travail devenir inutile lorsque c’est le contenu et son message qui sont interrogés. Technicien débutant, il ne sait alors plus qui il est et ne peut plus se cacher derrière une façade, une apparence dont les regards des autres sont en décalage avec son ressenti intérieur…

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****·Comics·East & West·Nouveau !·Service Presse

Stillwater #1

esat-westComic de Chip Zdarsky, Ramon Perez et Mike Spicer (coul.)
Delcourt (2022), 152 p., série en cours, 6/13 épisodes parus.

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bsic journalismMerci aux éditions Delcourt pour leur confiance!

Lorsque Daniel West, jeune graphiste impétueux reçoit une convocation d’avocat pour toucher un héritage, il est loin de se douter qu’il va pénétrer dans une sorte de dimension parallèle: dans la ville de Stillwater plus personne ne peut mourir! Une bénédiction ou une malédiction, aux conséquences très concrètes pour ses habitants que le pouvoir local a décidé de couper du reste du pays…

https://www.actuabd.com/local/cache-vignettes/L720xH1108/planchea_441423-f3307.jpg?1644310402Après une couverture de ce premier volume « collected » pas forcément engageante mais au design fort réussi et intriguant, Zdarsky et Perez nous plongent rapidement dans une atmosphère classique de la petite ville retirée aux mœurs étranges et aux lois très particulières. Lorsque la bascule vers le fantastique survient on réalise assez vite que l’objet de ce nouveau comic est bien celui de la fable politique sur une Amérique dont le poison trumpiste est bien loin d’avoir disparu et dont les fondements sociétaux plongent dans les racines mêmes du pays. Ainsi, sous couvert d’un récit fantastique que n’aurait pas renié le Maître du fantastique, c’est l’isolationnisme et l’approche très variable de la liberté individuelle qu’ont une bonne partie des américains qui est évoquée. Cette communauté a choisi il y a longtemps de se retirer du monde pour se dispenser des « expérimentations » que ne manqueraient pas de leur faire subir le gouvernement aux dires du juge local, devenu dirigeant de fait de la ville. Sans avoir besoin d’en rajouter, Zdarsky convoque dans la bouche de ce fanatique pourtant très crédible le toucher divin qui se serait porté sur les habitants de Stillwater, de même que le conspirationnisme visant un grand pouvoir gouvernemental qui rappelle les grandes heures des X-files.

Stillwater by Zdarsky & Pérez #5 - Read Stillwater by Zdarsky & Pérez Issue  #5 Page 13Stillwater est un comic adulte, tant par la violence crue que par le propos fortement politique et radical. Avec les yeux du héros traumatisé d’être tombé dans ce monde de fou, on est témoin de cette idée de la race pure menacée de l’extérieur et confrontée, ironie de l’histoire, par un de ses membres renégat dont le comportement met en danger tout le fragile équilibre paranoïaque installé par le juge et ses chiens de guerre. Le nombre de thèmes abordés par ce premier tome est impressionnant et propose un tableau malheureusement très crédible de cette Amérique trumpiste à l’influence encore pesante sur la « première démocratie du monde ». Ainsi des milices et de la violence légitime, ainsi de la menace des gauchistes (qui nous renvoie directement aux accusation de « wokisme », pour ne pas dire « gauchisme » renvoyé par notre propre gouvernement…) que l’on est prêts à éliminer car ils dérangent le mythe du peuple élu uni.

Sur le plan graphique Ramon Perez propose des cases dynamiques aux visages très expressifs avec ses encrages très forts qui renvoient à l’école hispanique. La colorisation rehausse fort avantageusement des planches où une certaine économie apparaît pourtant dans la réutilisation de cases en copier-coller, certes intelligemment modifiées mais qui peuvent donner par moment une impression figée. Petit détail bien mineur pour ces six premiers chapitres tout à fait enthousiasmants, qui rappellent la capacité des auteurs américains à s’approprier les démons de leur pays pour proposer des paraboles très perspicaces. Et combien le genre fantastique reste majeur pour aborder les problématiques socio-politiques.

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